REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Retour
Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Flaubert, «géologue normand de plein vent»

Michel Rasse
Université de Rouen - Département de Géographie UMR 6266 - IDEES
Voir [Résumé]

Flaubert, « géologue normand de plein vent »[1]
 

Puis au mois de septembre je ferai dans les environs de Falaise et de Caen un petit voyage géologique et archéologique pour « mes deux bonhommes ». Ce sera tout ! Je travaille comme un bœuf (Lettre à Léonie Brainne du 27 juillet 1877).
Mon 3e chapitre (celui des Sciences) sera fini, je l’espère en novembre. Alors je serai à peu près au tiers du livre ! (Lettre à Edma Roger des Genettes du 3 août 1877)

 

Pour le chapitre III consacré aux sciences de son roman Bouvard et Pécuchet, Flaubert entreprend de véritables recherches géologiques. En 1877, il effectue lui-même avec son ami Edmond Laporte un voyage en Basse-Normandie (qu’il couple à ses recherches archéologiques et historiques), puis il part seul au Havre (alors que l’on sait qu’il voyage rarement seul pour des raisons médicales) et il demande enfin l’aide de Guy de Maupassant pour préciser le cadre des aventures de « ses deux bonhommes » le long du littoral cauchois (Études normandes, 3, 1988).

Dans le roman, Flaubert déplace successivement Bouvard et Pécuchet en quelques lieux particuliers : la falaise des Hachettes à Sainte-Honorine-des-Pertes près de Port-en-Bessin, la vallée de l’Orne (sans autre précision géographique), le Cap de La Hève près du Havre, et la côte qui va de Fécamp à la Valleuse d’Életot située un peu plus au nord. Différentes allusions à d’autres sites géologiques sont relevées à la lecture, mais les deux compères ne s’y rendent pas, se suffisant des affirmations des uns, des relations des autres et de leurs nombreuses lectures.

Dans cette approche de quelques espaces normands, il est pour nous évident que les choix de l’auteur ne relèvent pas du seul hasard de ses pérégrinations ou des descriptions régionales que l’on a pu lui fournir. Au caractère encyclopédique de tout le travail entrepris pour son roman, qu’il alimente par de très nombreuses lectures, et à la volonté de poser les problèmes auxquels les géologues du XIXe siècle sont confrontés (Rasse, 2017), Flaubert ajoute un descriptif très précis de la géologie de la Normandie. À travers le parcours des deux compères, au demeurant essentiellement littoral, il décline la variété lithologique et paléontologique de la Normandie, tout en décrivant minutieusement les caractéristiques géomorphologiques des paysages traversés. C’est aussi un voyage dans le temps qu’il met en exergue puisque, subtilement, il liste presque toutes les périodes géologiques concernées, du socle armoricain du Cotentin aux falaises de craie du Crétacé supérieur du Pays de Caux.

1 Bouvard et Pécuchet sur les traces du géologue de terrain…

Le voyage géologique en Basse-Normandie qu’effectue Flaubert eut lieu du 19 septembre au 3 octobre 1877 (Correspondance, Pléiade, V, 2007). Il fut largement préparé par la consultation de roches (sans doute également de fossiles) et d’ouvrages au Muséum d’Histoire Naturelle de Rouen (où Flaubert emprunte le 9 août le Traité des roches[2] de Henri Coquant, 1857). La préparation de ce voyage fut minutieuse et le trajet, dont la première étape fut Le Havre, leur permit de suivre une exposition géologique avant leur traversée par bateau de l’estuaire de la Seine [3].

Demain je vais au Muséum pour voir des pierres (Lettre à Edmond Laporte du 5 août 1877).
Partis le mercredi 19. Jeudi : Le Havre. Exposition géologique, traversée splendide, déjeuner à Honfleur » (Carnet 11, f. 2v° ; Études normandes, 3, 1988, p. 18)

La carte du trajet effectué (Études normandes, 3, 1988, p. 14) montre bien la volonté de Flaubert de parcourir la Basse-Normandie, et notamment le Bessin (entre la mer et les trois villes de Bayeux-Falaise-Caen surtout) dans le secteur choisi dès juin 1874 pour localiser l’endroit où se retirent Bouvard et Pécuchet, lorsque ce dernier hérite de son « père naturel ».

entre la vallée de l’Orne et la vallée d’Auge, sur un plateau stupide, entre Caen et Falaise (Lettre à sa nièce Caroline du 24 juin 1874 ; Pléiade IV, p. 816)

C’est dans une Basse-Normandie à paysages de campagnes découvertes, de bocages ou à paysages mixtes (Brunet, 2011) que Flaubert voyage, sans doute comme Pécuchet, installé « auprès du conducteur, sur la banquette et couvert de sa plus vieille redingote, avec un cache-nez, des mitaines et sa chancelière de bureau » (BP, f. 13).

 

Pour le « géologue Flaubert », c’est la « Basse-Normandie jurassique », de ce Jurassique sédimentaire qui recouvre le socle du Massif armoricain et qui apparaît à l’est d’une ligne Bayeux-Falaise, et dans lequel le stratotype du Bajocien (de « Bayeux ») a été établi en 1852 par Alcide d’Orbigny (1802-1857), justement au niveau de la falaise des Hachettes à Sainte-Honorine, à l’ouest de Port-en-Bessin.

Pour Bouvard et Pécuchet, ce sont les découvertes d’une mâchoire d’éléphant à Villers-sur-mer et d’un crocodile à Port-en-Bessin qui motivent le même déplacement, afin d’en savoir un peu plus sur les conditions géologiques de ces trouvailles[4] et de réfléchir aux affirmations des stratigraphes qui, tels G. Cuvier (1769-1832) et A. Brongniart (1770-1847), ont largement permis de comprendre les grandes caractéristiques du bassin parisien (dont fait partie le Jurassique bas-normand).

Et c’est sur le littoral que les recherches sont les plus aisées, la falaise, en général nettoyée régulièrement de ses éboulis par la mer, dévoilant facilement les formations géologiques. Le « terrain » de Bouvard et Pécuchet commence donc avec la falaise des Hachettes à Sainte-Honorine-des-Pertes.

Bouvard et Pécuchet prirent la diligence de Falaise pour Caen. Ensuite une carriole les  transporta de Caen à Bayeux ; – et de Bayeux, ils allèrent à pied jusqu’à Port-en-Bessin. (BP, f. 66)


1 - La falaise des Hachettes à Sainte Honorine-des-Pertes, vue de la plage vers l’ouest (Cliché M. Rasse)

Falaise des Hachettes : Vallonnements d’herbe. 2° Terre stratifiée grise, parfois noire comme du charbon de terre. 3° Roches grises par strates. 4° Petite grève de galets. 5° Bancs de calcaire couvert de varech. 6° la mer » (Carnet 11, f. 16v ; Études normandes, 3, 1988, p. 26).
On ne les avait pas trompés. La côte des Hachettes offrait des cailloux bizarres – et sur les indications de l’aubergiste, ils atteignirent la grève. La marée étant basse, elle découvrait tous ses galets, avec une prairie de goémons jusqu’au bord des flots. Des vallonnements herbeux découpaient la falaise, composée d’une terre molle et brune et qui se durcissant devenait dans ses strates inférieures, une muraille de pierre grise » (BP, f. 66).


2 - « Pisseuse » de la falaise des Hachettes à Sainte-Honorine-des-Pertes (Cliché M. Rasse)

Filets d’eau douce tombant des rochers et qui clapotent pendant que la mer murmure gronde. C’est un duo. (Carnet 11, f. 16 v° ; Études normandes, 3, 1988, p. 26)
Des filets d’eau en tombaient sans discontinuer, pendant que la mer au loin, grondait. Elle semblait parfois suspendre son battement ; – et on n’entendait plus que le petit bruit des sources » (BP, f. 66).


3 - Détail de la falaise vive et du platier des Hachettes (Cliché M. Rasse)

Dans les bancs de calcaire sur le sol, parmi les varechs, de longs sillons comme ceux que font des roues de voiture. De petits galets remplissent ces sillons (Carnet 11, f . 16 v° ; Études normandes, 3, 1988, p. 26)
Ils titubaient sur des herbes gluantes, ou bien ils avaient à sauter des trous. – Bouvard s’assit près du rivage, et contempla les vagues, ne pensant à rien, fasciné, inerte (BP, f. 66).

La description de la falaise des Hachettes est bien fidèle à la réalité du « terrain » que Flaubert visite le mardi 25 septembre 1877, même s’il a trouvé que ce site n’était pas en mesure de faire « peur à [s]es deux bonhommes » (Lettre à Guy de Maupassant du 31 octobre 1877). Et pour cause : la falaise développée dans les formations du Jurassique moyen n’a pas l’allure impressionnante de celles d’Étretat ou de Fécamp vers lesquelles Flaubert fera aller par la suite Bouvard et Pécuchet.

Vu du débouché du vallon de Sainte-Honorine sur la plage (voir 1 et 4), le profil topographique ne devient véritablement vertical que dans la partie basse, lorsqu’il coïncide avec les assises résistantes de l’Aalénien et du Bajocien (surtout avec les calcaires à Spongiaires bajociens « qui se durcissant devenai[en]t dans ses strates inférieures, une muraille de pierre grise »). C’est dans la « malière » (alternances de calcaires gris et de passées siliceuses) de l’Aalénien que se remarquent les « longs sillons comme ceux que font des roues de voiture » (voir 3) ; ils correspondent en réalité à l’exploitation par l’érosion marine de diaclases subparallèles, elles-mêmes associées fort probablement à la fracturation par faille N 90° (en gros parallèle à la falaise) que l’on connaît un peu plus à l’est.

La partie supérieure de la falaise, développée surtout dans les argiles « stratifiée[s] grise[s], parfois noire[s] comme du charbon de terre » des « marnes sombres » du Bathonien (voir 4), présente au contraire une pente beaucoup plus douce, propice aux « vallonnements herbeux ». C’est dans ce Bathonien que se situe la nappe phréatique d’où sont issus « les filets d’eau » qui, lorsque l’hiver est pluvieux, deviennent véritables « pisseuses » (terme utilisé dans le Pays de Caux ; voir 2 et 4), c’est-à-dire cascades issues directement des roches constituant la falaise.


4 - Coupe stratigraphique simplifiée de la falaise des Hachettes

(le profil topographique est celui de l’illustration 1).

 

Avec la falaise des Hachettes, Flaubert aborde les formations du Jurassique moyen qui « comme tous les terrains du Jurassique, devaient abonder en restes d’animaux » (BP, f. 65), et précisément le stratotype du Bajocien (d’Orbigny ; 1852). Cela lui permet d’aborder la question des fossiles représentatifs d’un âge géologique particulier, ce qui comme on le verra infra n’est pas anodin pour sa démonstration, ni en terme d’espace concerné, ni en terme d’étage géologique.

 

C’est aussi là que Bouvard et Pécuchet commencent leurs investigations paléontologiques et qu’ils découvrent leurs premiers fossiles. Ils veulent après avoir été « grands consommateurs de guides et de manuels de science pratique » (Cohen, 1998), vérifier par eux-mêmes, comme Flaubert le fait aussi sur le terrain, la valeur des affirmations des scientifiques de l’époque. Leur première observation de terrain est celle qui va leur permettre de voir un(e) ammonite, encore « incrusté[e] dans la roche », donc les restes d’un animal qui a bien vécu dans le milieu maritime à l’origine du dépôt sédimentaire[5].


5 - « Un ammonite, incrusté dans la roche... »

Ici une ammonite de la Gaize de Saint-Jouin-Bruneval (Albien supérieur - Cliché Y. Lepage)

Pécuchet le ramena vers la côte pour lui faire voir un ammonite, incrusté dans la roche, comme un diamant dans sa gangue. Leurs ongles s’y brisèrent ; il aurait fallu des instruments, la nuit venait, d’ailleurs. – Le ciel était empourpré à l’occident, et toute la plage couverte d’une ombre. Au milieu des varechs presque noirs, les flaques d’eau s’élargissaient. La mer montait vers eux ; il était temps de rentrer (BP, f. 66).

Leur première vraie découverte de paléontologues amateurs est un « Ammonites nodosus » de belle taille.

Le lendemain dès l’aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur fossile dont l’enveloppe éclata. C’était un « Ammonites nodosus », rongé par les bouts mais pesant bien seize livres, et Pécuchet, dans l’enthousiasme, s’écria : — « Nous ne pouvons faire moins que de l’offrir à Dumouchel ! » (BP, f. 66).

 

6 - « Ammonites nodosus » du Trias

In L. Figuier, La Terre avant le déluge, Paris, Hachette, 1863

 

Les fossiles qu’ils découvrent ensuite sont des fossiles assez communs dans les strates normandes.

Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des arquées[6], et pas de crocodile ! – À son défaut, ils espéraient une vertèbre d’hippopotame ou d’ichthyosaure, n’importe quel ossement contemporain du Déluge… (BP, f. 67).


7 – « Des térébratules »

In J.-C. Chenu, Manuel de conchyliologie et paléontologie conchyliologique, Paris, Masson, 1862, t. II

 

8 - « La gryphée arquée »

In L. A. G. Bosc, Histoire naturelle des coquilles, t. II, Paris, An X

 

9 - L’ichthyosaure, reptile marin fossile de l’Ére secondaire

In L. Figuier, La Terre avant le déluge, Paris, Hachette, 1863

 

Le choix de ces fossiles dégagés par Bouvard et Pécuchet n’est probablement pas dû au hasard.

Caractéristique du Trias, l’Ammonites nodosus (appelé aujourd’hui Ceratites nodosus) ne peut être trouvé dans les strates de la falaise des Hachettes composées de Jurassique moyen. Les térébratules (mollusques de la famille des Brachiopodes) par contre existent bien depuis l’ère primaire et on peut en trouver certaines dans le Jurassique des Hachettes, mais elles sont beaucoup plus fréquentes dans les formations crayeuses du pays de Caux. De la même façon, si l’on trouve des gryphées (genre d’huîtres) durant tout le Secondaire, l’espèce Gryphaea arcuata (ou gryphée arquée, ou « arquées » pour Flaubert) est plutôt caractéristique du Sinémurien (qui fait partie du Lias constituant le Jurassique inférieur) et n’est donc pas a priori très représentée aux Hachettes. L’espèce Gryphaea dilatata, qui ressemble beaucoup à la précédente, est par contre très facile à trouver dans les argiles des Vaches Noires à Villers-sur-mer où elle abonde dans l’étage oxfordien.

 

Certes Bouvard et Pécuchet ne s’y rendent pas, mais c’est par deux fois que la falaise de Villers-sur-mer est ainsi directement ou indirectement nommée. Or on sait que Flaubert connaît très bien le littoral de Honfleur à Cabourg depuis son adolescence. C’est à Trouville qu’il rencontre en 1836, à l’âge de quinze ans, Élisa Schlésinger. C’est à Deauville que son père achète un terrain et où Gustave connaît en 1844 sa « congestion au cerveau » qui l’obligera à une convalescence prolongée (notamment au Tréport les mois suivants ; Winock, 2013) et à ne plus guère voyager seul. Flaubert retournera également plusieurs fois sur la côte, notamment en compagnie de sa mère bien avant de commencer à envisager la rédaction de Bouvard et Pécuchet.

Pour le jeune Gustave qui s’était distingué jadis « par ses prix d’histoire et d’histoire naturelle au lycée » (Winock, 2013), nul doute qu’il avait très tôt remarqué et observé ces fossiles si faciles à trouver au sud de la plage de Deauville ou entre Villers et Houlgate. Il est donc évident que si la localisation précise des fossiles dans les étages géologiques correspondants n’a pas été son obsession, la multiplication des fossiles les plus abondants, donc les plus faciles à découvrir, dans le texte définitif de Bouvard et Pécuchet a bien servi la cause flaubertienne : celle de montrer à la fois l’extrême variété paléontologique et l’extrême abondance de certaines espèces dans certaines strates. Il met ainsi en exergue le difficile travail des géologues de la première moitié du XIXe siècle qui n’ont réussi à établir l’échelle chronostratigraphique du Bassin parisien que par la multiplication des corrélations régionales entre les différentes coupes étudiées.

 

Dans la même volonté de faire comprendre la difficulté du terrain, tout en se gaussant des erreurs de certaines interprétations, Flaubert place aux Hachettes la méprise de Bouvard et Pécuchet à propos du « poisson gigantesque » qui s’avère n’être qu’un mât de navire.

… quand ils distinguèrent à hauteur d’homme contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d’un poisson gigantesque (BP, f. 67).
Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre [B. et P. sont avec le douanier et le garde champêtre], qu’un peu plus ils étaient morts. Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui s’émietta sous la botte du douanier (BP, f. 67).

Cette localisation reste pour nous assez énigmatique compte tenu des connaissances de Flaubert sur les falaises normandes. En effet, Flaubert joue avec cet épisode sur la distinction roche en place / formations superficielles montrant qu’il est, pour un géologue de terrain, d’abord nécessaire de distinguer les strates en place, géologiquement représentatives, dans lesquelles on peut trouver et analyser des « fossiles directeurs », des formations de pente, éboulées ou solifluées (descendues par gravité sous l’action de l’eau), dans lesquelles on peut retrouver des fossiles remaniés mais aussi ce que l’homme a pu laisser ou perdre ici ou là. Croyant avoir affaire à une roche représentative de la couverture sédimentaire secondaire, ils ne déblaient en réalité qu’une partie des formations superficielles qui recouvrent la pente sur laquelle ils travaillent. Bouvard et Pécuchet semblent ne pas comprendre leur méprise, promettant « d’être à l’avenir plus circonspects » (Rasse, 2017).

Or il n’y a pas à la Falaise des Hachettes de talus d’éboulis, la mer nettoyant totalement ce qui provient des strates du Jurassique moyen ; la confusion roche en place / formations superficielles n’est donc pas envisageable sur cette partie de la côte, et plus largement dans toute la région de Port-en-Bessin. Flaubert avait très bien saisi cette distinction puisqu’il indique à propos du Cap de la Hève au Havre (voir 10) :

Débarqués au Havre, on leur [à B et P] dit qu’ils ne peuvent voir le dessous de la Hève, à cause des éboulements (Lettre à Guy de Maupassant du 5 novembre 1877)


10 – Les éboulements au pied de la falaise au niveau du Cap de la Hève, près du Havre  (Cliché Y. Lepage).

 

Cette remarque témoigne parfaitement de la volonté de Flaubert de montrer la différence entre la structure géologique à histoire longue (plusieurs millions d’années) et les formes du relief qui témoignent d’une évolution quaternaire (grosso modo moins de 2 millions d’années en Normandie[7]), comme cela est confirmé d’ailleurs avec la distinction entre le « dessus » géomorphologique que Bouvard et Pécuchet tentent de délaisser afin de percevoir le « dessous » géologique du deuxième site de leurs recherches, la vallée de l’Orne (que Flaubert sillonne au moins du côté d’Harcourt le 27 septembre 1877) :

Jeudi 27, Harcourt : […] promenade sur la route de Curzy. Pentes de schistes couvertes de verdures. Petits chênes et genêts. Ces pentes sont très élevées. (Carnet 11, f. 19 v° ; Études normandes, 3, 1988, p. 28)
Tantôt sur les bords de l’Orne, ils apercevaient dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères ; – ou bien, ils s’attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches d’argile. Devant un paysage, ils n’admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains, ni les ondulations de la verdure ; mais ce qu’on ne voyait pas, le dessous, la terre. – Et toutes les collines étaient pour eux « encore une preuve du Déluge ! » (BP, f. 68).

Il faut d’ailleurs faire remarquer que dans ces deux épisodes, c’est aux discussions sur le Déluge que l’auteur prépare ses lecteurs, alors que la peur qui gagne Bouvard « à l’idée d’un cataclysme » aussi soudain que brutal n’intervient que plus tard dans le roman, au pied de la falaise du Pays de Caux, entre Fécamp et la valleuse d’Életot (voir infra).

Dans la découverte du mât de navire, c’est le rappel du rôle attribué depuis l’Antiquité au Déluge susceptible de déplacer des « coquilles marines et des vieilles ancres au sommet des montagnes » (Ovide dans ses Métamorphoses) (Gohau, 1987 ; Rasse, 2017), lequel Déluge est abondamment illustré dans tous les ouvrages de vulgarisation de la géologie du XIXe siècle (voir 11). Mais dans la description des recherches de Bouvard et Pécuchet dans la vallée de l’Orne, Flaubert met en avant la nécessité de soustraire le « diluvium » attribué justement au Déluge (c’est à dire toutes les formations superficielles récentes : alluvions, loess, etc.), afin de comprendre l’organisation géologique du sous-sol, pour voir « le dessous, la terre ».


11 - Gravure illustrant le Déluge

In A. Boscowitz, Les Fléaux, Paris, Ducrocq, 1880

 

Ce qui n’est évidemment pas facile et qui est à la fois propice à moquerie du scientifique de la part de Flaubert, mais aussi à grande humilité de sa part lorsqu’il reconnaît être lui-même « perdu dans la géologie » dans l’une de ses lettres :

Votre saint Polycarpe bûche comme un énergumène, étant perdu, présentement, dans la géologie – qu’il s’agit de présenter au lecteur d’une manière farce (Lettre à Léonie Brainne du 23 octobre 1877)

C’est donc probablement pour des raisons strictement littéraires que Flaubert place l’épisode du dégagement du mât de navire au pied d’une falaise qui ne présente pas de formations superficielles, préférant regrouper toutes les recherches de fossiles dans une même séquence. C’est même peut-être avec une certaine ironie, « d’une manière farce », qu’il utilise dans cet épisode la chute de l’énorme masse, pour illustrer davantage les processus géomorphologiques de formation de ces talus d’éboulis que pour alimenter la peur indescriptible d’un cataclysme proche (peur qu’il met en scène quelques pages plus loin, lorsque ses deux héros sont sur le littoral de la Côte d’Albâtre). On retrouve aussi ce thème des différents processus d’érosion de la falaise dans « Quelquefois, une pierre se détachant, rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu’à eux » (BP, f. 70) et, un peu plus loin : « À ce moment, une pluie de graviers déroula d’en haut » (BP, f. 71).

Il déplace ensuite Bouvard et Pécuchet sur le littoral cauchois, du côté de Fécamp, après examen des richesses minières du Bessin et de l’est du Cotentin et un bref passage au Cap de la Hève, près du Havre.

Mon intention est d’aller au Havre samedi, dimanche ou lundi prochain » (Lettre à Edmond Laporte du 23 octobre 1877 ; Flaubert est au Havre le 31 octobre 1877).
… ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de Kimmeridge ! (BP, f. 69).

Si le passage au Cap de la Hève permet à Bouvard et Pécuchet d’étudier les sédiments du Jurassique supérieur et de mettre en lumière le contact Jurassique-Crétacé (voir infra), les raisons qu’invoque Flaubert pour choisir la falaise du Pays de Caux, au niveau d’Étretat et de Fécamp, sont bien précises. Il l’explique dans deux lettres à Guy de Maupassant :

J’ai besoin d’une falaise qui fasse peur à mes deux bonshommes. Je la cherche, ou plutôt je l’ai cherchée aujourd’hui même tout l’après-midi aux environs du Havre. Mais ce n’est pas ça. Il me faut du calcaire à pic, comme les falaises de Fécamp et d’Étretat. On me dit que celles de ce genre-là ne commençaient qu’à Bruneval (à une lieue et demie d’Étretat) ? Vous devez connaître ces parages, à fond ? Donc donnez-moi une description de toute la côte depuis Bruneval jusqu’à Étretat. Ce doit être du calcaire avec, de temps à autre, des lignes de silex horizontales ? – Dites-moi aussi les noms des valleuses (ou valeuses ?) avec description d’icelles sans oublier les distances (= le temps de la marche) de l’une à l’autre. J’aurais préféré que B et P commençassent leur promenade géologique au Havre. – Mais c’est impossible parce que déjà, ils ont vu des falaises analogues […]. Voilà ce qu’il me faut. Vous comprenez que je dois connaître la topographie des endroits aussi minutieusement que possible. – Je me fie à vous, en comptant sur une réponse immédiate » (Lettre à Guy de Maupassant du 31 octobre 1877).
Mon cher ami, Vos renseignements sont parfaits. Je comprends toute la côte entre le cap d’Antifer et Étretat, comme si je la voyais. Mais c’est trop compliqué. Il me faut quelque chose de plus simple, autrement ce serait des explications à n’en plus finir […]. Voici mon plan, que je ne puis changer. Il faut que la nature s’y prête (le difficile est de ne pas être en opposition avec elle, de ne pas révolter ceux qui auront vu les lieux). Débarqués au Havre, on leur dit qu’ils ne peuvent voir le dessous de la Hève, à cause des éboulements. Alors perplexité de mes bonhommes. Mais il y a de belles falaises plus loin. Ils s’y rendent. Une falaise très haute, solide […]. Vous comprenez maintenant que la Courtine, son tunnel, la Manne-Porte, l’Aiguille, etc., tout cela me prendrait trop de place. Ce sont des détails trop locaux. Il me faut rester autant que possible dans une falaise normande en général. Et j’ai deux terreurs : peur de la fin du monde (Bouvard), venette personnelle (Pécuchet) ; la première causée par une masse qui pend sur vous, la seconde par un abîme béant en dessous. Que faire ? Je suis bien embêté !!! Connaissez-vous aux environs ce qu’il me faudrait ? Si je les faisais aller au-delà d’Étretat, entre Étretat et Fécamp ? Commanville, qui connaît très bien Fécamp, me conseille de les faire aller à Fécamp, parce que la valleuse de Senneville est effrayante. En résumé il me faut : 1 une falaise ; 2 un coude de cette falaise ; 3 derrière lui une valleuse aussi rébarbative que possible ; et 4 une autre valleuse ou un moyen quelconque de remonter facilement sur le plateau (Lettre à Guy de Maupassant du 5 novembre 1877).

Flaubert souhaite faire « peur à ses deux bonhommes » afin de rendre incongrue la séquence durant laquelle Bouvard s’affole à l’imminence d’un cataclysme et Pécuchet est pris de panique devant le vide. La verticalité de la Côte d’Albâtre est évidemment bien plus propice à ces « terreurs », et Flaubert qui a fait seul le 31 octobre 1877 le voyage au Havre n’y avait pas trouvé la falaise adéquate.

Avant-hier, j’ai fait l’expédition du Havre !!! Oui ! seul comme un homme. Et je me suis encore éreinté pour avoir gravi des falaises avec une agilité de chamois (sic). Mais je n’ai pas trouvé ce qu’il me faut. Et j’attends des renseignements du jeune Guy. – Car je suis forcé de faire aller mes bonhommes jusqu’aux environs d’Étretat » (Lettre à Edmond Laporte du 2 novembre 1877).

En effet le pied de la falaise du Cap de la Hève est nappé d’un très grand talus d’éboulis (voir 10) et ne ressemble pourtant en rien à la falaise des Hachettes où les « vallonnements d’herbes » ne sont pas au pied de la falaise mais dans la partie haute du versant développée dans les marnes sombres bathoniennes. De surcroît, le secteur compris entre le Havre et Antifer comporte des endroits susceptibles de passer localement à pied de la plage au plateau, par des valleuses plus ou moins aménagées par les pêcheurs, par exemple au niveau d’Octeville, ce qui aurait pu satisfaire la « fuite » des deux compères. Mais la sensation de vide y est beaucoup moins impressionnante. Flaubert ayant placé la scène du mât de navire sur des pentes riches en formations superficielles, il considère que la côte du Havre « … est impossible parce que déjà, [B et P] ont vu des falaises analogues », sous-entendu des formes qui sont finalement peu verticales, peu propices à provoquer une quelconque peur.

Ce sont donc davantage les conseils de Commanville (« la valleuse de Senneville est effrayante ») que les détails géographiques de Guy de Maupassant, pourtant particulièrement précis et circonstanciés dans le secteur d’Étretat (Correspondance Flaubert-Maupassant, Flammarion, 1993), qui permettent à Flaubert d’aiguiller Bouvard et Pécuchet vers Fécamp et les valleuses de Senneville et d’Életot situées à quelques kilomètres. C’est d’ailleurs bien dans ce secteur situé au nord de Fécamp que l’altitude des falaises est la plus importante (jusqu’à 120m) et la verticalité des plus impressionnantes.

Bref, après avoir toute la journée réfléchi à la chose, je me décide pour le parti suivant. Je fais aller B et P jusqu’à Fécamp. Ils voient (un peu après le Trou au chien) les grottes de Senneville ; puis se présente la valleuse de Senneville ; et une lieue plus loin, celle d’Életot, qui est très facile à monter […]. La côte d’Étretat est trop spéciale et m’entraînerait dans des explications encombrantes » (Lettre à Guy de Maupassant du 7-8 novembre 1877).


12 - La Falaise d’Étretat (la Porte d’Amont), l’Aiguille de Belval et le Roc Vaudieu, vus des hauteurs de Fécamp (à 13 km à vol d’oiseau) (Cliché M. Rasse)

Un loueur de voitures les accosta, et leur offrit des promenades aux environs, Ingouville, Octeville, Fécamp, Lillebonne, « Rome s’il le fallait ». Ses prix étaient déraisonnables. Mais le nom de Fécamp les avait frappés. En se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat – et ils prirent la gondole de Fécamp, pour se rendre au plus loin, d’abord. (BP, f. 69).

Des hauteurs de Fécamp, on voit effectivement la Porte d’Amont d’Étretat, située à treize kilomètres au sud-ouest. Il est fort possible que l’on doive cette allusion à Étretat (vue de Fécamp) aux descriptions de Guy de Maupassant qui compare assez judicieusement, dans sa correspondance à Flaubert, la Porte d’Amont à un éléphant buvant dans l’eau (voir 12) :

La petite porte d’Étretat a l’air, de loin, par les temps sombres qui la noircissent, d’un énorme éléphant qui boit dans la mer (Lettre de Guy de Maupassant à Flaubert du 6 novembre 1877 ; on retrouve cette comparaison dans Une vie – Correspondance Flaubert- Maupassant, Flammarion, 1993).

Le parcours que décrit Guy de Maupassant dans cette lettre se situe dans le secteur Yport-Étretat (entre la valleuse de Vaucottes et la plage d’Étretat) mais ce secteur n’a justement pas été retenu par Flaubert qui lui préfère le nord de Fécamp. Bouvard et Pécuchet partent de la plage de Fécamp et se dirigent donc vers le nord-est.

Ils gagnèrent la falaise, et cinq minutes après, la frôlèrent, pour éviter une grande flaque d’eau avançant comme un golfe au milieu du rivage. Ensuite, ils virent une arcade qui s’ouvrait sur une grotte profonde. Elle était sonore, très claire, pareille à une église, avec des colonnes du haut en bas, et un tapis de varech tout le long de ses dalles. Cet ouvrage de la nature les étonna ; et ils s’élevèrent à des considérations sur l’origine du monde (BP, f. 69-70).

Cette « arcade » est a priori le « Trou au Chien » (voir supra la lettre à Guy de Maupassant du 7-8 novembre 1877), mais il pourrait s’agir simplement de l’un des porches du Cap Fagnet (la « Porte au Roi » par exemple) développés dans la craie du Turonien que l’on remarque nettement dans la partie basse de la falaise (voir 13). Dans le roman, c’est à cet endroit que Bouvard et Pécuchet commencent à réfléchir sur la « fin du monde », ce qui permet à Flaubert d’engager réellement la discussion sur la controverse neptunisme – plutonisme.


13 - Les porches du Cap Fagnet (Cliché M. Rasse)

La falaise, perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là, par des lignes de silex, s’en allait vers l’horizon telle que la courbe d’un rempart ayant cinq lieues d’étendue. Un vent d’est, âpre et froid soufflait. Le ciel était gris, la mer verdâtre et comme enflée. Du sommet des roches, des oiseaux s’envolaient, tournoyaient, rentraient vite dans leurs trous. Quelquefois, une pierre se détachant, rebondissait de place en place, avant de descendre jusqu’à eux (BP, f. 70).


14 - La valleuse d’Életot, vue du sud-est (à gauche) et du plateau (à droite), qu’utilise Bouvard, affolé à l’idée d’un cataclysme proche. (Clichés M. Rasse)

Pécuchet y parvint hors d’haleine, ne vit personne ; puis retourna en arrière pour gagner les champs par une « valleuse » que Bouvard avait prise, sans doute. Ce raidillon étroit était taillé à grandes marches dans la falaise, de la largeur de deux hommes, et luisant comme de l’albâtre poli. À cinquante pieds d’élévation, Pécuchet voulut descendre. La mer battait son plein. Il se remit à grimper. (BP, f. 71-72).
… enfin il atteignit le plateau et y trouva Bouvard qui était monté plus loin, par une valleuse moins difficile. Une charrette les recueillit. Ils oublièrent Étretat. (BP, f. 72).

 

Dans cet épisode fécampois de Bouvard et Pécuchet, il n’y a pas d’analyse réellement géologique, même si Flaubert aborde indirectement, avec les différentes craies, les strates du Crétacé supérieur. L’approche est bel et bien géomorphologique. Flaubert situe la séquence au pied d’une haute falaise verticale et fait passer Pécuchet dans la première valleuse qui apparaît venant de Fécamp (celle de Senneville-sur-Fécamp) et Bouvard par celle d’Életot située un kilomètre plus loin (voir 14).

Les valleuses sont des vallons perchés, suspendus au-dessus du niveau actuel de la mer. Avec les différentes transgressions quaternaires (les remontées du niveau marin après une période « glaciaire ») et avec la transgression holocène (la plus récente), l’attaque marine a fait reculer le trait de côte et a donc déconnecté les vallons de leur niveau de base (beaucoup plus bas en période de régression marine). Les vallons se retrouvent ainsi perchés, suspendus, et l’accès est rendu difficile, nécessitant l’installation d’escaliers pentus, parfois même impossible si la hauteur de la verticale de craie est trop importante.


15 - « Et luisant comme de l’albâtre poli… » (Cliché M. Rasse)

 

Ce sont des passages qui évoluent rapidement, à la fois par érosion pluviale dans les vallons lors des orages et par attaque marine à la base de la falaise, laquelle détruit les escaliers qu’il faut reconstruire souvent. La valleuse d’Életot, « facile à remonter » pour Flaubert (voir supra sa lettre du 7-8 novembre 1877) est aujourd’hui impossible à pratiquer et interdite au public. C’est d’ailleurs ce que précise Guy de Maupassant à Flaubert dans ses descriptions géomorphologiques :

Ces passages sont créés et entretenus très difficilement et à grands frais par les communes lorsqu’il n’existe pas d’autre moyen de descendre à la mer soit pour pêcher, soit pour prendre du varech. Or, s’il y avait à deux trois ou cinq cent mètres d’une valleuse un autre moyen de gagner la mer, personne n’emploierait et n’entretiendrait plus la valleuse qui, par les pluies, éboulements et gelées, serait détruite entièrement en moins d’un hiver (Lettre de Guy de Maupassant à Flaubert du 6 novembre 1877).

Les descriptions de détails de Maupassant peuvent donc être obsolètes mais les caractéristiques générales et les processus géomorphologiques restent les mêmes.

Ainsi l’expression « luisant comme de l’albâtre poli » (f. 71) semble correspondre à l’image de l’action de l’abrasion marine sur la craie qui, dans les secteurs soumis à l’action permanente des vagues, devient en surface luisante, brillante (voir 15), notamment dans la craie plus résistante dolomitisée du Turonien (qui est ici la strate qui apparaît à la base des valleuses empruntées).

Flaubert fait donc voyager ses deux bonhommes essentiellement le long du littoral, de la falaise des Hachettes à celle de Fécamp, mieux à même de leur permettre de comprendre la géologie. Mais ce parcours permet aussi à l’auteur de passer du Jurassique moyen au Crétacé supérieur, parcours dans le temps qu’il complète par d’autres énumérations de ressources géologiques normandes.

Cette déclaration les soulagea – et quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phyllades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l’oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô (BP, f. 69)[8].

Certes, ces lieux ne sont pas sujets à déplacements de Bouvard et Pécuchet, mais leur évocation n’est pas gratuite. Elle concourt à l’élaboration d’une véritable « géologie de la Normandie ».

2 Une géologie de la Normandie

En effet, la cartographie précise des sites normands nommés pour des raisons géologiques montre que la volonté de traduire dans son texte l’extrême variété des formations a bien motivé Flaubert.

 

Les sites nommés sont situés (voir 16) :

 

– dans le socle armoricain du Cotentin, composé de roches cristallines et de roches métamorphiques (voir 8, 9 et 10 de la figure 16), dans lesquelles on peut trouver du mercure, de la houille et des phyllades ;

– au contact du socle et de la couverture sédimentaire secondaire (voir 1 et 5) pour lequel la « lecture de terrain » n’est pas facile, la superposition stratigraphique des premières formations sédimentaires (Trias et Lias) sur les roches plus anciennes du socle, puis l’érosion récente ayant rendu difficile la compréhension géométrique. Ce sont les environs de Falaise et la vallée de l’Orne sur lesquels Flaubert ne s’attarde pas du point de vue géologique ;

– dans les formations du Jurassique moyen de la plaine de Caen et du Bessin (voir 3-4, 6 et 7) que Flaubert développe davantage avec la séquence de recherches de fossiles par Bouvard et Pécuchet à la falaise des Hachettes ;

– au contact des formations jurassiques et crétacées avec la double allusion à la falaise de Villers-sur-mer où les gryphées sont fréquentes dans les Marnes de Villers de l’Oxfordien inférieur (voir 2) ;

– dans les formations crayeuses de la falaise du Pays de Caux (voir 11 à 15) où des étages géologiques de la fin du Jurassique et du Crétacé inférieur et supérieur sont représentés.

 

Le « triangle géologique » de Bouvard et Pécuchet permet ainsi à Flaubert de dresser un inventaire presque complet de toutes les formations géologiques sur un transect Cotentin-Caux. L’analyse des sites représentés dans le temps géologique concerné confirme le choix opéré (figure 17) : des phyllades (des argiles métamorphisées) du Briovérien de Balleroy au Santonien présent au niveau de la falaise de Fécamp (et dans lequel les valleuses se dessinent), toutes les grandes subdivisions géologiques de Normandie sont représentées, soit nommément, soit par un fossile caractéristique, soit par un lieu que l’on a peine à reconnaître dans le roman mais que la correspondance de l’auteur dévoile (les « valleuses » de Senneville et d’Életot).


Légende :

1 : « les environs de Falaise »
2 : « à Villers la mâchoire d’un éléphant »
3 : à « Port-en-Bessin où était notée la découverte d’un crocodile »
4 : « sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine »
5 : « Tantôt sur les bords de l’Orne » (Point situé à Harcourt où Flaubert séjourne le 27 septembre 1877)
6 : « calcaires à polypiers dans la plaine de Caen »
7 : « des phyllades à Balleroy »
8 : « du kaolin à Saint-Blaise »
9 : « et cherché de la houille à Cartigny »
10 : « et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô »
11 : « un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de Kimmeridge !
12 : « Mais le nom de Fécamp les avait frappés »
13 : « En se détournant un peu sur la route, on pouvait voir Étretat »
14 : « puis retourna en arrière pour gagner les champs par une “valleuse” que Bouvard avait prise sans doute » : c’est la valleuse de Senneville sur Fécamp
15 : « Bouvard qui était monté plus loin, par une valleuse moins difficile » : c’est la valleuse d’Életot

 16 - Le « triangle géologique » de Bouvard et Pécuchet


17 - Une analyse stratigraphique de la géologie de la Normandie

 

Ainsi, l’énumération des ressources géologiques de lignite et de mercure permet à l’auteur de faire allusion aux caractéristiques du socle armoricain, dont la lecture a pendant longtemps intrigué les scientifiques, les roches cristallines ayant été très tôt considérées comme plus profondes, « premières » dans l’histoire géologique, « plutoniennes » donc (voir 18) et situées chronologiquement avant les effets des catastrophes « neptuniennes » (à l’origine de la couverture sédimentaire).


18 – « Soulèvements plutoniens au sein de l’Océan » 

Gravure de Jules Noël tirée de Les Leçons de la Nature de L. Cousin-Despréaux, Ed. Mame et Fils, Tours, 1865

 

On trouve de la houille (c’est-à-dire du charbon) dans la dépression permo-carbonifère de Littry-la-Mine (aujourd’hui Le Molay-Littry) où elle affleure en surface, notamment dans le secteur oriental. Ce charbon fut exploité entre 1747 et 1880. Il semble ne pas y avoir eu d’exploitation à Cartigny (aujourd’hui Cartigny-l’Épinay), mais le Bassin de Fumichon, qui fut le bassin le plus important et le plus tardivement exploité, n’est situé qu’à cinq kilomètres vers l’est[9]. Il est donc probable que Flaubert n’ait eu que de vagues informations sur les lieux exacts de l’exploitation encore en cours en 1877 pendant le voyage qu’il effectue mais qui ne lui permet pas d’aller directement sur place (Études normandes, 3, 1988).

Le mercure provient quant à lui du cinabre, minerai d’où est extrait ce que l’on appelle à l’époque le « vif-argent ». Découvert sur le site du Mesnildot, à la Chapelle-en-Juger, par le chimiste rouennais Jean-Charles de Marsigny durant la deuxième moitié du XVIIe siècle, il ne fut réellement exploité qu’entre 1730 et 1749. La présence de ce cinabre, qui se trouve en général en veines et incrustations complexes dans des roches différentes, est lié aux laves briovériennes de la formation de la Terrette[10] et est probablement aussi à mettre en relation avec le contact faillé, localement recouvert de roches du Trias, qui se repère dans la structure géologique au nord immédiat de la Chapelle-en-Juger et qui fait juxtaposer Briovérien et Permien.

Le socle est ainsi évoqué par le biais des ressources que l’on en tire, alors que la couverture sédimentaire est exprimée par les différents fossiles et roches que l’on y trouve.

L’« Ammonites nodosus » exprimerait ainsi le Trias, le kaolin (argiles fines blanches utilisées dans la fabrication de la porcelaine) du hameau de Saint-Blaise à Barbeville le Lias (ou à défaut une localisation dans une ambiance « liasique »[11]), l’oolithe et les calcaires à polypiers (ici des calcaires récifaux à Spongiaires) le Jurassique moyen, l’argile de Kimmeridge le Jurassique supérieur, le quartz pyromaque le Crétacé inférieur, et enfin la craie blanche « rayée en noir » par les lignes de silex le Crétacé supérieur.

 

La présentation de l’échelle chronostratigraphique de Normandie met donc indirectement l’accent sur le déroulement du temps, lequel semble avoir été une préoccupation constante chez Flaubert. Ne la retrouve-t-on pas aussi chez lui alors qu’il vient de terminer son chapitre des Sciences et qu’il est en train de rédiger le chapitre IV, consacré à l’Histoire et à l’Archéologie ?

Quel est l’ouvrage où sont mieux établis les doutes sur la chronologie, l’embrouillement produit par la différence des calendriers, l’âge des zodiaques, etc. ? (Lettre à Paul Chéron du 13 mars 1878).

Cette analyse flaubertienne des temps géologiques avait déjà été soulignée (Rasse, 2017) ; c’est un thème majeur de la géologie du XIXe siècle qui a dû « allonger » très significativement les durées pour comprendre le passé de la Terre. Mais la démonstration appliquée à l’espace de la stricte Normandie dans laquelle Bouvard et Pécuchet se déplacent n’avait pas été véritablement apportée.

Le « triangle géologique » de Bouvard et Pécuchet montre à l’évidence que les voyages effectués par Flaubert, conduits à la lueur de ses nombreuses lectures sur les caractéristiques du bassin parisien, lui ont permis de considérer le « terrain » normand comme propice à une relecture « à la manière farce » par « ses deux bonhommes » de toutes les connaissances géologiques du XIXe siècle.

Conclusion

Dans sa correspondance, Flaubert exprime sa souffrance à la rédaction du chapitre des Sciences, mais nul doute qu’il a abordé les problématiques scientifiques de la géologie de son siècle avec grande subtilité.

Aujourd’hui, ou plutôt ce matin, j’ai poussé un grand ouf car je viens de finir mon abominable chapitre des Sciences. […] Le tour est joué. – Mais je ne suis pas encore au tiers de l’œuvre. J’en ai pour trois ans, au moins ! Jamais rien ne m’a plus inquiété ! Oh ! si je ne me fourre pas le doigt dans l’œil, quel bouquin ! Qu’il soit peu compris peu m’importe. (Lettre à Edma Roger des Genettes du 10 novembre 1877)

On comprend mieux son indignation à l’interdiction par le Préfet de la Seine inférieure d’une conférence sur l’histoire de la planète, laquelle conférence (dont l’intitulé exact était « La formation géologique de la planète terrestre ») avait été interdite sous prétexte de ne pas perturber les esprits à la veille d’élections, mais en réalité parce que demandée par un groupe d’ouvriers (Notes de la Correspondance, Pléiade, V, 2007).

M. le Préfet de la Seine inférieure, notre divin Lizot, a empêché au Havre une conférence sur « la configuration géologique de la Terre » ! – et on veut que je ne sois pas toujours indigné ! (Lettre à sa nièce Caroline du 6 septembre 1877).

Flaubert ne voulait-il pas faire connaître au plus grand nombre les avancées spectaculaires de la géologie du XIXe siècle telles qu’il les avait, lui, comprises ?

Bibliographie

Brunet P. (avec la collaboration de P. Girardin) (2001) – Inventaire régional des paysages de Basse Normandie. Conseil Régional de Basse Normandie, 2 tomes, 323 p. et 871 p. 

Descharmes R. (1921) – Autour de « Bouvard et Pécuchet ». Études documentaires et critiques par René Descharmes. Paris, Libraire de France, F. Sant’Andrea, L. Marcerou, 300 p.

Doré F. (sous la direction de) (1987) – Normandie-Maine. Guides géologiques régionaux, Masson, 216 p.

Gohau G. (1987) – Une histoire de la géologie, Seuil, 1990, 277 p.

Rasse M. (2017) – Objets, mesures, espaces et temps géologiques dans Bouvard et Pécuchet. Revue Flaubert n° 15 : http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/article.php?id=221

Winock M. (2013) – Flaubert, Gallimard, 544 p, 16 pl. HT.

 

Pour plus d’informations, le lecteur pourra également consulter les cartes géologiques au 1/50000e du BRGM et les sites de la Lithothèque de Normandie (http://www.etab.ac-caen.fr/discip/geologie/), de Sciences et Géologie Normandes (http://www.s-g-n.eg2.fr/) et de Falaises de craie (http://craies.crihan.fr).

 

 

NOTES

[1] L’expression, reprise et adaptée pour la circonstance, est celle de l’historien Lucien Febvre qui, par « géographes de plein vent », désignait les géographes qui ne jurent que par l’observation de terrain (par opposition aux géographes « de cabinet »).
[3] C’est peut-être cette exposition qui a motivé l’épisode suivant : « Le lendemain soir au Havre, en attendant le paquebot, ils virent au bas d’un journal, un feuilleton intitulé : “De l’enseignement de la géologie”. Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était comprise à l’époque. » (BP, f. 72), feuilleton dont il n’existe apparemment aucune trace réelle. On retrouve par contre le compte rendu de l’exposition de 1877 en ligne.
[4] Descharmes (1921) précise l’origine de ces sources et rappelle qu’en 1871 c’est la découverte d’une tête de saurien fossile de ce type près de Dives par Morel de Gauville qui avait fait dire à leur inventeur que les contrées de la Manche constituaient « des contrées favorisées où les géologues peuvent chercher en toute confiance » (in les annotations de P.-M. de Biasi de l’édition de Bouvard et Pécuchet par Le Livre de Poche en 1999). Flaubert a peut être aussi profité de cet avantage géologique de la région pour choisir le lieu de retraite de ses personnages en Basse Normandie.
[5] Cette « incrustation » dans la roche est évidemment un détail de haute valeur significative dans l’explication sédimentaire du dépôt, dans un siècle où l’opposition entre neptuniens et plutoniens reste vivace.
[6] Des premières éditions de Bouvard et Pécuchet à celle de C. Gothot-Mersch (1979), on a lu dans le manuscrit de Flaubert le mot « orques » (cétacés marins) ; P.-M. de Biasi (1999) et S. Dord-Crouslé (1999) proposèrent de lire « orgues », mais si ce terme est utilisé en géologie pour désigner des formes de solidification volcanique en colonnes (« orgues basaltiques », par analogie à l’instrument de musique), il n’est pas, à notre connaissance, utilisé pour désigner des caractéristiques paléontologiques. Depuis la deuxième édition de GF Flammarion (2008) et grâce au travail de Y. Arahara, le « seul adjectif, substantivé à tort, d’arquées » (note 3 de S. Dord-Crouslé p. 137 ; pour désigner des « gryphées arquées ») est adopté.
[7] Il n’était évidemment pas facile au XIXe siècle de penser que les roches de la Falaise des Hachettes pouvaient avoir autour de 170 millions d’années (celle du Pays de Caux 75-120 millions d’années), que la falaise elle-même avait été sculptée durant les deux derniers millions d’années, et que la mer n’était même pas présente il y a seulement 20.000 ans durant le dernier maximum glaciaire (période pendant laquelle la Manche était exondée) !
[8] La référence aux « faluns » (BP, f. 68) peut être également signalée dans cette énumération puisque ces roches sédimentaires tertiaires riches en débris coquilliers existent bien dans la partie centrale de la péninsule du Cotentin, mais ces dépôts n’étant pas géographiquement situés dans le texte de Flaubert, nous ne les avons pas intégrés à notre raisonnement.
[9] Voir la carte géologique de Balleroy, BRGM, 1999.
[10] C’est le « b1ßT » de la carte géologique 1/50000e de Saint-Lô, BRGM, 1997.
[11] Le kaolin de Saint-Blaise est en réalité un produit d’altération physico-chimique des formations liasiques, on le retrouve donc en surface des strates l2, l3 et l4 du Lias (dans la formation superficielle dénommée Aj de la carte géologique au 1/50000e de Balleroy, BRGM, 1999).


Mentions légales