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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Bouvard et Pécuchet, nouveau manuel du bibliothécaire

Philippe Rouyer
Conservateur de bibliothèques
Voir [Résumé]

 

ll existe mille et une manières de lire Bouvard et Pécuchet, et autant d’interprétations d’un ouvrage qui par bien des aspects reste énigmatique. Le bibliothécaire peut y voir un manuel de formation professionnelle, puisque les deux amis cherchent à se constituer la bibliothèque encyclopédique idéale en choisissant les livres avec discernement, en suivant les avis autorisés, en se tenant informés de l’actualité. C’est ce que l’on appellerait aujourd’hui, non sans quelque emphase, « mettre en œuvre une politique documentaire ».

 

Bouvard et Pécuchet tentent d’acquérir le savoir méthodiquement en suivant un cheminement invariable : les connaissances théoriques sont soumises à l’expérimentation, puis à l’évaluation, la désillusion venant en conclusion. C’est évidemment dans l’écrit qu’ils vont puiser leurs connaissances théoriques. Et les livres vont envahir l’univers de Bouvard et Pécuchet, comme ils ont envahi la vie de Flaubert, qui a dû lire plus de 1.500 volumes pour rédiger le roman.

L’essentiel du récit se déroule entre 1840 et 1860 (Pécuchet quitte Paris le 20 mars 1841). Il se trouve que ces 20 années sont capitales pour l’édition française. Largement la conséquence des progrès techniques que connaissent l’imprimerie et l’industrie papetière, la production imprimée va se multiplier. Le nombre de titres va passer de 6.220 en 1840 à 13.541 en 1860, Pendant cette même période, le tirage moyen s’accroît de 1.958 à 2.787 exemplaires, soit un triplement du nombre de livres en circulation[1]. En même temps, les prix diminuent de moitié tandis que les revenus connaissent une croissance modérée, mais régulière. Tout concourt à ce que le livre soit largement diffusé, et que de nouvelles couches sociales accèdent à la lecture.

L’édition française se développe essentiellement dans trois directions : les encyclopédies et dictionnaires, les ouvrages historiques, et les romans. Les encyclopédies et dictionnaires vont même être à l’origine de véritables fortunes, telles que celles de Larousse ou de Hachette. Nous sommes témoins tout au long du livre du foisonnement des ouvrages de référence. Nous voyons le succès de l’histoire et du roman à travers la période littéraire des deux amis, qui occupe le chapitre V.

Si l’époque est propice à la prospérité du livre, elle n’est pas encore favorable aux bibliothèques. Ni la Bibliothèque nationale ni les bibliothèques des universités ne sont accessibles au commun. Quant aux bibliothèques municipales, elles n’existent que dans les grandes villes et sont le plus souvent en sommeil. Ce ne sont que des dépôts, qui conservent essentiellement le produit des confiscations révolutionnaires, mais ne procèdent guère à de nouvelles acquisitions et n’emploient pas de bibliothécaires de métier. On dit même que dans certaines communes, on prélève dans les fonds confisqués pour alimenter les distributions de prix. Isolés dans leur campagne, Bouvard et Pécuchet vont devoir mener leurs recherches sans avoir recours aux bibliothèques publiques, à l’exception de quinze jours passés à la bibliothèque municipale de Caen.

Les bibliothèques fonctionnent avant tout avec des personnels non qualifiés, et la profession ne sera véritablement reconnue qu’à la fin du siècle. Il faut attendre l’arrêté du 4 décembre 1882 pour voir apparaître un certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire universitaire, et il est cocasse de constater que l’amateurisme qui prévaut jusqu’à la fin du XIXe siècle est illustré par Flaubert en personne. En 1879, ses amis l’avaient persuadé de poser sa candidature au poste de conservateur de la bibliothèque Mazarine, dont le titulaire était mourant[2], étant entendu qu’un adjoint serait recruté pour assurer la bonne marche de l’établissement. Il s’était trouvé que Frédéric Baudry avait également posé sa candidature. Gambetta avait refusé tout net le nom de Flaubert et Baudry avait été choisi. Pas rancunier pour un sou, aussitôt en poste, Baudry avait proposé à Flaubert une place de conservateur honoraire, accompagnée d’une pension, que l’écrivain avait tout d’abord refusée par orgueil, mais qu’il avait fini par accepter devant l’accumulation des factures impayées : le 27 mai, Flaubert apprend par Maupassant que sa nomination a été signée par Jules Ferry, assortie d’une pension de 3.000 F[3].

Une découverte, la nécessité d’une bibliothèque

Bouvard et Pécuchet n’envisagent pas en arrivant à la campagne, de s’équiper d’une bibliothèque. Mais cela ne veut pas dire que l’idée ne les effleure pas. Car encore à Paris, les deux amis hantent les lieux de science et de culture. Et visitant la grande bibliothèque (la Bibliothèque royale) ils veulent connaître le nombre exact de livres qu’elle contient. Question naïve mais question à laquelle tout bibliothécaire a été confronté, et dont on serait parfois surpris en apprenant l’identité de ceux qui la posent. En prévision de leur installation ils n’envisagent pas d’acheter autre chose que des outils, et quelques instruments de mesure. Mais cependant

Il ne serait pas mal, non plus, car on ne pouvait pas toujours travailler dehors, d’avoir quelques bons ouvrages de littérature. Et ils en cherchèrent, – fort embarrassés parfois de savoir si tel livre « était vraiment un livre de bibliothèque », Bouvard tranchait la question : « He, nous n’aurons pas besoin de bibliothèque. –  D’ailleurs, j’ai la mienne » disait Pécuchet »[4].

Pécuchet possède en effet à Paris un embryon de bibliothèque : son petit logement est modestement aménagé pour l’étude :

Un bureau de sapin placé juste dans le milieu incommodait par ses angles ; et tout autour, sur des planchettes, sur les trois chaises, sur le vieux fauteuil et dans les coins se trouvaient pêle-mêle plusieurs volumes de l’Encyclopédie Roret, le Manuel du magnétiseur, un Fénelon, d’autres bouquins[5].

Déjà les deux amis se posaient en des termes naïfs (ce livre est-il vraiment un livre de bibliothèque ?) une question qui est toujours d’actualité pour les bibliothécaires, et notamment lorsque l’on procède à l’élimination des ouvrages, opération que l’on qualifie de désherbage. Et si les termes se veulent plus professionnels, plus « techniques », la question est en définitive tout aussi naïve.

Je rappelle que l’on utilise encore aujourd’hui, et sans rire, une méthode qui s’appelle IOUPI, et qui est dérivée de la méthode américaine MUSTIE[6]  :

I : incorrect, fausse information.

Obsolète

Usagé

Périmé

Inutile

Si l’état d’usure d’un livre n’est pas contestable, les autres critères auraient pu animer d’interminables disputes entre Bouvard et Pécuchet,

Pécuchet arrive avec « sa » bibliothèque, et nous savons qu’elle se résume à peu de choses, mais ils trouvent de la lecture dans la maison qu’ils viennent d’acheter, en partie meublée.

La seconde chambre, où l’on descendait par deux marches, renfermait les anciens livres apportés de Paris et ceux qu’en arrivant, ils avaient découverts dans une armoire. Les vantaux en étaient retirés. Ils l’appelaient la bibliothèque[7].

Flaubert nous parle du « bas de leur bibliothèque où s’entassaient les livres du dernier propriétaire, un vieux jurisconsulte maniaque […] et bel esprit »[8]. Ils trouveront parmi ces livres beaucoup de romans et de pièces de théâtre, l’Histoire de France d’Anquetil.

À l’issue de la première année, ils décident de cultiver leur ferme, font une visite au comte de Faverges, et le soir même ils tirent de leur bibliothèque les 4 volumes de la Maison rustique, (éditions Roret), Puis ils se font expédier le cours de Gasparin[9] et s’abonnent à un journal d’agriculture. Les références vont se multiplier qui démontrent leur boulimie de lecture et qui plus est d’ouvrages on ne peut plus sérieux. Ils se lancent à la fin du chapitre II dans le jardin paysager suivant le manuel de Pierre Boitard, L’art de composer les jardins, manuel de la collection Roret. Dans le chapitre III, devant la nécessité d’apprendre la chimie, ils acquièrent le Cours élémentaire de chimie, de Regnault, professeur au Collège de France. Ainsi la machine est lancée, la bibliothèque est en route.

Le mode de constitution de la bibliothèque de Chavignolle

Ils procèdent avant tout par achats : ils achètent à Bayeux chez le bouquiniste (c’est là qu’ils se procurent les traités de physiologie) ou même auprès des colporteurs, ou encore par l’intermédiaire de Dumouchel ou Barberou qui envoient par la poste : alors qu’il allait faire affûter ses outils, Bouvard acquiert l’abrégé de Raspail auprès d’un colporteur de passage à Chavignolles, mais se fait envoyer le grand ouvrage par Barberou[10]. C’est surtout en faisant acheter à Paris qu’ils constituent leur bibliothèque. L’abonnement que Dumouchel prend en leur nom au cabinet de lecture[11] leur sert essentiellement pour les romans et les ouvrages légers. Si le professeur Dumouchel est un mentor, c’est aussi et avant tout le seul Parisien avec lequel Bouvard et Pécuchet semblent être restés en relation. Il est donc normal qu’il soit leur intermédiaire pour les achats de livres. Il est question à plusieurs reprises des dépenses non négligeables entraînées par les passions successives de Bouvard et Pécuchet : achat d’outils et de matériels divers, travaux, transformations. Jamais il ne sera fait mention du prix des livres, dont on peut supposer qu’ils représentent des sommes importantes d’autant que le coût du transport ne doit pas être négligeable.

Il y a bien quelques livres chez les notables de Chavignolles, que l’on se prête entre soi. Le prêtre, le notaire, le médecin ont des ouvrages en rapport avec leur profession. Le comte de Faverge a surtout des livres qui le confortent dans sa revendication à une restauration des privilèges. Petit, l’instituteur, intellectuel de second rang, est presque dans la misère : il a peu de choses nous dit Flaubert : « un casier avec des livres dominait un bureau en sapin »[12]. Il est évident que sa littérature militante n’a pas de place chez les notables, et qu’il ne participe pas au réseau informel de prêt. C’est ainsi que Bouvard et Pécuchet se font prêter quelques ouvrages médicaux par le docteur : « sur leur demande, M. Vaucorbeil leur prêta plusieurs volumes de sa bibliothèque affirmant toutefois qu’ils n’iraient pas jusqu’au bout »[13], et tout de Maistre par le comte de Faverge[14].

Hors de Paris, on ne trouve guère de bibliothèques dignes de ce nom que dans les capitales régionales. Quoi qu’on en pense, Bouvard et Pécuchet utilisent pour constituer leur bibliothèque tous les moyens dont on peut disposer lorsque l’on réside à Chavignolles dans les années 1850, et font ce que Flaubert aurait fait dans la même situation. Mais la situation de Flaubert n’est pas comparable. Il a hérité de son père une belle bibliothèque[15], il est lui-même abonné au cabinet de lecture de Saint-Sulpice, mais il peut se rendre fréquemment à Paris à la bibliothèque de l’Institut, de l’Arsenal, à la Bibliothèque Impériale, il achète et reçoit en dons de nombreux volumes[16]. Il se trouve aussi à proximité immédiate de Rouen, profitant des ressources non négligeables de la bibliothèque municipale. Car le train est arrivé, facilitant la circulation des personnes, des journaux et des livres. L’univers de Chavignolles est un monde rural, enclavé, encore peu touché par la révolution industrielle. Alors que Rouen voit arriver le train dès 1843 (c’est le chemin de fer de Paris à la mer), Caen et sa région ne sont desservies qu’en 1855. Les livres leur parviennent vraisemblablement comme le mannequin d’anatomie, par le messager de Falaise.

Les choix de Bouvard et Pécuchet

On a vu que déjà à Paris, Pécuchet avait une prédilection pour les Manuels Roret. Il sera fait à de nombreuses reprises allusion à la collection encyclopédique Roret[17]. Elle est en effet très répandue, et son succès sera durable. Lancée en 1822 par Nicolas-Edme Roret, la collection compte déjà 270 titres lorsque Bouvard et Pécuchet s’installent à Chavignolles et se sera enrichie de 241 titres supplémentaires dans les 20 ans qui suivent. Elle sera publiée pendant 130 ans. Les ouvrages sont de petits manuels pratiques, rédigés en général par de bons auteurs, spécialistes de leur question. On peut citer par exemple Eugène Julia de Fontenelle, professeur de chimie à l’école de médecine de Paris, auteur de 22 manuels entre 1826 et 1841, qui va de l’art du vinaigrier à celui du savonnier. Ouvrages pratiques, les Manuels Roret ne sont pas pour autant le passeport pour la réussite, car ils décrivent souvent des opérations qui exigent un tour de main que l’on ne peut acquérir qu’à travers une longue pratique. Certains titres comme le Manuel d’hygiène de Morin[18], avancent des propositions qui peuvent apparaître fantaisistes, mais il faut dire que Flaubert n’hésite pas à pratiquer le raccourci pour faire naître le comique et ne recule devant rien pour faire un bon mot. Il nous rapporte que Morin, authentique docteur en médecine, prétend que le macaroni donne des rêves. C’est exactement ce que dit Morin, en précisant toutefois que c’est parce qu’on l’accommode avec des sauces ou des gratins qu’il peut être indigeste, et qu’une mauvaise digestion perturbe le sommeil. Voilà qui est plus rationnel mais moins drôle… Flaubert ne se prive pas de citer les avis cumulés des différents auteurs. On voit alors que tout peut être déconseillé et même un verre d’eau le matin peut être dangereux, ces propos prenant encore une autre dimension lorsqu’ils sont prononcés dans l’adaptation cinématographique par Jean Carmet – un effet comique que Gustave Flaubert n’avait pas prévu. Aujourd’hui, les ouvrages de diététique sont beaucoup plus nombreux qu’au XIXe siècle, d’autant qu’à la préoccupation de la santé s’est ajoutée celle de la perte de poids, et que certains régimes, et c’est grave, prétendent vaincre le cancer. Ils sont presque tous écrits par des auteurs dont les diplômes sont incontestables, et prônent les régimes les plus opposés, parfois bien plus extravagants même que tout ce que Flaubert a pu lire.

On voit souvent à travers Bouvard et Pécuchet, une critique des autodidactes et des ouvrages de vulgarisation. Voilà qui reste à démontrer, car les absurdités que Flaubert met en évidence sont fréquemment le fait de spécialistes reconnus et les ouvrages en cause ne sont pas systématiquement, loin s’en faut, des manuels de vulgarisation. Bouvard et Pécuchet lisent la production éditoriale de leur époque, en particulier la production encyclopédique qui connaît effectivement, comme nous l’avons déjà vu, un grand développement dans la deuxième moitié du XIXe siècle. On les voit acheter les traités les plus sérieux, ceux-là mêmes qui servent aux études universitaires : Flaubert prend un malin plaisir à énumérer les noms les plus estimés. Et lorsqu’ils se lancent dans l’esthétique, ils se font communiquer une bibliographie par un professeur de philosophie, ami de Dumouchel, le même qui fait parvenir une « bonne traduction » de Spinoza[19]  : on dirait aujourd’hui : « un sans-faute au niveau de la méthodologie ».

Flaubert, qui avait la passion des livres, refusait la soumission à la chose écrite. Il nous rappelle que le fait d’avoir été durablement enregistré sur le papier ne préjuge en aucune façon de l’authenticité d’une information : c’est le sens de l’anecdote du portrait du duc d’Angoulême. Bouvard et Pécuchet viennent de passer deux semaines à la bibliothèque de Caen, en vue d’écrire la biographie du duc d’Angoulême. Le bibliothécaire, homme scrupuleux et zélé, alors qu’ils s’apprêtent à partir, leur montre une gravure sur laquelle, en contradiction avec toute la documentation qu’ils ont consultée précédemment, le duc a les cheveux plats : « Avait-t-il les cheveux ou bien crépus – à moins qu’il ne poussât la coquetterie jusqu’à se faire friser ? » Le comique naît de la futilité du propos, et l’on peut imaginer que ce sont ces questions de détail qui sont les plus à même de déstabiliser Bouvard et Pécuchet. Il n’empêche que deux documents originaux apportent des informations contradictoires qui, et c’est ce qu’il y a de plus inquiétant, sont peut-être exactes dans les deux cas.

Encore une incitation à la prudence. Dernièrement, devant le développement de la documentation électronique, le bibliothécaire s’interrogeant sur son utilité et inquiet de son devenir s’est mis en tête de former le lecteur à l’utilisation des ressources documentaires. Depuis qu’Internet est devenu la première source d’information de nos étudiants, les professionnels des sciences de l’information ont cru découvrir la validation de l’information comme s’il s’agissait d’un problème nouveau. Si l’on se méfie, à raison, des informations qui sont diffusées sur Internet, l’imprimé n’est pas nécessairement plus fiable, et peut-être encore moins aujourd’hui qu’hier. L’édition réduit ses frais de personnel : les secrétaires de rédaction, les typographes correcteurs ont disparu. La relecture est souvent confiée à l’auteur lui-même. Et nous savons tous que pour bon nombre de revues, les membres du comité de lecture ne contrôlent pas le dixième de ce qui est publié… Flaubert nous met en garde : « Tant que l’on n’aura pas détruit le respect pour ce qui est imprimé, on n’aura rien fait»[20], écrivait-il en février 1866 à la princesse Mathilde, à propos de la presse.

En matière de livres, les choix de Bouvard et Pécuchet ne sont certainement pas plus mauvais que d’autres : leur politique documentaire est parfaitement défendable. Certains commentateurs les ont jugés trop sévèrement : les ouvrages cités sont rarement dépassés pour l’époque. S’ils ne font pas état des dernières découvertes, ce sont en général des éditions assez récentes. Il arrive même que soient cités des travaux qui ne sont pas encore parus au moment où l’action est censée se dérouler[21]. De la même façon, les auteurs littéraires cités sont, hors les classiques, des contemporains comme Balzac, George Sand, Dumas. Certes, il y a une part d’innocence à demander à Dumouchel « quelle est la meilleure histoire de France »[22], mais cette innocence qui prête à rire ne nous a pas abandonnés. Et j’aimerais rappeler certain auteur qui écrivait des articles historiques dans des revues de vulgarisation et animait avec talent des émissions de télévision. Il était dans les milieux intellectuels regardé avec une légère condescendance jusqu’au jour où, nommé Ministre sous un président qui ne cachait pas sa passion pour les livres et la culture, il prit soudain le statut d’historien sérieux, digne d’être représenté dans toutes les bonnes bibliothèques…

Vers la fin du roman, alors que presque vingt ans ont passé, il semble que la bibliothèque de Bouvard et Pécuchet soit devenue la plus complète de la région. Lorsque la vache du père Gouy est prise d’enflure, faute de pouvoir faire venir le vétérinaire ou le charron, qui connaît les mots contre l’enflure, on fait appel à leurs services : « ces messieurs, dont la bibliothèque était célèbre, devaient connaître un secret »[23].

Et c’est là une notation qui mérite qu’on s’y attarde. Bouvard et Pécuchet ont échoué dans toutes leurs entreprises : gestionnaires calamiteux d’un domaine agricole, littérateurs avortés, scientifiques ratés, éducateurs catastrophiques, et tout cela non pas pour avoir suivi leurs intuitions ou leurs préjugés, mais pour avoir appliqué scrupuleusement tout ce qu’ils avaient glané dans les livres. Paradoxalement, ces deux employés à la retraite sont parvenus, mieux que tous les notables des alentours, à constituer une bibliothèque, et une bibliothèque qui est devenue célèbre. C’est une réussite, leur seule réussite, mais du moins est-elle reconnue par leurs contemporains.

Leurs échecs sont-ils véritablement consécutifs à une mauvaise interprétation de toute la science accumulée dans les livres ? C’est ce dont on voudrait bien se persuader, et je me souviens que c’est l’interprétation que nous en donnait au lycée notre professeur de lettres, mais rien n’est moins sûr… Il se pourrait bien que la bibliothèque ne soit pas la porte qui ouvre sur la connaissance. Mais après tout, ne peut-on pas considérer que l’accumulation de livres, en réunissant des exemples de tout ce qui peut s’imprimer, quelle qu’en soit la valeur, est une fin en elle-même, comme peut l’être la recopie des morceaux choisis de la bêtise humaine ? La bibliothèque idéale de Bouvard et Pécuchet vise la variété et l’abondance, et c’est tout ce que l’on peut faire : le bibliothécaire doit se contenter de rassembler, inventorier, cataloguer, sans prétendre exercer de jugement critique sur les contenus (c’est bien ce à quoi se borne le bibliothécaire de Caen). Faudrait-il renoncer à l’idée d’un bibliothécaire usant de sa qualité de professionnel pour valider l’information et procéder aux acquisitions avec discernement ? Nous constatons que pour la seule entreprise qu’ils ont su mener à bien, la constitution de leur bibliothèque. Bouvard et Pécuchet n’ont consulté aucun manuel, aucun guide. On remarquera qu’il n’est fait nulle part mention de la Bibliothéconomie de Léopold Auguste Constantin, parue en 1839[24], le premier ouvrage technique sur la question, et qu’il n’y a jamais eu de manuel Roret sur l’art de constituer et d’organiser une bibliothèque. Cette absence d’ouvrage théorique n’était-elle point la condition de la réussite ?

 

À mesure que j’avance en âge, j’avoue avoir de moins en moins de certitudes, et la lecture de Flaubert n’arrange rien. Que les rares collègues qui m’écoutent et que ceux qui, encore plus rares, vont me lire, n’y voient pas une provocation, je ne cherche en aucun cas à dénigrer une profession qui m’a fait vivre pendant bientôt 40 ans, mais j’en viens à me demander après toutes ces années, et en contradiction avec mes positions syndicales, si le métier de bibliothécaire est véritablement un métier. Il me semble pour conclure que la lecture de Bouvard et Pécuchet pourrait être le meilleur des manuels de formation professionnelle dans la mesure où elle nous invite à remettre en cause notre prétendu savoir de « spécialistes du savoir ».

 

 

NOTES

[1] Frédéric Barbier, « Une production multiplié », in Histoire de l’édition française, vol. 3, Le temps des éditeurs, du romantisme à la Belle Époque, Promodis, 1985, p. 105-130.
[2] Samuel Ustazade Silvestre de Sacy, journaliste, sénateur, académicien, et conservateur de la bibliothèque Mazarine.
[3] L’affaire est relatée dans Le Figaro du 15 février 1879.
[4] Bouvard et Pécuchet, éd. Stéphanie Dord-Crouslé, GF Flammarion, 2008, chap. 1, p. 60.
[5] Chap. 1, p. 50.
[6] Misleading and /or factually inaccurate : / Ugly (worn out beyond mending or rebinding) : / Superseded by a new edition or a better source ; / Trivial (of no discernable literary or scientific merit) ; / Irrelevant to the needs and interests of your community ; / Elsewhere (the material may be easily borrowed from another source).
[7] Chap. 4, p. 155.
[8] Chap. 4, p. 178.
[9] Adrien de Gasparin, Cours d’agriculture, La Maison rustique, 1843-1848, 6 vol., in-8°.
[10] Chap. 3, p. 118.
[11] Chap. 4, p. 172.
[12] Chap. 6, p. 235.
[13] Chap. 3, p. 111.
[14] Chap. 9, p. 344.
[15] L’inventaire dressé par le notaire à la mort du père fait état de presque 800 volumes.
[16] Voir Christine André-Pierrey, « La bibliothèque de Flaubert », in Histoire des bibliothèques fançaises, vol. 2, Promodis, 1989, p. 822-825.
[17] Chap. 2, p. 101. Alfred Fierro, « Les Manuels Roret », in Histoire de l’édition française, op. cité, p. 394-395.
[18] J. Morin, Manuel théorique et pratique d’hygiène, Roret, 1835.
[19] Chap. 5, p. 209.
[20] Flaubert à la princesse Mathilde, février 1866.
[21] L’un des premiers ouvrages cités, le Cours de Gasparin, n’est peut-être pas encore disponible lorsque Bouvard et Pécuchet sont censés l’acheter.
[22] Chap. 4, p. 173.
[23] Chap. 8, p. 271.
[24] Léopold Auguste Constantin, Bibliothéconomie : instruction pour l’arrangement, la conservation et l’administration des bibliothèques, Paris, J. Techener, 1839. Réédité en 1841, ce livre a été le premier manuel technique et le seul disponible jusqu’à la fin du siècle. Voir aussi : Bibliothéconomie, nouveau manuel complet pour l’arrangement, la construction et l’administration des bibliothèques : pages choisies et présentées par Noë Richter, Bernay, Société d’histoire de la lecture, 2006 (Matériaux pour une histoire de la lecture et de ses institutions ; 18).


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