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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Les notes documentaires et la critique voltairienne des faux martyrs dans le chapitre IX (religion)

Taro Nakajima
Université Waseda (Tokyo)
Voir [Résumé]

 

Le martyre est l’un des sujets traités dans les discussions religieuses du chapitre IX (religion) de Bouvard et Pécuchet. Après l’échec du suicide au chapitre précédent, les deux héros se tournent vers la religion mais, tout en essayant de la pratiquer : ils commencent à avoir des doutes, surtout après la lecture d’un manuel d’exégèse. Alors, ils étudient les incohérences des récits bibliques, les variations des dogmes, les légendes des martyrs ou les anecdotes miraculeuses, et finissent par se rendre compte que la religion moderne n’est pas conciliable avec la raison.

La conversation sur les martyrs, qui se déroule sous une pluie d’orage, fait donc partie d’une série de débats religieux comiques qui font alterner deux types de discours ou plutôt d’idées reçues que représentent les deux amis et leur curé : religieux et antireligieux, clérical et anticlérical, théologique et philosophique. Au niveau du décor romanesque, la situation météorologique souligne l’intensité du débat qui ne cesse d’augmenter, chaque personnage cherchant à défendre le bien-fondé de sa position idéologique sans jamais céder à son interlocuteur[1]. L’image de l’abbé Jeufroy qui n’admet pas les martyrs en dehors de l’Église évoque celle de saint Antoine qui croit démontrer l’excellence de la doctrine par le martyre, en vain, puisque son diable lui montre que celui-ci n’est pas l’apanage de la religion chrétienne. Dans la scène de l’arène de La Tentation, tous les chrétiens tremblent et éclatent en sanglots malgré l’encouragement du consolateur, alors qu’un Phrygien montaniste demeure seul « impassible » face à la mort[2]. La critique rationaliste de Pécuchet qui démystifie également les légendes des martyrs trouve d’ailleurs son écho dans la voix ironique du Dictionnaire des idées reçues : « Martyrs – Tous les premiers chrétiens l’ont été »[3].

Nous nous intéresserons à l’usage des notes documentaires concernant l’un des écrivains antireligieux utilisés dans les débats religieux et qui occupe une place particulièrement importante dans le débat sur les martyrs : Voltaire. Dans le dossier du chapitre IX (dossier « Religion », g 226(6)[4]) qui réunit les notes préparatoires prises en vue de la rédaction de ce chapitre se trouvent deux pages de notes sur le philosophe, intitulées « Extraits de Voltaire » (fo 297) et « Miracles (contre les) Voltaire » (fo 298)[5]. Ces pages diffèrent des notes de lecture proprement dites en ce qu’elles rassemblent des fragments tirés du Dictionnaire philosophique en particulier, mais aussi d’autres écrits du philosophe, comme nous le verrons. Il est parfois difficile d’identifier la provenance de ces extraits qui précisent rarement les pages du texte et le nom d’un ouvrage en abrégé ou d’un titre d’article du Dictionnaire philosophique. Tout en nous appuyant sur le travail d’Alberto Cento et de Lea Caminiti qui avait repéré un grand nombre de références, nous allons montrer les éléments des notes qui n’ont pas été signalés, leur usage dans le roman, mais aussi leur transfert dans les brouillons dont les transcriptions sont maintenant consultables sur le site de l’édition électronique de l’Université de Rouen[6].

Il faudrait signaler, avant d’analyser ces extraits, la présence d’un dossier important concernant la question des martyrs et qui n’a pourtant pas de rapport immédiat avec Bouvard et Pécuchet : il s’agit des notes de lecture sur l’Essai sur les mœurs[7], dont la date reste inconnue, mais vraisemblablement prises vers le milieu des années 1840, à l’époque où le romancier a fait une première lecture intensive des œuvres du philosophe en prenant des notes[8]. Voici les notes sur les martyrs où Flaubert semble intéressé par l’impartialité de point de vue avec laquelle Voltaire juge les « deux partis » ayant également souffert pour leur cause :

Les martyrs protestants sont morts aussi bien que les martyrs catholiques. « Le sénat romain, le concile de Constance jugeaient de la même manière ; les condamnés marchaient au supplice avec la même intrépidité. Jean Huss & Jérôme de Prague en eurent autant que st Ignace et st Polycarpe. Il n’y a de différence entre eux que la cause. »
« On doit aussi avouer que la guerre qu’une populace sauvage fit vers les Cévènes sous L. XIV fut le fruit de la persécution. Les Camisards agirent en bêtes féroces ; mais on leur avait enlevé leurs familles et leurs petits ; ils déchirèrent les chasseurs qui couraient après eux. »[9]

Pour montrer qu’il n’y a ni vrai ni faux dans les martyrs, Voltaire garde le « juste milieu » qui seul permet de mesurer le « pouvoir de l’opinion » qui a produit tant de victimes des deux côtés. Bien que ce passage n’ait pas directement servi au dernier roman, on peut le considérer comme un signe annonciateur du futur épisode de Bouvard et Pécuchet qui fait dialoguer les deux types de martyrs dans une parfaite égalité d’idées reçues. Tous les noms de victimes cités ici seront d’ailleurs rappelés dans la discussion comique. En relisant l’ouvrage dans la documentation du chapitre IX, Flaubert ne reviendra plus à ces pages et cherchera ailleurs l’histoire de la persécution des protestants, comme on le verra. Malgré tout, ces notes semblent contenir en germe l’idée même d’opposer les deux martyrologes, les deux « causes », dans une égalité comique qui les annule réciproquement.

Il faudrait aussi rappeler qu’il y a une dizaine de pages de notes prises sur des articles du Dictionnaire philosophique dans le dossier « philosophie » préparé pour les débats philosophiques du chapitre précédent : ces articles sont consacrés aux problèmes métaphysiques (âme, matière, causes finales, Dieu, bien et mal, etc.). On s’aperçoit, en comparant ces notes sur le même ouvrage, qu’aucun élément n’a été repris dans celles du dossier « religion » (sauf une seule exception, l’article « Église »). De même, celles-ci ne contiennent rien de commun avec les « premières » notes de lecture sur cet ouvrage, publiées par Helen G. Zagona. Le romancier y avait donc à nouveau cherché des renseignements pour nourrir les débats théologiques, notamment sur les contradictions de la Bible, les faux miracles et les fausses persécutions, ce qui permet de traiter ces extraits indépendamment des notes du dossier philosophique et de celles de jeunesse.

Par ailleurs, on trouve deux pages de « notes de notes » (résumés de notes de lecture), intitulées « Persécutions. martyrs » (fo 324) et « Martyrs protestants » (fo 325). La première rassemble de nouveaux extraits de Voltaire dont nous allons identifier les références exactes, mais aussi d’autres éléments plus récents, Michaud et Renan, et la seconde des extraits tirés de plusieurs écrits de Michelet. Ces notes de notes, dont la plupart des éléments ne figuraient pas dans les notes de lecture religieuse, ne pourraient donc pas être qualifiées de « résumés » de celles-ci, bien qu’elles fassent partie de cette catégorie dans le dossier. Ici, nous examinerons principalement deux pages de folios (fos 297, 324) consacrés à la critique rationaliste des faux martyrs. Dans le roman, Pécuchet met en doute le nombre considérable de martyrs évoqué par Jeufroy :

Pécuchet d’abord, parla de choses indifférentes, puis ayant glissé le mot martyr :
— « Combien pensez-vous qu’il y en ait eu ? »
— « Une vingtaine de millions, pour le moins. »
— « Leur nombre n’est pas si grand, dit Origène. »
— « Origène, vous savez, est suspect ! »[10]

Le fo 297 intitulé « Extraits de Voltaire » réunit douze fragments différents avec des catégories de classement à gauche en marge (catégories destinées au second volume), telles que « Jésus », « Martyrs », « contradictions » de l’Ancien Testament, etc., dont nous avons précisé les références exactes – titre d’ouvrage, tome et page, vérifiés dans les Œuvres complètes de Voltaire de l’édition de Kehl en 70 volumes que Flaubert possédait dans sa bibliothèque[11]. Les deux premiers sont tirés d’articles du Dictionnaire philosophique comme Flaubert le précise en marge. L’opinion de Pécuchet sur le petit nombre de martyrs renvoie à cet extrait de l’article « Martyrs » : « Origène dans sa réfutation de Celse avoue qu’il y en a eu peu. & encore de loin à loin & qu’il est facile de les compter »[12]. Les notes documentaires mettent pourtant en lumière la double source, puisque la référence à Origène se retrouve dans un extrait du fo 324, tiré du chapitre IX du Traité sur la tolérance (1763)[13]. La parole du personnage condense donc les deux écrits majeurs du philosophe qui reproduisent parfois les mêmes renseignements concernant les martyrs.

Le travail d’identification des sources devient difficile après ces premiers fragments, par manque de références précises. Plusieurs volumes de l’édition de Kehl sont mis en ligne, mais la pagination est parfois différente dans un même volume, d’où la nécessité de vérifier les informations dans l’édition papier. Le troisième élément sur Bacchus est pris de l’Examen important de Milord Bolingbroke (1766), l’ouvrage le plus virulent que Voltaire ait dirigé contre le christianisme[14], et contenu dans le deuxième volume de Philosophie générale de l’édition de Kehl (d’où l’abréviation de Flaubert : « phil. 2 »). Ces recueils, intitulés plus précisément Philosophie générale : Métaphysique, Morale et Théologie, occupent quatre tomes de l’édition de Kehl (t. 32-35) ; quelques textes du premier tome ont déjà été pris en note dans le dossier « philosophie », mais Flaubert consulte encore jusqu’au troisième tome pour se renseigner sur la question des martyrs. Pour le reste, nous nous contentons de rappeler que le quatrième élément sur les contradictions de la Bible est tiré des Questions de Zapata, ouvrage également contenu dans Philosophie générale et utilisé dès la Tentation de saint Antoine de 1849 (dans l’allégorie de la Science). Toutes les références de ce folio sont mises en ligne dans la page « métadonnées » de l’édition électronique des dossiers du site de Lyon[15].

En examinant les chrétiens persécutés sous les empereurs romains, Pécuchet montre à son curé combien leur nombre a été grossi par les faux martyrs :

Pécuchet reprit : — « On classe dans les martyrs, beaucoup d’évêques gaulois, tués en résistant aux Barbares, ce qui n’est plus la question. »
— « Allez-vous défendre les empereurs ! »
Suivant Pécuchet, on les avait calomniés : — « L’histoire de la légion thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et ses sept fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges d’Ancyre, condamnées au viol, bien que septuagénaires [...] » (BP, p. 335-336)

Selon Voltaire, la fameuse persécution de Dioclétien n’est qu’« une fable bien méprisable ». Dans l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations il écrit : « Tout ce que nos déclamateurs écrivent contre Dioclétien, n’est donc qu’une calomnie fondée sur l’ignorance », et un peu plus bas : « Le vain plaisir d’écrire des choses extraordinaires, et de grossir le nombre des martyrs, a fait ajouter des persécutions fausses et incroyables à celles qui n’ont été que trop réelles. »[16] Les récits légendaires évoqués par Pécuchet sont tous passés en revue dans le Dictionnaire philosophique (art. « Martyrs »), mais les notes documentaires (fo 324) montrent qu’ils sont tirés de deux chapitres de l’Essai sur les mœurs :

La légion thébaine, légende écrite 200 ans après par l’abbé Eucher qui
la rapporte sur des ouï-dire. Eusèbe ne l’aurait point passée sous silence[17]
St Symphorose & ses 7 fils allant voir Adrien qui les fait passer
par des supplices différents.
Ste Félicité & ses ses 7 enfants par Antonin
les 7 vierges d’Ancyre, de 72 ans, condam à être violées – noyées dans
par Théodote un lac[18].

En relisant l’épisode de la légion thébaine (déjà pris en note au fo 297), Flaubert a donc aussi pris des notes sur les « fausses légendes » des saintes femmes du chapitre IX (intitulé : « Que les fausses légendes des premiers chrétiens n’ont point nui à l’établissement de la religion chrétienne »). Il est difficile d’identifier la référence de chaque extrait, résumé très condensé mais incomplet qui glane quelques mots du texte de manière irrégulière et partielle. Ainsi, les noms des empereurs en haut du fo 324 renvoient au chapitre VIII de l’Essai sur les mœurs, mais ces cinq lignes correspondent au moins à cinq pages de ce chapitre (« Christianisme peu persécuté », « Vraies et fausses persécutions » d’après les sous-chapitres de l’édition de Kehl). L’aspect rédactionnel de ce folio suppose que le romancier, faute de temps, aurait voulu ramasser des éléments directement utilisables dans le roman.

Par ailleurs, on trouve en marge de ce folio deux fragments relatifs aux faux martyrs : « Dodwell sur le petit nombre des martyrs », et « Les actes des martyrs dérivent des pièces de rhétorique ayant p. but l’amplification l’édification, sans aucun souci de la vérité historique ». Voltaire appréciait les travaux de Henry Dodwell, théologien irlandais, auquel il se réfère dans l’article « Martyrs » du Dictionnaire philosophique et dans le chapitre IX du Traité sur la tolérance. En lisant ses dissertations sur saint Cyprien et la réfutation du bénédictin Ruinart, il écrit : « Doduel me paraît avoir bien raison et le compilateur Ruinard avec ses actes sincères est sincèrement un imbécile »[19]. Le fragment « actes des martyrs » renvoie donc très vraisemblablement à l’ouvrage de Ruinart, Actes sincères des martyrs, qui réfute le système de Dodwell et dont Voltaire se moque à plusieurs reprises dans ses écrits. Or, ce fragment marginal qui critique les martyrologes à visée édifiante ne se trouve pas chez Voltaire mais dans un ouvrage d’Ernest Renan, Les évangiles et la seconde génération de la religion chrétienne[20]. Les notes de Flaubert glissent donc subrepticement des éléments hétérogènes à la critique voltairienne qui occupe pourtant une place centrale dans la controverse sur les martyrs. Les détails des atrocités évoqués par Jeufroy[21] sont d’ailleurs tirés de l’Histoire ecclésiastique de Claude Fleury, grand ennemi du philosophe, dont le nom est récurrent sous sa plume (rappelons que l’abbé Fleury se réfère à l’ouvrage de Ruinart[22]). Dans le roman, Jeufroy insiste sur l’authenticité des actes des martyrs catholiques, alors que Pécuchet remet en cause leur mort qu’il considère comme « amplification de rhétorique », en leur opposant les massacres des protestants en Irlande, nouvelle référence à Voltaire, pour montrer l’intolérance des catholiques :

— « Vous exagérez » dit Pécuchet. « La mort des martyrs était dans ce temps-là une amplification de rhétorique ! »
— « Comment de la rhétorique ? »
— « Mais oui ! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l’histoire. Les catholiques en Irlande éventrèrent des femmes enceintes pour prendre leurs enfants ! »
— « Jamais ! »
— « Et les donner aux pourceaux ! »
— « Allons donc ! » (BP, p. 338-339)

L’examen du fo 324 montre que ces détails se réfèrent au chapitre IV du Traité sur la tolérance : « en Irlande, au rapport de Rapin-thoyras, presque contemporain, les Catholiques enterrent vivants les protestants, suspendent les mères à des gibets, leurs filles attachées au cou, éventrent les femmes enceintes p. en tirer les enfants et les donner à manger aux porcs. »[23] Les notes sur l’Essai sur les mœurs voisinent avec celles sur le Traité, ce qui permet de supposer que la lecture des chapitres sur les fausses persécutions de l’Essai aurait amené Flaubert à feuilleter les chapitres sur la même question du Traité. En effet, Voltaire reprend les mêmes épisodes (sainte Félicité, les sept vierges d’Ancyre et saint Théodote, etc.) dans le chapitre X (« Du danger des fausses légendes et de la persécution »). Des éléments de cet ensemble de fragments tirés de plusieurs chapitres du Traité, il n’en reste qu’un dans le roman, l’épisode des massacres des protestants en Irlande qui reproduit l’article « Martyrs » du Dictionnaire philosophique en ajoutant des détails vifs et cruels, tels que les femmes enceintes éventrées ou les mères et les enfants exterminés ensemble : détails assez exagérés, selon John Renwick, en comparaison avec l’ouvrage de Paul de Rapin-Thoyras auquel Voltaire se réfère ici[24]. Dans cette page, la question des martyrs protestants s’inscrit dans un autre fragment, tiré des Conseils raisonnables à M. Bergier (1768), ouvrage contenu dans Philosophie générale. Flaubert est donc allé chercher la question dans les écrits les plus variés du philosophe, mais elle est particulièrement traitée au fo 325 (intitulé « Martyrs protestants ») où Flaubert réunit des fragments de Michelet tirés de plusieurs tomes de l’Histoire de France.

La critique des fausses légendes chez Voltaire est donc indissociablement liée à sa lutte contre le fanatisme et les superstitions (Flaubert admirait son fameux « Écrasons l’infâme », le cri d’alarme contre toute idée préconçue[25]). Voltaire, en dénonçant les fausses persécutions comme « contes » ou « fables », invoque en même temps des horreurs commises par les catholiques sur les protestants et les autres hérésies : « On trouve cent contes de cette espèce dans les martyrologes. [...] Monstres persécuteurs, ne cherchez ces vérités que dans vos annales : vous les trouverez dans les croisades contre les Albigeois, dans les massacres de Mérindol et de Cabrière, dans l’épouvantable journée de la St Barthélemi, dans les massacres de l’Irlande, dans les vallées des Vaudois »[26]. Dans le roman, face au catalogue des martyrs dressé par Jeufroy, Pécuchet oppose une grande quantité de preuves, en énumérant les témoignages de l’intolérance catholique qu’il aurait trouvés dans les écrits de Voltaire :

L’ecclésiastique se récria : – « Mais on compte dix persécutions depuis Néron jusqu’au César Galère ! »
— « Eh bien, et les massacres des Albigeois ! et la Saint-Barthélemy ! et la révocation de l’édit de Nantes ! »
— « Excès déplorables sans doute, mais vous n’allez pas comparer ces gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule de missionnaires. »
— « Pardon ! je vous rappellerai Hypathie, Jérôme de Prague, Jean Huss, Bruno, Vanini, Anne Dubourg ! » (BP, p. 336-337)

Tout au long du débat se prolongent parallèlement les deux séries de « témoins » — étymologie du mot « martyr »[27] — que chacun énumère pour garantir la certitude et la vérité de ses assertions (on voit juxtaposés deux types de vérité, celle de l’histoire défendue par Pécuchet et celle de la religion par Jeufroy). Ces deux points de vue n’arrivent à s’accorder à aucun moment et semblent finir par s’annuler dans la même bêtise d’affirmations. Les adjectifs possessifs dans la parole du curé (« nos martyrs à nous sont moins douteux »[28]) illustrent effectivement son désir de s’attribuer la vérité en s’appropriant les martyrs qu’il n’admet pas en dehors de la religion chrétienne.

Une autre référence à Voltaire dans cette séquence est le curé Meslier que Pécuchet se décide à lire après la dispute avec Jeufroy qui l’a rendu encore plus sceptique. L’examen des brouillons nous montre que Flaubert écrit d’abord « impiétés voltairiennes » (vol. 8, fos 1033, 1067 v) qu’il remplace par le « testament du curé Meslier », puis le mot « testament » est barré. Il s’agit d’un extrait d’un texte fondateur de l’athéisme, publié pour la première fois par Voltaire sous le titre de Testament de J. Meslier en y ajoutant la couleur déiste. Les « négations lourdes » de la confession d’un curé athée choquent Pécuchet, et puis « se reprochant d’avoir méconnu, peut-être, des héros, il feuilleta dans la Biographie, l’histoire des martyrs les plus illustres »[29]. Or, l’ouvrage de Louis-Gabriel Michaud, cité à plusieurs reprises dans le roman, n’est ici qu’une référence trompeuse. On peut maintenant savoir, grâce aux transcriptions des brouillons, que cette « histoire des martyrs les plus illustres » ne renvoie pas à la Biographie universelle de Michaud, mais à l’Histoire ecclésiastique de l’abbé Fleury[30], ouvrage durement critiqué par l’auteur du Dictionnaire philosophique. Mais ce qui est encore plus étonnant est que le texte définitif ne se réfère ni à Michaud ni à Fleury mais à Ernest Renan dans le passage suivant qui raconte l’épisode attendrissant du martyre dans l’arène. En effet, les fragments rassemblés en bas du fo 324 sont tirés d’ouvrages de Renan, L’Antéchrist (massacres des saintes martyres) et L’Église chrétienne. Ces notes de notes réunissant les deux types de critiques religieuses autour de la question des martyrs mettent donc en lumière l’hétérogénéité de la science rationaliste de Pécuchet qui passe de l’impiété voltairienne à la critique renanienne plus sympathique aux manifestations du sentiment religieux[31].

En marge gauche du même folio, il y a un fragment dont le texte définitif garde une trace dans la critique des fausses persécutions : « Les onze mille vierges de Cologne / Sigebert au XIIe siècle. ce calcul est fondé sur le nom d’une des Compagnes de Ste Ursule nommée Undecemilla »[32]. Ce fragment ne se trouve ni chez Voltaire ni chez Renan, mais dans l’article « Ursule (sainte) » de la Biographie universelle de Michaud (qui écrit « Undecimilla »). Bien que la tendance idéologique de celui-ci, écrivain royaliste, s’oppose à celle de Voltaire, cet extrait s’intègre dans la critique voltairienne des martyrs déjà citée :

Suivant Pécuchet, on les avait calomniés : – « L’histoire de la légion thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et ses sept fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges d’Ancyre, condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onze mille vierges de sainte Ursule, dont une compagne s’appelait Undecemilla, un nom pris pour un chiffre, – encore plus les dix martyrs d’Alexandrie ! »
— « Cependant !... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs dignes de créance. »[33]

L’examen des sources permet donc de savoir quels sont les « auteurs dignes de créance » dont Jeufroy parle ici : l’abbé Eucher et saint Eusèbe, cités dans l’Essai sur les mœurs, Sigebert de Gembloux, chroniqueur bénédictin du XIIe siècle, cité dans la Biographie universelle, sans oublier l’abbé Fleury dont l’Histoire ecclésiastique fut une référence importante pour Voltaire, mais encore Jacques de Voragine de la Légende dorée, la source de « dix martyrs d’Alexandrie »[34]. L’édition électronique des manuscrits (dont on ne saurait trop souligner l’importance dans l’étude bouvardienne[35]) confirme d’ailleurs la présence d’auteurs dans la critique rationaliste des martyrs que l’examen des notes n’éclaire pas, tels que Édouard Gibbon (Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain qui contient un chapitre intitulé « Nombre peu considérable des martyrs ») et Patrice Larroque (Examen critique des doctrines de la religion chrétienne, exégèse du XIXe siècle qui a servi de modèle pour le manuel fictif du chapitre IX).

Enfin, observons très brièvement quelques exemples du transfert des notes documentaires sur les brouillons rédactionnels. Dans les brouillons du chapitre IX, on trouve des transferts des « Extraits de Voltaire » souvent en abrégé (« art. de Volt », « extr. de Volt. ») dont la plupart portent sur les contradictions de la Bible. Ainsi, sur le fo 1013 en marge : « Contradictions entre l’exode et les Actes. extraits de Voltaire », « entre le Lévitique & le Deutéronome [...], ext. de Volt »[36]. Quant à la question des martyrs, on peut lire sur le fo 1017 : « Les évêques de la Gaule [...] – La légion thébaine impossible (ext de Volt »[37]. Les évêques gaulois renvoient probablement à l’ouvrage de Gibbon, mais nous n’avons pas identifié la référence exacte. Sur le même folio se trouve dans les interlignes un transfert du fragment de la Biographie universelle (« onze mille vierges de Colognes »). Par ailleurs, « Le christianisme en a plus fait parmi les juifs, musulmans, hérétiques [...] » est tiré des notes de lecture sur l’Examen critique de Larroque (que Flaubert aurait relu, puisque le fo 1014 ajoute en marge un nouveau fragment qui n’a pas été pris en note). Ainsi, tout en assimilant les notes prises sur Voltaire, les brouillons rédactionnels continuent à ajouter de nouvelles références concernant la question des faux martyrs.

La critique rationaliste des légendes chrétiennes sera plus tard relayée par la science religieuse du XIXe siècle qui, au lieu de dénoncer la fausseté de ces récits, s’attache à étudier leur historicité et à comprendre la production du légendaire à travers l’histoire des religions. On pense aux travaux d’Alfred Maury dont la critique flaubertienne a montré l’importance dans les œuvres religieuses[38], et nous rappelons que le dossier « religion » de Bouvard et Pécuchet contient une page de notes sur ses Croyances et légendes de l’Antiquité. Toutefois, dans le débat sur les martyrs du chapitre IX, ce ne sont pas des historiens du XIXe siècle dont le romancier connaissait bien les travaux, mais le champion des Lumières qui occupe une place capitale d’une manière anachronique et parodique.

Si on reprend l’idée de Roland Barthes (Mythologies), le rationalisme voltairien qui critique le mythe des martyrs n’est lui-même qu’un des « mythes » sur lesquels se fonde l’idéologie bourgeoise et que le roman encyclopédique vise à démystifier[39]. Il faudrait distinguer le grand écrivain Voltaire, dont le romancier a été un admirateur presque inconditionnel, d’un voltairianisme stéréotypé de M. Homais, ou d’un « voltairianisme d’État, doctrine officielle d’une République anticléricale »[40] tel que le représente le centenaire de Voltaire en 1878 que Flaubert se refusait à célébrer. Pour s’interroger sur la signification de l’usage de Voltaire dans le dernier roman, il faudrait donc le situer dans le contexte politique et historique de son époque. Dans le présent article, nous nous sommes cependant contenté d’analyser les éléments des notes documentaires et leurs traces dans le chapitre de la religion.

 

 

 

NOTES

[1] Stéphanie Dord-Crouslé a analysé le « strict parallèle établi entre le débat intellectuel et la situation météorologique » dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert, une « encyclopédie critique en farce », Paris, Belin, 2000, p. 81-82.
[2] La Tentation de saint Antoine, éd. de Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, « Folio », 1983, p. 126.
[3] Le Dictionnaire des Idées Reçues, éd. d’Anne Herschberg Pierrot, Paris, Librairie Générale Française, Le Livre de Poche, 1997, p. 103. Il s’agit d’un article entièrement barré.
[4] Sur la composition de ce dossier, voir Stéphanie Dord-Crouslé, « Flaubert et la “religion moderne”. À partir du dossier « Religion » de Bouvard et Pécuchet », Revue Flaubert, no 4, 2004 ; Taro Nakajima, Les Figures religieuses dans l’œuvre de Gustave Flaubert, thèse de doctorat présentée à l’Université Paris-Est, 2009, t. 2 (annexe).
[5] Tous les folios des notes documentaires que nous allons traiter sont transcrits et mis en ligne sur le site des dossiers électroniques de Bouvard et Pécuchet : http://dossiers-flaubert.ish-lyon.cnrs.fr/
[7] Ces notes sont publiées par Theodore Besterman (« Voltaire jugé par Flaubert », Travaux sur Voltaire et le dix-huitième siècle, no 1, 1955, p. 133-158) et aujourd’hui conservées à l’Institut et Musée Voltaire.
[8] C’est ce que suppose Helen G. Zagona qui a publié les notes de lecture sur le Dictionniare philosophique (Flaubert’s “roman philosophique” and the Voltairien Heritage, University Press of America, 1985, p. 75-76). Elle s’appuie elle-même sur le travail de Jean Bruneau pour cette datation. Ici, nous nous bornerons à étudier les notes documentaires utilisées dans l’épisode des martyrs, sans trop considérer les rapports complexes entre ces premiers apprentissages de Voltaire et la conception du dernier roman.
[9] Notes de lecture sur l’Essai sur les mœurs, transcrites par Theodore Besterman (art. cité, p. 156-157).
[10] Bouvard et Pécuchet, éd. de Stéphanie Dord-Crouslé, Paris, Flammarion, « GF », 2008 [BP], p. 335.
[11] Œuvres complètes de Voltaire, Kehl, De l’Imprimerie de la Société littéraire typographique, 70 vol. 1785-1789 [OC, éd. de Kehl] (voir La Bibliothèque de Flaubert. Inventaires et critiques, sous la direction de Yvan Leclerc, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2001, p. 115).
[12] Dictionnaire philosophique, art. « Martyrs » (OC, éd. de Kehl, t. 42, p. 30).
[13] « Origène avoue qu’il y a eu très peu de martyrs, & encore de loin en loin » (fo 324 ; Trait é sur la tolérance, OC, éd. de Kehl, t. 30, ch. IX « Des martyrs », p. 103).
[14] Dictionnaire général de Voltaire, publié sous la direction de Raymond Trousson et Jeroom Vercruysse, Paris, Honoré Champion, 2003, p. 489.
[16] Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, ch. VIII, sous-chapitre « Vraies et fausses persécutions », OC, éd. de Kehl, t. 16, p. 347.
[17] Ibid., p. 347-348. Les détails sont légèrement différents dans le fo 297 : « Faux martyrs. légion thébaine. 287. sous Dioclétien / cette légende ne fut écrite que près de deux cents après par l’abbé Eucher / quel intérêt le César Maximien Hercule aurait-il eu à se défaire de 6,600 bons soldats ? – qui les aurait massacrés dans une gorge du Valais (vraies & fausses persécutions) .»
[19] Dictionnaire philosophique, The complete works of Voltaire, Oxford, Voltaire Foundation, t. 36, 1994, p. 334 (note 1).
[20] Nous remercions Stéphanie Dord-Crouslé d’avoir rectifié la liste des références que nous avons établie. Dans ce passage de Les évangiles (Paris, Calmann Lévy, 1877, p. 307), Renan critique les actes des martyrs en général, et non pas ceux de Ruinart en particulier.
[21] L’abbé Jeufroy en ricanant dit : « [...] Sainte Julite périt assommée de coups. Saint Taraque, saint Probus et saint Andronic, on leur a brisé les dents avec un marteau, déchiré les côtes avec des peignes de fer, traversé les mains avec des clous rougis, enlevé la peau du crâne ! » (BP, p. 338)
[22] « Je veux croire que les actes qui rapportent ce fait sont aussi sincères qu’ils en portent le titre : mais ils font encore plus simples que sincères ; et il est bien étrange que Fleury, dans son Histoire ecclésiastique rapporte un si prodigieux nombre de faits semblables, bien plus propre au scandale qu’à l’édification » (Dictionnaire philosophique, art. « Dioclétien », OC, éd. de Kehl, t. 39, p. 335-336).
[23] Ch. IV : « Si la tolérance est dangereuse, et chez quels peuples elle est permise ? », OC, éd. de Kehl, t. 30, p. 76-77.
[24] Traité sur la tolérance, The complete works of Voltaire, ouvr. cité, t. 56C, 2000, p. 284 (note 9).
[25] Voir la lettre à Edma Roger des Genettes de janvier 1860 : « Son “Écrasons l’infâme” me fait l’effet d’un cri de croisade. Toute son intelligence était une machine de guerre » (Correspondance, t. II, p. 72). Les références à la correspondance de Flaubert renvoient à la « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, éd. de Jean Bruneau (I-IV, 1971-1998), et de Jean Bruneau et Yvan Leclerc (V, 2007).
[26] Dictionnaire philosophique, art. « Martyrs », OC, éd. de Kehl, t. 42, p. 46.
[27] « Martyr, témoin, martyrion, témoignage » (Dictionnaire philosophique, « Martyrs », ibid., p. 29).
[28] BP, p. 338.
[29] Ibid., p. 339. 
[30] Voir fos 1033, 1067v. L’ouvrage de Fleury (qui n’est pas nommé dans les brouillons, mais il s’agit certainement de son Histoire ecclésiastique) n’est remplacé par celui de Michaud qu’au fo 1045.
[31] Cette transformation épistémologique a été traitée dans notre communication (« La critique rationaliste, de Voltaire à Renan ») au colloque de Bouvard et Pécuchet organisé par l’ITEM en mars 2013.
[32] « Sigebert, auteur d’une Chronique au commencement du douzième siècle, en [=compagnes de sainte Ursule] compte onze mille. Le peuple a adopté ce nombre, et appelle ces saintes les Onze mille Vierges. Il paraît que ce calcul de Sigebert est fondé sur le nom d’une des compagnes de sainte Ursule, qui est appelée Undecimilla par les légendaires, et même par un ancien Missel qui appartenait à la Sorbonne ; mais Valois croit que cette Undecimilla est une pure fiction. Si l’on s’en rapporte aux tombeaux découverts à Cologne, la sainte communauté devait être fort nombreuse » (Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle, ancienne et moderne, ou Histoire, par ordre alphabétique, de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes, ouvrage entièrement neuf, rédigé par une Société de gens de lettres et de savants, Paris, Michaud, art. « Ursule (sainte) », t. 47, 1827, p. 228).
[33] BP, p. 336.
[34] On peut se demander s’il s’agit d’une lacune dans le texte définitif car Flaubert écrivait dans les brouillons : « dix mille martyrs d'Alexandrie ». La légende des dix mille martyrs figure dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.
[35] Les brouillons consacrés aux faux martyrs sont transcrits notamment par Joëlle Robert et Josette Solans.
[38] Voir Gisèle Séginger, « Alfred Maury. Religion et médecine », Les Religions du XIXe siècle, actes du IVe congrès de la SERD (novembre 2009) mis en ligne 2011, Société des études romantiques et dix-neuviémistes (http://etudes-romantiques.ish-lyon.cnrs.fr/religions.html).
[39] On sait que le projet du roman encyclopédique remonte à l’époque où Flaubert écrivait Madame Bovary : « Il y a ainsi une foule de sujets qui m’embêtent également par n’importe quel bout on les prend. [...] Ainsi Voltaire, le magnétisme, Napoléon, la révolution, le catholicisme, etc., qu’on en dise du bien ou du mal, j’en suis mêmement irrité » (31 mars 1853, Correspondance, t. II, p. 295).
[40] Jean-Marie Goulemot et Écrit Walter, « Les centenaires de Voltaire et de Rousseau. Les deux lampions des Lumières », Les Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, Paris, Gallimard, Quatro, 1997, t. 1, p. 362. Sur la question de la réception du philosophe au XIXe siècle, voir Raymond Trousson, Visages de Voltaire (XVIIIe-XIXe siècles), Paris, Honoré Champion, 2001, Voltaire 1778-1878, Paris, PUPS, 2008. Plus récemment, Shigeru Nakano, « Flaubert admirateur de Voltaire », dans Pour ceux qui veulent connaître Voltaire (ouvrage collectif en japonais『ヴォルテールを学ぶ人のために』), éd. de Yuji Ueda, Kyoto, Sekaishisosha, 2012, p. 175-190.


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