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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Préhistoire et archéologie dans les chapitres III et IV de Bouvard et Pécuchet

Monique Remy-Watté
Agrégée d’histoire, doctorante
Voir [Résumé]

 

Au début du XIXe siècle, le mot archéologie a un sens assez général, voire vague : il désigne l’ensemble des travaux concernant les périodes historiques anciennes. C’est au cours de ce siècle que sa signification se resserre autour de l’idée d’étude des éléments matériels – sites, monuments, objets – qui témoignent du passé. La nouvelle discipline prend alors son essor dans trois domaines.

S’inscrivant partiellement dans la lignée des travaux des antiquaires de la période précédente, l’archéologie historique se développe en effet, depuis le début du siècle et surtout à partir des années 1840, sous deux formes. L’une se concentre sur le monde antique méditerranéen et proche-oriental, tandis que l’autre se veut nationale, s’intéressant en particulier à la question des origines, donc aux Gaulois et/ou aux Celtes, mais aussi aux époques gallo-romaine et médiévale. L’archéologie préhistorique, quant à elle, ne sera admise par les instances scientifiques officielles qu’en 1859-1860, lorsque la validité des travaux de Boucher de Perthes est enfin reconnue. Elle a toutefois commencé à exister dans les faits dès les années 1820-1830 lorsque se développent, à l’occasion de fouilles dans des grottes du Midi et de Belgique, la recherche et la réflexion sur l’homme fossile, sur la contemporanéité de l’Homme et d’animaux disparus. C’est pourquoi, à ses débuts, elle est essentiellement le fait des naturalistes.

L’archéologie des temps les plus anciens se trouve donc relever alors de deux domaines, géologie et histoire et, par-là, de deux groupes de chercheurs dont les travaux et la réflexion peuvent se croiser ou au contraire rester très séparés. Dans Bouvard et Pécuchet, Flaubert adopte cette deuxième logique : il choisit d’évoquer la question de l’origine de l’Homme dans le chapitre III avec la géologie et aborde l’archéologie historique dans le chapitre IV.

L’année 1844 voit la fondation de deux revues nationales spécialisées : la Revue archéologique et les Annales archéologiques ; c’est justement vers cette date que Flaubert situe le déroulement des deux épisodes. Dans une lettre adressée à Henri Gaidoz (1842-1932), il précise en effet : « Je voudrais une preuve (texte ou raisonnement) démontrant que : les monuments dits celtiques ne sont pas faits par les Celtes. […] Avant 1844 existait-il des textes sur cette question ? »[1]. Ce courrier date du 11 février 1878, alors qu’il est en train d’achever la rédaction de cette partie. C’est le moment où la discipline reçoit enfin une reconnaissance dans le domaine universitaire puisque c’est en 1877 que vient de lui être consacrée une chaire à la Sorbonne[2].

Dans le roman, leur quête du savoir amène Bouvard et Pécuchet à aborder successivement les différentes sciences, cette recherche étant jalonnée par leurs échecs répétés liés à leur manque de méthode, mais l’ouvrage est aussi une critique des savoirs et des pratiques scientifiques de l’époque. Il est alors permis de s’interroger sur la manière dont Flaubert, dans le cadre de cette série, perçoit un domaine où par ailleurs il s’est trouvé directement impliqué, que ce soit dans la cadre de son travail littéraire ou dans celui de ses voyages. Il paraît logique de rencontrer des analogies avec le cas des autres disciplines mais peuvent s’y ajouter des spécificités liées à ce contexte de construction de l’archéologie ou tenant à Flaubert lui-même. La consultation de ses divers manuscrits – brouillons, plans[3] et dossiers préparatoires[4]  –, permet de préciser les processus mis en œuvre, de repérer ses propres lectures et de suivre, dans certains cas, l’évolution de ses choix[5].

L’origine de l’Homme, l’Homme fossile, dans le chapitre III

Dans la version définitive du roman, la question est abordée dans cinq brefs passages :

1) À la fin de la succession de tableaux correspondant aux étapes de l’histoire de la terre, telle qu’elle est présentée par Cuvier dans les Révolutions du globe (p. 64)[6].

2) Indirectement par l’évocation du Déluge biblique durant l’entretien avec l’abbé Jeufroy (p. 65).

3) Lors de la remise en cause des théories de Cuvier (p. 73).

4) À l’occasion de la discussion voulue par les deux héros avec le curé et, du coup, avec les notables de Chavignolles : après avoir évoqué les obstacles scientifiques à une réalité du Déluge tel qu’il est décrit dans la Bible, ils passent à la question de l’Homme, dans le cadre du transformisme. Ils échouent finalement car leur argumentation n’entraine pas l’adhésion de leurs interlocuteurs (p. 73-75).

5) Ils entreprennent le médecin sur le même thème… Avec à peu près le même résultat (p. 75-76).

Finalement, cette question constitue le point de départ de leur abandon de la géologie : « Mieux vaudrait nous occuper d’autre chose ! » (p. 76), la rencontre avec Gorgu et Mélie achevant ensuite de provoquer cette nouvelle rupture dans leurs recherches.

Bouvard et Pécuchet, adeptes de Cuvier

Flaubert aborde donc le thème de l’origine de l’Homme dans le cadre de l’histoire de la terre, sous le double aspect de l’histoire de la science et de la relation science-religion, en plaçant très clairement les deux personnages au cœur des débats, très animés durant le XIXe siècle, entre fixisme et évolutionnisme, catastrophisme et uniformitarisme ou actualisme, faible ou grande ancienneté de l’Homme.

Au départ, les « deux bonshommes » consultent une bibliographie très limitée. Après Buffon (1707-1788) et Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), évoqués à propos de l’origine de l’univers et de la question des espèces, les deux ouvrages qui vont les amener plus précisément à la question sont Le Discours de Cuvier sur les Révolutions du Globe et Les Lettres de Bertrand, alors fournis par Dumouchel (p. 64).

Alexandre Bertrand (1795-1831) a publié, pour la première fois en 1824, Lettres sur les révolutions du Globe, où il vulgarise en particulier la théorie de Cuvier (1769-1832). Ce dernier avait exposé sa pensée en 1812 dans son Discours sur les révolutions de la surface du globe[7]. Les deux livres ont été réédités de nombreuses fois jusque dans les années 1860, durant une période où l’empreinte de la pensée de Cuvier est très forte. Flaubert a consulté l’édition de 1839 de Bertrand[8] et celle de 1863 du Discours lui-même[9].

L’analyse de Cuvier relève du fixisme et du catastrophisme. Selon lui, les espèces animales anciennes ont disparu au cours de catastrophes successives, des invasions marines, les « révolutions » du titre de son ouvrage : pas d’évolution, pas de passage d’espèces entre deux phases. Il distingue quatre grandes étapes dans cette histoire ; les grands quadrupèdes, comme les mammouths et les rhinocéros laineux, appartiennent à l’avant-dernière, l’homme est présent dans la dernière. Tout en ne tranchant pas toujours nettement, Cuvier ne croit visiblement pas à un homme très ancien ; il insiste en particulier sur l’idée qu’« il n’y a point d’os humains fossiles »[10]. Ses successeurs, s’appuyant sur son autorité intellectuelle, radicalisent sa pensée et affirment que si on n’a pas trouvé d’hommes dans ces époques très anciennes, c’est qu’il n’en existait pas. C’est le cas de Pierre Flourens (1794-1867) dans son éloge historique de Georges Cuvier, prononcé en 1834, publié ensuite à diverses reprises, y compris encore en préface de l’édition de 1863 des Révolutions du Globe – donc celle consultée par Flaubert – et dans l’ouvrage plus détaillé qu’il consacre à l’Histoire des Travaux de Cuvier. Flaubert a utilisé l’édition de 1858 de ce dernier livre[11], où le texte est nettement plus développé que dans les deux précédentes.

Dans la version définitive du roman, Bouvard et Pécuchet adoptent donc d’abord totalement la perspective de Cuvier et de ses continuateurs, Flaubert transformant dans leur vision la description de la succession des quatre grandes périodes géologiques en une « féérie en plusieurs actes, ayant l’homme pour apothéose » (p. 64). Selon Claudine Cohen, pour composer ce « véritable poème en prose, Flaubert paraît s’être librement inspiré, non tant de Cuvier lui-même que du poème de Louis Bouilhet, Les fossiles »[12] .

Remises en cause théorique : Bouvard et Pécuchet, le transformisme et la question de l’origine de l’Homme

Les recherches en géologie et paléontologie que les deux personnages effectuent ensuite sur le terrain aboutissent à de nouvelles mésaventures (p. 65-72) après lesquelles ils se retrouvent au Havre où « en attendant le paquebot, ils virent au bas d’un journal, un feuilleton intitulé : “De l’enseignement de la géologie” » (p. 72).

C’est donc cette fois un simple article de presse, relevant d’une rubrique régulière d’on ne sait quel journal[13] qui va entraîner la remise en cause de Cuvier qui « jusqu’à présent leur avait apparu dans l’éclat d’une auréole, au sommet d’une science indiscutable » (p. 73), Cuvier étant par ailleurs d’autant plus détrôné qu’il apparaît comme dépassé : « Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était comprise à l’époque » (p. 72). L’uniformitarisme ou l’actualisme sont ensuite évoqués en un simple paragraphe, juxtaposant des affirmations, sans liens logiques, sans véritable démonstration. En 1843-1844, il s’agit d’idées encore mal connues en France : cette négation du catastrophisme est inspirée en particulier des propositions de Charles Lyell (1797-1875), exprimées au début des années 1830 dans ses Principes de géologie, traduits en français justement en 1843, d’où, peut-être, la suggestion de cette irruption dans une presse non spécialisée[14]. Les dossiers de Flaubert montrent qu’il a utilisé cette version française[15].

La conversion des deux bonshommes au transformisme s’effectue dans la foulée et de manière aussi peu rigoureuse, avec une bibliographie là encore pour le moins imprécise et limitée : « Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire » (p. 73). Flaubert se contente de mentionner les deux chercheurs connus en ce domaine à l’époque, Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844), sans faire lire à ses héros l’une ou l’autre de leurs œuvres.

Par ses dossiers, on peut repérer certaines des lectures de Flaubert sur le sujet. Il a relevé, en prévision du deuxième volume du roman, avec sa référence précise, une phrase de Flourens concernant Lamarck : « On connaît les idées de M. de Lamarck et ces idées étonnent dans un homme d’un si grand savoir. »[16] Dans les pages qui suivent cette affirmation, Flourens résume le transformisme de Lamarck, donnant en note bibliographique : Recherches sur l’organisation des corps vivants et particulièrement sur son origine, sur la cause de son développement et des progrès de sa composition, référence relevée ailleurs par le romancier[17]. Flaubert a également lu et pris en notes, dans Les causes finales du philosophe Paul Janet (1823-1899)[18], le chapitre consacré à Geoffroy Saint-Hilaire et la doctrine des causes finales[19]. Y est abordée la critique de la loi des corrélations de Cuvier par Geoffroy Saint-Hilaire qui lui oppose celle des connexions aboutissant à la théorie de « l’unité de composition ». Flaubert a donc consulté sur le thème[20] quelques ouvrages de base, références connues et souvent citées à l’époque, ainsi que des livres consacrés à la vulgarisation mais aussi à l’analyse de ces mêmes travaux.

La découverte par les deux personnages de cette série de nouvelles théories, sans autre précision et développement que la remarque : « Tout cela contrariait les idées reçues, l’autorité de l’Église » (p. 73), fait naître chez Bouvard l’idée d’interpeller l’abbé Jeufroy à propos du Déluge. La discussion, qui se déroule en présence des membres de la fabrique, souligne, outre le manque habituel de rigueur chez les deux bonshommes, l’ignorance complète du monde scientifique contemporain de la part des notables :

Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie d’Élie de Beaumont.
— « Connais pas ! » répondit l’abbé.
Foureau s’empressa de dire : — « Il est de Caen ! Je l’ai vu une fois à la préfecture ! » (p. 74).

Léonce Elie de Beaumont (1798-1874) est en 1844 un géologue reconnu : professeur à l’École des mines depuis 1829, au Collège de France depuis 1832 – il y succède à Cuvier –, élu en 1835 à l’Académie des Sciences. À l’étranger, il est membre de l’Académie de Berlin, de la Royal Society et vient de se voir attribuer, en 1843, la médaille Wollaston, la plus haute récompense scientifique accordée par la Société géologique de Londres. Le maire, Foureau, ignore visiblement cela tout autant que le curé. Sa remarque paraît a priori totalement incongrue mais, en fait, sans donner aucun indice, Flaubert s’amuse à ce propos. En effet, Élie de Beaumont, originaire de Canon près de Caen, en possède le château. Il s’agit bien d’un notable régional : il sera d’ailleurs élu sénateur en 1852 mais, selon le Dictionnaire des parlementaires français de Robert et Cougny[21], « son rôle politique fut sans importance » !

La discussion entraîne, comme on pouvait s’y attendre, Bouvard, Pécuchet et l’abbé sur les thèmes de l’évolution et de l’origine de l’Homme :

Le prêtre se rejeta sur la véracité des Écritures, la tradition du genre humain et les animaux découverts dans de la glace, en Sibérie.
Cela ne prouve pas que l’Homme ait vécu en même temps qu’eux ! La Terre, selon Pécuchet, était considérablement plus vieille (p. 74).

Passage très bref, elliptique, juxtaposant des formules réduites à quelques mots sans liens logiques exprimés, tout ceci, qui plus est, dans un cadre contradictoire. Flaubert y reprend sous forme de simples mentions des bribes des arguments les plus couramment échangés sur le sujet, mêlant ceux qui concernent le catastrophisme, ceux qui font intervenir la tradition religieuse et la question de l’ampleur chronologique des phénomènes. Le curé évoque d’abord bien sûr la tradition biblique de la Création. Lue de manière littérale, elle aboutit à une chronologie très courte : l’Homme aurait une ancienneté d’environ 6.000 ans. Telle quelle, la signification de la suite de son intervention n’est pas évidente. La réplique de Pécuchet renforce l’impression de confusion : elle débute par une allusion à la discussion, vive à l’époque, sur la question de la contemporanéité entre les hommes et les grands animaux disparus ; la majorité des savants est alors réticente à l’idée d’ancienneté importante de l’Homme et donc à celle de la contemporanéité. Vu la brièveté de la réplique, la position de Pécuchet sur le fond du problème n’apparaît pas clairement. Par contre, à l’époque, l’âge ancien de la terre est assez généralement admis par la communauté scientifique, pourtant Pécuchet insiste sur ce point qui met en cause la lecture littérale de la Bible : réaction face à Jeufroy qui vient de souligner la véracité des Écritures.

Le recours aux brouillons permet de retracer le cheminement de l’élaboration de ce passage et de repérer d’où Flaubert tire les arguments utilisés dans la véritable controverse de l’époque, devenue volontairement incompréhensible dans le roman. Ainsi, au lieu de la simple expression, « les animaux découverts dans de la glace en Sibérie », dont on ne voit pas la signification à la fin de la phrase de Jeufroy, il avait expliqué dans ses plans :

Mais le curé leur répond par un argument qui les embarrasse : les mammouths & rhinocéros, pris dans la glace ont dû mourir tout à coup. – donc, il y a eu cataclysme, Déluge. »[22]

Jeuffroy donne effectivement là un argument connu. Des mammouths et des rhinocéros laineux ont été découverts en Sibérie, dès la fin du XVIIIe siècle par le naturaliste allemand Peter Simon Pallas (1741-1811), et ce raisonnement a été utilisé ensuite, par exemple par Cuvier, pour prouver l’existence du déluge.

Dans la version définitive du roman, cet échange ne mobilise pas, en dehors bien évidemment de la Bible, de source bibliographique exprimée ; Flaubert, quant à lui, est allé chercher les éléments suggérés dans un livre de Félix-Archimède Pouchet (1800-1872), premier directeur du Muséum de Rouen, qui fut son professeur de sciences naturelles au Collège royal de la ville[23], et avec lequel il a eu des relations d’amitié ; cet ouvrage, L’Univers, Les infiniment grands et les infiniment petits, a été publié en 1865 et réédité en en 1868[24]. En effet, on peut lire dans plusieurs des feuilles de plan « Pouchet, l’Univers », à propos en particulier du thème l’antiquité de la terre[25].

C’est de ce livre que Flaubert tire l’argument que « les animaux trouvés dans la glace sont morts tout à coup »[26]. Pouchet, qui veut faire œuvre de vulgarisation[27], y présente les thèses de Cuvier et certaines de leurs remises en cause postérieures, en particulier sur le sujet de l’ancienneté de l’Homme[28]. En ce qui concerne les mammouths découverts « pris dans la glace », il attribue la disparition de ces animaux à l’âge glaciaire, développant l’argumentation suivante :

C’est à ce refroidissement, qui sévit sur une partie de l’Europe, qu’il faut attribuer l’immense hécatombe de ces myriades d’Éléphants, de Mastodontes, de Rhinocéros […]. Cette cause fut évidemment subite, car si tous ces animaux n’eussent été aussitôt gelés que tués, divers agents en auraient disséminé les restes ; tandis que souvent l’on en trouve des squelettes entiers[29].

C’est en 1837 que l’existence d’un âge glaciaire, appuyée sur une argumentation scientifique, a été proposée par Louis Agassiz (1807-1873) qui a publié en 1840 un ouvrage développant le sujet, Études sur les glaciers. Cette proposition s’intègre dans l’évolution des connaissances géologiques qui vont contribuer à montrer la complexité de l’histoire de la terre par rapport à la vision présentée par Cuvier dans Les Révolutions. Flaubert ne prend donc pas en compte ces connaissances nouvelles, antérieures de peu à 1844 : il préfère en rester aux propositions les plus fréquemment adoptées à l’époque. Il se livre par ailleurs à un détournement de discours scientifique pour les besoins de son œuvre littéraire, détournement aboutissant à une véritable inversion : le raisonnement lié par Pouchet à une découverte récente, la glaciation, est utilisé comme argument à l’appui de la thèse traditionnelle du Déluge.

La discussion se termine lorsque Bouvard et Pécuchet franchissent une dernière étape : l’affirmation de l’évolution aboutissant à l’Homme :

Et Bouvard s’échauffant, alla jusqu’à dire que l’Homme descendait du singe ! Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s’assurer qu’ils n’étaient pas des singes. […]
— « Assez » — « Moi, je vais plus loin ! » s’écria Pécuchet. « L’Homme descend des poissons ! » Des rires éclatèrent – mais sans se troubler : « Le Telliamed ! un livre arabe ! » (p. 75).

L’origine bibliographique assignée par Flaubert à chacun des deux éléments est indiquée dans un plan de travail, en marge inférieure gauche :

« L’homme descend du singe. (Lamark).
« je crois en Maillet. le Talliamed :
– les premiers hommes ont été des
Poissons ! » Bert 19. »[30]

Dans la version définitive, Lamarck ne sera finalement pas repris dans cet épisode qui va être centré du coup sur le Telliamed. Ce titre correspond à l’anagramme du nom de son auteur, Benoît de Maillet (1656-1738) ; rédigée au début du XVIIIe siècle, l’œuvre circula d’abord sous forme de manuscrit et ne fut publiée qu’après la mort de Maillet, en 1748, sous le titre complet Telliamed, ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, la formation de la terre, l’origine de l’homme, etc[31].

On peut considérer ce livre de plusieurs manières. D’un côté, c’est un ouvrage archaïque, où l’auteur, crédule, rapporte des récits fabuleux, et d’autant plus dépassé en 1844 que vieux de plus d’un siècle. Mais c’est aussi un écrit qui constitue une étape importante dans l’histoire des « théories de la terre » et des origines de l’Homme, où, pour la première fois, est introduite l’idée de la longue existence de la planète, chiffrée en milliards d’années dans certains manuscrits[32], et où est développée celle de « métamorphoses » des êtres. Il témoigne enfin de la volonté d’établir un discours physique indépendant des textes bibliques, fondé sur un savoir empirique.

Flaubert l’utilise de manière lapidaire et, comme dans bien d’autres cas, la brièveté du propos cache un contenu complexe. Une nouvelle fois, c’est un révélateur du manque de méthode et de la déconvenue de Pécuchet mais aussi de l’ignorance des fabriciens.

À l’évidence Pécuchet ne connait pas le livre lui-même, comme le suggère son seul commentaire, « un livre arabe ». A priori Flaubert, qui écrit Talliamed dans tous ses manuscrits, ne l’a pas consulté non plus. L’indication « Bert. 19 », à dernière ligne de la brève note portée sur le brouillon précédemment évoqué[33], le montre : il part d’Alexandre Bertrand qui aborde la question en page 19 de ses Lettres. Celui-ci évoque en effet dans son introduction, « les auteurs qui ont écrit au XVIIIe siècle sur la théorie de la terre » et, parmi eux, Maillet[34]. Il en propose une présentation critique avec une remarque intéressante, figurant justement à la page 19 :

Quoique l’opinion de Maillet sur l’origine de la race humaine ressemble à celle d’un célèbre naturaliste de nos jours (2), je n’ose la faire connaître, tant je sens qu’elle paraîtra ridicule et choquante.
(2) M. de Lamarck

On y trouve à la fois la même appréciation que chez les fabriciens et un rapprochement avec Lamarck. Or, on l’a noté, Flaubert a finalement choisi de centrer ce moment sur la seule expression de l’idée sans aucune référence précise : « Bouvard s’échauffant, alla jusqu’à dire que l’Homme descendait du singe ! ». Forme reprise ensuite par Pécuchet, cette fois de manière encore plus lapidaire : « L’Homme descend des poissons ! ».

Dans le texte de Lamarck de 1802, figure un paragraphe qui a souvent été interprété comme voyant le chimpanzé – le jocco – à l’origine de l’Homme ; Wiktor Stoczkowski a toutefois développé l’idée que cette lecture pouvait être discutée[35]. Il est difficile de dire ce que savait précisément Flaubert sur ce point en dehors du fait qu’il avait relevé les références de ce texte, comme nous l’avons vu. Quant à Maillet, s’il suppose l’origine de l’Homme dans la mer, c’est en imaginant l’existence d’« hommes marins », vivant aux côté des poissons – dont il existe selon lui toujours des descendants –, ancêtres des hommes terrestres[36]. La formulation choisie par Flaubert, dès les brouillons, apparaît donc anachronique. Elle évoque directement celle qui a été attribuée à tort à Darwin, en particulier par ses adversaires, après la publication de l’Origine des espèces [37] : « l’homme descend du singe », expression devenue populaire seulement dans les années 1860. Ici, elle produit un effet-choc, surtout par sa répétition, c’est sans doute ce qui explique le choix de Flaubert.

Bouvard et Pécuchet, Flaubert et l’Homme fossile

Sur cette question de l’origine de l’Homme, Bouvard et Pécuchet se maintiennent sur le plan de la discussion théorique, ils ne passent pas à une mise en œuvre sur le terrain : ils ne se lancent pas dans la recherche de l’Homme fossile. Flaubert écrit seulement :

Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des arquées, et pas de crocodile ! – À son défaut, ils espéraient une vertèbre d’hippopotame ou d’ichthyosaure, n’importe quel ossement contemporain du Déluge» (p. 67)

Or, ce n’était pas le cas dans ses projets de départ. Il a en effet supprimé un épisode qui a figuré dans les plans et même les débuts de rédaction : celui de l’Homme de Moret. Il avait projeté de faire travailler leur imagination à partir de grès de forme bizarre, vus dans la vallée de l’Orne :

« Paysage. les bords de l’Orne – grès bizarres comme l’homme fossile de Moret»[38]

Il a hésité sur la manière d’introduire cet épisode. Il a pensé d’abord à le relier à leur interrogation sur les causes de la formation des blocs erratiques[39], puis à le faire intervenir lorsqu’ils constatent la difficulté de classer les terrains, les contradictions de la nomenclature[40], enfin en liaison avec les moraines[41]. Dans tous les cas, Bouvard et Pécuchet voient partout de ces blocs, s’obstinent dans leur promenade et cherchent ensuite des ammonites sur les plages.

La découverte à laquelle Flaubert avait songé a eu lieu à l’automne 1823, en forêt de Fontainebleau, près de Moret, au lieu-dit Le Long-Rocher. Il s’agissait d’un bloc de grès dont la forme évoquait un cheval et un homme couché casqué, le cavalier. Certains y ont vu alors le résultat d’une fossilisation. L’affaire fit beaucoup de bruit pendant plusieurs mois[42]. La pierre, découpée, fut transportée à Paris en 1824 et exposée dans un local du Boulevard des Capucines, attirant un public important. Plusieurs scientifiques reconnus sont intervenus sur la question. Le chimiste Jean-Pierre Barruel (1780-1838) qui avait une résidence à Moret, y vit effectivement un fossile humain, et publia le résultat de ses analyses[43]  : il avait relevé dans le bloc la présence de phosphate de chaux, absent selon lui des grès environnants. Une série d’autres savants se prononça rapidement contre cette interprétation, se bornant à y voir un jeu de la nature et critiquant les analyses de Barruel. Ce dernier répliqua[44]. Dans sa Réponse, il raisonnait non seulement sur la question de l’homme fossile mais aussi sur l’antiquité de l’homme, ainsi que sur la fragilité de l’argument de la preuve par l’absence :

Je sais que malgré les recherches les plus assidues, les savants, les géologues même les plus renommés n’ont trouvé dans les roches antérieures aux dernières révolutions du globe aucun fragment d’ossements humains ; mais conclure de ce qu’on n’en a pas trouvé qu’il n’en existe pas, c’est, je crois, tirer d’un principe vrai une fausse conséquence[45].

Il allait plus loin dans sa conclusion, affirmant :

Je n’admettrai jamais […] que l’homme est de création moderne, et que c’est la cause pour laquelle on ne retrouve pas de vestiges de son existence dans les innombrables débris fossiles d’animaux que l’on rencontre dans les dernières couches de notre globe[46].

Il développait ensuite l’idée que, servi par son intelligence, l’homme avait su se soustraire aux diverses catastrophes géologiques, à la différence des animaux. Barruel se plaçait donc dans une perspective catastrophiste – ce qui est normal en 1824 –, identifiait un fossile… qui n’en n’était pas un, comme cela a été démontré dès ce moment, mais se prononçait pour l’ancienneté de l’Homme, ce qui était exceptionnel alors, et développait des raisonnements argumentés. Voilà qui aurait pu alimenter le propos de Flaubert. Mais a-t-il eu connaissance de ce texte ?

Parmi les adversaires de Barruel figurait Jean-Jacques-Nicolas Huot (1790-1845)[47], qui n’est autre que l’auteur, en 1840, du manuel Roret[48], consulté par Bouvard et Pécuchet. Flaubert n’a pas précisé son nom : ce qui importait c’était de souligner que les deux héros utilisaient des ouvrages de vulgarisation pour leurs débuts dans une science :

Ils furent stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux, – et ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles[49].

Or, dans son « manuel », Huot cite parmi les rognons de grès présentant « des formes contournées aussi variées que bizarres », la découverte de Moret, qu’il décrit schématiquement et dont il expédie en quelques mots le cas : « Nous prouvâmes à cette époque que ces prétendus fossiles n’avaient rien qui dût attirer l’attention des savans »[50].

Flaubert a utilisé la seconde édition de ce manuel, datée de 1852, qui reprend le paragraphe de 1840 : l’examen de ses brouillons le montre et témoigne des fluctuations de traitement qu’il fait subir à ses sources bibliographiques. En effet, à propos justement de l’homme fossile, il note d’abord les références « d’Orbigny » et « manuel d’Orbigny »[51]. Ensuite, il précise, à propos des activités géologiques de Bouvard et Pécuchet, « leur manuel de Huot. d’Orbigny »[52], l’intitulant ensuite « Huot-d’Orbigny »[53] puis « manuel de Huot-d’Orbigny »[54] et, terminant par « d’Orbigny », cette fois à propos de la lumière boréale[55]. Il conservera cette dernière notation, seule, dans la version définitive (p. 75). C’est Charles d’Orbigny (1806-1876), aide-naturaliste au Muséum national (1837-1864), qui est à l’origine de la deuxième édition du « manuel Roret », celle donc consultée par Flaubert. Il a également dirigé le Dictionnaire universel d’histoire naturelle, publié entre 1841 et 1849, de très grande qualité. Dans ce dernier ouvrage figure une étude complexe sur les aurores boréales. Son frère Alcide d’Orbigny (1802-1857) était encore plus connu dans le monde des géologues et paléontologues : il est à l’origine de l’identification d’un certain nombre d’étages géologiques ; Flaubert mentionne expressément Alcide sur un folio, cette fois effectivement à propos de la caractérisation des couches de terrain par des fossiles[56]. Cette notoriété des deux frères explique sans doute pourquoi Flaubert a conservé le nom de d’Orbigny, plus évocateur pour ses futurs lecteurs que celui de Huot, l’auteur normalement connu de Bouvard et Pécuchet. Tout cela pour une seule allusion : « Sa lumière boréale les inquiétait cependant. Ils la cherchèrent dans le manuel de d’Orbigny » (p. 75).

Pourquoi Flaubert n’a-t-il pas conservé « l’homme de Moret » lui-même ? Célèbre en 1824, la découverte était certes bien oubliée à la fin des années 1870, mais cela n’était sans doute pas un obstacle en soi puisqu’il procède souvent par allusions et mentionne des faits inconnus de nombre de ses lecteurs futurs. Il n’utilise pas non plus l’une ou l’autre des démonstrations de Cuvier, entre autres dans les Révolutions du globe, où celui-ci prouve que les hommes fossiles mentionnés antérieurement, soit n’étaient pas anciens, soit n’étaient pas des hommes, comme dans le cas de « l’homme témoin du déluge » de J.-J. Scheuchzer (1672-1733), qui était en fait une salamandre géante.

Finalement, sur le thème de l’origine de l’Homme et de l’homme ancien, Flaubert a donc choisi pour ses deux héros de ne pas leur faire faire de terrain. Bouvard et Pécuchet ont cherché des roches, des fossiles animaux ou végétaux, pas humains : ils ont fait de la géologie et de la paléontologie mais pas d’archéologie, pas de « préhistoire ». Cela aurait pourtant été possible, même en 1844 : il y a songé un moment. La complexité de la question, surtout avec le décalage chronologique, a pu l’en dissuader.

C’était pourtant un thème qui l’intéressait. On le perçoit de manière fugace, par exemple par des signatures figurant dans des lettres adressées à sa nièce Caroline comme, le 29 août 1877, « Ton vieux vieillard de Cro-Magnon ». Bien sûr, il s’agit avant tout d’insister sur l’idée de son grand âge : il signe aussi parfois tout simplement « ton vieux »[57]. Cela révèle aussi qu’il a des connaissances sur la question ; toujours en février 1880, il note : « Je suis si exaspéré par les en dehors de Bouvard et Pécuchet que je vais dépasser Cro-Magnon, je deviens…. Néanderthal »[58]. Cro-Magnon est le nom d’un abri sous-roche, situé en Dordogne, aux Eyzies, où, en 1868 ont été découverts plusieurs squelettes et le crâne d’un « vieillard », comme on l’a surnommé alors. À partir de 1873, Armand de Quatrefages (1810-1892), professeur d’anatomie et d’ethnologie au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et son assistant, Ernest-Théodore Hamy (1842-1908), étudiant l’ensemble des crânes conservés dans cette institution, reconnurent un nouveau type humain fossile alors appelé race de Cro-Magnon, qui aurait succédé à la race de Cannstadt[59] à laquelle appartient l’homme de Neandertal. Ce dernier était déjà célèbre car, découvert tôt, en 1856, il avait donné lieu à de vives discussions, vu l’apparence du crâne et des quelques ossements conservés.

C’est très certainement au moins en partie auprès du fils de Félix-Archimède Pouchet, son ami Georges (1833-1894), que Flaubert a obtenu des informations sur le sujet. Les deux hommes sont proches : ils déjeunent ensemble aussi bien à Croisset qu’à Paris et, en 1875, Pouchet accueille Flaubert pendant un mois et demi à Concarneau où il dirige le laboratoire de pisciculture. Ils avaient prévu un voyage aux Thermopyles, lorsque Bouvard et Pécuchet serait terminé :

Hier j’ai passé un excellent après-midi, seul avec Pouchet, qui est un charmant homme, si instruit et si simple ! Nous avons rêvé ensemble le voyage aux Thermopyles, quand je serai quitte de Bouvard et Pécuchet. Mais à cette époque-là, c’est-à-dire dans dix-huit mois, Vieux ne sera-t-il pas trop vieux ?[60]

Médecin et naturaliste, Pouchet, qui est titulaire à partir de 1879 de la chaire d’anatomie comparée du Muséum national, a donné à diverses reprises des renseignements à Flaubert pour ses romans. En ce qui concerne Bouvard et Pécuchet, c’est le cas en médecine mais aussi en géologie. Ainsi, Flaubert écrit-il, dans une lettre adressée le 27 juillet 1877 à Léonie Brainne : « Je suis maintenant dans la géologie, et je vais, même, de ce pas, écrire au bon Georges pour lui poser des questions »[61]. Sur les plans où figure la référence « Pouchet, l’Univers » que nous avons notée précédemment, on remarque en effet également la mention « Pouchet » seul, à côté de l’expression « contre les époques » et, dans un cas, il est précisé« g pouchet »[62]  : il s’agit donc bien de deux personnes et de deux références différentes. Or, Georges Pouchet s’est intéressé très tôt à la Préhistoire puisqu’il a été un des premiers en France, et le premier en Normandie, à reconnaître la validité des travaux de Boucher de Perthes[63]  ; membre de la Société d’anthropologie de Paris dès 1859, il a continué ensuite à s’intéresser au sujet.

En août 1877, au moment où Flaubert travaille pour les chapitres III et IV de son roman, a lieu au Havre une grande exposition de géologie normande, organisée à l’occasion de la tenue dans la ville du Congrès national de l’Association française pour l’avancement des sciences. C’est dans ce cadre que se tient la première exposition de Préhistoire réalisée en Normandie. Flaubert a songé à la visiter puisqu’il s’informe de sa durée auprès de Georges Pennetier (1836-1923), le directeur du Muséum de Rouen[64]. Visiblement, il ne peut mettre ce projet à exécution à cause de son voyage en Basse Normandie, effectué entre le 20 septembre et le 4 octobre[65]. L’exposition a été prolongée jusqu’au 14 octobre, elle était visitable sous la conduite de Gustave Lennier (1835-1905), directeur du Muséum, le lundi et le jeudi après-midi : le jeudi 20 septembre, Flaubert est bien passé le matin au Havre avec Laporte, mais ils ont ensuite déjeuné à Honfleur[66] et il n’a visiblement pas disposé de plus de temps début octobre. Cela est confirmé par le fait que, un mois plus tard, le 23 novembre, il écrit à Caroline :

Le soir [de l’inauguration du buste du « père pouchet »] j’ai dîné chez Pennetier, très bon dîner, avec Pouchet et M. X***, directeur de l’aquarium du Havre. Ce monsieur, qui a longtemps habité le Sénégal, nous a raconté des histoires de singe, adorables ! Une surtout, qui m’a transporté... et fait faire des réflexions philosophiques »[67] .

Ce Monsieur, dont Flaubert a oublié le nom et qu’il ne connaissait visiblement pas auparavant, n’est autre que Lennier, également fondateur et directeur de l’aquarium du Havre, qui fit un voyage d’exploration au Sénégal entre 1855 et 1858.

Flaubert a donc préféré finalement centrer son récit sur les questions théoriques, fondamentales et complexes, particulièrement discutées dans la première partie du siècle : le passage du catastrophisme à l’actualisme et du fixisme au transformisme, ainsi que l’origine de l’Homme, avec en arrière-plan non seulement les problèmes inhérents à l’évolution de la science mais aussi le poids de la tradition religieuse. Et, sur le terrain, il a limité l’action de ses deux bonhommes à la géologie et à la paléontologie, sans hommes… C’est dans le chapitre suivant, qu’ils vont passer à l’archéologie de terrain, dans une perspective un peu différente.

L’archéologie historique dans le chapitre IV

Rupture et lien entre les chapitres III et IV du roman

Le chapitre IV commence par une formulation tendant à souligner une rupture : « Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues ; – et leur maison ressemblait à un musée » (p. 79), sans expliquer comment celle-ci est intervenue. Pourtant des liens existent entre ces deux chapitres.

Bouvard et Pécuchet archéologues sont d’abord des collectionneurs : ils l’étaient déjà comme géologues-paléontologues ; ils réunissent d’ailleurs dans leur « Muséum » collections géologiques et archéologiques : toutefois les premières, simplement mentionnées, apparaissent plutôt comme un vestige de leur activité antérieure : « Les spécimens de géologie encombraient l’escalier » (p. 79).

C’est surtout le personnage de Larsonneur, présent dans les deux chapitres, qui établit le lien. Expert en archéologie et celticisme dans le chapitre IV, il est apparu dans le précédent, à un moment où les deux bonshommes étaient à la recherche de fossiles :

« J’ai entendu dire répliqua l’abbé Jeufroy qu’autrefois on avait trouvé à Villers la mâchoire d’un éléphant. » Du reste, un de ses amis, M. Larsonneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements ! Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée la découverte d’un crocodile. » (p. 65)

Bouvard et Pécuchet s’adressent donc à celui-ci, qui leur répond :

L’homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s’appelait Louis Bloche ; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle occupait un des volumes de l’Académie lexovienne, et il ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller la collection. Pour ce qui était de l’alligator, on l’avait découvert au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux. (p. 65)

Cette information précise, tronquée de ces détails supposés manquer, provient directement d’une note de bas de page de l’Essai sur la topographie géognostique du département du Calvados d’Arcisse de Caumont, premier travail géologique d’importance sur le Calvados, publié en 1828 à la Société linnéenne de Normandie[68]. L’identification de Caumont en matière de géologie dans Bouvard et Pécuchet a été étudiée par René Descharmes en 1921[69].

Larsonneur correspond effectivement assez étroitement à Arcisse de Caumont (1801-1873), souvent considéré comme le « fondateur de l’archéologie française ». Caumont est avocat : il a prêté serment en 1824. Il s’intéresse d’abord aux sciences naturelles, en particulier à la géologie. Il participe en 1823 à la fondation de la Société linnéenne du Calvados, qui se transforme en Société linnéenne de Normandie en 1827 et… Académie lexovienne chez Flaubert : conservation de la sonorité, mais glissement vers un type d’institution plus archaïque. Très rapidement toutefois, l’archéologie devient un de ses centres d’intérêt privilégiés : il est en 1824 l’un des quatre fondateurs et le secrétaire de la Société des antiquaires de Normandie, première « société d’antiquaires » provinciale française, née peu de temps après que l’Académie celtique est devenue la Société des antiquaires de France (1813-1814). C’est à partir de 1830 que sa notoriété se développe, en liaison avec le cours d’archéologie monumentale qu’il professe en public à Caen – une première en France. À partir de cette époque, Caumont estime qu’il faudrait réformer les sociétés savantes, en les rapprochant pour leur imprimer une plus grande efficacité, et il s’implique directement dans ce processus grâce à son réseau de relations. Il se lance donc dans la fondation d’une série d’institutions à l’échelle nationale. Ce sont d’abord des « Assises scientifiques », dont les premières sont organisées à Caen en 1833, qui prennent le nom de « Congrès scientifique » en 1837, ce qui donne finalement lieu, en 1839, à la création d’un Institut des provinces en charge de les gérer annuellement. En parallèle, dans le domaine spécifique de l’archéologie, c’est la fondation de la « Société française pour la conservation et la description des monuments historiques » en 1834, dont le siège social est également à Caen, qui organise, à partir de 1837, les Congrès archéologiques de France ; elle prendra ultérieurement le nom de Société française d’archéologie[70]. En 1850 enfin, ce sera la mise en place d’une réunion annuelle des délégués des sociétés savantes de province, à Paris cette fois, sous la direction de l’Institut des provinces. Au cours de ces années, Caumont est donc devenu un personnage de premier plan dans le monde des associations provinciales en même temps qu’il s’est trouvé confronté à diverses reprises à la volonté centralisatrice de l’État[71].

Flaubert a lu une « histoire de l’art » de Caumont dès 1839[72], il s’agit sans doute d’un ou plusieurs tomes de la publication de son Cours : dans sa liste bibliographique de travail, figure l’Abécédaire ou Rudiments d’archéologie, cette présentation, plus réduite, n’a été éditée qu’à partir des années 1850. Bien évidemment, il ne pouvait ignorer la place tenue dans le monde érudit par Caumont et il l’utilise.

La consultation des brouillons permet de suivre la genèse du personnage de Larsonneur. D’abord anonyme : « un savant de Caen »[73], ensuite « savant ou archéologue »[74], il devient « antiquaire »[75]  : on remarque une hésitation pendant quelques temps entre ces deux derniers termes. Enfin nommé, d’abord « Loiseleur », mais rayé pour « Cocagne », il passe de Caen, barré également, au barreau de Lisieux – peut-être pour faciliter l’introduction de « l’Académie lexovienne » – mais, sur le même folio, il est aussi appelé « Lempreur » et « Lempereur»[76]. Il reste « Lempereur », barré, encore une fois[77]. Flaubert hésite ensuite entre « Le Harpeur » et « Loiseleur », superposant les deux noms»[78] ou utilisant l’un et l’autre dans la même page[79], semble même choisir un temps Le Harpeur[80], avant de conserver Loiseleur pendant toute la suite de la gestation des deux chapitres. C’est seulement sur les manuscrits définitifs que ce dernier nom est barré et remplacé par celui de Larsonneur.

Le choix du nom du personnage a donc fait l’objet d’une hésitation prolongée. Au-delà de la diversité des mots, on constate, en dehors de Cocagne à peine évoqué, la permanence de leur sonorité globale et du suffixe « eur », suggérant que le personnage est un acteur. Il est aisé de donner un sens à Lempereur ou Loiseleur, on peut remarquer aussi que Harpeur signifiait autrefois « joueur de harpe » et que, s’il est proposé par certains de voir en Larsonneur un nom de métier – celui qui fabriquait des arçons –, le mot arsonneur signifiait « teigneux » en moyen français[81]  ; rien ne prouve toutefois que Flaubert ait connu cette étymologie. On peut noter aussi que Larsonneur était le nom des occupants de la ferme de l’Isle à Pont-sur-Seine, acquise par le père de Flaubert[82]. On trouve par ailleurs, dans ses notes sur le voyage en Orient, selon Jean-Benoît Guinot[83], une remarque, ancienne donc, volontairement incongrue à propos de la nuit du dimanche 25 au lundi 26 novembre 1849 où il a récité des vers de Bouilhet avant de se coucher sur le pont du bateau : « Je m’attendais à rêver Cléopâtre, César, Antoine, […] et qu’est-ce que je rêve ? […] le fils Larsonneur ! » Hasard ou, semblerait-il, plutôt récupération volontaire ? En tous cas, il semble bien que Flaubert joue autant avec la personnalité de Caumont qu’avec les sons.

Dans la première partie du chapitre IV, Bouvard et Pécuchet, devenus archéologues, vont avoir recours à Larsonneur à plusieurs reprises. Les relations qui s’instaurent alors entre eux évoquent celles entretenues entre Caumont et ses confrères antiquaires. Ce dernier apparaît en effet comme un acteur de premier plan dans le monde savant de son époque, à la fois par l’ampleur et la diversité de ses activités et par l’importance de son rôle d’organisateur, de « communicateur »[84]. Largement impliqué dans des actions d’impulsion, d’organisation et dans les questions d’archéologie monumentale, il a par contre effectué peu de fouilles : il ne veut pas y passer trop de temps et préfère, en ce domaine, soutenir les travaux menés par d’autres. Il entretient un courrier important avec ses collègues, présente de nombreuses informations archéologiques dans les publications des associations qui lui sont liées et, en particulier pour les Congrès archéologiques de France, établit et transmet à l’avance une liste de questions, regroupées par thèmes, auxquelles les antiquaires de la région où se déroule la session sont invités à répondre[85] … Or, c’est bien ainsi que se présentent ses interventions archéologiques auprès des deux bonshommes, comme le résume la première :

Enfin, Bouvard et Pécuchet s’adressèrent à Larsonneur.
Il était perdu dans le celticisme, et répondant sommairement à leurs questions, en fit d’autres.
Avaient-ils observé autour d’eux des traces de la religion du chien – comme on en voit à Montargis ; et des détails spéciaux, sur les feux de la Saint-Jean, les mariages, les dictons populaires, etc. ? » (p. 82)

Les brouillons confirment que Flaubert avait bien ce modèle en tête ; on lit par exemple sur un de ses premiers plans :

Quelle personne pourrait les guider dans leurs études? Loiseleur ! Ils lui écrivent. une correspondance s’établit. Loiseleur tout entier aux Druides leur pose des questions locales : celles des mémoires de l’académie celtique : XXX. chien de Montargis… etc »[86].

Bouvard et Pécuchet archéologues : collectionneurs et antiquaires

Bouvard et Pécuchet se sont donc lancés dans l’archéologie et ils y rencontrent les mêmes déboires que dans les autres sciences. On relève plusieurs niveaux dans la critique émise par Flaubert.

Les deux héros se veulent d’abord collectionneurs et antiquaires. Leur collection est hétéroclite, constituée d’objets qu’ils considèrent comme rares et qui présentent au contraire un intérêt médiocre : ils confèrent à certains d’entre eux une signification historique forte, ainsi le pot à beurre « exécuté devant SAR Monseigneur le duc d’Angoulême, à Noron, le 3 d’octobre 1817 » (p. 80). Ce « musée » semble une parodie des cabinets de curiosité des siècles précédents. Flaubert développe le portrait à charge de Bouvard et Pécuchet collectionneurs : ils sont fiers de leur musée qu’ils font visiter aux notables locaux, avides de trouver la pièce rare, pour laquelle ils peuvent entrer en compétition avec des rivaux, qu’il s’agisse d’habitants du village ou de Larsonneur qui, en plus, peut jouer de son influence. Ce dernier a en effet obtenu d’eux une de leurs celtae (p. 82) – hache néolithique en fait – et pourrait bien récupérer leur « cuve celtique ».

Ils recherchent également des documents écrits, certains relevant aussi, d’une certaine manière, de la catégorie « objets de collection », c’est d’ailleurs ainsi qu’ils commencent leur quête :

Donc, ils revêtirent leurs blouses, afin de ne pas donner l’éveil ; – et sous l’apparence de colporteurs, ils se présentaient dans les maisons, demandant à acheter de vieux papiers. On leur en vendit des tas. C’étaient des cahiers d’école, des factures, d’anciens journaux, rien d’utile. (p. 81)

Dans les brouillons, Flaubert avait toutefois accordé à l’action des deux bonshommes une justification plus scientifique :

Veulent approfondir ce qu’ils voient. & cherchent des «documents». s’habillent en colporteurs & achetant de bien vieilles choses en bloc, tâchent de se procurer des papiers pr éclairer l’histoire locale[87].

Cette mention a disparu de la version définitive, plus caricaturale.

Globalement donc, leur modèle est celui des antiquaires plus que celui des archéologues annoncé en début de chapitre : ils recherchent des objets témoins du passé pour leur collection, s’intéressent à l’archéologie monumentale, proche d’une histoire de l’art, et se livrent à des recherches historiques érudites. Les aspects pointillistes des travaux des antiquaires sont parodiés à ce propos. Bouvard et Pécuchet se posent de multiples questions, comme dans les congrès d’archéologie, et comme ils en ont, par ailleurs, acquis l’habitude dans leur quête du savoir absolu :

Quel est le fondateur de l’abbaye de Sainte-Anne ? Existe-t-il une parenté entre Marin-Onfroy, qui importa au XIIe siècle une nouvelle espèce de pommes, et Onfroy gouverneur d’Hastings, à l’époque de la conquête ? Comment se procurer , comédie en vers d’un certain Dutrésor, faite à Bayeux, et actuellement des plus rares ? Sous Louis XIV, Hérambert Dupaty, ou Dupastis Hérambert, composa un ouvrage, qui n’a jamais paru, plein d’anecdotes sur Argentan. Il s’agirait de retrouver ces anecdotes. Que sont devenus les mémoires autographes de Mme Dubois de la Pierre, consultés pour l’histoire inédite de Laigle, par Louis Dasprès, desservant de Saint-Martin ? – Autant de problèmes, de points curieux à éclaircir. » (p. 81)

Dans ce court paragraphe, les deux bonshommes s’interrogent à propos de toute une série de villes moyennes de la région. Cette énumération de personnages et d’auteurs, a priori inconnus des lecteurs, orientée vers des sujets qui semblent bien secondaires, pourrait sembler être le produit de l’imagination de Flaubert. Or, il n’en est rien. Elle résulte d’une accumulation de données réelles, juxtaposées en supprimant les informations nécessaires à leur compréhension. Dans un premier temps, il pensait faire explicitement lire à ses deux personnages des histoires locales[88], indication barrée ensuite[89] et finalement disparue de la version définitive. Mais lui-même utilise ces monographies, fréquentes à l’époque dans un contexte de développement de l’intérêt pour l’histoire et les traditions locales, rédigées par des érudits contemporains qu’il mentionne dans ses brouillons. Il y pêche à chaque fois un détail très secondaire, la mention d’un écrit disparu ou jamais publié. Il choisit même parfois de déformer l’information obtenue.

C’est le cas pour « l’abbaye Sainte-Anne » pour laquelle aucune localisation n’est même indiquée dans la version définitive du roman. Au départ, Flaubert avait précisé : « quels étaient les fondateurs de l’abbaye de St Anne (histoire de Domfront) »[90]  ; dans les brouillons suivants, il mentionne seulement, ou même pas du tout, « Domfront ». En fait, il n’existe pas d’abbaye Sainte-Anne dans cette ville mais un tertre, dit la Grisière ou Sainte-Anne, car un ermitage, avec une chapelle dédiée à cette sainte, y a été créé au début du XVIe siècle, par un modeste artisan. Ce fait a amené François Liard, dans son Histoire de Domfront à noter, après avoir développé le sujet : « C’est donc au 22 mai 1623, sous le règne de Louis XIII qu’il faut fixer la fondation de l’ermitage Sainte-Anne, et c’est un simple artisan, un simple sellier qui en a été le fondateur »[91].

Pour Bayeux, Flaubert se réfère à Frédéric Pluquet (1781-1831)[92]. Ce dernier mentionne effectivement dans son Essai historique sur la ville de Bayeux l’importation d’un type de pomme par Marin-Onfroy[93], mais au commencement du XVIIe siècle et non du XIIe. Cette modification chronologique permet à Flaubert de fabriquer une question sur un lien potentiel, théoriquement plus facilement repérable, avec Onfroy du Tilleul qui, selon Orderic Vital, « avait reçu la garde du fort de Hastings dès le premier jour de sa construction »[94], au XIe siècle donc. Quant à la pièce de Dutrésor, qui ne fut jamais jouée, elle est effectivement mentionnée par Pluquet, en note de bas de page[95].

Le même type de traitement est appliqué à Argentan. Flaubert indique dans un brouillon la référence « Essai historique sur les antiquités d’Argentan »[96], il s’agit de l’ouvrage de L. J. Chrétien (1805-1860), intitulé plus précisément Essai sur l’histoire et les antiquités d’Argentan[97]. Il note ensuite, en marge d’une autre feuille, en complément de la mention « Deux Hérambert du Paty »[98]  :

ou Dupastis Hérambert / né à Argentan en 1604 mort / en 1695, auteur d’un / ouvrage, contenant des / anecdotes hist. sur Argentan – pas imprimé. – & autre… »

Ces informations ont été quasiment recopiées de Chrétien qui, dans sa rubrique « Savants et littérateurs », présente Charles Hérembert [sic] du Paty » (p. 45). Ce dernier, par contre, comme on peut le voir sur certains manuscrits, signait effectivement « Du Pastis Hérembert »[99].

Dans le cas de la ville de Laigle enfin, les documents recherchés par Bouvard et Pécuchet apparaissent doublement inédits. Une fois de plus, cela repose sur des informations réelles : elles proviennent de l’historien Gabriel Vaugeois (1753-1839)[100]. Flaubert n’a pas mentionné dans ses brouillons cet auteur ou son œuvre ; il a directement proposé le résultat[101]. Vaugeois a disposé d’un manuscrit, datable de 1726 ou 1730, rassemblant les recherches les plus anciennes réalisées sur Laigle. Certains érudits évoquant une tradition de deux auteurs anciens de deux histoires, il a fait des recherches d’où il déduit qu’« il est incontestable que Mme du Bois-de-la-Pierre [1663-1730] a fourni une grande partie au moins des matériaux pour l’Histoire manuscrite de la ville de l’Aigle, et qu’ils ont été mis en œuvre par Louis Daspres [1664-1739], curé de Saint-Martin »[102]  : les « deux idiots » auront donc bien du mal à retrouver « les mémoires autographes de Mme Dubois de la Pierre ».

Au-delà de leurs recherches bibliographiques et documentaires, Bouvard et Pécuchet vont aussi se déplacer sur des sites ; sont-ils pour autant des archéologues de terrain ? On peut noter une différence avec la géologie et la paléontologie : ils y vont moins et surtout différemment puisqu’ils acquièrent en partie leur collection auprès d’autres personnes. Ils se déplacent toutefois pour visiter et examiner cathédrales, églises et châteaux mais aussi dolmens et menhirs : ils pratiquent donc une « archéologie monumentale », sur le modèle de Caumont et des antiquaires. C’est d’ailleurs en ce domaine, croisé avec celui de la « prospection archéologique », qu’une allusion à Caumont, en tant que tel, figure dans l’ouvrage. Au départ, Flaubert avait pensé le mentionner à propos des monuments médiévaux visités : exprimant que, « grâce au livre [ou aux livres] de Caumont, ils peuvent « discerner les époques »[103], ou « les styles »[104] et remarquant aussi, toujours avec Caumont, que « le style d’un monument ne s’accorde pas toujours avec la date qu’on lui assigne »[105]. Finalement, s’il conserve l’idée de cette incertitude stylistique et chronologique, qui contrarie bien évidemment Bouvard et Pécuchet (p. 81), c’est sans référence à Caumont. Ce dernier reste donc brièvement mentionné une seule fois : « “Bayeux”, dit M. de Caumont “devait avoir un théâtre”. Ils en cherchèrent la place inutilement. » (id.) C’est effectivement là une des hypothèses, développée par ce dernier dans un ouvrage postérieur à 1844[106]. On peut remarquer que la Carte archéologique de la Gaule pour le Calvados, publiée en 1990[107], donne toujours cette proposition au conditionnel, avec comme seule référence celle de Caumont… On comprend que les deux bonshommes n’aient point trouvé ce théâtre.

Mais, de toute manière, une fois de plus, c’est l’ensemble de leurs tentatives de prospection qui échoue. Ainsi :

Le village de Montrecy contient un pré célèbre, par des trouvailles de médailles. Ils comptaient y faire de belles récoltes. Le gardien leur en refusa l’entrée. (p. 81)

Dans les brouillons, Montrecy est appelé parfois Mutrécy[108]  : c’est le nom d’une commune signalée par Caumont pour l’abondance des découvertes gallo-romaines qui y ont été réalisées[109]. Une nouvelle déception en matière de prospection monumentale les conduit finalement au projet de réaliser des fouilles :

Premièrement, où est le mont Faunus ? Les auteurs ne l’indiquent pas. Les indigènes n’en savent rien. Il aurait fallu se livrer à des fouilles ; – et dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet, une pétition, qui n’eut pas de réponse. (p. 89)

Ils avaient certes déjà trouvé la cuve – baptismale ou druidique – au cimetière, mais il s’agissait de récupération et non d’une véritable opération archéologique (p. 86). Ils envisagent ensuite des fouilles en Bretagne mais le voyage n’aura pas lieu (p. 92). Échec complet à ce niveau donc.

La France archéologue des années 1830-1840

À travers ce chapitre, c’est non seulement le cas de Bouvard et Pécuchet, avec leur « défaut de méthode » habituel et leurs excès, mais aussi la vision de l’archéologie en France dans les années 1830-1840, dans ses aspects autant sociaux que méthodologiques, qui sont abordés par Flaubert. Celui-ci avait d’ailleurs songé à des notations plus nombreuses que celles qu’il a finalement retenues, réalisant un portrait, certes à charge, mais toutefois proche, par certains aspects, de la réalité du monde des antiquaires.

On a vu au cours de leurs actions Bouvard et Pécuchet vouloir d’abord classer par style et, à partir de là, dater, sans contestation possible, les monuments visités, avant d’être finalement confrontés à des situations insolubles. Or cette démarche est alors largement dominante chez les antiquaires, nombre d’entre eux, n’éprouvant pas d’ailleurs les même doutes, démontrent péremptoirement leur analyse, ce qui peut aboutir à des controverses vives, prolongées et finalement absurdes. Flaubert a abordé ce type de problème également à propos d’autres sciences, soulevant par exemple cette question de classification en sciences naturelles : de la difficulté de classer et de la futilité du classement pour lui-même. Comme le souligne Claudine Cohen à ce propos : « L’inquiétude de Bouvard et Pécuchet sur les nomenclatures renvoie donc aux débats de la géologie et de la zoologie de leur temps, mais, plus largement, à un problème essentiel, toujours actuel : celui de l’arbitraire des catégories scientifiques. Le problème que Bouvard et Pécuchet posent ici, ce n’est rien moins que celui du nominalisme et du réalisme du langage de la science, qui est au fond même de toute interrogation sur la vérité scientifique. »[110]

Plus spécifiquement, l’archéologie est pratiquée à l’époque par une frange de la population, certes numériquement limitée dans l’absolu, mais nettement plus ample qu’auparavant : en dehors des membres des institutions parisiennes, sortes de professionnels, la plupart des archéologues sont des amateurs, des hommes cultivés (les femmes sont extrêmement minoritaires), d’âge mûr, issus de l’aristocratie ou de la bourgeoisie. Flaubert avait pensé, un temps, le préciser :

[et par toute la france, | principalement en normandie |, d’autres bourgeois
ayant dépassé la quarantaine
d’humeur paisible, se livraient, en même temps qu’eux, à des travaux
analogues ] »[111]

De plus, elle s’exerce le plus souvent dans le cadre des sociétés savantes qui se multiplient alors dans tous les domaines. Là encore, Flaubert a songé à aborder la question. Il indique dans quelques plans et débuts de rédaction que Bouvard et Pécuchet : « rêvent de faire partie de la soc des antiquaires »[112], précisant à certains moments « de la Société des antiquaires de Normandie »[113]. Une page est particulièrement intéressante[114] car Flaubert y oppose sur les deux marges :

 

                                                            Archéologie

Leur rêve est de faire partie           {{tâchent de faire partie d’une

de la Société des Antiquaires         société archéologique

de Normandie – de lire                         quelconque}}

un mémoire dans un congrès          

_____________

le méprisent « les ânes de l’institut »

 

Il pense d’abord ici à une hiérarchie interne au monde des sociétés savantes provinciales. Le monde des associations de Caumont apparaît en effet constituer une sorte d’élite, à la fois nationale et normande : la future Société d’archéologie nationale, on l’a vu, a son siège social à Caen, et le rayonnement de la Société des antiquaires de Normandie reste essentiel à l’époque. En 1830, Guizot, ministre de l’Intérieur et député de Lisieux dans la nouvelle Monarchie de Juillet, la cite dans une circulaire, à propos de la création d’un poste d’Inspecteur général des Monuments Historiques, comme modèle de réunion locale d’antiquaires pour appuyer son action[115]. Comme l’écrit en 1831, dans son journal, Michelet, alors membre de cette institution : « Nulle part un zèle de la science plus désintéressé, plus généreux qu’en Normandie »[116]. C’est effectivement une caractéristique régionale, que Flaubert avait pensé souligner : « faire partie d’une société archéologique quelconque ». Vers le milieu du siècle Rouen et Caen sont les deux premières villes pour le nombre d’associations scientifiques, mais en plus le propre de la Normandie est de « posséder un semis finalement très dense à travers les moindres cités »[117]. Flaubert ne conserve pas cette idée pour le roman définitif et Bouvard et Pécuchet n’appartiennent à aucune société savante, même très locale, ce qui les rend encore plus marginaux.

Il n’a pas non plus gardé l’idée de la méfiance, mêlée d’envie, éprouvée vis-à-vis des milieux scientifiques officiels parisiens, exprimée par l’expression « méprisent “les ânes de l’institut” », attitude qui est celle, avec Caumont, de nombre de savants provinciaux. Ils opposent leur compétence d’hommes connaissant bien le terrain local à une volonté parisienne, ignorante des réalités régionales mais qui se considère comme compétente ès-qualité[118].

Flaubert a finalement, outre quelques traits appliqués aux notables de Chavignolles, centré l’évocation de ce monde érudit provincial, extérieur aux deux bonshommes, sur le personnage de Larsonneur-Caumont. Surchargé de travail, influent, celui-ci conseille et obtient des informations. Il se fait aussi octroyer des pièces archéologiques par ses « chers confrères » (p. 86) :

Il les priait même de recueillir pour lui, quelques-unes de ces haches en silex, appelées alors des celtae.
[…]
Par Gorgu, ils s’en procurèrent une douzaine, lui expédièrent la moins grande – les autres enrichirent le muséum. » (p. 82)

Cette pratique, y compris à deux niveaux, comme ici avec Gorgu, existait effectivement. Avec potentiellement le même résultat : « Toutefois qu’ils y prissent garde ! La hache était douteuse. » (p. 85)

C’est pourquoi, Bouvard et Pécuchet craignent ensuite Larsonneur :

Quand il passerait par Chavignolles, il aurait envie de la cuve – et ses bavardages iraient jusqu’aux oreilles du gouvernement. (p. 88)

Apparaît là, en filigrane, un autre élément : le début de l’intervention de l’État, de l’administration. On l’a vu, au début des années 1830, les relations de Caumont avec cette dernière sont bonnes : dans les sociétés savantes déjà instaurées alors on trouve de véritables érudits et l’État manque d’hommes et d’argent pour intervenir efficacement dans le domaine du patrimoine. C’est à partir de la deuxième partie des années 1830 et dans les années 1840 que les tensions vont naître avec le service des Monuments historiques : on va assister à l’« affrontement de deux structures »[119], avant d’arriver à une rupture dans les années 1850. Le climat suggéré par Flaubert correspond donc plutôt à la situation originelle.

On a vu que Bouvard et Pécuchet s’étaient adressés au représentant de l’État au moment où ils pensaient réaliser des fouilles : « dans ce but, ils envoyèrent à M. le préfet, une pétition, qui n’eut pas de réponse ». La demande du financement d’une opération archéologique, par le relais du préfet, était une pratique habituelle à l’époque, recommandée d’ailleurs par la Société des antiquaires. L’absence de réponse témoigne de l’insignifiance de Bouvard et Pécuchet. S’il n’était pas nécessaire d’obtenir alors une autorisation administrative pour fouiller, par contre le droit de propriété était garanti, d’où, cette fois, l’échec de Bouvard et Pécuchet à Montrécy et la querelle au sujet de la cuve baptismale.

Bouvard et Pécuchet… et Flaubert (?) abandonnent l’archéologie

Cet abandon fait suite à une intervention de Gorgu :

« Je connais mieux » leur dit-il. « En Algérie, dans le sud, près des sources de Bou-Mursoug, on en [des tumulus et des menhirs] rencontre des quantités. » Il fit même la description d’un tombeau, ouvert devant lui, par hasard […].
Larsonneur, qu’ils instruisirent du fait, n’en voulut rien croire.
Bouvard approfondit la matière, et le relança.
Comment se fait-il que les monuments des Gaulois soient informes, tandis que ces mêmes Gaulois étaient civilisés au temps de Jules César ? Sans doute, ils proviennent d’un peuple plus ancien ?
Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme.
N’importe ! Rien ne dit que ces monuments soient l’œuvre des Gaulois : – « Montrez-nous un texte ! » L’académicien se fâcha, ne répondit plus ; – et ils en furent bien aises, tant les druides les ennuyaient. S’ils ne savaient à quoi s’en tenir sur la céramique et sur le celticisme, c’est qu’ils ignoraient l’histoire, particulièrement l’histoire de France. (p. 92)

C’est donc à nouveau l’ennui et l’échec, comme les autres fois ; ils vont changer de science et aborder l’histoire, plus précisément l’histoire de France.

Il est cocasse de voir s’effectuer la remise en cause de l’édifice savant émanant de Larsonneur par l’intermédiaire de Gorgu. Ce n’est sans doute pas un hasard : on a là un phénomène comparable à celui qui interviendra réellement une quinzaine d’années plus tard quand l’amateur Boucher de Perthes, « bohême de la science »[120], – mais érudit toutefois et même président de la Société d’émulation d’Abbeville – va proposer l’existence de l’Homme avant les Celtes et le Déluge… proposition que Caumont refusera jusqu’en 1868[121]  ! Une fois de plus, la découverte mentionnée par Gorgu est réelle. Dans la région de Constantine, près de l’oued Bou-Merzoug, existent dolmens et menhirs, connus anciennement au XIXe siècle, qui ont donné lieu à des publications dans les années 1860, en particulier, par Alexandre Bertrand (1820-1902), le fils de l’auteur des Lettres, dans la Revue Archéologique[122]. C’est vraisemblablement le directeur des études celtiques à l’École des Hautes études, Henri Gaidoz, que Flaubert avait sollicité à ce propos en 1878 comme nous l’avons vu, qui lui a fourni cette information.

La particularité de ce domaine que Bouvard et Pécuchet s’apprêtent à abandonner comme les autres est que Flaubert lui-même, au-delà de ses lectures, en a vécu une série d’expériences directes avant la rédaction du roman.

La première remonte à l’été 1847 et pourrait être qualifiée de tentative avortée. C’est l’époque de son voyage en Bretagne avec Maxime Du Camp, entre le 1er mai et le 27 juillet. Une lettre adressée à Ernest Chevalier, le 13 juillet, traduit chez Flaubert un profond ennui de l’archéologie, digne de Bouvard et Pécuchet, en opposition « au bonheur de la vraie liberté » :

En fait de monuments, nous en avons beaucoup vu, des celtiques ! et des dolmens ! et des menhirs ! et des peulvens ! Mais rien n’est plus fastidieux que l’archéologie celtique ; ça se ressemble d’une manière désespérante. En revanche, nous avons eu de beaux moments à l’ombre des vieux châteaux ; nous avons fumé de longues pipes dans mainte douve effondrée, toute couverte d’herbes et parfumée par la senteur des genêts, et puis la mer, la mer ! le grand air, les champs, la liberté, j’entends la vraie liberté, celle qui consiste à dire ce qu’on veut, à penser tout haut à deux, et à marcher à l’aventure, en laissant derrière vous le temps passer sans plus s’en soucier que de la fumée de votre pipe qui s’envole[123].

Le jeune Flaubert recherche plutôt une atmosphère, un ressenti, que la connaissance des « monuments celtiques ». Et la lassitude qu’il a éprouvée se retrouve directement chez Bouvard et Pécuchet : « Tous ces blocs, d’une égale insignifiance, les ennuyèrent promptement » (p. 87). Avec Maxime Du Camp, ils avaient tenté de fouiller un dolmen, à Landonadec, le 22 juin[124] ; ces « recherches » sont évoquées par ce dernier dans Par les champs et par les grèves[125]  :

[…] nous fûmes saisis d’une attaque d’archéologie foudroyante et nous voulûmes faire des fouilles pour découvrir des médailles, des ossements, des haches druidiques, des celtae, des vases cinéraires et des sarcophages.

Il faut bien sûr faire la part de l’ironie dans cette énumération porteuse d’anachronismes, mais il n’en reste pas moins que les deux jeunes gens, tout de même âgés de 25 et 26 ans, se révèlent plus « chercheurs de trésors archéologiques » que scientifiques. La suite du récit témoigne du problème, précédemment évoqué chez Bouvard et Pécuchet, du viol du droit de propriété :

De tout cela il n’advint rien qu’une âpre dispute avec le propriétaire du champ qui réclama des dommages et intérêts trop insolemment pour en obtenir et que nous renvoyâmes au juge de paix.

La tentative de fouilles subséquente d’un cimetière en bord de mer révèle les mêmes types de motivation, de méthode et le même échec : ils auraient voulu mettre au jour un crâne et n’ont découvert que « des fémurs calcinés de vieillesse, des côtes brisées et des phalanges qui s’émiettaient en poussière sous nos doigts »[126]. Bouvard et Pécuchet et la récupération de la « cuve celtique » ne sont décidément pas loin.

D’octobre 1849 jusqu’en avril 1851, ce sont cette fois vingt mois de voyage en Orient pour les deux amis. On constate chez Flaubert la même lassitude[127], cette fois face aux monuments égyptiens :

Vendredi 29 mars 1850 : Suite des travaux de déblaiement. « Les temples égyptiens m’embêtent profondément. Est-ce que ça va devenir comme les églises en Bretagne, comme les cascades dans les Pyrénées ? »

Il faut sans doute faire la part d’une certaine affectation de sa part, mais il est clair qu’il n’est pas intéressé par une découverte exhaustive et précise des monuments.

On retrouve la même déception lors des fouilles :

Dimanche 21 avril 1850, Temple de Djebel Selseleh : « Déception relativement à nos fouilles – tout ce qui sonne creux n’est pas trésor[128].

… et le même désintérêt pour les autres actions liées au travail archéologique :

Dimanche 5 mai 1850 : « Surveillé les estampages dans le palais : quand cette besogne stupide fut achevée, promenade autour de Karnak du côté nord. » […] Lundi 6 : « Re-estampage – le moyen mange le but – une bonne oisiveté au soleil est moins stérile que ces occupations où le cœur n’est pas. »[129].

Le commentaire de fin est révélateur : il serait intéressé par le résultat… mais « le moyen mange le but »… le cœur n’y est pas.

Une douzaine d’années plus tard, en novembre 1862, Flaubert publie un roman archéologique, Salammbô, le problème fondamental étant bien évidemment le manque de vestiges contemporains et le peu de sources historiques permettant la reconstitution de Carthage au lendemain de la première Guerre punique. De nombreuses analyses et critiques du roman sont publiées dans les mois suivants[130] avec, pour certaines, une réponse de Flaubert : ainsi, en décembre, celle de Sainte-Beuve, à laquelle il répond le 25. Mais, surtout, entre le 31 décembre et le 4 février 1863, c’est une véritable querelle, relayée dans la presse par La Revue contemporaine et l’Opinion nationale, qui l’oppose à Wilhelm Froehner (1834-1925)[131] . Ce dernier est un archéologue allemand, arrivé en France en 1859, qui est devenu attaché au Musée du Louvre et assiste Napoléon III dans ses recherches sur César. Froehner est un érudit : philologue, numismate, spécialiste de certains types d’objets archéologiques, auteur de catalogues d’antiquités. Salomon Reinach a vanté « sa science presque universelle de l’Antiquité […] la sûreté de son savoir bibliographique »[132]. Froehner se lance dans une critique très pointue du texte de Salammbô, remettant en cause toute une série de détails : en fait, il veut démontrer qu’il est impossible à un amateur de dominer un domaine aussi spécialisé, dont la maîtrise relève des seuls spécialistes. Ce pointillisme a sans doute contribué à forger dans Bouvard et Pécuchet l’image caricaturale d’une érudition poussée à l’extrême. Cependant, on constate que, dans cette controverse qui tourne à l’aigre, Flaubert, après avoir affirmé : « Je n’ai, Monsieur, nulle prétention à l’archéologie. J’ai donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes, et je m’étonne qu’un homme illustre, comme vous, par des travaux si considérables, perde ses loisirs à une littérature si légère ! », se place en grande partie sur le même plan que son contradicteur, auquel il répond en ergotant point par point sur sa critique. Certes, le ton de la querelle y contribue largement mais il apparaît clairement aussi que Flaubert est sûr de la validité de son travail de reconstruction historique et archéologique.

C’est peut-être sa réponse à Sainte-Beuve, aussi systématique mais moins acrimonieuse, qui permet de mieux percevoir sa position ; il l’expose, par exemple, à propos de la restitution d’un temple :

Quant au temple de Tarât, je suis sûr de l’avoir reconstruit tel qu’il était, avec le traité de la Déesse de Syrie, avec les médailles du duc de Luynes, avec ce qu’on sait du temple de Jérusalem, avec un passage de saint Jérôme, cité par Selden (de Diis Syriis), avec le plan du temple de Gozzo qui est bien carthaginois, et mieux que tout cela, avec les ruines du temple de Thugga que j’ai vu moi-même, de mes yeux, et dont aucun voyageur ni antiquaire, que je sache, n’a parlé.

On remarque à la fois la multiplicité et la diversité des sources utilisées, dans leur nature, leur localisation géographique et leur datation. On perçoit le souci de montrer son érudition dans l’allusion à la citation de saint Jérôme « par Selden (de Diis Syriis) » : un ouvrage publié à Londres en 1617, écrit en latin. On note l’importance donnée à la comparaison avec des monuments étrangers connus et, à ce propos, le poids accordé à son témoignage personnel. En ce qui concerne ces derniers points, on relève donc le rôle accordé au comparatisme, procédé qu’il a utilisé largement aussi, faute de sources en nombre suffisant, pour les textes antiques. Bien évidemment, les connaissances concrètes sur ces points étaient bien limitées à l’époque, mais le manque de fouilles aurait pu l’inciter à la prudence : le temple mégalithique de Gozzo, à Malte, relève du Néolithique et Thugga, Douga, est certes situé assez près de Carthage, mais il s’agit d’un site où la plupart des monuments les mieux conservés sont d’époque romaine.

En 1858, Flaubert avait effectué un voyage en Tunisie pour voir Carthage et quelques autres sites antiques et pour s’imprégner de l’atmosphère de la contrée. Cette fois, l’objectif du voyage étant lié à son travail d’écriture, état d’esprit et comportement sont totalement différents de ses expériences archéologiques précédentes :

J’ai cette semaine été à Utique, et j’ai passé quatre jours entiers à Carthage, pendant lesquels jours je suis resté quotidiennement entre huit et quatorze heures à cheval. Je pars ce soir à cinq heures pour Bizerte, en caravane et à mulet ; à peine si j’ai le temps de prendre des notes[133].

Quelques jours plus tard, il estime : « Je connais maintenant Carthage et les environs à fond. »[134]

Et, un mois après, c’est la remise en cause totale : « Carthage est complètement à refaire, ou plutôt à faire. Je démolis tout. C’était absurde ! impossible ! faux ! »[135]

Quatre mois de travail à Croisset durant lesquels il a continué à beaucoup lire[136] et, prenant appui sur ce qu’il a lui-même vu durant son voyage exploratoire, il écrit cette fois :

On ne sait rien de Carthage. (Mes conjectures sont je crois sensées, et j’en suis même sûr d’après deux ou trois choses que j’ai vues.) N’importe, il faudra que ça réponde à une certaine idée vague que l’on s’en fait. Il faut que je trouve le milieu entre la boursouflure et le réel[137]  ?

Dans sa réponse à la critique de Sainte-Beuve, après quatre ans de travail, il conclut dans le même registre :

Cependant, d’après toutes les vraisemblances et mes impressions, à moi, je crois avoir fait quelque chose qui ressemble à Carthage. Mais là n’est pas la question. Je me moque de l’archéologie ! Si la couleur n’est pas une, si les détails détonnent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions, si les caractères ne sont pas suivis, si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat, s’il n’y a pas, en un mot, harmonie, je suis dans le faux. Sinon, non. Tout se tient.

Il ne s’agit pas donc pas d’accomplir une œuvre véritablement archéologique, scientifique, mais de construire une reconstitution globalement vraisemblable, dans le cadre d’une œuvre artistique : l’harmonie d’ensemble compte plus que la réalité effective de chaque donnée.

Une quinzaine d’années plus tard, il rédige enfin Bouvard et Pécuchet. Pour cela, nous l’avons vu, il lit toujours de nombreux ouvrages, demande conseils et informations à des spécialistes, va en Basse-Normandie, comme il est allé à Carthage, s’imprégner des lieux évoqués. Et, en ce qui concerne l’archéologie, il utilise aussi quelques souvenirs de son ressenti d’une pratique accidentelle et superficielle.

Conclusion

L’examen des divers manuscrits de Bouvard et Pécuchet permet d’approcher le travail de Flaubert. L’importance de ses lectures documentaires, comme pour ses œuvres précédentes, relève de l’évidence, il la souligne lui-même maintes fois. Il est possible de préciser une grande partie de ses sources d’informations[138], qui sont de types très variés. Il recherche les conseils directs de certains de ses amis scientifiques, comme ses bonshommes il consulte les manuels de base, des livres de vulgarisation contemporains et les ouvrages de référence, « connus », qu’ils soient déjà anciens, voire périmés, ou d’actualité. Mais, il dépouille aussi des ouvrages spécialisés, des monographies ou des recueils de Mémoires, comme celui que Bouvard et Pécuchet auraient aimé – au moins le temps d’un brouillon – lire devant un congrès, voire des œuvres d’analyse philosophique. En même temps qu’il recherche systématiquement des informations précises, concernant des faits réels, dans un certain nombre cas, il « détourne » volontairement ses sources, les « déconstruit », en supprimant des éléments indispensables à la compréhension ou en déformant leur contenu, ceci pour « construire » les situations du roman.

Dans les deux thèmes évoqués, préhistoire et archéologie historique, ses deux bonshommes ne vont pas jusqu’au bout : ils ne cherchent pas l’homme fossile et ils ne fouillent pas véritablement. Ils ne se donnent pas les moyens d’atteindre la finalité même de la discipline abordée pourtant avec enthousiasme. S’agit-il, comme les autres fois simplement de l’abandon, en cours de route, de leur quête scientifique ? Ou le vécu et les choix personnels de Flaubert y ont-ils contribué ?

 

 

NOTES

[1] Gustave Flaubert, Œuvres complètes, éd. Club de l’Honnête Homme, t. XVI, p. 34, lettre no 3081.
[2] Gaston Maspéro, Notice sur la vie et les travaux de M. Georges Perrot, Compte-rendu des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 1915, vol. 59, no 6, p. 452-485.
[5] Le thème de l’archéologie « celtique », traité par Joëlle Robert dans ce même numéro de la Revue Flaubert, ne sera pas abordé ici : voir « L’épisode celtique dans Bouvard et Pécuchet »,
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=214 .
[6] Les références données pour le texte « définitif » sont celles de l’édition de Stéphanie Dord-Crouslé, GF-Flammarion, 2008, reprises du site http://flaubert.univ-rouen.fr
[7] Présenté d’abord en introduction à son ouvrage Recherches sur les ossements fossiles où l’on rétablit les caractères de plusieurs animaux dont les révolutions du globe ont détruit les espèces, le Discours est ensuite publié séparément à partir de 1825.
[8] http://www.dossiers-flaubert.ish-lyon.cnrs.fr/ , cote g 226, vol 4, f. 043r ; Alexandre Bertrand, Lettres sur les révolutions du Globe, 5e éd., Paris, Just-Tessier, 1839, 501 p., pl. h. t.
[9] Ibid., cote g 226, vol. 4, f. 41r
[10] Georges Cuvier, Discours sur les révolutions de la surface du globe, Paris, Firmin-Didot, 1863, p. 86 et suiv.
[11] Pierre Flourens, Histoire des Travaux de Cuvier, Paris, Garnier frères, 1858, 295 p ; mentionné par exemple cote g 226, vol. 3, f. 018r
[12] Claudine Cohen, « Bouvard et Pécuchet réécrivent les sciences », Alliage, 1998, no 37-38, « L’écrit de la science : Forum européen de la science et de la technologie de la commission européenne, 12-14 mars 1998 ».
[13] Existaient alors Le Courrier du Havre et Le Journal du Havre, mais la référence reste allusive.
[14] Principles of geology, 3 tomes, Londres, John Murray, 1830-1833 ; Principes de géologie, trad Meulien, Paris, Langlois et Leclercq, 1843.
[16] g 226, vol. 3, f. 018r : FLOURENS Pierre, Histoire des Travaux de Cuvier, op. cit., p. 233 
[17] Précédé du discours d’ouverture du cours de zoologie donné dans le Muséum d’histoire naturelle, (an X de la République), 1802 ; g 226, vol. 7, f. 147r
[18] Paul Janet, Paris, Les causes finales, Librairie Germer, Baillière et Cie, 1876, 748 p.
[19] P. 626-634 ; g 226, vol. 6, f. 025r
[20] Nous n’abordons pas le cas des ouvrages plus strictement « géologiques », non utilisés pour la question de l’Homme et de l’évolution, qu’il s’agisse des lectures de Bouvard et Pécuchet ou de celles de Flaubert.
[21] Adolphe Robert et Gaston Cougny, Dictionnaire des parlementaires français (de 1789 à 1889), II, 1890, p. 552.
[22] Vol. 3, f. 364v, f. 392.
[23] Maryline Coquidé, « Félix-Archimède Pouchet, professeur de sciences naturelles de Flaubert », Flaubert, revue critique et génétique, 13, 2015, http://flaubert.revues.org/2422
[24] Félix-Archimède Pouchet, Les infiniment grands et les infiniments petits, Paris, Hachette, 1865, 1868, III-447 p.
[25] Vol. 3. F. 392, f. 394, f. 399.
[26] Vol. 3, f. 362, f. 363.
[27] Félix-Archimède Pouchet, Les infiniment grands…, op. cit, p. I.
[28] Ibid., p. 299-300.
[29] Ibid., p. 295.
[30] Vol. 3, f. 362.
[31] « mis en ordre sur les Mémoires de feu M. de M***, par J.-A. Guer », Amsterdam, L’Honoré et fils, 2 vol. 208, 213 p. 
[32] Claudine Cohen, L’Homme des origines, savoirs et fictions en Préhistoire, Paris, Seuil, 1999, p. 114.
[33] Vol. 3, f. 362.
[34] Alexandre Bertrand, Lettres…, op. cit, à partir de la page 16.
[35] Wiktor Stoczkowski, « Lamarck, l’homme et le singe », dans Laurent Goulven éd., Jean-Baptiste Lamarck, Paris, Éditions du CTHS, 1997, p. 447-466.
[36] Maillet, Telliamed …, De l’origine de l’homme… II, p. 150-171 ; Voir Claudine Cohen, L’Homme des origines, op. cit., p. 113-130 ; Claudine Cohen, « L’anthropologie de Telliamed », dans les Actes du colloque organisé par la Société d’Anthropologie de Paris les 16 et 17 juin 1989, Bull. et Mém. de la Soc. d’anthropologie de Paris, n .s., t. I, no 3-4, 1989, p. 45-56.
[37] Charles Darwin, On the origin of species by means of natural selection, or the preservation of favoured races in the struggle for life, London, 1859 ; première traduction française (commentée) par Clémence Royer en 1862.
[38] Successivement : vol. 3, f. 362, 369, 382, 379, 366v et 405v.
[39] F. 362.
[40] F. 369.
[41] F. 382.
[42] Henri Froment, « L’Homme fossile ou Le roman comique du Long Rocher », Association des amis de la forêt de Fontainebleau, La voix de la forêt, 1982, 2e sem., p. 5-8.
[43] Jean-Pierre Barruel, Notice sur le fossile humain, trouvé près de Moret, 1824, Paris, Pinard, 8 p.
[44] Jean-Pierre Barruel, Réponse aux principaux écrits qui ont paru sur le fossile humain, trouvé dans le mois de sept 1823, au Long-Rocher de Montigny, près de Moret, 1824, Paris, Pinard, 40 p.
[45] Ibid., p. 13.
[46] Ibid., p. 39.
[47] Jean-Jacques-Nicolas Huot, Notice géologique sur le prétendu fossile humain trouvé près de Moret au lieu dit le Long-Rocher, Paris, 1824.
[48] Jean-Jacques-Nicolas Huot, Nouveau manuel complet de géologie, Paris, librairie encyclopédique de Roret, 1840, II-335 p.
[49] F. 65.
[50] Jean Jacques Nicolas Huot, Nouveau manuel…, p206, no 761.
[51] Vol. 3, f. 289v.
[52] Vol. 3, f. 387v, f°375
[53] Vol. 3, f. 399v..
[54] Vol. 3, f. 400v
[55] Vol. 3 f. 406 ; vol. 4, f. 421v.
[56] Vol. 3, f. 392.
[57] Ibid.
[58] Lettre à Caroline, 6-7 décembre 1878, Lettres de Flaubert (1830-1880), Paris, édition Conard, 1926-1930. Édition électronique par Danielle Girard et Yvan Leclerc :
http://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/accueil.html
[59] On préférera ensuite Neandertal.
[60] Ibid., lettre à Caroline, 19 novembre 1879.
[61] Lettre à Léonie Brainne, 27 juillet 1877, Œuvres complètes de Gustave Flaubert ; 13-16. Correspondance, Paris, Club de l’honnête homme, 1974-1976, t. 4 (1871-1877), p. 583-584.
[62] Vol. 3, f. 392.
[63] Monique Remy-Watté, « 1859 et la naissance de l’archéologie préhistorique en Normandie », in Arnaud Hurel et Noël Coye, Dans l’épaisseur du temps, archéologues et géologues inventent la préhistoire, Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris, 2011, p. 213-243.
[64] Gustave Flaubert, Œuvres complètes, t. 13-16, op. cit., p. 599.
[65] Lettre à Zola du 5 octobre, ibid., p. 609.
[67] Lettres de Flaubert, édition en ligne.
[68] Mémoires de la Société linnéenne de Normandie, IV, 1828, p. 103-366 : p. 140, n. 1 ; réédit. Paris, Derache, 1867.
[69] René Descharmes, Autour de Bouvard et Pécuchet, études documentaires et critiques, 1921, Paris, Librairie de France, 300 p. , p. 171-175, 191-192 ; Claudine Cohen, L’Homme des origines…, op. cit., p. 232-234.
[70] La société a changé de nom plusieurs fois ; le terme archéologie apparaît en 1857, la dénomination « Société française d’archéologie » remonte à 1905.
[71] J.-P. Chaline, « Arcisse de Caumont et les sociétés savantes françaises », in V. Juhel dir., Arcisse de Caumont (1801-1873), érudit normand et fondateur de l’archéologie française. Actes du colloque international organisé à Caen du 14 au 16 juin 2001, Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, XL, 2004, 527 p., p. 147-163 ; ici p. 151-154.
[72] Jean-Benoît Guinot, Chronologie détaillée…, op. cit.
[73] Vol. 3, f. 365v, 370v.
[74] Vol. 3, f. 370.
[75] Vol. 3, f. 371v.
[76] id.
[77] Vol. 3 f. 407.
[78] Vol. 4, f.430, 434v, 445v, 550v.
[79] Vol. 4, f. 469v.
[80] Vol. 4, f. 468.
[82] Hubert Hangard, « L’inventaire après décès d’Achille-Cléophas Flaubert », Bulletin Flaubert-Maupassant, 2010, no 5, p. 25-39, ici p. 36.
[83] Jean-Benoît Guinot, Chronologie détaillée…, op. cit. Cette notation ne figure pas toutefois dans la publication du manuscrit du Voyage en Égypte de Flaubert, établie par Pierre-Marc de Biasi, Paris, Grasset, 1991, p. 185.
[84] V. Juhel, « Arcisse de Caumont, un communicateur né ? » in V. Juhel dir., op. cit, p. 219-251.
[85] Voir par exemple le congrès d’Amiens, en juillet 1839, Bulletin monumental, V, p. 273-365 : le questionnaire, les réponses et la discussion sont retranscrits p. 276-284.
[86] Vol. 4, f. 421. Voir aussi, f. 436v : les Mémoires de l’académie celtique sont encore mentionnés ; f. 430, la mention disparaît.
[87] Vol. 4, f. 420 (plan).
[88] Vol. 4, f. 421 (plan).
[89] Vol. 4, f. 429v, 428v.
[90] Vol. 4, f. 421.
[91] François Liard, Histoire de Domfront ou Recueil de nombreux documents sur Domfront, depuis son origine jusqu’à nos jours, Domfront, éd. Liard, 2e éd., 1865, p. 80.
[92] Frédéric Pluquet, Essai historique sur la ville de Bayeux et son arrondissement, Caen, Chalopin, 1829 : mentionné au brouillon : « Bayeux - Pluquet », vol. 4, f. 421 et 436v.
[93] Ibid., p301.
[94] Orderic Vital, Histoire de la Normandie, édition par F. GUIZOT, Paris, J.-L.-J. Brière, II, 1825, p. 177-178.
[95] Pluquet, op. cit., p330-331, n. 2.
[96] Vol. 4, f. 421.
[97] L. J. Chrétien, Essai sur l’histoire et les antiquités d’Argentan, Falaise, 1834, 47 p.
[98] Vol. 4, f. 429.
[99] Par exemple la dédicace d’un poème adressé au Grand Condé : « Du Pastis Hérembert, docteur aux loix et historiographe, natif de la ville d’Argentan en Normandie » Catalogue des manuscrits du Musée Condé, no 0460.
[100] J.F.Gabriel Vaugeois, Histoire des antiquités de la ville de L’Aigle et de ses environs, L’Aigle, Brédif, 1841 (ouvrage posthume), XXXII-590 p.
[101] Vol. 4, f. 428, 443v, 429, 434v, 550v ; p. 82.
[102] [102]
[103] Vol. 4, f. 422, 423v.
[104] Vol. 4, f. 423.
[105] Id.
[106] Caumont, Statistique monumentale du Calvados, Paris, Derache, Dumoulin, Caen, Hardel, 1850, I, p. 456-457 : théâtre adossé selon lui à l’un des coteaux dominant l’Aure.
[107] Florence Delacampagne, Carte archéologique de la Gaule, Calvados, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, Paris, 1990, p. 33.
[108] Vol. 4, f. 428v, 429v.
[109] Caumont, Statistique monumentale du Calvados, Paris Derache, Dumoulin, Caen, Hardel, 1850, II, p. 181-182.
[110] Claudine Cohen, « Bouvard et Pécuchet réécrivent les sciences… », op. cit. , 1998.
[111] Vol. 4, f. 443v
[112] Plan, f. 69, Vol. 4, f. 430v, 427, 428v, 429v.
[113] Plan, f. 51.
[114] Plan f. 53v.
[115] Circulaire du 29 octobre 1830. Bernard Huchet, « Les origines de la Société française d’archéologie », in V. Juhel dir. op. cit, p. 172-173 ; Arnaud Hurel, La France préhistorienne de 1789 à 1941, Paris, CNRS Éditions, p. 39.
[116] Jean-Pierre Chaline, Sociabilité et érudition, les sociétés savantes en France, Paris, Éditions du CTHS, 1998, 479, p. 100-101.
[117] Ibid., p. 101.
[118] Monique Remy-Watté, « 1859 et la naissance de l’archéologie préhistorique en Normandie », op. cit.
[119] Arlette Auduc, « Arcisse de Caumont et le service des Monuments historiques », in V. Juhel dir., Arcisse de Caumont (1801-1873), érudit normand et fondateur de l’archéologie française, Actes du colloque international organisé à Caen du 14 au 16 juin 2001, Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, XL, 2004, p. 181-190, ici p. 183-184.
[120] Claudine Cohen et Jean-Jacques Hublin, Boucher de Perthes, les origines romantiques de la Préhistoire, Belin.
[121] Monique Remy-Watté, « 1859 et la naissance de l’archéologie préhistorique en Normandie », op. cit., p. 235-239.
[122] « Monuments dits celtiques dans la province de Constantine », Revue archéologique, Nouvelle Série, vol. 8 (juillet à décembre 1863), p. 519-530.
[123] Lettres de Flaubert, édition Conard en ligne.
[124] Jean-Benoît Guinot, Chronologie détaillée de la vie de Flaubert, op. cit
[125] Gustave Flaubert, Maxime Du Camp, Nous allions à l’aventure, par les champs, par les grèves, Le Livre de Poche, coll. La lettre et la plume, 2012, p. 167-168.
[126] Ibid., p. 168.
[127] Jean-Benoît Guinot, Chronologie détaillée de la vie de Flaubert.
[128] Gustave Flaubert, Voyage en Égypte, édition intégrale du manuscrit original établie et présentée par Pierre-Marc de Biasi, Paris, Grasset, 1991, p. 357
[129] Ibid., p. 382-383.
[132] Revue archéologique, 22, 1925, p. 140-154. Voir Marie-Christine Hellmann, « Froehner Wilhelm », in INHA, Dictionnaire critique des historiens de l’art, mise à jour 13 janvier 2009 :
http://www.inha.fr/fr/ressources/publications/publications-numeriques/dictionnaire-critique-des-historiens-de-l-art/froehner-wilhelm.html
[133] Lettre à Ernest Feydeau, 8 mai 1858.
[134] Lettre à Jules Duplan, 20 mai 1858.
[135] Lettre à Ernest Feydeau, 20 juin 1858.
[136] Par exemple, lettre à Ernest Feydeau, 28 août ? 1858.
[137] Lettre à Ernest Feydeau, seconde quinzaine d’octobre 1858.
[138] S’ajoutent bien évidemment tous les écrits concernant le celticisme non abordé ici.


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