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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Bouvard et Pécuchet «font de la science».
Savoirs et pratiques scientifiques

Claudine Cohen
Directeur d’Études à l’EPHE (3e section SVT)
 

« C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient, une sorte d’encyclopédie critique en farce. […] Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j’ignore : la chimie, la médecine, l’agriculture. Je suis maintenant dans la médecine. – Mais il faut être fou et triplement frénétique pour entreprendre un pareil bouquin », écrit Flaubert à Edma Roger de Genettes en 1872[1]. Pour préparer Bouvard et Pécuchet, et particulièrement les chapitres III et IV consacré aux sciences, Flaubert explore une documentation énorme. Le volume de ses notes et scénarios[2] donne une idée du travail accompli pour la préparation du roman. Sa correspondance le montre semaine après semaine, compilant des traités ou des manuels d’agronomie, de botanique, de paléontologie et de géologie, de chimie, de sciences naturelles ou de médecine, de philosophie, d’histoire : « J’avale force volumes et je prends des notes. Il va en être ainsi pendant deux ou trois ans, après quoi je me mettrai à écrire. Tout cela dans l’unique but de cracher sur mes contemporains le dégoût qu’ils m’inspirent. Je vais enfin dire ma manière de penser, exhaler mon ressentiment, vomir ma haine, expectorer mon fiel, éjaculer ma colère, déterger mon indignation », écrit-il à Léonie Brainne le 5 octobre 1872[3].

Flaubert commence à écrire Bouvard et Pécuchet en 1874 et il meurt d’une hémorragie cérébrale en mai 1880, laissant l’ouvrage inachevé. Les aventures de ses deux héros ont lieu entre 1840 et 1850. Ce décalage de trente ans entre le temps du récit et le moment de l’écriture installe la fiction dans une période, la première moitié du siècle, qui fut extrêmement brillante en France dans les sciences, un temps de découvertes et de fondations spectaculaires[4]. En 1870, l’enthousiasme retombe, les institutions françaises sont en déclin, le thème de la « décadence » s’impose dans la pensée anthropologique, historique et sociale. Période sombre aussi politiquement, où ont lieu les épisodes catastrophiques de la défaite de Sedan et de la Commune. De nouveaux savoirs fondés dans le domaine des sciences humaines et sociales– anthropologie, sociologie, histoire – visent à étudier de manière critique le comportement humain : cette fin de siècle apparaît comme un observatoire d’où il est possible de prendre une distance par rapport aux convictions des décennies précédentes, de juger avec un certain cynisme les espoirs révolutionnaires et romantiques placés dans le succès de la science et les progrès de l’esprit humain.

Si l’ambition de Flaubert est bien d’écrire son roman comme « une encyclopédie critique en farce »[5], il faut tenter de comprendre le sens de ce projet encyclopédique, les moyens et les objectifs de sa critique. Nous montrerons ici que, si Bouvard et Pécuchet proclament leur intérêt pour les sciences, le roman met surtout en scène les pratiques scientifiques – c’est-à-dire non seulement les pratiques propres à la science, pratiques de terrain ou de laboratoire, mais aussi les attitudes et les formes sociales de la science[6]. Cette lecture nous permettra de porter un nouvel éclairage sur le mode d’inscription des savoirs dans Bouvard et Pécuchet, de penser la relation entre science et littérature dans ce roman et peut-être ainsi de mieux comprendre le projet littéraire de Flaubert.

I – Bouvard et Pécuchet et L’Encyclopédisme

L’encyclopédisme a souvent été défini comme « la volonté d’englober la totalité des connaissances philosophiques, artistiques et scientifiques humaines ». Cette ambition de réunir en un seul ensemble (en un ou plusieurs livres) la totalité des connaissances est aussi ancienne, dans la culture occidentale, que l’« Encyclopaideia » de l’Antiquité classique. Toutefois, il appartient à Rabelais dans son Pantagruel d’avoir introduit le mot encyclopédie dans la langue française[7], et l’usage que fait Flaubert de ce mot n’est pas sans référence au grand écrivain de la Renaissance, dont il fut toute sa vie le lecteur et l’admirateur[8]  : sous sa plume, les mots « encyclopédie » et « farce » renvoient directement à Rabelais. Cependant, l’ambition de Flaubert dans son roman apparaît comme un renversement du projet rabelaisien. Gargantua et Pantagruel sont des géants, à travers lesquels Rabelais parvient à dessiner une caricature burlesque des modes de savoir obsolètes et dogmatiques et à figurer l’« énorme » appétit de nouveauté et de savoir de son temps. Les deux anciens employés Bouvard et Pécuchet sont comme des nains – Flaubert souvent les nomme « mes deux bonshommes » ou « les deux cloportes »[9]  – qui s’efforcent de tracer une voie dans la connaissance de tout un siècle, mais dont le projet s’abîme dans une succession de catastrophes, emportant avec lui l’ambition encyclopédique de leur temps.

À partir des années 1830, le positivisme d’Auguste Comte[10] adopte l’idée d’une encyclopédie des connaissances considérée selon la perspective d’un devenir. L’encyclopédie comtienne conçoit un développement hiérarchique et ordonné des sciences, les plus abstraites (comme l’astronomie et les mathématiques) étant les plus anciennes, tandis que les sciences empiriques, dont l’objet nous est plus proche (comme la biologie) naissent plus tard. Avec l’avènement des sciences humaines, et singulièrement de la sociologie, le cycle se referme, le sujet de la science devient son objet même. Le succès de la doctrine positiviste est alimenté tout au long du XIXe siècle par la naissance de nouveaux domaines scientifiques et de nouvelles inventions techniques : les avancées spectaculaires de la connaissance ouvrent sur des progrès techniques et industriels et sur des transformations sociales et économiques considérables. Au-delà même des œuvres et de la pensée d’Auguste Comte, en maints aspects contestées et critiquées par certains de ses disciples[11], le positivisme est une vision dominante dans la France du XIXe siècle, ses conceptions et ses valeurs sont devenues, selon le vocabulaire de Flaubert, « l’idée reçue » de l’époque.

« Ordre et Progrès » tels sont les concepts de base de la philosophie positiviste, la science apparaissant comme la valeur suprême de l’humanité, car c’est par elle que se réalise le progrès et c’est en se conformant à ses normes et à ses idéaux que les sociétés humaines doivent être régentées et organisées. Pour le positivisme, la science ne représente pas seulement un ensemble de concepts et de théories, mais aussi un ensemble d’attitudes, de pratiques, et même plus encore, une manière d’« être au monde », un ethos[12]. À la fin du XIXe siècle, les idéaux positivistes règnent dans la communauté scientifique, imposant les valeurs d’objectivité, d’impartialité et d’austérité. L’attitude positiviste exige du savant qu’il prenne distance et neutralité à l’égard des « faits » scientifiques ; elle détermine un ensemble de pratiques visant à mécaniser la vision, à uniformiser et standardiser les méthodes, les représentations et le langage scientifique. En outre, elle exige du chercheur un dévouement, une éthique du renoncement à tout ce qui le distingue en tant qu’individu, un idéal d’impersonnalité, de sacrifice et d’ascèse au service de la science et de la communauté scientifique. Cette ascèse devient la condition de possibilité du progrès des connaissances dans ce microcosme normé par les valeurs intellectuelles et éthiques de la science, que Gaston Bachelard appellera quelques décennies plus tard la « cité scientifique »[13]. Le Catéchisme positiviste[14] d’Auguste Comte qui décrit le développement intellectuel, social et éthique des savoirs, inclut aussi la dimension d’une religion.

 

1. Bouvard et Pécuchet comme parodie de l’encyclopédisme positiviste

 

On peut montrer que l’itinéraire de Bouvard et Pécuchet est l’exact inverse de cet ensemble de valeurs et d’exigences. Le parcours dans les sciences décrit aux IIIe et IVe chapitres du roman ne révèle aucun ordonnancement logique ni aucune hiérarchie, et la succession de leurs aspirations aux savoirs scientifiques est l’inverse même de l’exigence positiviste d’« ordre et progrès ». Aucun ordre ne relie les étapes successives de leur itinéraire, sinon leurs propres désirs désordonnés ; et aucun progrès ne résulte de leurs explorations de la science. Emportés par leur désir forcené de savoir, par leur curiosité et par leur impatience, ils se lassent vite de la science, de ses expéditions, de ses pratiques fastidieuses et de ses expériences périlleuses... Leur passion pour les différentes disciplines dans lesquelles ils s’engagent corps et biens, s’écroule chaque fois en un fatras d’« idées reçues ». L’encyclopédisme se nie lui-même et le roman livre, à travers l’itinéraire de ses héros, un parcours dévastateur dans l’ensemble du savoir du temps. À travers le ridicule des aventures et des attitudes des deux amis, ce sont bien les idéaux et les valeurs scientifiques positivistes qui sont moqués, caricaturés. L’image finale des deux bonshommes « assis à leur pupitre et copiant » est comme un retour à leur point de départ, et, au-delà de la foi moderne dans la rationalité et la science, un retour aux pratiques archaïques, préscientifiques, des copistes du Moyen Âge et de la Renaissance consignant l’ensemble des connaissances de leur temps dans leurs « cahiers de lieux communs »[15].

Il s’agit bien ici de caricaturer les ambitions encyclopédiques, dont la forme semble ici démultipliée. Dans les plans qu’a laissés Flaubert, Bouvard et Pécuchet était organisé comme un emboîtement de formes encyclopédiques : au récit du périple des deux employés dans le monde du savoir devaient s’adjoindre plusieurs autres parties : 1) la « copie » de Bouvard et Pécuchet – appelée par la suite leur « sottisier », dont la masse est censée représenter l’absurde accumulation des notes des deux héros ; 2) Le Dictionnaire des idées reçues, partie de la copie dont la structure suit explicitement l’ordre alphabétique ; 3) l’Album de la marquise, la Copie du clerc de Marescot et le Catalogue des Idées Chic qui sont restés à l’état d’esquisses.

Il est notable qu’en cette fin de siècle où écrit Flaubert, le sens du mot « encyclopédisme » s’est affaibli, et tend parfois à dénoncer les ambitions excessives d’une volonté de savoir trop avide ou éclectique. Si des dictionnaires encyclopédiques sont encore publiés et connaissent des succès d’édition, un nouveau genre de « littérature alphabétique » fleurit alors, parodie d’encyclopédie qui énumère les caractéristiques et les travers d’une catégorie sociale ou d’une profession sur le ton du persiflage ou de la plaisanterie désabusée. Jacques Boucher de Perthes, fondateur des sciences préhistoriques en France, s’est illustré dans ce genre, publiant plusieurs volumes dans cette veine, successivement intitulés Petit Glossaire, Esquisses de mœurs administratives[16] , Petites Solutions des Grands Mots[17] , Hommes et Choses[18], ouvrages moquant les attitudes et les travers des employés d’administration, qui connurent un certain succès. Nous ne sommes pas très loin ici des « deux employés » de Flaubert, ni du Dictionnaire des idées reçues, qui devait faire partie du roman comme résultant de la « copie » des deux héros.

II – Une mise en scène des pratiques scientifiques

L’encyclopédisme caricaturé dans Bouvard et Pécuchet ne concerne pas seulement des savoirs abstraits. Le parcours des deux bonshommes dans les sciences met surtout l’accent sur les manières de faire, les pratiques et les attitudes. Le choix des disciplines incarnées dans le roman privilégie les sciences appliquées plutôt que les sciences pures. Les mathématiques et la physique en sont exclues : Flaubert avait un temps envisagé de faire étudier les mathématiques à ses « deux bonshommes », mais finalement il y renonça[19]. L’agronomie, la chimie, l’anatomie, la physiologie, la médecine, l’hygiène, l’astronomie, l’histoire naturelle, la paléontologie et la géologie, l’archéologie et l’histoire, semblent avoir été choisies parce qu’elles ne se réduisent pas à un corpus de savoir abstrait et théorique, mais engagent aussi un ensemble d’attitudes et de pratiques. Les héros de Flaubert miment sur le mode burlesque les attitudes et les idéaux de la « science positive », et l’ébahissement de ceux qu’elle fascine. À travers leurs activités de collection, de classification, d’exploration de terrain, d’expérimentation, ou d’essais thérapeutiques, les deux bonshommes se vouent corps et âme à la science, incarnant « en farce » les attitudes propres aux différentes disciplines et à l’éthique positiviste des savants. N’oublions pas que Flaubert est fils de médecin : le médecin est un praticien qui, s’il est censé s’appuyer sur un savoir scientifique, applique surtout un ensemble de techniques visant une efficacité immédiate (rarement atteinte), et qui d’un autre côté doit se conformer à une éthique (le serment d’Hippocrate). La médecine est sans doute ici un des modèles privilégiés pour penser la science comme savoir pratique, mais faillible, rigoureusement régi par des normes éthiques.

 

1. Lieux et utopies de la science

 

Lorsque Bouvard et Pécuchet se rencontrent sur « le boulevard Bourdon […] absolument désert »[20], leurs regrets et leurs rêves les portent vers les hauts lieux où se fait et s’enseigne la science : l’École polytechnique, le Collège de France, le Conservatoire des arts et métiers, l’Académie, le Louvre, et le Muséum d’histoire naturelle[21]... S’ils s’installent, à la faveur d’un héritage, dans le village de Chavignolles, entre Caen et Falaise, c’est pour se livrer tout entiers à leur passion tardive de l’étude et de l’expérimentation scientifique. Là, ils tentent de combler leur ignorance en se gavant d’idées scientifiques, mais aussi en imitant les attitudes des savants professionnels.

Leur « religion de la science » s’incarne dans des lieux consacrés. Dans leur maisonnette de Chavignolles, ils mettent en place un laboratoire pour leurs expériences de chimie, un muséum pour conserver des spécimens de géologie et d’archéologie. Ils expérimentent l’agronomie dans leur jardin, partent en expéditions de fouilles aux environs de Falaise, entreprennent des cures médicales sur les habitants du village, s’adonnent à l’éducation d’enfants trouvés. Dans leur microcosme normand, ils organisent un réseau de correspondants qui leur envoient livres, instruments et spécimens, et toute une sociabilité savante dans leurs discussions avec les notables de l’endroit, le curé, le médecin, l’aristocrate (ces différentes catégories sociales reproduisant la composition habituelle des sociétés savantes locales).

Mais leurs melons ont le goût des citrouilles, le cadavre d’Auzoux en papier mâché avec lequel ils apprennent l’anatomie terrorise leur servante, ils attrapent un rhume en s’immergeant dans un bain d’eau froide pour essayer d’élever la température de l’eau par leur « chaleur animale », le chien sur lequel ils essaient leurs expériences d’électricité rompt ses liens et tombe « comme une bombe » dans la cuisine, et ils ont de sérieux problèmes avec le prêtre quand ils vont déterrer à l’aube dans le cimetière une cuve qu’ils prennent pour un « vase cérémoniel druidique ». Leurs excursions paléontologiques, géologiques ou archéologiques, à Caen, Falaise, le Havre, ou Étretat, miment, ou caricaturent, les excursions d’amateurs organisées tout au long du siècle, sous l’égide des sociétés savantes de province. Bouvard et Pécuchet n’appartiennent à aucune de ces sociétés savantes, si florissantes en ce milieu du siècle : parisiens d’origine, ils sont peut-être d’extraction sociale et de culture trop modestes pour appartenir à l’un de ces lieux de rencontre de la bonne société provinciale, fréquentées par les notables locaux, médecins, avocats, ecclésiastiques, représentants de la noblesse locale. S’ils vont sur le terrain, c’est seuls – à leurs risques et périls. Pour trouver des « cailloux bizarres »[22], ils ne savent rien faire de mieux que « retourner des silex au milieu de la grand route » ; et c’est sur les indications du curé qu’ils partent à la recherche d’un « éléphant » ou d’un « crocodile fossile »... Ignorants les techniques de la fouille, reconnues essentielles en archéologie ou en paléontologie stratigraphique[23], ils attaquent une falaise à la pioche et au pic de maçon pour en extraire ce qu’ils croient être un gigantesque poisson fossile – en réalité, le mat d’un navire... – qui manque de les assommer. Dans les scénarios, Flaubert avait prévu que « les fouilles géologiques ou archéologiques [blessent] un propriétaire. le Maire ? »[24]  

Le parcours de Bouvard et Pécuchet dans les sciences est décrit très concrètement comme une suite d’effondrements, d’explosions : on peut suivre ces thèmes, de l’explosion des bocaux de conserves à l’effondrement de la falaise où ils croient découvrir un gigantesque fossile, de la mise en pièces de la soupière en vieux Rouen à l’explosion libératrice du ventre de la vache qu’ils tentent de soigner par le magnétisme. Sans doute l’explosion peut-elle avoir un sens positif dans l’itinéraire de l’expérimentateur. L’échec de l’expérience, raté salvateur car il débouche sur une découverte inespérée, fait partie de la mythologie des sciences expérimentales. Cependant, les échecs de Bouvard et Pécuchet ne sont rien d’autre que des déconfitures, et à travers le ridicule des aventures et des attitudes des deux compères, ce sont bien les valeurs et les principes de la science positive qui se trouvent moqués, caricaturés.

 

2. Livres savants et guides populaires : les pratiques d’amateurs

 

Dans leur exploration solitaire des savoirs, les deux employés retraités, nouveaux Don Quichotte, se gavent de lectures. Cependant, ils ne lisent guère les grands travaux ou traités scientifiques. Ainsi, lorsqu’ils s’intéressent à la géologie et la paléontologie, ils entendent parler de Cuvier et de son Discours sur les révolutions du globe[25] ou encore du Système de montagnes d’Elie de Beaumont, mais ils consultent une littérature scientifique dépassée depuis longtemps, comme les Époques de la nature de Buffon, ouvrage devenu obsolète après la Révolution française, ou Les Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre dont le naturalisme téléologique naïf n’a plus cours au milieu du XIXe siècle en France.

Ils fréquentent surtout une littérature d’un abord plus facile qui offre au public une vulgarisation des connaissances et des expériences à sa portée. Le milieu du XIXe siècle voit fleurir nombre d’ouvrages de « science amusante », ou d’autres destinés à guider, orienter et informer les amateurs de science. Flaubert (et ses héros Bouvard et Pécuchet) font un usage intensif des « manuels Roret »[26], encyclopédie pratique populaire présentant, en de courtes monographies, les usages et les principes d’un métier, d’une science ou d’un commerce. Bouvard et Pécuchet utilisent ces manuels comme des livres de recettes : « Ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles. »[27] C’est dans un de ces guides[28] qu’ils trouvent des recommandations sur les « préparatifs nécessaires avant de se mettre en voyage » et sur les « règles de conduite à observer » pour les expéditions géologiques[29]. Ils consultent aussi le Guide d’Ami Boué[30], dans lequel ils trouvent les instructions relatives aux vêtements et à l’équipement du géologue[31]. Flaubert recopie presque à la lettre les recommandations du guide, et en tire une caricature irrésistible. L’accumulation d’objets supposés indispensables ne fait qu’accentuer leur ridicule, et vire au grotesque :

Il faut avoir, premièrement, un bon havresac de soldat, puis une chaîne d’arpenteur, une lime, des pinces, une boussole, et trois marteaux, passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote, et vous préserve ainsi de cette apparence originale, que l’on doit éviter en voyage. Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue pointe de fer. Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluie polybranche, dont le pommeau se retire, pour agrafer la soie, contenue, à part, dans un petit sac. Ils n’oublièrent pas de forts souliers, avec des guêtres, chacun « deux paires de bretelles, à cause de la transpiration » et bien qu’on ne puisse « se présenter partout en casquette » ils reculèrent devant la dépense d’« un de ces chapeaux qui se plient, et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur. »
Le même ouvrage donne des préceptes de conduite : « Savoir la langue du pays que l’on visite », ils la savaient. « Garder une tenue modeste », c’était leur usage. « Ne pas avoir d’argent sur soi », rien de plus simple. Enfin, pour s’épargner toutes sortes d’embarras, il est bon de prendre « la qualité d’ingénieurs » ! « Eh bien ! Nous la prendrons ! »[32]

Le Guide d’Ami Boué énumérait en son chapitre II les « Instruments nécessaires au géologue-voyageur »[33], au chapitre III les « Vêtements et autres objets de voyage »[34], le chapitre V était consacré aux « Passeports et renseignements à cet égard »[35], et le chapitre VI aux « Règles de conduite à observer en voyage ». Flaubert recopie ici presque littéralement le texte de Boué : « Pour les voyageurs à pied, il faut avoir un havresac en peau [...]. Pour porter le havresac, la meilleure méthode est celle des soldats. »[36] « Les instruments [nécessaires pour casser les roches et échantillonner] se réduisent à divers marteaux et un ciseau, et quelquefois on peut y joindre une espèce de marteau en forme de pique et même une espèce de tenaille-pince. »[37] « Certains géologues ont une espèce de ceinture ou un baudrier en cuir pour porter leurs marteaux, je pense que c’est se charger inutilement, s’embarrasser dans les pas difficiles, et surtout se donner un air singulier, chose si importante à éviter pour quelqu’un qui parcourt en détail un pays. »[38] « Une lime peut être quelquefois nécessaire pour des essais au moyen de la raclure. »[39] « Un bâton de bois solide et léger, ayant six à sept pieds de long, et avec une pointe en fer, est un objet indispensable pour les excursions alpines. »[40] « En voyage, il faut une tenue modeste et sans recherche. »[41] « Il faut tâcher, autant que possible, de savoir la langue du pays que l’on visite. »[42] « Il faut s’arranger de manière à n’avoir jamais de trop fortes sommes sur soi. »[43] Outre le comique de la précision et de l’accumulation, l’application scrupuleuse de ces recommandations pratiques conduit à des effets grotesques : « Plusieurs fois on les prit pour des porte-balles, vu leur accoutrement. »[44] Celui-ci devient dangereux, lorsque Pécuchet tente d’escalader à pic la falaise d’Étretat :

Au second tournant, quand il aperçut le vide, la peur le glaça [...]. Il jeta son bâton de touriste, et avec les genoux et les mains, reprit son ascension. Mais les trois marteaux tenus à la ceinture lui entraient dans le ventre, les cailloux dont ses poches étaient bourrées tapaient ses flancs ; la visière de sa casquette l’aveuglait, le vent redoublait de force...[45]

Le texte, ici encore, met en scène (de manière tragi-comique) les instructions de Boué :

L’ascension des montagnes étant surtout pénible, il faut s’y accoutumer graduellement. [...] Il faut monter les pentes un peu raides en zigzag, et jamais tout droit ; il faut se reposer de temps à autre et regarder les objets au-dessous de soi [...]. Si la vue des précipices a l’air de vouloir momentanément produire des vertiges, il faut aller s’asseoir et s’accoutumer ainsi à mesurer la hauteur où on se trouve[46].
Il faut s’accoutumer à manger surtout le soir et le matin, et à ne pas faire un repas trop copieux au milieu du jour[47].

 

Et Bouvard, terrifié par l’imminence de la fin du monde, empêtré dans son équipement, finit par ressembler à une sorte d’animal préhistorique ; il y a comme une contamination du sujet et de l’objet de la quête... « Bouvard, en démence, courait. Le parapluie polybranches tomba, les pans de sa redingote s’envolaient, le havresac ballottait à son dos. C’était comme une tortue avec des ailes, qui aurait galopé parmi les roches. »[48]

Bouvard et Pécuchet ne font pas qu’appliquer scrupuleusement des recettes en croyant faire de la science, il y a chez eux une sorte de démarche pascalienne : comme si mimer les attitudes et les gestes du savant pouvait conduire à exercer et à posséder la science. Comme s’il suffisait de casser des cailloux pour faire de la minéralogie, de contempler le ciel étoilé pour devenir astronome, ou de se harnacher de toute une panoplie de marteaux pour être géologue. Ils ont l’ambition d’être des savants, ils n’en sont que la caricature. Leurs pratiques ne parviennent qu’à singer une science sans âme, sans contenu, sans conscience.

 

3. Merveilleux et fétichisme

 

Dans son Discours de l’esprit positif, Auguste Comte situait le « stade théologique » comme le plus archaïque des modes de la connaissance humaine, dont le premier niveau est le « fétichisme », attitude imprégnée d’anthropocentrisme et « consistant surtout à attribuer aux êtres extérieurs une vie essentiellement analogue à la nôtre »[49]. L’attitude de Bouvard et Pécuchet face aux sciences semble se situer à ce niveau, elle est avant tout conduite par l’émerveillement naïf : « au début, admiration des merveilles de la nature (voir Depping) et ils gémissent de leur disparition »[50], écrit Flaubert dans un des bouillons.

Ils s’étonnaient que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une enveloppe […] Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les forêts vierges ; – et ils achetèrent l’ouvrage de M. Depping sur les Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en possède trois, l’Hérault cinq, la Bourgogne deux – pas davantage –, tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu’à quinze merveilles ! Mais bientôt, on n’en trouvera plus ! Les grottes à stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s’éteignent, les glacières naturelles s’échauffent ; – et les vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des niveleurs, ou sont en train de mourir[51].

Ce dénombrement loufoque est certes conduit par une théologie naturelle « qui découvre dans la Nature des intentions vertueuses et la considère comme une espèce de saint Vincent de Paul, toujours occupé à répandre des bienfaits ! » ; mais leur intérêt pour les curiosités et les merveilles est surtout marqué par une sorte de fétichisme du bel objet qui rappelle les attitudes des Curieux qui, de la Renaissance au XVIIIe siècle, collectionnaient les « pierres-figures » et glosaient sur la signification des images imprimées dans les pierres. Bouvard et Pécuchet sont « stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux ». L’ammonite qu’ils trouvent incrusté dans la falaise leur paraît, plus qu’un spécimen intéressant, une pierre précieuse, comme « un diamant dans sa gangue »[52].

Tout au long de leur itinéraire, ils se livrent à ce fétichisme à travers les pratiques de la collecte et de la collection. Ils sont pour tout dire des maniaques de la collection, thésaurisant tout ce qu’ils trouvent. Flaubert les peint, au retour de leurs expéditions archéologiques, paléontologiques ou minéralogiques, « des cailloux pleins les poches », « haletant sous le poids des échantillons »... Comme les Curieux des siècles passés, ils installent chez eux un muséum pour conserver leurs échantillons, leurs minéraux et leurs fossiles : « il y en avait le long des marches dans l’escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine ; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière »[53]. De même, ils collectionnent tout un fatras de spécimens archéologiques.

La collection induit des pratiques de classification : la description et la nomination des espèces animales et végétales, des minéraux, des étages géologiques, constituent une activité primordiale dans les sciences de la nature, par essence descriptives et taxinomiques. Mais les nomenclatures des naturalistes sont fastidieuses, on voit par exemple Bouvard et Pécuchet s’embrouiller à classer leurs cailloux : « Ce n’était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches ; la variété des couleurs et du grenu leur faisait confondre l’argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire. »[54] Encore une fois, ce sont des pratiques très concrètes qui occupent ces supposés savants : « coller des étiquettes », confondre les variétés et les couleurs… Mais c’est aussi l’occasion pour Bouvard et Pécuchet de s’interroger sur les divisions et les nomenclatures des sciences : doivent-elles être référées à la réalité du monde naturel, ou bien sont-elles de pure convention ? Au-delà de la caricature et du ridicule des amateurs, des questions profondes sont en jeu ici : l’inquiétude de Bouvard et Pécuchet renvoie au problème épistémologique de l’arbitraire des catégories scientifiques. La question ici posée n’est rien de moins que celle du nominalisme et du réalisme du langage de la science, qui est au fond même de toute interrogation sur la vérité scientifique. Ainsi, de leur pratique scientifique, si fruste soit-elle, il arrive que surgissent de véritables interrogations profondes sur la nature-même de la vérité scientifique.

Dans ce parcours chaotique, où adviennent quelques fulgurances, Bouvard et Pécuchet brouille les cartes – et il est impossible de décider, pour finir, s’il faut lire le livre comme une critique radicale de la science et de ses idéaux, ou comme une critique de ceux qui « manquent de méthode » et se contentent d’imiter les attitudes de la science sans en posséder ni la connaissance, ni le savoir-faire. Pour figurer cette quête – qui fut aussi la sienne –, Flaubert n’a pas mis en scène des « vrais » scientifiques mais des gens très ordinaires, autodidactes plutôt limités : la quête scientifique de Bouvard et de Pécuchet est l’objet d’une passion désordonnée. Leur attitude est l’opposé de l’objectivité et l’ascèse exigée par la pratique de la science. Flaubert avait pensé, dans un premier temps, donner comme sous-titre de son livre : « Du défaut de méthode dans les sciences »[55]. Le tort de Bouvard et Pécuchet est peut-être justement de rêver ou de mimer la science plutôt que de se plier à la rigueur de ses méthodes, et de rester, au sens le pire du terme, des amateurs.

Conclusion

Avec l’ histoire des deux « cloportes », leur copie et le Dictionnaire des idées reçues qui devait suivre, Flaubert avait prévu d’ écrire une sorte de conte philosophique à la trame narrative réduite et cyclique, dont l’ambition immense était de montrer la vanité de toutes les connaissances de son temps. Il a choisi de présenter cela comme un roman écrit sur le mode de la farce, mettant en scène deux héros naïfs et un peu bêtes, dont l’enthousiasme est rapide et fugace. Parce qu’ils aspirent comme l’ensemble de leur siècle à la science et au progrès, ils essaient d’expérimenter et de mettre en pratique des savoirs et les théories scientifiques les plus diverses, de « vivre la science » dans leur corps et dans leur quotidien, démontrant concrètement l’absurdité de leur ambition par leurs échecs successifs.

Cependant, en écrivant ce roman comme un itinéraire dans les savoirs et les pratiques savantes, Flaubert rejoint une tendance du roman qui, tout au long du XIXe siècle, réfléchit, applique, réécrit les sciences[56]. Tout se passe comme si, en cette fin de siècle, la caution de la science était désormais nécessaire pour valider l’authenticité et la pertinence du récit romanesque. Tout se passe comme si, au moment même où la littérature se constitue comme discours autonome, distinct de l’écriture scientifique et philosophique, le positivisme régnant envahissait la littérature même, et exigeait d’elle qu’elle s’appuie sur les savoirs sanctionnés de la science, et cultive les mêmes valeurs qu’elle. Flaubert, on l’a vu, caricature et ridiculise les idéaux du positivisme à travers ses deux héros. Mais il ne s’en défait pas totalement, et on peut même dire qu’il tend à les reprendre à son compte dans sa propre pratique d’écrivain. Nous savons qu’il considérait son rôle d’écrivain comme un exercice ascétique – Flaubert était « l’ermite de Croisset », exactement l’inverse de la quête passionnée et désordonnée de Bouvard et Pécuchet.

Maupassant a raison d’invoquer l’image de Sisyphe pour décrire l’itinéraire de Bouvard et Pécuchet dans le savoir[57]. Mais Flaubert n’est-il pas lui-même Sisyphe, lui qui plus de dix ans durant porta le projet de son roman comme un boulet, qui s’obligea à d’immenses et infinies lectures, à une réécriture extraordinairement synthétique, à un style impersonnel incisif ? C’est que, pour tourner l’ensemble de l’encyclopédie des connaissances en dérision et en farce, il faut d’abord l’explorer entièrement : comme Bouvard et Pécuchet, Flaubert lui-même est un autodidacte, il partage avec ses héros ce qui semble être une « boulimie » compulsive de lectures, une envie de savoir qui le pousse à accumuler une énorme masse de notes, dont les volumes qui restent aujourd’hui donnent une idée impressionnante quoiqu’ incomplète.

Toutefois, cette boulimie de lectures et de connaissances n’a pas seulement un but iconoclaste et destructeur. L’acte d’écrire, selon Flaubert, exige une connaissance universelle, et il définit le grand écrivain comme celui qui possède tout le savoir et la culture d’une époque, l’encyclopédiste de son temps. Ainsi écrit-il à Louise Colet :

J’ai hier passé toute ma soirée à me livrer à une chirurgie furieuse. J’étudie la théorie des pieds bots. J’ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes. Il y avait là de bien belles phrases : « le sein d’une mère est un sanctuaire impénétrable et mystérieux où », etc. Belle étude du reste ! Que ne suis-je jeune ! Comme je travaillerais ! Il faudrait tout connaître pour écrire. Tous tant que nous sommes, écrivassiers, nous avons une ignorance monstrueuse, et pourtant comme tout cela fournirait des idées, des comparaisons ! La moelle nous manque généralement ! Les livres d’où ont découlé des littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque. Ils savaient tout, ces bonnes gens-là ; et nous, nous ne savons rien. Il y a dans la poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s’instruire dans les arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc., pour y puiser des métaphores. C’est là ce qui vous fait, en effet, une langue riche et variée. Il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance[58].

La profession d’écrivain ainsi décrite exige de pratiquer le plus grand nombre de sources, y compris les plus triviales et les plus techniques, telle que les traités de chirurgie, les manuels d’orfèvrerie ou de serrurerie, afin d’y puiser non seulement le contenu, mais la nature même, le vocabulaire, le style et les figures de sa prose. Tout autant que « faire de la science », est un métier qui a ses valeurs, ses méthodes, ses pratiques et ses normes, « faire de la littérature » exige un savoir-faire, un engagement entier de l’esprit et du corps, jusqu’à l’épuisement.

Tout se passe comme si, tandis qu’en ce XIXe siècle la littérature est devenue un discours autonome, distinct de l’écriture scientifique et philosophique, le positivisme avait envahi désormais la littérature même, exigeant d’elle qu’elle endosse les attitudes de la science, et exigeant de l’écrivain la même objectivité, la même rigueur et la même ascèse que celle du savant dans son laboratoire. Il serait aisé de montrer que dans l’écriture de ses romans, de Madame Bovary à Salammbô, de La Tentation de saint Antoine à Bouvard et Pécuchet, Flaubert s’est efforcé de mettre en œuvre cette exigence. Les manuscrits de Bouvard et Pécuchet, de même que la correspondance de Flaubert, témoignent de l’extraordinaire ascèse que constitue l’exercice flaubertien d’écriture où le geste, le corps, finit par s’abîmer dans un ensemble de pratiques imprégnées des valeurs de la science. Le dernier roman de Flaubert semble ainsi porter au plus haut pour l’écrivain ces exigences. Cette œuvre inachevée, interminable, ne fait peut-être rien d’autre que dévoiler une ambition à la fois sublime, démesurée et absurde – et dont le roman dénonce l’absurdité même – : « La littérature, écrit Flaubert, prendra de plus en plus les allures de la science. »[59]

 

 

NOTES

[1] Lettre à Edma Roger de Genettes, 19 août 1872.
[2] Ces documents, et l’ensemble du dossier « Bouvard et Pécuchet » sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, et consultables en ligne depuis mars 2014 :
http://flaubert.univ-rouen.fr/ressources/bouvard_et_pecuchet.php
[3] Lettre à Léonie Brainne, 5 octobre 1872.
[4] C’est au cours de cette période qu’ont été fondées, en grande partie en France, la chimie, la biologie, la géologie, la paléontologie des Vertébrés, la cosmologie scientifique, etc.
[5] Voir notamment Stéphanie Dord Crouslé, Bouvard et Pécuchet de Flaubert, une « encyclopédie critique en farce », Paris, Belin, 1998 ; Hildegard Haberl, Écriture encyclopédique – écriture romanesque, Représentations et critique du savoir dans le roman allemand et français de Goethe à Flaubert, thèse EHESS / Université de Vienne, 2010.
[6] Depuis plusieurs décennies, les historiens des sciences ont renouvelé leurs interrogations en mettant l’accent sur l’importance des pratiques scientifiques et leur inscription sociale comme constitutives, tout autant que les savoirs théoriques, de la production scientifique elle-même. Voir notamment Simon Schaeffer et Steven Shapin, Leviathan and the Air Pump, Princeton, 1985 ; Andrew Pickering, The Mangle of Practice, Time, agency and science, The University of Chicago Press, 1994.
[7] Rabelais utilise pour la première fois le mot dans un texte imprimé dans la première édition de Pantagruel (1532), chap. XIII : Thaumaste, rappelant l’idéal d’étude défini par Gargantua au chapitre VIII, déclare que Panurge lui a ouvert « le vrai puits et abîme d’encyclopédie ».
[8] Voir H. Patry, « Rabelais et Flaubert », Revue des études rabelaisiennes, Paris, 1904, p. 2-15.
[9] C’est le titre que Flaubert comptait donner, dans un premier temps, à son roman. Voir la lettre à Jules Duplan du 15 avril 1863 et Carnet n° 19, 1862-63, f° 40v° et 41.
[10] Auguste Comte, Cours de philosophie positive, 1830-1842 ; Discours sur l’esprit positif, 1844.
[11] Voir É. Littré, Auguste Comte et la philosophie positive, Paris Hachette 1863 ; sur H. Taine, voir N. Richard, Hippolyte Taine, histoire, psychologie, littérature, Paris, Garnier, 2013.
[12] Voir à ce sujet les analyses de Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivité, Les Presses du réel, Paris, 2012.
[13] Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1934.
[14] Auguste Comte, Catéchisme positiviste ou sommaire exposition de la religion universelle en onze entretiens systématiques entre une Femme et un Prêtre de l’Humanité, 1852.
[15] Sur l’usage des cahiers de lieux communs à la Renaissance, voir Ann Blair, The Theater of Nature : Jean Bodin and Renaissance Science, Princeton University Press, 1997.
[16] J. Boucher de Perthes, Petit glossaire, Esquisses de mœurs administratives, 2 vol., Paris, Treuttel et Wurtz, 1835.
[17] J. Boucher de Perthes, Petites solutions de grands mots, Abbeville, 1848.
[18] J. Boucher de Perthes, Hommes et choses, Esquisses de Mœurs, Paris, Treuttel et Wurtz, 1850.
[19] Voir Bouvard et Pécuchet, Plans et scénarios, f° 21, cinquième scénario : « théorie de l’atome. Mais faute de mathématiques, impossible d’aller bien loin. Ils regrettent de n’avoir pas été à l’école polytechnique » et plus bas : « faute de mathématiques. Pécuchet s’y lancerait bien. Bouvard plus pratique l’en empêche » :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php ?id=6788.
Ces deux notations, présentes dans une des versions du plan, n’ont pas été utilisées par Flaubert pour la version définitive du roman.
[20] Bouvard et Pécuchet, ch. I, GF, 1966, p. 4.
[21] Bouvard et Pécuchet, ch. I, p. 39.
[22] Bouvard et Pécuchet, ch. III, p. 109.
[23] Voir notamment G. Cuvier et Alex. Brongniart, Essai sur la géographie minéralogique du Bassin de Paris, Paris, 1808.
[24] Bouvard et Pécuchet, brouillons, vol 3, f° 289 v :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php ?corpus=pecuchet&id=9467
[25] Le Discours sur les révolutions du globe de Cuvier, publié en 1825, est une réédition, à l’intention du grand public, du « Discours préliminaire » aux quatre volumes des Recherches sur les ossemens fossiles de quadrupèdes.
[26] Bouvard et Pécuchet, ch. I, p. 35 : Pécuchet possède, dans la bibliothèque de son domicile parisien, « plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret » ; également ch. III, p. 107.
[27] Bouvard et Pécuchet, p. 107.
[28] Il s’agit probablement de l’ouvrage de J.-J. N. Huot, Nouveau manuel complet de géologie, Paris, 1840. Le chapitre XXX est intitulé « Instructions préliminaires aux voyages géologiques ».
[29] Pour une étude plus détaillée des pratiques géologiques et paléontologiques de Bouvard et Pécuchet, voir C. Cohen, L’Homme des origines, savoirs et fictions en préhistoire, Paris, Seuil, 1999, chap. VIII « Bouvard et Pécuchet paléontologues », p. 225-248.
[30] Ami Boué, Guide du voyageur géologue, Paris, 1835-1836, 2 vol.
[31] Dans un plan pour Bouvard et Pécuchet, Flaubert note : « costume de géologue. voy Manuel de D'Orbigny » ;
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=9467. Il s’agit en fait du Guide d’A. Boué.
[32] Bouvard et Pécuchet, chap. III, p. 111.
[33] Ami Boué, op. cit., p. 28-68.
[34] Ibid., p. 65-75.
[35] Ibid., p. 77-87.
[36] Ibid., p. 73.
[37] Ibid., p. 28.
[38] Ibid., p. 32-33.
[39] Ibid., p. 45.
[40] Ibid., p. 75.
[41] Ibid., p. 88.
[42] Ibid., p. 89.
[43] Ibid., p. 90.
[44] Bouvard et Pécuchet, ch. III, p. 112.
[45] Ibid., p. 115-116.
[46] A. Boué, Guide…, op. cit., p. 94.
[47] Ibid., p. 96.
[48] Bouvard et Pécuchet, ch. III, p. 115.
[49] A. Comte, Discours sur l’esprit positif, 1844, réed. Vrin, 1995, p. 45 ; voir aussi G. Canguilhem, « Histoire des religions et histoire des sciences dans la théorie du fétichisme chez Auguste Comte », Études d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin, 1968.
[50] Bouvard et Pécuchet, brouillons, vol. III, f° 289 v°:
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php ?corpus=pecuchet&id=9467
[51] Bouvard et Pécuchet, ch. III, p. 104-105.
[52] Bouvard et Pécuchet, chap. III, p. 109.
[53] Ibid., p. 112.
[54] Ibid., p. 112.
[55] Lettre à Gertrude Tennant. 19 décembre 1879.
[56] Pour un développement sur ce point, voir C. Cohen, « Bouvard et Pécuchet réécrivent les sciences », Alliage, n° 37-38, 1998-9, p. 110-122 :
http://www.tribunes.com/tribune/alliage/37-38/cohen.htm
[57] « Ce sont deux Sisyphes modernes et bourgeois qui tentent sans cesse l’escalade de cette montagne de la science, en poussant devant eux cette pierre de la compréhension qui sans cesse roule et retombe », Guy de Maupassant, compte rendu de Bouvard et Pécuchet dans Le Gaulois, 6 avril 1881.
[58] Lettre à Louise Colet, 7 avril 1854.
[59] Lettre à Louise Colet, 28 juillet 1852.


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