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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Ouverture du colloque, 7 mars 2013

Yvan Leclerc
Professeur de Lettres modernes à l’université de Rouen

 

Après cinq ans de travaux, nous ouvrons aujourd’hui officiellement au public le site qui présente l’édition intégrale des manuscrits de Bouvard et Pécuchet, premier volume, comprenant les images des folios et leurs transcriptions classés dans l’ordre de leur genèse :

http://flaubert.univ-rouen.fr/bouvard_et_pecuchet

 

Par esprit d’imitation, nous nous efforçons de prendre le même temps pour déchiffrer ses brouillons que Flaubert à les raturer. Cinq années, c’était déjà la durée qu’avait demandée la réalisation de l’édition des manuscrits de Madame Bovary, mise en ligne en avril 2009. Mais nous ne pousserons pas le mimétisme jusqu’à laisser inachevée l’édition sur la Toile du dernier roman pour les mêmes raisons que son auteur : certes, il reste encore plusieurs centaines de folios à transcrire et à classer dans les trois derniers chapitres du roman, mais la totalité des images est déjà accessible, soit 2848 pages de plans et scénarios, de brouillons et d’un manuscrit qu’on appellera par convention « définitif », même s’il ne l’est pas. Nous pensons mener à bien les transcriptions à la fin de l’année 2013, pour conjurer le sort d’un ouvrage qui achève avant qu’on ne l’achève, selon le mot de son auteur.

 

Le chantier Bouvard a été conduit dans la continuité du chantier Bovary, dans le même cadre institutionnel, avec la même machinerie informatique et le même esprit d’équipe qui a assuré le succès de la première entreprise collective.

Les acteurs institutionnels n’ont pas changé : au poste de pilotage, le Centre Flaubert, composante du laboratoire CÉRÉdI, dirigé par Jean-Claude Arnoult et avant lui par Jean Maurice, en qui nous avons trouvé un soutien fidèle et amical. Le conseil scientifique de l’université de Rouen a toujours répondu à nos sollicitations et les subventions qu’il nous a accordées sont venus s’ajouter aux  crédits majoritairement alloués par le Grand Réseau de Recherche (GRR) de Haute-Normandie, lequel a financé pendant quatre années notre projet inscrit dans le programme de recherches de l’IRIHS (cet acronyme floral signifiant Institut de Recherche Interdisciplinaire Homme et Société). De l’IRIHS, nous voulons saluer cordialement Sophie de Ruffray et Cécile Legros, responsables actuels, et remercier Alain Von Hoffe, responsable d’alors, et Elisabeth Lalou, qui coordonnait les projets liés au patrimoine haut-normand. La DRAC de Haute-Normandie, en la personne de Jeanne-Marie Rendu, responsable de la politique du livre et de la lecture, nous a apporté une aide substantielle pour numériser et installer sous forme de feuilletoirs quelques-uns des livres annotés par Flaubert et entrant dans la genèse de Bouvard et Pécuchet.

Ces livres sont conservés dans la bibliothèque patrimoniale de Canteleu, dont Joël Dupressoir est le responsable, en tant que directeur de la Médiathèque de Canteleu, et nous nous réjouissons de travailler amicalement avec lui depuis de nombreuses années dans le but de rendre ces précieux livres accessibles à tous les publics, une fois numérisés et mis en ligne.

Enfin, dernier ou premier partenaire institutionnel, la Ville de Rouen et la Bibliothèque municipale, qui conserve, on le sait, la quasi-totalité des manuscrits de Madame Bovary et de Bouvard et Pécuchet. Une convention générale de coopération a été signée entre l’université et la ville ; elle se décline en conventions particulières pour des projets éditoriaux tels que le nôtre. La numérisation des manuscrits s’est faite du temps de l’ancienne direction de la Bibliothèque municipale. Les deux responsables actuelles, Maïté Van Marque, directrice des bibliothèques, et Claire Basquin, conservateur responsable du fonds patrimoniale, sont étroitement associées à ce colloque, puisqu’elles ont accepté d’exposer les manuscrits demain soir. Ces manuscrits sont tous virtuellement accessibles grâce à la dématérialisation mais de temps de temps, les fétichistes de la chose écrite que nous sommes aiment bien se rendre compte qu’un autographe existe, par définition, en un seul exemplaire.

 

Aussi fidèles que les institutions, les partenaires sont passés sans transition de Bovary à Bouvard. Jean-Eudes Trouslard continue à assurer le développement informatique ; c’est un informaticien précieux, parce que réactif et inventif, l’un des rares informaticiens capables de comprendre et de répondre aux exigences des littéraires. S’il y a un bug dans le site lors de ces journées, c’est vers lui que nous tournerons un regard accusateur. Mais il recevra plus souvent, j’en suis sûr, le témoignage de notre admiration devant la mécanique de précision qu’il a su rendre simple de mise en œuvre et d’utilisation.

Quelques grands transcripteurs « historiques » des folios de Bovary ont repris leur clavier, rejoints par d’autres, pour devenir les modernes copistes des deux bonshommes : Nicole Caron, Jean-Christophe Portalis, Joëlle Robert, Nicole Sibireff et Josette Solans. Ils ont retrouvé avec joie Danielle Girard, dans le rôle de coordonnatrice des transcriptions et des relectures.

Du site Bovary au site Bouvard, il y a donc continuité institutionnelle, technique, méthodologique et humaine, mais il y a aussi de grandes différences qui tiennent essentiellement à la particularité du corpus. Il est moins volumineux – 2.800 pages comparées aux 4.500 pages de Madame Bovary – mais le texte est plus difficile à déchiffrer, en raison d’une écriture plus petite, plus ramassée, elliptique et qui semble altérée par l’âge. L’usage occasionnel du crayon à papier ne facilite pas la lecture : Flaubert y a recourt ici pour la première fois, à notre connaissance. Pourquoi ? Zola donne une explication dans le texte qu’il publie en hommage à son ami disparu : obsédé par son roman, incapable de s’endormir, Flaubert couchait avec ses manuscrits :

Enfin, n’y tenant plus, possédé du démon de la perfection, il apporta sa page, enfonça son foulard sur ses oreilles, se tamponna de tous les côtés dans son lit, et jusqu’au jour éplucha sa page, en la criblant de coups de crayon[1].

Dans un lit, au XIXe siècle, on peut difficilement écrire à l’encre. À moins qu’il faille donner à l’usage du crayon de bois des raisons plus philosophiques que techniques : parce qu’elle est effaçable, la mine de plomb convient mieux à un roman du doute…

Une autre difficulté rencontrée par les transcripteurs tient au genre de ce roman : l’encyclopédie présente des noms d’auteurs, des titres de livres, des mots savants qui ne se laissent pas deviner d’après le contexte. Fort heureusement, les notes préparatoires étaient déjà accessibles dans leur grande majorité sur le site des Dossiers de Bouvard et Pécuchet, grâce au travail d’une équipe internationale dirigée par Stéphanie Dord-Crouslé[2], site inaugurée en 2012 par un colloque qui s’est tenu à Lyon. BP1 (roman) et BP2 (dossiers), comme nous disons, sont génétiquement solidaires, et les échanges se sont multipliés dans les deux sens entre les deux projets, les notes permettant d’éclairer les brouillons, le déchiffrement des brouillons suggérant parfois de revenir sur une transcription proposée pour les notes. L’interdépendance des deux corpus se manifeste également par la porosité de la frontière qui les sépare et par les distorsions entre les corpus matériels et intellectuels : on trouve des notes documentaires non scénarisées dans les brouillons et des brouillons au verso de folios de notes conservés dans les Dossiers. Pour reconstituer un ensemble intellectuellement cohérent, nous avons fait figurer les brouillons des Dossiers dans le tableau génétique du roman, d’un commun accord avec Stéphanie Dord-Crouslé et avec les transcripteurs concernés. Ces brouillons se trouvent donc dans les deux corpus : dans les Dossiers auxquels ils appartiennent physiquement, et dans le tableau génétique du roman, où ils occupent leur place intellectuelle. Pour les brouillons et pour les fragments de plans et de scénarios présents dans les Dossiers, le choix d’un rattachement virtuel au roman est assez simple, mais il est beaucoup plus difficile de trancher pour les notes et pour « les notes de notes » (Flaubert appelle ainsi les pages sur lesquelles il se livre à des synthèses thématiques traversant plusieurs prises de notes monographiques), qui sont « orientées vers le premier volume », ainsi que le dit Stéphanie Dord-Crouslé, et qui peuvent comporter des attaches narratives, des amorces de scénarisation, des indications de distribution des rôles entre les deux personnages. Les deux corpus de BP1 et BP2 sont étroitement liés par l’intégration des discours de savoirs dans la fiction, qui s’effectue par l’alternance entre les notes de lecture et les notes de notes d’un côté et les différentes étapes scénariques et rédactionnelles de l’autre, suivant un le schéma  scénario / notes / nouvelle étape scénarique en même temps que notes de notes / brouillons.

Enfin, dernière difficulté pour la mise en œuvre : contrairement aux manuscrits de Madame Bovary classés dans l’ordre génétique par Marie Durel ou à ceux de Trois contes classés et transcrits par Giovanni Bonnacorso, les brouillons de Bouvard et Pécuchet n’avaient pas fait l’objet jusqu’à présent d’un classement intégral. Il a donc fallu procéder à un premier classement « statique » (empilement des folios à la verticale sans classement interne, de telle sorte que chaque transcripteur traite un lot cohérent) avant de transcrire, et de l’affiner par un second classement génétique au fur et à mesure que les transcriptions avançaient. Joëlle Robert et moi avons assuré ce second classement. Nous avons bénéficié des généreux apports de trois chercheurs : Stéphanie Dord-Crouslé nous a autorisé à disposer de tous les brouillons du chapitre V qu’elle a transcrits et classés dans le cadre de sa thèse ; après avoir transcrit toutes les notes relatives à la médecine dans les Dossiers et dans le prolongement de sa thèse sur le savoir médical dans Bouvard et Pécuchet, Norioki Sugaya a transcrit et classé 138 folios du chapitre III, pendant le mois qu’il a passé à Rouen en tant que professeur invité par le CÉRÉdI, en mars 2011 ; enfn, Mitsumasa Wada a bien voulu nous confier les transcriptions d’une partie du chapitre X qui se trouvaient dans sa thèse portant sur l’éducation, ainsi que des pages sur la chimie, au début du chapitre III.

Toutes les autres pages ont été transcrites par une équipe d’une quarantaine de transcripteurs qui ont travaillé des centaines, voire pour certains des milliers d’heures, avec la foi, la ferveur, la discipline, la rage parfois des moines copistes réincarnés au siècle des ordinateurs, et des copistes qui se situent dans la lignée de leur aînés Bouvard et Pécuchet, puisqu’ils rendent accessibles au public les matériaux mêmes de leur genèse.

Le projet de transcription des manuscrits du roman Bouvard et Pécuchet n’aurait pas été complet sans une extension en amont et en aval : en amont, par la remontée vers les livres consultés par Flaubert dans les années où il a composé son dernier roman : conservés à la Médiathèque de Canteleu que dirige Joël Dupressoir, les premiers volumes ont été numérisés et mis en ligne sous forme de feuilletoirs[3]  ; en aval, avec l’ajout des manuscrits de la célèbre préface au roman signée par Queneau, autographes conservés à la BM du Havre, transcrits et classés par Guillaume Rousseau.

 

Ce colloque est organisé par le Centre Flaubert du CÉRÉdI, en collaboration avec l’association des Amis de Flaubert et de Maupassant, présidée par Joëlle Robert. Nous remercions chaleureusement Hélène Hôte, ingénieur de recherche de notre laboratoire, Mme Gelin, secrétaire, pour leur aide efficace dans l’organisation, ainsi que les personnels du service audio-visuel de la Faculté des Lettres et de la Maison des étudiants qui nous accueille.

« Roman et savoirs », dit l’intitulé du colloque : pour rendre compte de la spécificité de cette œuvre hors catégorie, nous avons tenu à croiser les regards et les lectures, en faisant appel à des littéraires et à des experts dans les domaines de savoir abordés par les deux autodidactes. Sauf exception motivée par des contraintes d’emploi du temps, les interventions suivent l’ordre encyclopédique du roman, ordre ou désordre qui en vaut bien un autre. Des communications plus générales ont été placées à la fin de chacune des deux journées, qui connaîtront l’une et l’autre un prolongement hors les murs, ce soir avec la projection du film adapté du roman, et demain avec la présentation des manuscrits à la Bibliothèque municipale et avec la conférence de Michel Winock. Enfin, nous prendrons l’air de la Basse-Normandie à la recherche de traces notées par Flaubert lors de son voyage documentaire en 1877, jusqu’à la falaise des Hachettes. Ainsi que nous l’a dit Jean-Claude Arnoult, notre colloque est le premier dans les annales littéraires dont la date a été choisie en fonction de l’horaire des marées.

 

En ouverture de ce colloque, nous tenons à rendre hommage et à exprimer toute notre gratitude aux transcriptrices et transcripteurs bénévoles dont les noms figurent au bas de chaque folio, et d’abord à Danielle Girard. Nous avons parlé de son rôle de coordonnatrice des transcriptions et des relectures. Mais « coordonnatrice » est un terme trop technique ; il faudrait dire plutôt « animatrice », au sens fort, étymologique, de celle qui donne la vie : elle est l’âme du projet ; elle a fait vivre toute une communauté réelle et virtuelle, elle a su transformer une tâche parfois ardue et aride en une aventure humaine faite de passion désintéressée et de générosité. C’est grâce à ce travail d’équipe, à ce « chercheur collectif », au sens où Pierre Bourdieu parlait d’intellectuel collectif, que nous pouvons désormais disposer d’un matériau lisible, interrogeable, offert gratuitement à la communauté des amateurs et des spécialistes qui pourront se l’approprier pour y construire des parcours de lectures.

NOTES

[1] « Mes souvenirs sur Gustave Flaubert », décembre 1880 ; en ligne sur le site Flaubert :
http://flaubert.univ-rouen.fr/etudes/zola_figaro_1880.php


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