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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

L'histoire dans Bouvard et Pécuchet

Michel Winock
Professeur émérite des universités à Science po Paris
Voir [Résumé]

 

C’est dans le chapitre IV du roman de Flaubert que nous voyons Bouvard et Pécuchet s’atteler à l’histoire. Désireux de se faire archéologues, ils collectionnent des objets anciens et hétéroclites, à propos desquels ils s’interrogent : comment les dater ? à quoi ont-ils servi ? que représentent-ils ? « Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir. »

À partir de ce questionnement ils se décident à se mettre à l’histoire – et pour commencer l’histoire de France.

Ils lisent l’Histoire de France d’Anquetil et les Lettres sur l’histoire de France d’Augustin Thierry – ouvrages qui les déçoivent par leurs partis pris et leur manque de rigueur scientifique.

La Révolution les mobilise un long moment. Ils se gaussent des idées prudhommesques d’Adolphe Thiers. Mais eux-mêmes se divisent en deux tendances – libéral d’un côté ; sans-culotte « et même robespierriste » de l’autre. Et chacun puise dans ses lectures « ce qui peut défendre sa cause ».

Flaubert met ainsi au jour le conflit des interprétations inhérent à la démarche historienne.

Les deux commis s’interrogent sur le hasard et la nécessité des événements : la Révolution a-t-elle été le résultat d’un déterminisme ou au contraire d’une série de hasards. L’incertitude les trouble. « Ils n’avaient plus sur les hommes et les faits de cette époque une seule idée d’aplomb. »

Comment être impartial ? Pour cela, il faudrait déjà procéder à l’épuisement des sources, avoir tout lu, tout examiner, mais c’est impossible.

Ils se disent alors que ce qui compte, ce n’est pas le détail des faits, mais la philosophie de l’Histoire. Alors ils s’attaquent à Bossuet, à Vico – mais leurs théories leur paraissent inadmissibles.

S’adressant alors au professeur Dumouchel, qui est leur guide, celui-ci leur avoue qu’il est lui-même maintenant « dérouté en fait d’histoire ». – « Elle change tous les jours » s’exclame-t-il.

Ils finissent par comprendre que les historiens, loin de suivre des règles, font seulement semblant d’en avoir, mais qu’en fait ils travaillent tous au service d’une cause spéciale – une religion, une nation, un parti, un système… Génoude défend la légitimité royaliste. La collection de Buchez et Roux est un « amalgame de socialisme et de catholicisme », etc.

Les deux amis veulent alors démontrer qu’une histoire impartiale est possible et ils se lancent dans la biographie du duc d’Angoulême – mais le résultat ressemble plus à une chronologie qu’à de l’histoire. Ils ne peuvent percer la psychologie de leur héros.

Un incident domestique qui éclate chez eux entre la bonne Germaine, le menuisier Gorgu et Mme Bordin et qui les laisse perplexes les amène à conclure : « Nous ne savons pas ce qui se passe dans notre ménage, et nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc d’Angoulême. »

Leur scepticisme sur la discipline historique est consommé.

Qu’a voulu dire Flaubert dans ce chapitre ?

Il est certain que, dans une certaine mesure, Bouvard et Pécuchet sont ses porte-parole, comme en font foi ses notes préparatoires. Le folio  22 et le folio 9bis de ses plans et scénarios composent en raccourci un petit traité épistémologique :

 

1° L’esprit critique s’impose. Flaubert cite Rollin et Anquetil, les naïfs, qui reprennent à leur compte les auteurs antérieurs sans vérification.

 

2° Il n’y a pas d’histoire définitive : « elle change tous les jours », dit Dumouchel, qui n’a pas l’air de comprendre que si l’histoire bouge, c’est parce que des sources nouvelles peuvent réorienter l’historien – et aussi parce que, selon la formule de Paul Veyne, il y a sans cesse un renouvellement du questionnaire sur le passé. L’histoire n’est pas figée. Le présent colore le passé d’une autre teinte. Et Flaubert de dire : « Chacun est libre de regarder l’histoire à sa façon, puisque l’histoire n’est que la réflexion du présent sur le passé, et voilà pourquoi elle est toujours à refaire » (1864). C’est une conception qui détruit complètement la notion d’une histoire « définitive ». « La connaissance est un processus toujours en marche », disait Buffon.

 

3° On lit dans Bouvard et Pécuchet une mise en garde contre l’histoire partiale. Les historiens ont souvent des idées préconçues : les faits, les événements sont pris pour servir de preuves à une thèse a priori. Flaubert cite ainsi Michelet dans sa préparation. Il est remarquable que, dans son roman, Michelet est absent. Cela surprend car en 1845 – date mentionnée dans le roman , professeur au Collège de France, il a achevé sa gigantesque Histoire de France. Est-ce par respect ? Est-ce parce qu’il a entretenu avec Michelet des relations personnelles suivies ; qu’il admire certains de ses livres (pas tous !). Cependant Michelet est mort en 1874, et l’on peut s’étonner de son absence dans ce chapitre IV.

D’autant qu’il le mentionne dans ses « plans et scénarios », pour lui reprocher la théorie selon laquelle « il faut être partial ». D’où ce commentaire de Flaubert :

Donc nous ne devons pas nous attendre à la vérité. D’autre part, si l’historien était impartial, il n’écrirait pas car il n’entreprend son œuvre que pour étayer son opinion, prouver son idée. Ainsi, l’histoire n’est jamais qu’un jugement personnel.

La thèse centrale de Michelet, Michelet l’a exposée en 1847 :

Une chose qu’il faut dire, qu’il est trop facile d’établir, c’est que l’époque humaine et bienveillante de notre Révolution a pour acteur le peuple même, le peuple entier, tout le monde. Et l’époque des violences, l’époque des actes sanguinaires où plus tard le danger la pousse, n’a pour acteur qu’un nombre d’hommes minime, infiniment petit.

Un peuple sacralisé, tel que Michelet l’avait présenté dans son ouvrage, intitulé justement Le Peuple. C’est cette vision, démocratique ou populiste, que la Révolution française de Michelet illustre à l’envi. Il s’agit de ce que nous appellerions de l’histoire engagée – c’est celle, écrit Flaubert, de « ceux qui veulent y voir ce qu’ils désirent en vertu d’une idée préconçue, d’un système. »

Autre exemple, cité cette fois dans Bouvard, celui d’Augustin Thierry, qui explique toute l’histoire de France par la notion de race – et la victoire finale des Gallo-Romains sur les envahisseurs germaniques – et par « l’exclusion définitive de la race de Karl le Grand (Charlemagne) ».

Une vingtaine d’années plus tard va s’imposer une histoire positiviste – celle des Gabriel Monod, des Langlois, des Seignobos – qui aura la prétention de la science et qui fait triompher l’histoire événementielle, l’histoire factuelle à l’Université. Flaubert ne l’a pas connue, mais il devance la critique antipositiviste du XXe siècle, en affirmant les limites de l’objectivité historique. Ces limites seront établies par les Allemands, notamment Dilthey, que Raymond Aron introduira en France, et auxquelles fera écho Henri Marrou.

Pour cette critique, l’historien ne plane pas dans les airs ; il appartient à une certaine époque, à une confession religieuse, à une tendance politique ; il a des convictions philosophiques, une certaine vision du monde, parce qu’il est passé par des expériences personnelles différentes de l’expérience des autres.

Henri Marrou, dans son ouvrage La Connaissance historique, aura cette formule :

L’histoire est inséparable de l’historien. […] Quoi qu’il fasse, écrit-il, le malheureux historien introduira toujours dans sa connaissance quelque élément personnel. […] exiger de lui qu’il finisse, au bout de ses opérations, par isoler, au fond de sa coupelle, un résidu 100% objectif, c’est lui imposer une tâche irréalisable.

Cette part personnelle est plus ou  moins visible, plus ou moins flagrante. Flaubert l’a rencontrée, notamment dans les Origines de la France contemporaine d’Hippolyte Taine. Un Taine qui fait profession de scientisme et prétend faire de l’histoire à l’image des sciences naturelles.

Or Flaubert écrit le 9 juillet 1878 à Edma Roger des Genettes :

Taine est un gobe-mouches – qui devient un peu ridicule […]. Quant à son livre, ce n’est pas ça. Si l’Assemblée Constituante n’eût été qu’un ramassis de brutes et de canailles, elle eût vécu ce qu’a vécu la Commune [de 1871]. Il ne dit pas de mensonges. Mais il ne dit pas toute la vérité – ce qui est une façon de mentir. La peur violente qu’il a eue de perdre ses rentes lors de « nos désastres » lui a un peu oblitéré le sens critique.

Un « certain esprit » – expression de B et P – domine chaque œuvre

D’où la limite de l’objectivité.

 

4° L’histoire ne donne pas de leçons.

Flaubert s’insurge contre le principe d’une histoire édifiante.

Il a lu De la manière d’écrire l’histoire de Mably (1783) [folio 22], où on lit :

L’objet de l’histoire n’est pas d’éclairer simplement l’esprit, elle se propose encore de diriger le cœur et le disposer à aimer le bien ; tandis que les hommes supérieurs y puiseront les lumières nécessaires pour gouverner la République, il faut que les autres s’y instruisent des devoirs du citoyen. Je veux que l’historien ait le respect le plus profond pour les mœurs ; qu’il m’apprenne à aimer le bien public, la patrie, la justice ; qu’il démasque le vice pour faire honorer la vertu.

Non plus que la littérature, l’histoire n’a pour finalité l’édification morale, civique, religieuse. C’est le meilleur moyen de masquer les réalités qui dérangent, d’écrire une histoire légendaire.

 

5° Flaubert doute aussi  de l’école pragmatique » – parce qu’elle est toujours incomplète « et même fausse ». Pourquoi ? parce qu’il « faudrait épuiser tous les documents ce qui est impossible ». « Et puis, ajoute-t-il, il faut montrer les faits sous leur vrai jour. Mais, pour les montrer, il faut interpréter. »

Et l’on retombe dans les cas précédents.

 

Est-ce à dire que Flaubert conclut à l’impossibilité de l’histoire, comme Bouvard et Pécuchet ?

Certainement pas.

On peut lire dans le folio 9bis de ses plans et scénarios :

« Cela amène B et P à un scepticisme radical, et ABSURDE. »

« Absurde » : mot capital. Ici, Flaubert se démarque de ses deux commis.

Dans le même folio, on lit encore : « on en arrive à l’impossibilité de l’histoire parce qu’on lui demande plus qu’elle ne comporte. » Le principe d’incertitude, au cœur de la démarche scientifique elle-même, Bouvard et Pécuchet ne l’admettent pas : il leur faut la vérité absolue – d’où s’ensuit leur déception. Leur conception de la science est religieuse, dogmatique, c’est ce que Flaubert entend ridiculiser.

Depuis son enfance, Flaubert a été passionné d’histoire – ses œuvres Salammbô, Hérodias… l’attestent. Mais en même temps, il est convaincu des limites de la connaissance historique. Un auteur du XVIIe siècle, La Mothe le Vayer, qui est cité au passage dans son roman, semble avoir nourri sa conception que s’est faite Flaubert de l’histoire.

La Mothe le Vayer, dans son discours intitulé Du peu de certitude qu’il y a dans l’histoire (1688), énonce déjà les raisons du scepticisme que l’on retrouve dans les plans et scénarios de Flaubert : naïveté des auteurs qui se répètent sans esprit critique, subjectivité de l’historien, impossibilité d’avoir une vision complète des événements…

Il écrit : « Il faut la lire avec cette précaution de ne prendre pas pour des vérités une bonne partie de ce qu’elle débite, étant nécessairement accompagnée des défauts de notre humanité, qui ne produit rien d’absolument parfait. »

Une illustration : « Il ne faut guère croire les Payens quand ils ont parlé des Juifs, ni les Juifs en ce qu’ils ont écrit des chrétiens, ni les chrétiens même lorsqu’ils maltraitaient les Maures et Mahométans, portés d’un zèle qui ne s’accommode pas avec la fidélité de l’histoire. »

Or ce philosophe sceptique ne rejette pas pour autant l’histoire : « En vérité […] je tiens l’histoire […] pour une très sage maîtresse de la vie humaine. »

Flaubert, qui en recommande en pédagogue la lecture à sa nièce Caroline, n’a jamais cesser de priser l’histoire, d’en faire une discipline maîtresse de la connaissance.

Il a écrit ses romans avec la rigueur exigée de l’historien, la quête inlassable des documents, le critique des sources, le souci du vrai, le détail exact… Tout en sachant que le passé dans sa totalité est insaisissable. C’est ce que ne comprennent pas ses deux personnages en quête de vérité – ou, s’ils le comprennent, c’est ce qui les amène à récuser l’histoire – « ce qui est absurde », note Flaubert.

Quand il travaillait à Salammbô – et alors qu’on ne savait pas grand chose sur Carthage, il a cette formule qui donne la mesure à la fois de son scrupule et de son impuissance : « Pourvu que l’on ne puisse pas me prouver que j’ai dit des absurdités, c’est tout ce que je demande » (à Feydeau).

Le possible est légitime quand le certain est inaccessible.

 

Pour conclure, je voudrais relever une remarque de Flaubert – qui annonce le chapitre suivant sur le roman historique :

Il faut donc vivifier l’histoire par l’étude de la littérature (l’idéal est plus vrai que la vie. Voyez Vigny, préface de Cinq Mars).
Dans cette préface, Vigny fait la différence entre la VÉRITÉ de l’Art et le VRAI du fait.

Au fond, nous dit-il en substance, la réalité des faits, l’exactitude des détails ne comptent guère au regard de la vérité profonde révélée par l’artiste :

L’Art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa BEAUTÉ IDÉALE. Il faut le dire, ce qu’il y ajoute de VRAI n’est que secondaire, c’est seulement une illusion de plus dont il s’embellit, un de nos penchants qu’il caresse. Il pourrait s’en passer, car la VÉRITÉ dont il doit se nourrir est la vérité d’observation sur la nature humaine et non l’authenticité du fait.

Sur quoi l’on peut faire deux commentaires :

1) il y a depuis quelque temps un grand débat parmi les historiens d’aujourd’hui sur les rapports de l’histoire et de la littérature (les Annales y ont consacré un de leurs numéros). Et une tendance forte parmi eux à considérer la littérature de fiction comme un complément utile voire nécessaire à la recherche de la vérité historique – ou de ce qui s’en rapproche.

D’où résulte la modernité de l’exclamation de Bouvard et Pécuchet à la fin du chapitre IV : « Sans l’imagination, l’histoire est défectueuse. »

 

2) La seconde remarque porterait sur la démarche du romancier Flaubert. Il a sans doute approuvé Vigny sur ce point que l’Art ne doit être considéré que dans ses rapports avec la Beauté. Mais je ne crois pas qu’il ait souscrit à la phrase suivante, au fait que « le Vrai n’est que secondaire ».

Il écrit ainsi à Feydeau, au moment de la préparation de Salammbô :

Un livre peut être plein d’énormités et de bévues, et n’en être pas moins fort beau. Une pareille doctrine, si elle était admise serait déplorable, je le sais, en France surtout, où l’on a le pédantisme de l’ignorance. Mais je vois dans la tendance contraire (qui est la mienne hélas !) un grand danger. L’étude de l’habit nous fait oublier l’âme. Je donnerais la demi-rame de notes que j’ai écrites depuis 5 mois et les 98 volumes que j’ai lus, pour être, pendant trois secondes seulement, réellement émotionné par la passion de mes héros.

Tel est bien le paradoxe : ce n’est pas l’exactitude rigoureuse des faits et des détails qui comptent, le but c’est la Beauté à atteindre. Et pourtant, pour chacun de ses livres Flaubert travaille aussi en historien, soucieux du fait vrai. Un jour, Mona Ozouf, à qui l’on demandait ce qui distingue le romancier de l’historien, avait répondu : l’historien est celui qui ne livre que des faits contrôlables, vérifiables ; ce n’est pas le cas du romancier. Or Flaubert, dans L’Éducation sentimentale, par exemple, pour faire revenir Frédéric et Rosanette de Fontainebleau s’enquiert des horaires de chemin de fer. Il découvre qu’il n’y avait pas de ligne en 1848 Paris-Fontainebleau. Il se met alors à la recherche des compagnies de diligences et de leurs horaires. Rappelons-nous encore la polémique qui l’oppose à l’archéologue Guillaume Frœhner, lequel avait fait la critique historique de Salammbô. Flaubert se croit tenu de défendre point par point la vérité ou le vraisemblable de son récit. Et relève sous la plume de l’archéologue des « inexactitudes grossières ».

Ce n’est plus la ligne Vigny, on le voit. L’histoire est un exercice de véridicité. Cet exercice, Flaubert ne le juge pas inutile ou incompatible avec l’Art, y compris avec l’Art pour l’Art qu’il défend. C’est cette alliance du beau et du vrai qu’il illustre dans toute son œuvre.

Conclusion

La communication de Gisèle Sésinger m’a frappé par la similitude des attitudes devant la science de Buffon et de Flaubert et avec l’attitude de Flaubert devant l’histoire. Contrairement à ses deux personnages, Flaubert n’est nullement en proie au scepticisme absolu à l’endroit de l’histoire. Eux, Bouvard et Pécuchet, ont la religion de la science, ils la veulent au-dessus de tout soupçon – une certitude. Comme ils ne peuvent vérifier la certitude de l’histoire, ils en déduisent son impossibilité. Absurde ! dit Flaubert.

L’histoire est possible, mais elle n’est pas une science exacte. L’esprit critique, l’effort d’impartialité (en littérature d’impersonnalité, principe de séparation ou de distanciation), le principe d’incertitude qui stipule que l’histoire n’est ni prévisible ni déterministe, tout cela doit étayer la rigueur de l’historien, sachant son œuvre toujours perfectible et renouvelable.

C’est ce que Bouvard et Pécuchet, faute de méthode (le sous-titre de son roman auquel Flaubert avait songé : du défaut de méthode dans les sciences) n’ont pas compris – mais qu’ils ont mis en évidence sous la plume de Flaubert.



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