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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

L’art d’être père adoptif de Bouvard et Pécuchet

Mitsumasa Wada
Professeur à l’Université Seinan-Gakuin
Voir [Résumé]

 

Bouvard et Pécuchet sont des pères adoptifs manqués. C’est une des conséquences de la Conférence, qu’ils organisent à la fin du chapitre X, comme point culminant de leur tentative d’éducation, celle des adultes faisant suite à celle des enfants. « À peine » fini le discours de Bouvard, « entrée des gendarmes » :

Émoi de Bouvard et Pécuchet ‒ Vient-on arrêter Victor ?
Les gendarmes exhibent un mandat d’amener.
C’est la conférence qui en est cause. On les accuse d’avoir attenté à la religion, à l’ordre, excité à la révolte, etc.[1]

On sent proche la chute sociale, pivot qui devait leur permettre de passer à l’étape suivante et dernière : la Copie. Le mandat d’amener n’est qu’une menace, mais ils sont privés de leur paternité envers Victor et Victorine. « […] On ne peut laisser la direction des enfants », car les idées exprimées dans la Conférence sont jugées trop dangereuses pour la Société. « Le maire les reprend. » Ils ne peuvent y rien faire car « ils n’ont pas adopté légalement les orphelins. »[2] Ainsi, légalement et socialement, ils sont pères adoptifs manqués. L’échec pédagogique de Bouvard et Pécuchet n’est ni purement scientifique ni méthodologique mais aussi familial et social, ils sont non seulement précepteurs ratés mais aussi pères adoptifs manqués, dont la puissance paternelle est déchue.

Dès lors, la pension que Bouvard est obligé de faire à Mélie nous semble comporter autre chose qu’une simple usurpation par l’opportuniste prompt à saisir l’occasion qu’est Gorgu. C’est « une pension pour l’enfant qui va naître »[3]. Pour l’enfant dont ni Bouvard, ni Pécuchet n’est père, ni légal, ni naturel. Mais dans ce plan qui nous est laissé, tout se passe comme si cette pension était un signe de « repentir », condition nécessaire pour que l’autorité les laisse tranquilles. On dirait que Bouvard est non seulement père adoptif manqué, mais aussi faux père naturel, père naturel « contre-nature », c’est-à-dire fictif.

Nous nous proposerons ici d’esquisser une lecture du fiasco pédagogique moins comme histoire manquée du savoir pédagogique, que celle de pères ou plutôt de faux pères adoptifs. Qu’est-ce qu’un « père naturel » contre-nature et fictif ? Comment démêler cette paternité enchevêtrée[4]  ?

I. Les noms des enfants et de l’instituteur

Du côté des enfants, la situation n’est pas moins compliquée. Ils passent d’une main à l’autre. Ils changent de demeure et de tuteurs. Peut-être est-ce un sort un peu commun aux enfants abandonnés. Mais ce qui ne l’est pas, c’est qu’ils changent de nom. Quand ils sont présentés, dans le château du comte de Faverges, comme enfants abandonnés, par Mme de Noaris, qui prétend les avoir « rencontrés sur la grande route », on ne sait que leurs noms :

On leur demanda leurs noms : – « Victor ‒ Victorine. »[5]

Et quand les comportements immoraux du garçon ne permettent plus de le garder, elle révèle le nom de leur père :

Elle leur avait caché que les deux orphelins étaient les enfants de Touache, maintenant au bagne[6].

Yvan Leclerc voit dans la conception et le nom de Victor et Victorine, enfants d’un forçat, une « double référence hugolienne »[7]. À Jean Valjean et au prénom de l’auteur. Une autre figure de père s’entrevoit. Pas n’importe laquelle, mais celle d’un père de la République. Or, dans les brouillons, ils s’appelaient « Émile » et « Émilie ». C’est dans le folio 1104 (8) qu’ils changent de nom :

On leur demanda leurs noms. – Émilie, Émilie » rien de plus. « Victor. Victorine[8]

On sait que le livre pédagogique de Rousseau a joué un grand rôle dans la rédaction du chapitre X sur l’Éducation. Donc, Émile et Émilie auraient été très ironiques aussi, mais de façon différente. L’impuissance et l’inefficacité de l’éducation devant le triomphe du sang paternel, conclusion du chapitre, n’aurait illustré que l’échec du savoir pédagogique. Ce n’aurait été que l’échec d’un précepteur, et non d’un père. Tandis qu’avec Victor, ce sera l’art d’être père qui sera mis en cause. Surtout avec l’autre changement apporté dans ce même folio. Il s’agit de la suppression concernant le nom de l’instituteur Petit :

& comme ils ne savaient ni lire, ni écrire, Me de Noaris leur donnerait elle-même des leçons, afin de les préparer au catéchisme. cela valait mieux que de les envoyer chez Petit

Contrairement au texte final, les brouillons laissent des traces d’une discussion dans laquelle l’école primaire de Petit est envisagée comme destination, mais pour être vite écartée. Pour les raisons, certains brouillons sont explicites : « [Petit] dont les principes étaient détestables. » (f.1036v (8)), ou bien parce qu’il est « socialiste » (f.997 (8)). Vu les controverses à propos de l’histoire sainte entre le curé et l’instituteur au chapitre VI, scène qui fait penser à la loi Falloux[9], il n’est pas étonnant, même si c’est quand même anachronique, que Petit soit fort déprécié par l’entourage du comte de Faverges, qui considère l’éducation comme « l’école du respect »[10]. En effet, c’est un « père de famille » « chrétien » :

« On ne devait pas permettre » était la phrase ordinaire de M. le comte. Économie sociale, beaux-arts, littérature, histoire, doctrines scientifiques, il décidait de tout, en sa qualité de chrétien et de père de famille ; ‒ et plût à Dieu que le gouvernement à cet égard eût la même rigueur qu’il déployait dans sa maison[11]  !

Si le nom de Petit est barré et disparaît à ce moment précis où l’on décide de les prendre en charge dans le château du comte, c’est que l’option « école républicaine » n’existe plus. Au fond, c’est la même logique qui fonctionne pour le changement de nom des enfants. L’option « école / enseignant » s’efface au profit du père. Quand Bouvard et Pécuchet reprennent les enfants, ce sera toujours en tant que pères, ne serait-ce qu’adoptifs, et même si leur méthode est d’inspiration positiviste. La maison de Bouvard et Pécuchet sera une seconde demeure des enfants après celle du comte, mais ce sera la version « maison » de l’éducation antireligieuse, positiviste et républicaine.

2. Une remise en cause enchaînée de l’autorité paternelle

Cette ambiguïté de la position pédagogique des deux bonshommes correspond bien à celle de « leur système » exprimé à l’incipit du chapitre.

Ils se procurèrent plusieurs ouvrages touchant l’éducation ‒ et leur système fut résolu. Il fallait bannir toute idée métaphysique, ‒ et d’après la méthode expérimentale suivre le développement de la nature. Rien ne pressait, les deux élèves devant oublier ce qu’ils avaient appris[12].

Nous avons eu l’occasion de montrer qu’il y a des contradictions idéologiques dans la phrase soulignée après le tiret. Il s’agit d’une rencontre, d’un face-à-face forcé de deux courants pédagogiques contraires dans la même phrase, dans la même unité grammaticale : le rousseauisme et le positivisme. Nous avons essayé de démontrer que c’est de cette opposition idéologique fondamentale, de cet abîme creusé dans la phrase initiale que la pédagogie de nos deux bonshommes est vouée à l’échec[13]. Il va sans dire que, dans le temps de la rédaction du récit, on est tout près d’un des aboutissements les plus marquants de l’éducation positive : école laïque, gratuite et obligatoire de Jules Ferry en 1881 et 1882. L’anachronisme est dû à la lecture de livres pédagogiques du dernier cri de l’époque, généralement d’inspiration positiviste. Il faudrait voir dans ce défi, à l’incipit du chapitre, d’« être père adoptif positiviste », le clivage qui doit s’agrandir au fur et à mesure et éclater à la Conférence avec le retrait des enfants par le maire et la déchéance de la puissance paternelle de Bouvard et Pécuchet.

En effet, la défaite était déjà annoncée, beaucoup plus avant, quand Bouvard et Pécuchet, en abandonnant leurs principes, cherchent à recourir à la religion. C’est quand tous les moyens de punitions se sont avérés vains devant la cruauté de Victor qui a fait bouillir le chat dans une marmite :

Restait un moyen, préconisé par Dupanloup : « le regard sévère ». Ils tâchaient d’imprimer à leurs visages un aspect effrayant et ne produisaient aucun effet.
– « Nous n’avons plus qu’à essayer de la religion » dit Bouvard.
Pécuchet se récria. Ils l’avaient bannie de leur programme[14].

Ce n’est pas hasard si Dupanloup est le dernier auteur sollicité avant l’abandon de leur principe positiviste. Bien qu’il soit pour l’éducation publique, Dupanloup est la figure type de l’éducation religieuse. Selon l’évêque d’Orléans, directeur du petit séminaire, l’éducation « s’appuie sur l’autorité », laquelle appartient à Dieu. C’est uniquement en tant qu’« envoyé de Dieu » que le père exerce l’autorité sur les enfants[15]. L’image correspond bien à celle de père de famille chrétien qu’est le comte de Faverges. Le « regard sévère » y puise aussi sa force :

un des moyens les plus puissants de répression, c’est le regard. le regard mécontent, sévère, attristé du maître, du supérieur[16].

C’est le regard du « maître », du « supérieur ». L’effet comique est là, car, au contraire, nos pères adoptifs positivistes ne cessent de mettre en cause l’autorité d’un père dans l’éducation. Le texte tisse tout un réseau autour du thème d’autorité et de propriété, comme pour miner ces deux notions chères à un père de famille chrétien et à la bourgeoisie.

C’est dans l’épisode phrénologique, à la suite de l’examen cranioscopique que nos deux bonshommes exercent sur Zéphyrin, fils de Placquevent, que le père soulève un débat à propos de son droit en tant que père, de son « autorité paternelle » :

‒ « Ma foi » répliqua Bouvard « ce n’est guère fameux. »
Placquevent rougit d’humiliation : ‒ « Il fera, tout de même, ma volonté. »
‒ « Oh ! Oh ! »
‒ « Mais je suis son père, nom de Dieu, et j’ai bien le droit !... »
‒ « Dans une certaine mesure » reprit Pécuchet.
Girbal s’en mêla : ‒ « L’autorité paternelle est incontestable. »
‒ « Mais si le père est un idiot ? »
‒ « N’importe ! » dit le capitaine. « Son pouvoir n’en est moins absolu. »
‒ « Dans l’intérêt des enfants » ajouta Coulon[17].

Voilà la logique de l’autorité paternelle, « incontestable », qui fait penser aux idées exprimées dans le château par le comte. C’est le texte lui-même qui propose le rapprochement :

Ce qu’ils [= Bouvard et Pécuchet] venaient d’entendre exprimait sous d’autres formes les idées de M. le comte[18].

Et ce n’est pas tout. Dans l’épisode de la cruauté de Victor, cet épisode de Placquevent est évoqué aussi avec un autre rapprochement :

C’était Victor qui avait commis cette atrocité ; ‒ et les deux bonshommes se reculèrent, pâles de stupéfaction et d’horreur. Aux reproches qu’on lui adressa, il répondit comme le garde champêtre pour son fils, et comme le fermier pour son cheval : ‒ « Eh bien ? Puisqu’il est à moi ! » sans gêne, naïvement, dans la placidité d’un instinct assouvi[19].

C’est peut-être à ce moment-là que l’autorité paternelle se joint à la propriété. Certes, l’autorité paternelle n’y est pas mentionnée. Mais le syntagme « comme le garde champêtre » montre bien qu’il s’agit du même épisode phrénologique, cité ci-dessus. Le « Je suis son père » de Placquevent se traduit ici par le « Puisqu’il est à moi » de Victor. L’abus de l’autorité paternelle se confond avec la maltraitance de l’animal. Peut-être est-ce scandaleux de ne pas distinguer un enfant et un chat, l’être humain et l’animal. Toujours est-il qu’il s’agit de la même question de savoir à qui appartient l’être, et quel est le droit dont jouit celui à qui il est censé appartenir. En tout cas, puisque c’est le texte lui-même qui met en valeur ce rapprochement, la violence de Victor peut être retournée comme une critique cuisante contre la toute-puissance de la paternité.

3. Le cheval et les paons

L’autre référence signalée dans le passage : « comme le fermier pour son cheval », approfondit encore ce retournement critique en élargissant l’indistinction entre l’être humain et l’animal.

Au cours des « promenades scientifiques » que Bouvard et Pécuchet font dans le cadre de la leçon de choses, méthode novatrice à l’époque, équivalent de l’enseignement positiviste des sciences au niveau du primaire, ils rendent visite à la ferme du père Gouy, leur ancien fermier. L’actuelle propriétaire, Mme Bordin est présente. La relation qui pourrait se renouer entre elle et Bouvard est empêchée par un cheval. Car, affolé par les paons qui copulent, il casse une des cordes tendues où était attachée la lessive. Furieux, le père Gouy le bat :

Bouvard fut indigné de voir battre un animal.
Le paysan répondit : ‒ « J’en ai le droit ! Il m’appartient. »
Ce n’était pas une raison.
Et Pécuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs droits, car ils ont une âme, comme nous, ‒ si toutefois la nôtre existe ?
‒ « Vous êtes un impie ! » s’écria Mme Bordin[20].

« Il m’appartient » du père Gouy à propos de son cheval correspond bien à « Puisqu’il est à moi » de Victor à propos du chat. Et « J’en ai le droit » de Gouy fait penser à « J’ai bien le droit » de Placquevent à propos de son fils.

Le parallélisme est clairement indiqué dans un ajout en haut à gauche du folio 1160 (9) :

Le garde champêtre Placquevent avait le droit de battre son fils, parce qu’il en était le père. Gouy avait le droit de battre son cheval parce qu’il était le propriétaire maître[21].

La particularité du nivellement qui s’instaure entre l’être humain et l’animal dans cette scène consiste dans le fait qu’il se double d’un autre, celui de l’amour. Initialement, c’était une scène d’éducation sexuelle, comme variation de l’éducation des sens. C’est plus clair dans les brouillons où l’on peut lire : « Victor contemple le coït de deux paons. rêve là-dessus »[22]  ; « Victorine aspire les fleurs avec une joie sensuelle. »[23] Mais même dans le texte final, il y a le « frémissement » qui se transmet de l’animal à l’être humain :

[…] ‒ et les deux grands oiseaux tremblèrent, d’un seul frémissement.
Bouvard le sentit dans la paume de Mme Bordin[24].

Le complément d’objet direct, « le », renvoie, bien entendu, au frémissement de deux animaux. Grammaticalement est assurée la transition de l’animal à l’être humain ou leur nivellement[25].

C’est donc en quelque sorte la confusion de la relation humaine et du coït animal que le cheval casse. Après, la question semble se dérouler seulement du côté des êtres humains. Le père Gouy bat l’animal, et contre les récriminations de Bouvard et Pécuchet, Mme Bordin prend la défense de Gouy. Pourquoi le défend-elle ? C’est parce qu’il est « son » fermier. C’est ce qu’on peut lire dans les brouillons : « Mme Bordin prend le parti de son fermier »[26], « Mme Bordin se range du côté de son fermier »[27]. Voici le folio 1159v (9) :

Bouvard prend la défense du cheval. Gouy s’indigne « puisque, c’est ma propriété » n’importe ! vous n’avez pas le droit. Me Bordin prend la/le défense parti de son fermier[28].

Il ne faut pas oublier que c’est la première visite de Bouvard et Pécuchet à la ferme depuis qu’ils l’ont vendue à Mme Bordin. Elle ne peut que défendre le père Gouy, d’abord parce qu’il est sa « propriété », s’il est permis de reprendre le mot du fermier pour lui-même, ensuite parce qu’il avance les mêmes idées que celles qu’elle défend à propos de la propriété.

Liée à l’autorité paternelle et aux droits des animaux, la question de la propriété s’impose ici comme ailleurs. Néanmoins, ce qui nous semble singulier dans cette scène, c’est que c’est bien le cheval qui avait empêché la confusion au niveau de l’amour entre les êtres humains et les paons. C’est lui qui avait suspendu le nivellement. Alors si Mme Bordin, en défendant son fermier, admet la violence infligée à l’animal, cela ne veut-il pas dire qu’elle s’oppose à la suspension de ce mouvement de nivellement entre les êtres humains et les animaux ? Dans cet acte même de défendre la propriété, n’y a-t-il pas l’instance de la négation de la propriété ? C’est une leçon de choses inattendue non seulement pour les enfants, mais aussi pour nous les lecteurs.

Conclusion

Ainsi, cette leçon de choses qu’on pourrait dire textuelle va dans le même sens que la critique de l’autorité paternelle, menée dans le chapitre X jusqu’à son dénouement, en raison de la démarche pédagogique de nos pères adoptifs. On peut considérer le retrait des enfants par l’autorité comme la conséquence logique de leur adoption insuffisante et contradictoire du positivisme.

Au moment même où le romancier rédigeait ce chapitre sur l’Éducation, la loi sur la déchéance de la puissance paternelle couvait. Un projet de loi sur la protection des enfants maltraités et moralement abandonnés était déjà en discussion au Sénat, et la loi devait être votée en 1889. En ce qui concerne la fin du livre, l’échec de la pédagogie positive aboutit à la Copie, dernière instance de nivellement. Qu’est-ce que la Copie, ce monument, si ce n’est le nivellement absolu : « Égalité de tout, du bien et du mal, du beau et du laid, de l’insignifiant et du caractéristique »[29]  ? La critique de l’autorité paternelle mène à la critique de l’autorité tout court. Cette conclusion du livre, c’est aussi l’instance de retournement, l’instant où les papiers ramassés, achetés au poids, commencent à briller, où la matière arrive à acquérir une portée critique contre les idées. Les pères adoptifs manqués, pères naturels contre-nature, se développent, unis physiquement, se reproduisent sans enfants, pour vivre ce lieu fictif qu’est l’écriture.

Il ne serait pas inutile de mentionner qu’il arrivait souvent à Flaubert d’appeler « enfants » ses œuvres à écrire :

À propos de sujets, j’en ai trois, qui ne sont peut-être que le même et ça m’emmerde considérablement : 1o Une nuit de Don Juan à laquelle j’ai pensé au lazaret de Rhodes ; 2o l’histoire d’Annubis, la femme qui veut se faire baiser par le Dieu. ‒ C’est la plus haute, mais elle a des difficultés atroces ; 3o mon roman flamand de la jeune fille qui meurt vierge et mystique entre son père et sa mère, dans une petite ville de province, au fond d’un jardin planté de choux et de quenouilles, au bord d’une rivière grande comme l’Eau de Robec. ‒ Ce qui me turlupine, c’est la parenté d’idées entre ces trois plans. […] Hélas ! Il me semble que lorsqu’on dissèque si bien les enfants à naître, on n’est pas assez bandant pour les créer[30].

Ce qui forme un bon contraste avec sa réaction quand Louise Colet lui annonce qu’il va peut-être avoir un enfant, cette fois réel : « Un fils de moi, oh non, non, non ! »

L’idée de donner le jour à quelqu’un me fait horreur. Je me maudirais si j’étais père. ‒ Un fils de moi, oh non, non, non ! que toute ma chair périsse, et que je ne transmette à personne l’embêtement et les ignominies de l’existence[31].

En effet, les enfants de pères adoptifs manqués ressembleraient plutôt aux « foetus » d’Homais, qu’on trouve dans le folio 39 marqué « Épilogue » dans les plans et scénarios :

‒ ne suis-je qu’un personnage de roman, le fruit d’une imagination en délire, l’invention d’un petit paltaquot que j’ai vu naître. ‒ Oh cela n’est possible. Voilà les foetus. voilà mes enfants[32]

Et dans le texte édité, « les fœtus du pharmacien » qui « se pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux » sont évoqués comme signe du temps rendu textuellement sempiternel de Yonville :

Depuis les événements que l’on va raconter, rien, en effet, n’a changé à Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne toujours au haut du clocher de l’église ; la boutique du marchand de nouveautés agite encore au vent ses deux banderoles d’indienne ; les fœtus du pharmacien, comme des paquets d’amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et au-dessus de la grande porte de l’auberge, le vieux lion d’or déteint par les pluies montre toujours aux passants sa frisure de caniche[33].

Ce sont les enfants du texte, comme ceux de Bouvard et Pécuchet.

 

 

NOTES

[1] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, chronologie, présentation, notes, dossier, bibliographie par Stéphanie Dord-Crouslé, édition mise à jour en 2008, GF Flammarion [BP], p. 398.
[2] BP, p. 399.
[3] BP, p. 388.
[4] Sur le père de Bouvard et son portrait, voir Sylvie Triaire, Une esthétique de la déliaison. Flaubert (1870-1880) ; Champion, 2002, p. 327-328 et p. 342-345.
[5] BP, p. 330.
[6] BP, p. 346.
[7] Selon le mémo pour sa communication « Flaubert lecteur de Spencer » à la journée d’études Herbert Spencer en France, du 1 au 2 mars 2012, à l’Université Sorbonne-Nouvelle.
[8] L’ajout est en italique. La transcription est due à Joëlle Robert. Pour la transcription diplomatique, voir :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8955
[9] BP, p. 326.
[10] BP, p. 346.
[11] BP, p. 345.
[12] BP, p. 355.
[13] Voir Mitsumasa Wada, « Comment interpréter l’ambiguïté épistémologique dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert », Balzac, Flaubert. La genèse de l’œuvre et la question de l’interprétation, textes réunis et présentés par Kazuhiro Matsuzawa, Graduate School of Letters, Nogoya University, 2009.
[14] BP, p. 378.
[15] Voir les notes de lecture que Flaubert a prises sur De l’éducation de Dupanloup, folio 194 verso, g 226 (2) dont la transcription se trouve dans le site :
http://dossiers-flaubert.ish-lyon.cnrs.fr/cote-g226_2_f_194__v____-view-trn
[16] Souligné par Flaubert.
[17] BP, p. 363.
[18] Ibid.
[19] BP, p. 375.
[20] BP, p. 372.
[21] La transcription est due à Nicole Sibiref. Pour la transcription diplomatique, voir :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=9066
[22] Folio 1161 v. (9), transcription de Nicole Sibireff. Voir :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=9069
[23] Folio 1156 (9), transcription de Nicole Sibireff. Voir :
http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=9058
[24] BP, p. 372.
[25] Peut-on supposer que c’est pour cette raison que La Nouvelle Revue a censuré cette scène ? Je dois cette information à la séance de la présentation des manuscrits de Bouvard programmée pendant le colloque. Voir La Nouvelle Revue, troisième année, tome neuvième, mars-avril, 1881, p. 152.
[26] Folio 1106 (9) et folio 1161 (9).
[27] Folio 1113 (9).
[29] BP, p. 401.
[30] À Louis Bouilhet, 14 novembre 1850, Correspondance, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. 1, 1973, p. 708.
[31] À Louise Colet, 11 décembre 1852, Correspondance, t. 2, 1980, p. 205.
[33] Madame Bovary, Classique Garnier, 1971, p. 75.


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