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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Gustave Flaubert cerné par la médecine

François Tron
CHU de Rouen
Voir [Résumé]

 

Si vous pénétrez aujourd’hui dans l’enceinte de l’hôpital universitaire de Rouen, vous y serez accueilli par Gustave Flaubert dont la statue en pied se dresse au centre du parvis. Son regard porte au loin sur la côte Sainte Catherine ; à sa gauche se dresse la pavillon Dévé qui abrite les services de Neurologie et de Neurochirurgie où, de nos jours, Gustave Flaubert bénéficierait de soins appropriés pour contrôler sinon guérir sa très probable épilepsie temporale ; à sa droite s’étend le pôle mère-enfant où sa sœur Caroline accoucherait aujourd’hui sans être exposée au risque de la fièvre puerpérale, c'est-à-dire d’une septicémie à streptoccoque pyogenes qui emportait de son temps 15 à 20% des accouchées.

Gustave Flaubert reste donc de façon posthume cerné par la médecine. Cerné par la médecine, il le fut en effet tout au long de son enfance et de sa jeunesse puisqu’il fut soumis au voisinage du cabinet médical paternel, de la salle commune et de l’amphithéâtre et plus tard au compagnonnage de la maladie neurologique et d’un autre fléau, la furonculose.

 

Le cabinet médical paternel est celui d’un médecin qui partage son temps entre le soin, l’enseignement et l’observation que nous pouvons assimiler à une activité de recherche. L’année de la naissance de Gustave est en effet celle de la création de l’École de médecine de Rouen. Achille-Cléophas Flaubert est donc non seulement un homme d’action parcourant la campagne normande dans son cabriolet, c’est aussi un homme d’études entouré de livres, de traités, de dictionnaires médicaux rassemblés dans sa bibliothèque où il est possible que Gustave Flaubert ait puisé son inépuisable goût de la recherche, de la lecture, et du travail d’historien : « Je n’écris pas, explique-t-il à Edmond Laporte en 1874 lors de la préparation de Bouvard et Pécuchet, je lis, je lis, je lis. » Flaubert est certes un écrivain, c’est aussi un grand lecteur et un historien.

Le voisinage de l’Hôtel Dieu et de ses salles communes nous invite à poser la question de savoir ce qu’y côtoie et voit Gustave Flaubert pendant 25 ans. L’espérance de vie à cette époque est de 40 ans. L’épidémie de choléra de 1832 dont Gustave Flaubert est le témoin est la queue des grandes épidémies qui fauchent depuis des siècles de façon brutale et rapide une large part de la population (10 000 morts en Seine-Inférieure) et laisse place aux maladies infectieuses plus lentes, notamment à l’extension du « mal subtil » qu’est la tuberculose. Le concept de maladies infectieuses n’est cependant pas encore forgé. Il faut attendre 1857 et les travaux de Pasteur sur la fermentation lactique, la mise en évidence des bacilles du charbon et du choléra des poules pour établir une relation entre la présence de bactéries et les maladies. À l’époque de la jeunesse de Gustave, c’est l’idée de miasmes contagieux qui prévaut comme en témoigne la décision d’Achille-Cléophas d’autoriser la construction de l’infirmerie et de la gésine à proximité immédiate de l’amphithéâtre d’anatomie. Les travaux de Semmelveis démontrant que le lavage des mains au chlorure de calcium réduit de 18 à 0,8% le taux de fièvre puerpérale ne seront communiqués à l’Académie Impériale et Royale des Sciences de Vienne qu’en 1847 et publiés en 1861. C’est aussi l’époque où l’empirisme fondé sur l’observation et l’expérience remplace progressivement les grands systèmes qui font appel à un principe abstrait, et imaginaire : l’âme, l’archée, le principal vital : « Laissons les systèmes dit le Dr Vaucorbeil », « Qu’est ce que vous me chantez avec votre principe vital ? Comment est-il ? L’avez-vous vu ? », ajoute-t-il ! À côte du vitalisme, d’autres systèmes se déclinent : le brownisme, l’organicisme, l’irritation de Raspail ou encore l’inflammation de Broussais.

C’est surtout l’époque de la démarche anatomo-clinique initiée par Laennec, Cruveilhier et Bichat et qu’adopte Achille-Cléophas Flaubert, ce dont témoigne la richesse des carnets de cas cliniques tenus par ses élèves. La pratique médicale s’enrichit aussi des techniques diverses comme la percussion développée en 1828 par Pierre-François Piorry, dont la thèse de médecine soutenue en 1816 à l’Hôtel Dieu de Paris a pour intitulé « Sur les dangers des livres de médecine pour les gens du monde », dont Flaubert aurait pu recommander la lecture à ses deux héros. Le traité de l’auscultation médicale de Laennec paraît en 1819 et le développement de la physiologie étudie les conditions de fonctionnement des organes contribuant au développement de l’organicisme.

La chirurgie reste encore dans l’attente des travaux de James Young Simpson en 1847, de l’accouchement de la reine Victoria sous chloroforme en 1853 et de la diffusion des techniques d’aseptie au phénol de Joseph Lister en 1869.

Enfin, si Philippe Pinel libère les aliénés enchaînés à Bicêtre en 1793 puis à la Salpêtrière en 1795, ce n’est pas le cas à Rouen puisque lorsque François Parain, l’oncle de Nogent, emmène Flaubert visiter l’asile de fous de l’Hospice général de Rouen vers 1827-1828, Flaubert se souvient : « dans les cellules, assises et attachées par le milieu du corps, nues jusqu’à la ceinture et toutes échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec leurs ongles ».

Le compagnonnage de Gustave Flaubert avec sa propre maladie permet d’illustrer les approches thérapeutiques en cours encore dominées par « les systèmes ». Dans une lettre adressée à Alfred Le Poittevin au décours de sa première crise nerveuse, Flaubert écrit : « On me purge, on me saigne, on me met des sangsues, la bonne chère m’est interdite, le vin m’est défendu. Je suis un homme mort ! » ; et au décours de sa deuxième crise, il est affublé d’un séton dans le cou, « ce hausse-col est moins pliant que celui d’un garde national », écrit-il. Les actions médicales curatives se classant en stimulantes ou contre-stimulantes ou encore sthéniques et asthéniques selon le brownisme encore en cours, on peut aisément déduire que la maladie de Flaubert réclamant purges, saignées et exutoires est classée parmi les maladies sthéniques.

 

Quelle traduction écrite Gustave Flaubert donne-t-il dans Bouvard et Pécuchet de ce regard jeté sur la médecine à partir de ses interminables lectures mais sans doute aussi de ses expériences de pensionnaire de l’Hôtel Dieu et de malade ? Au premier abord, l’objectif est de tourner en dérision et de se moquer des théories et des méthodes notamment expérimentales et de faire comprendre la faiblesse de la pensée humaine. Écoutons le parler de Bouvard et Pécuchet dans une lettre adressée à Edma Roger des Genettes : « Je reprends des notes sur la physiologie et la thérapeutique au point de vue comique ; ce n’est pas un petit travail. Puis il faudra le faire comprendre et le rendre plastique mais je crois qu’on n’a pas encore tenté de comique d’idées. »

Mais une analyse plus approfondie dévoile, derrière le comique d’idées, le sérieux et la profondeur de la démarche et sans doute aussi son caractère novateur. Car ce qu’il condamne, ce sont les vérités scientifiques de son époque, ce qu’il instille c’est le doute et le scepticisme de toute vérité générale, ce qu’il entreprend en fouillant dans les archives notamment médicales ce sont les premières ébauches de déconstruction.

C’est pour les médecins et le scientifique une formidable leçon d’humilité ainsi qu’une formidable critique de la connaissance et à cet égard Bouvard et Pécuchet reste sans doute pour l’historien un texte fondateur.



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