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Sommaire Revue n° 15
Revue Flaubert, n° 15, 2017 | Bouvard et Pécuchet, roman et savoirs:
l'édition électronique intégrale des manuscrits

Colloque de Rouen, 7-9 mars 2013. Numéro réuni par Yvan Leclerc

Objets, mesures, espaces et temps géologiques dans Bouvard et Pécuchet

Michel Rasse
Université de Rouen - Département de Géographie UMR 6266 - IDEES
Voir [Résumé]

 

À l’instar de « Bouvard [qui] de suite, allégua qu’ils avaient droit, comme géologues, à discuter religion » (BP, vol. 3, f. 74), nous nous permettrons ici, bien que n’ayant aucune expérience en ce domaine, comme géographe / géomorphologue, à discuter littérature flaubertienne.

De l’œuvre posthume de Gustave Flaubert publiée en 1881, c’est le chapitre III de Bouvard et Pécuchet qui nous intéresse ici, notamment les épisodes traitant de l’astronomie et de la géologie[1], pour lesquels il nous semble que les préoccupations de l’auteur aient été centrées, au demeurant sans le dire vraiment, autour des objets, des mesures, des espaces et des temps géologiques que l’approche scientifique de la première moitié du XIXe siècle permettait de rendre résolument modernes. Ce roman, écrit à partir de 1872-1874 (Dord-Crouslé, 2008) et inachevé à la mort de l’auteur, situe les aventures de ses héros entre 1840 et 1860 (Cohen, 1998), l’épisode géologique ayant lieu, dans le temps diégétique, durant la première moitié des années 1840 (Arahara, 2004). Il n’y a pas lieu ici de revenir sur le fait que Flaubert a davantage utilisé, au moins pour ce chapitre III, les ouvrages de vulgarisation, faisant même lire à Bouvard et à Pécuchet des ouvrages périmés ou démodés (Cohen, 1998). Il n’est pas non plus nécessaire de revenir sur la volonté de l’auteur de souligner, par le jeu de l’apparente bêtise de deux comparses, les limites du discours scientifique et par là même de se moquer des scientifiques et de leurs pratiques (et de celles des naturalistes amateurs, nombreux au XIXe siècle), mais aussi les limites du discours de l’Église que les découvertes du siècle mettaient sérieusement à mal.

Ce que nous voulons démontrer ici, c’est qu’à travers les controverses, les doutes, les idées reçues et les moqueries en tout genre, Flaubert porte un regard particulièrement aigu sur des questions qui relèvent de sujets nouveaux et complexes. Il tente, à travers ses choix, de se mesurer aux questions fondamentales des sciences géologiques du XIXe siècle.

Certaines de ces interrogations restent d’ailleurs d’actualité. Ceci témoigne du caractère intemporel des questions soulevées par l’auteur de Bouvard et Pécuchet.

1 « Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands objets » (BP, vol. III, f. 62)

Cette phrase placée après la longue discussion astronomique, après l’évocation des Époques de la Nature de Buffon mais avant le regard porté sur les Harmonies de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre (ce qui opère un véritable changement d’échelle entre les astres et la Terre d’une part, et les minéraux, les curiosités géomorphologiques et les animaux d’autre part), est la seule du chapitre III qui utilise objet(s) dans le sens évident d’objets d’étude. Dans le chapitre des sciences, on relève en effet au total 5 occurrences du mot objet(s), mais une seulement (répétée sur les folios 344, 345, 346, 348 et 349, et cela pour une seule phrase du folio définitif 62) a ce sens, les autres ne correspondant qu’aux strictes « entités matérielles » (Flaubert utilise alors assez indifféremment « objets » ou « choses »)[2].

Cette particularité n’est pas anodine. Elle reflète la volonté de l’auteur de montrer que les objets d’étude des astronomes et des géologues ne sont pas à la portée du premier venu, sollicitant tout autant l’analyse fine du « terrain » qu’une véritable prise de recul, incluant même parfois la réflexion philosophique et la religion. Ces objets d’étude obligent le chercheur – et donc Bouvard et Pécuchet – à réfléchir sur des espaces, des temps, des temporalités que seule la mesure des choses permet d’appréhender vraiment. C’est en cela que la discussion astronomique précède le discours géologique : il est impossible de réfléchir au passé de la Terre sans le replacer dans l’histoire du système solaire et sans aborder le temps « autrement ». Or toute la discussion astronomique n’est qu’une suite impressionnante de références au nombre et à la mesure des objets étudiés, des distances, du temps que met la lumière à arriver sur Terre et même de la taille des êtres vivants sur Sirius, Mars et Vénus[3].

— « Quelle quantité ! » s’écria Bouvard.
— « Nous ne voyons pas tout ! » reprit Pécuchet. « Derrière la Voie lactée, ce sont les nébuleuses, au delà des nébuleuses des étoiles encore ! La plus voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres ! » Il avait regardé souvent dans le télescope de la Place Vendôme et se rappelait les chiffres. « Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du Soleil, des comètes mesurent trente-quatre millions de lieues ! »
— « C’est à rendre fou » dit Bouvard. Il déplora son ignorance. et même regrettait de n’avoir pas été, dans sa jeunesse, à l’École polytechnique. (BP, vol. III, f. 61)

« C’est à rendre fou » dit Bouvard. Cette quantité est pourtant peu représentée dans le texte de Flaubert : 17 occurrences pour le chapitre III en 42 folios, mais jamais quantité n’est écrit au pluriel dans ce chapitre, et n’apparaissent pas non plus dimensions, mesures, échelles, longueurs, ou grandeurs (tous ces mots au pluriel) qui auraient pu pourtant faire percevoir au lecteur la réelle problématique des sciences de la Terre au XIXe siècle : la nécessaire prise en compte d’un temps que la mesure devait rendre compréhensible. Sur 4 occurrences du mot mesure au singulier dans le chapitre III, une seule exprime l’évaluation d’une grandeur, dans une phrase finalement délaissée dans la version définitive : « Pécuchet ajouta : L’Hymalaia [sic] mesure… » (f. 404v). Ce rajout devait sans doute permettre à Flaubert de contrer les tenants d’un Déluge ayant amené une masse d’eau d’une épaisseur de plus de 2 lieues[4], mais la démonstration fut abandonnée.

L’abbé ferma ses paupières, puis répondit qu’il fallait distinguer toujours entre le sens et la lettre. Des choses qui d’abord nous choquent deviennent légitimes en les approfondissant.
— « Très bien ! Mais comment expliquer la pluie qui dépassait les plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues ! Y pensez-vous, deux lieues ! Une épaisseur d’eau ayant deux lieues ! »
Et le maire, survenant, ajouta — « Saprelotte, quel bain ! »
— « Convenez » dit Bouvard « que Moïse exagère diablement. »
Le curé avait lu Bonald, et répliqua : — « J’ignore ses motifs. C’était, sans doute, pour imprimer un effroi salutaire aux peuples qu’il dirigeait ! »
— « Enfin, cette masse d’eau, d’où venait-elle ? (BP, vol. III, f. 73)

À l’évaluation des grandeurs qui s’exprime par la quantité des astres dans le ciel, mais aussi par l’expression de la distance, de la taille et de la vitesse de la lumière : « trois cent billions de myriamètres », « un million de fois plus gros », « trente-quatre millions de lieues », « quatre-vingt mille lieues dans une seconde », etc… s’associe la volonté de géométriser l’espace étudié…

Le ciel très haut, était couvert d’étoiles. Les unes brillant par groupes, d’autres
à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes.
Il y avait entre ces clartés, de grands espaces vides et le firmament semblait une mer d’azur, avec des archipels et des îlots. (BP, vol. III, f. 73)
[…]
Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l’étoile polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l’horizon, le rouge Aldébaran.
Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles, quadrilatères et pentagones qu’il faut imaginer pour se reconnaître dans le ciel. (BP, vol. III, f. 73)

… qui évoque bien sûr le dessin des constellations, mais qui rappelle aussi le géométrisme rigoureux de certaines théories du XIXe siècle, comme par exemple celle du réseau pentagonal des fractures de direction (1829) des chaînes de montagnes d’Élie de Beaumont (qui lui, contrairement à Bouvard, fut bien polytechnicien ; Gohau, 1987). À la poésie et à la comparaison ciel / mer, étoiles / îlots, constellations / archipels, s’ajoute donc la systématisation des certitudes géométriques de ces géologues qui, à l’image des cartographes du XVIIIe et XIXe siècles élaborant par la triangulation les couvertures cartographiques du royaume, couvrent le territoire de formes géométriques répétées. La science par la géométrie, comme aujourd’hui la science par le chiffre, la quantification des processus, la modélisation mathématique.

 

Les espaces parcourus par les géologues – et de fait par Bouvard et Pécuchet – ne sont pas non plus exprimés concrètement. Sur les huit occurrences du mot espace(s) du chapitre III, deux se rapportent à l’espace astronomique (f. 335, 338, 356v, 341, 343), une « au même espace de temps » (pour le seul folio définitif 54), une à l’idée de « l’immensité des espaces » (f. 345 et 349), le reste se rapportant à la notion générale d’étendue(s) sans qu’il y ait un quelconque rapport particulier avec les espaces géologiques parcourus. Les voyages, les itinéraires que suivent nos deux protagonistes ne sont que des trajets géographiques à travers la (Basse et Haute) Normandie, essentiellement le long de deux transects, de Chavignolles vers la falaise des Hachettes, près de Port-en-Bessin, et de Chavignolles à Étretat (par bateau, à travers l’estuaire de la Seine ?). Ces trajets permettent à Flaubert de considérer des assises sédimentaires différentes, respectivement plutôt jurassiques puis crétacées, qui ne sont pas sans intérêt dans la présentation des problématiques lithologiques, stratigraphiques et paléontologiques qui sont au cœur de nombreux paragraphes de ce chapitre.

 

C’est que le temps du géologue s’inscrit dans cette quête du « fossile directeur »[5] susceptible d’exprimer les caractéristiques sédimentaires et paléontologiques d’un stratotype, c’est à dire l’affleurement-type qui permet de définir un étage de l’échelle stratigraphique[6]. Mais de ce temps géologique, Flaubert ne parle pas beaucoup plus. Des occurrences du mot temps du chapitre III (au total 180 occurrences – dont de nombreuses répétées – en 122 folios), la quasi totalité se rapportent aux formulations habituelles de : « en même temps », « de temps à autre », « au temps des... », « le temps perdu », « quelque temps », « ce temps-là »... Seule une occurrence souligne le temps météorologique (f. 386) et trois se réfèrent à la « durée infinie du temps » et à « la grandeur du temps » (f. 349), au « temps infini » (f. 403v). Flaubert ne souligne donc pas précisément la problématique chronostratigraphique de l’analyse géologique du XIXe siècle alors qu’il la met en exergue à de multiples occasions :

On ignore la longueur de notre période (BP, vol. 3, f. 70)
La Terre, selon Pécuchet, était considérablement plus vieille (BP, vol. 3, f. 74)

Nul doute que s’il n’exprime pas directement le problème auquel est confronté le scientifique, mais aussi l’abbé Jeuffroy qui pense que la géologie confirme l’autorité des Écritures en prouvant le Déluge, il fait bien dire à Pécuchet que :

« La période n’est pas accomplie ! La période n’est pas accomplie ! » (BP, vol. 3, f. 71)

… autrement dit que l’on ne sait pas combien dure une période, un système, un étage, une « assise »…[7]

 

Pour autant Flaubert, qui ne parle donc pas beaucoup ni des objets étudiés (à savoir ici les fossiles et les roches), ni des mesures, ni des espaces et des temps géologiques, a voulu éviter d’en parler directement, laissant à Bouvard et à Pécuchet le soin de poser les problèmes ou a t-il hésité à pointer les vraies questions en pensant que cela était plus efficace pour sa démonstration ? La critique n’est-elle pas d’autant « plus aigüe et efficace, que l’accent est mis sur les particularités de chaque discipline, et sur les travers par où elle pèche » (Cohen, 1998), en l’occurrence ici sa difficulté à exprimer simplement le problème de la durée ?

Quoi qu’il en soit, Flaubert a peut-être laissé involontairement un indice des préoccupations fondamentales qui l’ont animé lorsqu’il a rédigé les parties se rapportant à la géologie. En effet, le folio 349 (du plan général) présente sur sa marge gauche les annotations suivantes :


(http://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7443)

{{ sur grandeur
la sérénité des lois
à réfléchir sur éternelles
la gdeur des espaces
la durée infinie du temps }}
fiers de réfléch
– sur de si gd objets –

… qui n’ont pas été reprises dans la version définitive du folio 62, sur lequel seules figurent les phrases suivantes :

La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme elle.
Leur tête s’élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands objets.
(BP, vol. III, f. 62).

Les annotations ciblent simultanément ces quatre notions de « grandeur » (dans le sens de mesure pour nous), de «grandeur des espaces », de «durée infinie du temps », des « objets », auxquels en prime s’ajoute « la sérénité des lois éternelles », et cela nous paraît significatif, même si seuls « infini » et « si grands objets » ont été in fine conservés.

Ce folio résume en effet à lui tout seul les interrogations auxquelles ont été confrontés les érudits et scientifiques de Léonard de Vinci (1452-1519) à Cuvier et Brongniart dans les premières décennies du XIXe siècle durant lesquelles la géologie s’est enfin constituée, avec ses principes et ses lois irréfutables, en véritable science[8]. Il n’est donc pas douteux que Flaubert ait bien intégré les grandes préoccupations scientifiques des géologues du XVIIIe et XIXe siècles par ses nombreuses lectures. Les ouvrages qu’il lit à partir de 1872 pour concevoir son roman sont des ouvrages de vulgarisation ; ce ne sont pas les « théories et les découvertes les plus récentes » que Flaubert présente, contrairement à ce que semble suggérer Zielonka (2011[9]).

Mais ce sont bien les questionnements intemporels de la géologie qu’il énumère : la représentativité de l’objet, c’est-à-dire la valeur stratigraphique d’un fossile, la signification d’une roche, la représentativité spatiale des observations réalisées sur le terrain, c’est-à-dire la signification locale et régionale des formations (par rapport au reste du globe), la représentativité temporelle, c’est-à-dire la durée et le moment des épisodes géologiques (de sédimentation ou de déformations de l’écorce terrestre) et la mesure des processus qui bouleversent la surface de la Terre, instantanément ou sur un temps plus ou moins long. Ces questionnements sont encore d’actualité.

2 « Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle…» (BP, vol. III, f. 63)

Car c’est bien là l’une des plus importantes préoccupations de Bouvard et Pécuchet qui, doutant des affirmations des uns et des autres, veulent, à défaut d’expérimenter comme ils le font auparavant en agriculture et en arboriculture (ch. II) ou en médecine (première partie du ch. III), « aller sur le terrain » pour apporter d’eux-mêmes la confirmation des assertions. « Savoir, c’est avant tout prendre la pose ou l’habit : celle du jardinier, celle du géologue. L’important est bien de se dire et finalement de se croire… » (Fabre, 2003) géologue ! Et dans cette vérité du terrain, ce sont les fossiles et les roches dans leurs espaces géologiques respectifs qui permettent à nos deux compères d’aborder la stratigraphie dont l’élaboration des « principes de base » contribua au devenir scientifique de la géologie.

Ils furent stupéfaits d’apprendre qu’il existait sur des pierres des empreintes de libellules, de pattes d’oiseaux, – et ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles. (BP, vol. III, f. 65)
« Le lendemain dès l’aube, avec une pioche et un pic, ils attaquèrent leur fossile dont l’enveloppe éclata. C’était un « Ammonites nodosus » […]. Puis ils rencontrèrent des éponges, des térébratules, des arquées, et pas de crocodile ! – À son défaut, ils espéraient une vertèbre d’hippopotame ou d’ichthyosaure, n’importe quel ossement contemporain du Déluge… ». (BP, vol. III, f. 66)

Le choix des fossiles opéré par Flaubert n’est évidemment pas non plus anodin. Aux espèces ubiquistes et fréquentes facilement découvertes par le paléontologue amateur (les térébratules, les « gryphées arquées », les ammonites..) que Bouvard et Pécuchet trouvent aisément, s’opposent les spécimens extrêmement rares du crocodile ou de l’hippopotame fossile, sans parler des « espèces perdues » comme l’ichtyosaure ou le mastodonte qui ont permis aux premiers paléontologues de concevoir l’« évolution des espèces »[10]. Ces spécimens rares, évidemment, Bouvard et Pécuchet ne les découvrent pas.

Flaubert pose là, comme la majorité des scientifiques de la fin XVIIIe – début XIXe siècles, le problème de la représentativité spatio-temporelle d’une espèce fossile. Qu’est-ce qu’un « bon » fossile ? Pour le stratigraphe, le bon fossile (ou fossile directeur) est le fossile que l’on retrouve abondamment et durant un laps de temps très court, découverte qui permet donc de cerner dans le temps et dans l’espace les conditions écosystémiques qui ont été profitables à l’expansion de l’animal. L’utilisation des ammonites, et dans une moindre mesure des térébratules, comme instruments de corrélation (à distance entre différentes régions) et de datation est classique en stratigraphie (Pomerol, 1975). Ces fossiles permettent en outre de définir assez bien aujourd’hui les conditions écologiques des paléo-environnements. L’Ammonites nodosus (ou Ceratites nodosus[11]) de Bouvard et Pécuchet est une ammonite du Trias (peu représenté en Normandie), mais les ammonites, les gryphées et les térébratules se retrouvent en grand nombre durant toute l’ère secondaire ; on en retrouve donc fréquemment dans les strates géologiques du Jurassique et du Crétacé de Normandie[12].

 

On passe ainsi insensiblement de l’objet-fossile à l’objet-roche puisque pour que la distinction stratigraphique puisse être opérée, il faut pouvoir, sur le terrain, non seulement repérer la présence du fossile caractéristique mais aussi le resituer dans une formation elle-même caractérisée par sa nature lithologique (nécessairement sédimentaire ici car on ne trouve des fossiles que dans des strates qui se sont déposées, horizontalement, en sédiments, c’est-à-dire dans le fond de bassins lacustres / maritimes / océaniques). Le vrai stratotype, l’affleurement-type, est donc caractérisé à la fois par un faciès lithologique et par un faciès paléontologique qui permettent de prendre ces sédiments comme référence (et cela à l’échelle régionale mais aussi, dès le XVIIIe siècle, européenne[13]).

Et cela n’a pas été facile puisqu’il a fallu plus de deux siècles de recherche pour aboutir à la classification – sans cesse remaniée et précisée – que l’on connaît aujourd’hui et qui ne s’est enrichie de datations absolues qu’à partir des années 1930 avec Arthur Holmes (1890-1965). Il fallut en effet un nombre considérable de monographies régionales et de discussions pour que la dénomination, les caractéristiques et la place relative des stratotypes dans l’échelle stratigraphique soient adoptées.

 

On comprend ainsi mieux les remarques de Bouvard et Pécuchet à ce propos[14]  :

Pourquoi dévonien, cambrien, jurassique, comme si les terres désignées par ces mots n’étaient pas ailleurs qu’en Devonshire, près de Cambridge, et dans le Jura ?
Impossible de s’y reconnaître ! Ce qui est système pour l’un est pour l’autre un étage, pour un troisième une simple assise. Les feuillets des couches, s’entremêlent, s’embrouillent. Mais Omalius d’Halloy vous prévient qu’il ne faut pas croire aux divisions géologiques. (BP, vol. III, f. 69)

Bouvard et Pécuchet découvrent donc qu’il n’y a pas non plus de vérité absolue en géologie (Cohen, 1998) et Flaubert n’hésite d’ailleurs pas à en rajouter à leur désarroi avec l’énumération suivante (puisée quasi-directement dans la classification du livre II des Éléments de Géologie de J.-B. d’Omalius d’Halloy, 1831), quelque peu ardue pour le néophyte :

Cette déclaration les soulagea – et quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phyllades à Balleroy, du kaolin à Saint-Blaise, de l’oolithe partout, et cherché de la houille à Cartigny, et du mercure à la Chapelle-en-Juger près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre pour étudier le quartz pyromaque et l’argile de Kimmeridge ! (BP, vol. III, f. 69).

Cela les fait sans doute rêver (Cohen, 1998), mais cela exprime aussi la difficulté d’aborder la stratigraphie à l’échelle d’un continent, fût-il, dans ce domaine, mieux connu que les autres. On comprend ainsi beaucoup mieux les annotations, pour certaines délaissées dans la version définitive, du folio 394 :

« Tout n’est pas si clair ni si bien divisé. Le même lit ne s’étend
jamais sur une gde surface. Les feuillets se croisent et s’entrecroisent les
uns dans les autres [un marsupial dans les schistes de l’oolithe inférieur] (Boué 2)
Les diverses périodes ne sont que des abstractions (id) simultanéité de plusieurs couches »
                             comme les espèces
La géologie d’une province n’est pas celle de toute la Terre » (BP, vol. III, f. 394)

La difficulté est grande pour faire les corrélations stratigraphiques d’une région à une autre et, au problème du faciès lithologique, Flaubert a failli rajouter ici encore la représentativité d’une espèce fossile, celle de la mâchoire d’un « marsupial », du « didelphe de Stonesfield de Cuvier » retrouvée en Angleterre en 1812, qui avait posé à l’époque le problème de l’existence de mammifères dès le Jurassique (en fait c’était un spécimen d’une famille proche des marsupiaux, les panthothériens, avérés depuis vrais mammifères du Jurassique) (Gohau, 1987).

 

Le choix des espaces géologiques et des trajets que Flaubert fait connaitre à Bouvard et Pécuchet est à ce titre également significatif (Rasse, 2017-2). Deux destinations sont privilégiées, même si d’autres toponymes sont cités : la « falaise des Hachettes, à Ste Honorine [des Pertes], près de Port en Bessin, arrondissement de Bayeux » dans le Calvados[15], et celle de Fécamp-Étretat, en Seine Maritime (Seine-Inférieure à l’époque). Si le choix de la falaise du Pays de Caux « perpendiculaire, toute blanche et rayée en noir, çà et là, par des lignes de silex » (BP, vol. III, f. 70) semble témoigner de la volonté de mettre en évidence à la fois l’horizontalité des bancs de silex (et donc le caractère sédimentaire de la craie) et, en même temps, la géomorphologie spectaculaire de l’une des portes d’Étretat[16] (dans une partie consacrée davantage au débat neptunisme / plutonisme ; voir infra), le choix de la côte des Hachettes n’est pas dû au strict hasard.

C’est en effet l’affleurement des Hachettes qui a servi de référence pour la définition par A. d’Orbigny en 1852 de l’étage du Bajocien (le « stratotype » ; Doré et al., 1987). C’est également le même paléontologue qui définit aussi par la même occasion les stratotypes du Turonien (de Tours), du Cénomanien (de Cenomanum = Le Mans) et du Sénonien (de Sens) qui constituent les étages géologiques des falaises du Pays de Caux[17].

Flaubert fait donc voyager ses héros sur les lieux décrits par les paléontologues et respecte assez scrupuleusement leurs indications. Il y a bien des calcaires à Caen, des phyllades à Balleroy et, à la base de la falaise du Cap de la Hève au Havre, les argiles grises à huîtres (Deltoïdeum delta) du Kimméridgien[18] et des galets de quartz pyromaque (c’est-à-dire propice à faire des étincelles) dans le poudingue ferrugineux de l’Albien inférieur ! En choisissant les lieux fréquentés par Bouvard et Pécuchet, Flaubert résume toute la stratigraphie de Normandie : du Trias (présent seulement dans le Cotentin) à « Ammonites nodosus » (? ; voir note 10), du Jurassique moyen avec la falaise des Hachettes, du Jurassique supérieur à gryphées arquées (Gryphaea dilatata ? très fréquente par exemple dans les « Vaches Noires » de Villers-Deauville que Flaubert a dû connaître dès les premières sorties de son adolescence, lorsqu’il séjournait à Trouville ; Winock, 2013) et à argiles du Kimméridgien, et du Crétacé supérieur à térébratules avec la craie de Fécamp et d’Étretat [19].

Le panorama stratigraphique est donc particulièrement précis, que ce soit en prenant en compte l’état des connaissances de la première ou celui de la deuxième moitié du XIXe siècle. Et sur ce point stratigraphique, il n’y a guère d’opposition entre Cuvier et Brongniart qui ont effectivement beaucoup travaillé, notamment sur la fiabilité des critères pétrographiques et paléontologiques, et publié ensemble, notamment en 1808 Essai sur la géographie minéralogique des environs de Paris[20].

 

Cela n’empêche pas Flaubert de se moquer, par l’intermédiaire de nos deux géologues amateurs, de toutes ces recherches « de terrain » entreprises durant le siècle et des méthodes d’une science encore bien jeune, « l’observation personnelle » étant encore fondamentale dans le développement des idées.

On peut ainsi distinguer trois moqueries directement liées à cette activité de terrain du XIXe siècle.

La moquerie de l’accoutrement du géologue (amateur ou beaucoup plus sérieux) a déjà été amplement soulignée (Cohen, 1998) ; par l’ironie, la caricature, la mise en scène, Flaubert (qui reprend textuellement les recommandations du guide du géologue-voyageur de A. Boué, 1836) fait de Bouvard et Pécuchet des « marginaux, des curieux d’un autre âge, spécimens antédiluviens égarés dans le XIXe siècle », « Bouvard, terrifié par l’imminence de la fin du monde, empêtré dans son équipement, finit par ressembler à une sorte d’animal préhistorique ; il y a comme une contamination du sujet et de l’objet de la quête... (Cohen, 1998).
À cette caricature pleine de malice s’ajoute celle des fastidieuses mises au jour, collectes et énumérations des fossiles et des roches.

[…] ces deux étrangers, portant des cailloux dans leurs mouchoirs n’avaient pas une bonne figure. (BP, vol. III, f. 67)
À la fin du jour, ils haletaient sous le poids de leurs échantillons, mais intrépides les rapportaient chez eux. Il y en avait le long des marches dans l’escalier, dans les chambres, dans la salle, dans la cuisine ; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière.
Ce n’était pas une mince besogne avant de coller les étiquettes, que de savoir les noms des roches ; la variété des couleurs et du grenu leur faisait confondre l’argile avec la marne, le granit et le gneiss, le quartz et le calcaire.
Et puis la nomenclature les irritait. (BP, vol. III, f. 69)

Si le XVIIIe siècle fut bien le siècle des premières classifications avec Linné (1707-1778), Buffon et tous les autres naturalistes, le XIXe siècle fut celui des premières vraies classifications des fossiles et des roches, étapes préalables à toute réflexion plus poussée. Mais cela n’est pas sans induire les difficultés pratiques et le travail pénible qui caractérise si bien à la fois la collecte et l’accumulation des objets et dont se moque également Flaubert. L’auteur pose encore là « un problème essentiel, toujours actuel : celui de l’arbitraire des catégories scientifiques » (Cohen, 1998). Le géologue et le paléontologue nomment, classent, rangent, comme le géographe nomme les continents, les détroits, les montagnes et découpe l’espace par le jeu de la carte, ou comme l’historien découpe le temps en périodes, donnant naissance à des catégories, à des classes, à des espaces dans lesquels les chercheurs se perdent et se divisent. La « théologie des fossiles » (Cohen, 1998) du XIXe siècle pousse même Flaubert à faire de l’excrément pétrifié (les « coprolithes ») une « raison de plus d’admirer la Providence », mais cette moquerie du catalogue et de l’objet-obsession reste d’actualité. On pourrait prendre comme exemple « le primat de l’os – donc du fossile – sur le silex » dans les recherches préhistoriques actuelles, pour lesquelles la présence de l’homme fossile n’est véritablement acceptée par la communauté que lorsque l’on trouve des restes de squelettes, même si des outils taillés et bien datés sont avérés depuis longtemps.

Ces objets, souvent collectés au XIXe siècle par des amateurs, mais devenus inutiles si l’on ne systématise pas le rangement, finissent souvent dans les cabinets de curiosités, tel celui dans lequel entre Raphael de Valentin dans La Peau de Chagrin (1831) de Balzac. Et à la moquerie de la manie de la collecte du paléontologue désireux de « connaître », s’ajoute la manie de la collection d’un grand nombre de personnes, dont Bouvard et Pécuchet eux-mêmes : « à ce rythme – remarque le comte de Faverge – ils auront bientôt confisqué toutes les curiosités du département : des pierres sacrificielles celtiques aux faïences rares de Rouen » (Fabre, 2003).

 

Mais la moquerie la plus subtile de Flaubert en termes de recherche de terrain est bien celle du mât de navire découvert inopinément à la place du poisson fossile escompté.

[…] quand ils distinguèrent à hauteur d’homme contre la falaise, des contours qui figuraient le galbe d’un poisson gigantesque. Ils délibérèrent sur les moyens de l’obtenir.
Bouvard le dégagerait par le haut, tandis que Pécuchet, en dessous, démolirait la roche pour le faire descendre, doucement, sans l’abîmer. (BP, vol. III, f. 67)
« C’est dans un but scientifique » répondit Pécuchet.
Alors une masse tomba, en les frôlant de si près tous les quatre, qu’un peu plus ils étaient morts.
Quand la poussière fut dissipée, ils reconnurent un mât de navire qui s’émietta sous la botte du douanier. (BP, vol. III, f. 67)

En effet, la double signification de cette anecdote semble être passé inaperçue. Hormis les détails apportés à la fouille du paléontologue, Flaubert pointe ici d’abord une des réelles préoccupations du chercheur de terrain. Croyant avoir affaire à un fossile exceptionnel, Bouvard et Pécuchet font tout ce qui est en leur pouvoir, bravant d’ailleurs le douanier / garde-champêtre, pour dégager soigneusement le supposé squelette. Mais ils ne dégagent, au demeurant en risquant leur vie, qu’un objet tout à fait moderne, les restes d’un vieux mât de navire. Croyant avoir affaire à une roche représentative de la couverture sédimentaire secondaire, ils ne déblaient en réalité qu’une partie des formations superficielles qui recouvrent la pente sur laquelle ils travaillent. Bouvard et Pécuchet semblent ne pas comprendre leur méprise, promettant « d’être à l’avenir plus circonspects » (f. 67), mais Flaubert met le doigt sur la distinction roches en place – formations superficielles, ces dernières remaniant les premières, et les objets qu’elles contiennent (les fossiles, mais aussi ce que l’homme abandonne en surface). Il souligne ainsi la difficulté de distinguer parfois sur le terrain la formation lithologiquement et paléontologiquement représentative (donc datant bien de périodes de longue durée) du « diluvium », c’est-à-dire les alluvions, éboulis, éboulements et autres « glissements de terrain » qui ne témoignent que de temporalités géologiques beaucoup plus courtes, et donc de processus beaucoup plus rapides à l’échelle géologique[21].

Facétie de terrain et ironie dans l’action, mais également vraie interrogation géologique dans les premières décennies du XIXe siècle puisque ces formations superficielles ont également une histoire longue (mais moindre, car s’inscrivant essentiellement dans les deux derniers millions d’années du Quaternaire) et qu’il est donc difficile de resituer dans le cadre chronostratigraphique. C’est de ce diluvium que Boucher de Perthes (1788-1868) tire les bifaces acheuléens (de Saint-Acheul, près d’Abbeville en Picardie) qui témoignent du passé, complexe lui aussi, de l’homme fossile (voir note 8).

 

En outre, à la problématique ancienne de la difficulté de comprendre les rythmes et des temporalités de l’évolution géologique, Flaubert ajoute également un clin d’œil aux auteurs passés qui se sont exprimé sur le rôle effectif du Déluge biblique, lequel était jugé, depuis les auteurs de l’Antiquité, responsable de l’allure superficielle de la planète. En effet, le choix du mât de navire n’est sans doute pas dû au hasard. Ovide (43 av.-18 ap. J.-C.?) dans ses Métamorphoses dit « que l’on a trouvé dans le sol, bien loin des flots, des coquilles marines et des vieilles ancres au sommet des montagnes » (Gohau, 1987). Le dominicain Albert le Grand (1200?-1280) parle également de « débris d’animaux aquatiques et de navires qu’on rencontre dans les rochers des montagnes et dans les cavernes » (ibid.). Des restes de bateaux parce que seule une nappe d’eau venue de la mer (de type tsunami), ayant emporté tout sur son passage, pouvait expliquer la présence des coquilles (fossiles) à des altitudes élevées ! Il est donc fort probable, mais cela reste à vérifier, que Flaubert ait repris de ses lectures d’ouvrages géologiques ces relations anciennes pour illustrer son propos et pour choisir l’objet que découvrent Bouvard et Pécuchet.

 

Une moquerie supplémentaire pourrait être ici soulignée, celle de la peur qu’exprime Bouvard lorsque, réfléchissant à l’histoire des sédiments qu’il observe, il envisage la vitesse à laquelle les modifications pourraient arriver. Bouvard croit ressentir un séisme :

Tout à coup, le sol lui parut tressaillir, – et la falaise au-dessus de sa tête pencher par le sommet. À ce moment, une pluie de graviers déroula d’en haut. (BP, vol. III, f. 71)

… et Pécuchet essaie de le rattraper en vociférant « La période n’est pas accomplie ! La période n’est pas accomplie ! ». Bouvard craint que le séisme n’engendre un raz de marée catastrophique. Il croit également apercevoir la fumée d’un volcan quelques lignes auparavant :

Les volcans, d’ailleurs, éclatent toujours près de la mer.
Bouvard promena sa vue sur les flots, et crut distinguer au loin, une fumée qui montait vers le ciel. » (BP, vol. III, f. 71)

… ce qui pourrait aussi annoncer la fin de la période. Mais là, Flaubert sort de la stricte considération « de terrain », ce ne sont plus les objets qu’il analyse in situ, ce sont les controverses scientifiques qu’il prend pour sujets d’étude.

3 « Ces messieurs s’occupent de géologie ? Fort bien ! » (BP, vol. III, f. 65)

Nous ne suivrons pas Y. Arahara (2004) lorsque l’auteur rattache « N’importe ! Je voudrais bien savoir comment l’univers s’est fait ! » (f. 62) aux tentatives de Bouvard et Pécuchet de comprendre l’histoire de notre planète. Ces quelques mots ouvrent certes dans le texte définitif nos deux protagonistes à la lecture de Buffon, mais ils mettent surtout un terme à la discussion sur l’astronomie (et donc à l’histoire de l’univers) et à la longue suite des problèmes que la difficulté de quantifier et de mesurer engendre. Flaubert clôt le livre astronomie et Bouvard, dont les yeux se ferment, va se coucher.

 

Mais avec les Époques de la Nature de Buffon, dont on apprend « qu’une comète en heurtant le Soleil, en avait détaché une portion, qui devint la terre » (f. 62) puis, plus loin, avec le Discours sur les Révolutions du globe (f. 64) de Cuvier (1822), il en ouvre effectivement un autre, celui de l’histoire géologique de la Terre. Il opère ainsi un changement d’échelle évident, passant de l’approche quelque peu mathématique et chiffrée des spécialistes de l’univers à la réalité de terrain des géologues. On passe ainsi de la mesure à la controverse, d’une réalité mathématique difficile à concevoir compte tenu de notre difficulté à prendre conscience des longues durées du passé de la Terre, à l’opposition des explications proposées par les scientifiques. Non sans hésitations d’ailleurs puisque le folio 63 et une partie du folio 64 traitent successivement, et dans un ordre assez énigmatique, des Harmonies de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre, des Merveilles et beautés de la Nature de Depping, et des « goûts bizarres » chez certains animaux avec Buffon, faisant entrevoir la difficulté de placer la beauté de la nature (et de ses curiosités géomorphologiques), ainsi que la question de l’espèce dans le déroulement du roman.

 

L’histoire de la Terre constitue bien un des sujets des plus importants du XVIIIe et du XIXe siècles. Sans prendre en compte ici les idées de l’Antiquité, rappelons ici simplement qu’il y a autant de « théories de la terre »… que d’auteurs, chacun apportant à la discussion, qui une démonstration, qui une interrogation. Depuis Descartes (1596-1650) et ses Principes de philosophie paru en 1644 et dans lesquels les 3e et 4e parties traitent de la formation du système solaire et de la Terre, nombreux ont été les auteurs à présenter « leur » théorie. Pour les XVIII-XIXe siècles (avant 1850), les nouveautés ont été essentiellement apportées par Stenon, de Maillet, Buffon, Werner, Hutton, Lyell, de Beaumont, Cuvier et Brongniart, d’Orbigny (Gohau, 1987). Tous apportent leur pierre à l’édifice et avec les nouveautés stratigraphiques des premières décennies du XIXe siècle, les scientifiques sont en mesure de donner un aperçu assez proche de ce qui est aujourd’hui accepté.

C’est dans le cadre de cette période de grand enrichissement scientifique que Flaubert aborde cette thématique de l’histoire « globale » de la Terre, avec l’extrait suivant de Bouvard et Pécuchet, que nous choisissons ici de diviser en sept parties. Cet extrait précède dans le chapitre III « l’approche terrain » de nos deux héros, approche qui leur permet de confronter les idées scientifiques à la réalité.

Après ces deux lectures, ils se figurèrent les choses suivantes.
D’abord une immense nappe d’eau, d’où émergeaient des promontoires, tachetés par des lichens ; et pas un être vivant, pas un cri. C’était un monde silencieux, immobile et nu. Puis de longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d’une étuve.
Un soleil tout rouge surchauffait l’atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes ; et la pâte des porphyres et des basaltes qui coulait, se figea.
Troisième tableau : dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi ; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquillages pareils à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres, des lézards de soixante pieds.
Des amphibies allongent entre les roseaux leur col d’autruche à mâchoire de crocodile. Des serpents ailés s’envolent.
Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières, et des défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où fut depuis l’Atlantique ; le paléothérium, moitié cheval moitié tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre, et le Cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers, à la voix de l’ours des cavernes qui faisait japper dans sa tanière, le chien de Beaugency trois fois haut comme un loup.
Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge.
C’était comme une féerie en plusieurs actes, ayant l’homme pour apothéose » (BP, vol. III, f. 64)

Si Flaubert semble s’être inspiré à la fois des théories de Cuvier (publiées en 1821 et 1824), d’Alexandre Bertrand qui vulgarise en 1824 les idées du précédent dans Lettres sur les révolutions du globe, du poème Les Fossiles de Louis Bouilhet (1822-1869) publié en 1853-1854 (Cohen, 1998 ; Arahara, 2002 [22]), nul doute qu’il donne au Discours de Cuvier une touche très personnelle (Séginger, 2013). En sept « tableaux », il présente successivement :

 

– l’humidité et le règne végétal[23],

– la chaleur et le règne minéral,

– l’ambiance tropicale et le règne animal maritime,

– une paléontologie « fantasmagorique »,

– une paléontologie « autorisée » à noms scientifiques établis[24],

– le catastrophisme qui explique les différentes époques

– l’apparition de l’Homme

 

On est donc bel et bien dans une lecture narrative de l’histoire de la Terre qui n’est pas sans annoncer les grandes reconstitutions postérieures des spécialistes des sciences de la terre[25]. Les règnes végétal, minéral et animal amorcent la première partie de ce passage. L’eau puis la chaleur donnent les conditions tropicales de la naissance de la vie sur Terre, des premières formes de vie végétale, puis apparaissent des coraux (les madrépores) et des tortues tropicales de trois mètres baignant dans des eaux chaudes. Les amphibies et des serpents ailés annoncent la sortie de l’eau de la vie. Ce sont les espèces parties à la conquête des espaces terrestres qui sont ensuite présentées, d’abord les espèces disparues « aux membres difformes », puis les espèces « récentes » connues par la paléontologie, et enfin l’Homme pour « apothéose de la volonté divine ». Seul, le passage sur les causes catastrophiques des modifications s’intercale dans ce scénario bien lissé, mais avec le rappel du Déluge, le récit biblique est préservé.

Le temps de l’histoire de la Terre est donc appréhendé dans son déroulement chronologique, mais sans aucune mesure, sans aucune durée signifiée, sans aucune temporalité, comme dans une approche cinématographique, raccourcie en quelques plans successifs. Ce qui laisse la place à toute interprétation catastrophique de l’évolution.

Car, avec cet extrait, c’est indirectement toute la controverse catastrophisme – actualisme (ou uniformitarisme) qui est abordée (Arahara, 2004). Mais comme l’actualisme ne sera véritablement suivi dans le monde scientifique que tardivement, après les Principes de géologie et les Éléments de géologie de Charles Lyell (publiés entre 1830 et 1838 et réédités jusqu’en 1875 et vulgarisés en France par A. Boué) et après Darwin, c’est surtout l’éternel catastrophisme d’essence biblique qui est privilégié par Flaubert.

 

C’est tout le discours de Cuvier qui est ainsi repris et qui permet à Flaubert de rendre Bouvard quelque peu comique dans sa peur du risque encouru. Car si risque il y a, c’est bien parce que la temporalité des changements stratigraphiques est totalement inconnue. Quel temps représente le contact entre deux formations[26], contact qui se fait parfois au millimètre près : par exemple entre l’argile du Kimméridgien et les sables de l’Aptien du Cap de la Hève au Havre ? Dans cette problématique, Cuvier est effectivement persuadé que seule une catastrophe soudaine peut expliquer le changement des espèces, ainsi que le changement lithologique entre les étages, s’inscrivant ainsi dans la lignée des auteurs anciens. Sans doute au départ parce qu’il considère que les mammouths (en 1803) ou rhinocéros (en 1772) retrouvés dans les terres gelées de la Sibérie accréditent la thèse selon laquelle le climat peut changer très brutalement, et avec lui les conditions de sédimentation. Les animaux, non putréfiés donc surpris soudainement par la mort, auraient donc disparus purement et simplement, avant une reconquête progressive par diffusion des espèces (selon Cuvier) ou par « création successive des espèces à chaque époque géologique » (selon A. d’Orbigny ; Gohau, 1987). En réalité, les animaux, adaptés à des conditions écosystémiques de climats sibériens (et non typiques de climats chauds comme on le croyait), étaient morts l’hiver et se sont retrouvés directement englacés dans des marécages qui n’allaient plus dégeler compte tenu du refroidissement global.

Dans les deux interprétations possibles sur le retour des espèces, le changement est considéré comme brutal dans le temps, et rares sont les auteurs qui font intervenir les espaces concernés par les phénomènes géologiques (qui, surtout pour les processus catastrophiques, restent toujours localisés à l’échelle globale). Et ce n’est même pas l’augmentation de la durée potentielle de l’histoire de la Terre qui modifie cette impression de soudaineté. De surcroît les thèses actualistes de Lyell ont surtout concerné dans un premier temps le soulèvement progressif des montagnes, celles de Lamarck l’évolution des espèces, et la relation directe avec les conditions de sédimentation n’a été envisagée que tardivement (même si Ch. Lyell est, avec R. Murchison, un des premiers à estimer la durée réelle de sédimentation de dépôts d’eau douce feuilletés, donc annuels, en Auvergne).

 

La référence au catastrophisme[27] et à la fin du monde est donc permanente parce que le temps reste mal appréhendé, tant dans le domaine de l’astronomie que de la géologie et la paléontologie.

Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel comme la parabole d’une monstrueuse fusée.
— Tiens ! » dit Bouvard. « Voilà des mondes qui disparaissent » (BP, vol. III, f. 62)
N’importe ! Cette fin du monde, si lointaine qu’elle fût, les assombrit – et côte à côte, ils marchaient silencieusement sur les galets. (BP, vol. III, f. 70)

Bouvard se figura l’Europe engloutie dans un abîme.

« Admets » dit Pécuchet « qu’un tremblement de terre ait lieu sous la Manche. Les eaux se ruent dans l’Atlantique. Les côtes de la France et de l’Angleterre en chancelant sur leur base, s’inclinent, se rejoignent, et v’lan ! tout l’entre-deux est écrasé. (BP, vol. III, f. 70)[28]

 

Mais relativiser l’impact de ces « catastrophes » est possible et c’est ce que fait Flaubert en faisant intervenir l’espace concerné, et en utilisant l’opposition de Cuvier et Brongniart sur ce point :

Jamais il n’y eut un cataclysme complet du globe. Mais la même espèce n’a pas toujours la même durée, et s’éteint plus vite dans tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles différents comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les fougères d’autrefois sont identiques aux fougères d’à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans les couches les plus anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brogniart, ne sont après tout que des abstractions. (BP, vol. III, f. 72)

Le folio 394 présente aussi la phrase suivante : « La géologie d’une province n’est pas celle de toute la Terre », mais cette phrase a été abandonnée au profit de considérations spatio-temporelles sur la durée de vie et la répartition de chaque espèce fossile (voir l’extrait ci-dessus), ce qui permit aussi à Flaubert de faire le lien avec l’histoire de la Terre et d’expliquer pourquoi les « végétations fossiles de la baie de Baffin [située entre le Canada et le Groenland] ressemblent à des plantes équatoriales » (f. 75).

Volonté de mettre en évidence les changements climatiques anciens ou volonté de souligner l’hypothèse déjà formulée de la dérive des continents ? Flaubert a t-il eu connaissance des écrits d’A. Snider-Pelligrini qui fut le premier en 1858 à envisager cette idée[29]  ?

Comme on ne le saura probablement jamais, ce qu’il faut retenir dans cette lecture catastrophiste, c’est que les analogies et confusions sont récurrentes : entre univers et terre, entre volcan, séisme et tsunami, entre processus naturels « normaux » et fin du monde. C’est ce qui explique les références à l’île Julia, au Monte Nuovo, au Mont Jorullo, au séisme de Lisbonne[30], qui ne rappellent que des manifestations naturelles brutales qui ont marqué profondément les mémoires et les écrits.

Il faut ici d’ailleurs souligner le fait que Flaubert associe faussement Lisbonne au « feu central », aux « mines de houille » qui peuvent brûler et aux manifestations volcaniques alors que le séisme de Lisbonne n’a rien de volcanique (« séisme » ou « tremblement de terre » n’apparaissent pas sur les folios correspondants). Certes le mot désastres manquant sur le folio définitif 70, mais présent sur le folio 554v et rajouté sur les éditions récentes, pallie partiellement le problème, mais la confusion volcan / séisme est une fois de plus patente. Elle ne peut s’expliquer que si l’on considère que Flaubert a voulu parler des tsunamis que volcans et séismes peuvent tous deux engendrer[31].

Flaubert aborde en réalité indirectement la controverse neptunisme – plutonisme et les effets respectifs des forces telluriques en terme de recouvrement par les eaux, puisque fondamentalement la question était bien d’expliquer, depuis toujours, à la fois la nature des roches et la présence des fossiles à des altitudes invraisemblables.

Bouvard penchait vers le neptunisme. Pécuchet au contraire était plutonien (BP, vol. III, f. 70)

Cette autre controverse, au même titre d’ailleurs que la précédente, est également à prendre avec prudence, l’opposition entre les deux pôles étant quelque peu « forcée » (à la suite certes de l’opposition entre Werner et Hutton), n’ayant pas été systématiquement mise en avant par tous les scientifiques du XIXe siècle. En réalité, tout le problème de cette opposition, dont on peut retrouver des racines dans l’Antiquité et le Moyen Âge (Gohau, 1987), repose sur l’explication des différents types de roches. Aux roches vite comprises comme sédimentaires puisque riches en organismes vivants fossilisés, susceptibles d’avoir été engendrées par des mouvements brutaux du niveau marin, s’opposent les roches d’origine manifestement volcaniques. Au neptunisme qui explique donc surtout les masses géologiques par l’action de l’eau, s’oppose le plutonisme dont l’élément moteur serait les remontées de matière en fusion à travers l’écorce terrestre. Cette dichotomie a motivé bon nombre de discussions « inutiles » au XIXe siècle puisque l’on sait aujourd’hui que ces deux origines ne s’excluent pas. Les roches sont en effet de quatre types : sédimentaires lorsque déposées au fond d’étendues marines ou océaniques, volcaniques (ou éruptives) lorsque sont liées à l’activité « superficielle » des volcans, ignées ou cristallines lorsque les remontées de matière se font à travers l’écorce terrestre mais sans apparaître à la surface du globe et en refroidissant à des profondeurs importantes, et métamorphiques lorsqu’il s’agit de formations, initialement sédimentaires, qui sont transformées sous l’action de la pression et de la chaleur lors d’un enfouissement profond ou par contact avec des remontées magmatiques.

Là encore, le temps restait le problème principal à l’explication des différentes origines pétrographiques. Si l’on comprenait facilement que le volcan puisse émettre des roches en fusion qui allaient vite se refroidir, tous les autres types de roches supposaient un temps long d’élaboration et, au moins pour les roches ignées et métamorphiques, une prise en compte de l’effet de la profondeur sans laquelle pression et chaleur ne peuvent modifier l’état physico-chimique des constituants originaux. La diagenèse, c’est à dire la transformation d’un sédiment aqueux en roche plus ou moins résistante, restait également à comprendre et elle nécessitait également une intervention du facteur temps. Le paragraphe suivant s’inscrit dans ce doute scientifique quant à l’explication des différentes natures lithologiques[32]  :

Enfin, Pécuchet ayant prononcé le mot de règne minéral :
— « Je n’y crois pas, au règne minéral ! puisque des matières organiques ont pris part à la formation du silex, de la craie, de l’or peut-être ! Le diamant n’a-t-il pas été du charbon ? la houille un assemblage de végétaux ?
— En la chauffant à je ne sais plus combien de degrés, on obtient de la sciure de bois, tellement que tout passe, tout coule. La création est faite d’une matière ondoyante et fugace. Mieux vaudrait nous occuper d’autre chose ! (BP, vol. III, f. 76)

C’est ainsi que le recours au catastrophisme dominant se comprend dans le texte de Flaubert. Certes l’auteur veut faire vivre à Bouvard et Pécuchet une série de catastrophes (Cohen, 1998) mais, par le biais du Déluge, du volcanisme et de l’activité sismique, il montre que les temporalités rapides sont au cœur des idées scientifiques de la première moitié du XIXe siècle.

 

Et ce alors même que tout devient facilement compréhensible si l’on intègre la totalité des facteurs et une connaissance précise des conditions géologiques locales, si le savoir devient cumulatif, si la science se refuse à exclure systématiquement les hypothèses nouvelles. Et c’est ce qui se passe réellement durant la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsque les idées apparemment contradictoires de chacun allaient se compléter en une explication cohérente des diverses régions géologiques et de leurs caractéristiques. Ainsi les idées du neptuniste A.-G. Werner (1750?-1817), du plutoniste J. Hutton (1726-1797) qui démontre l’origine intrusive du granite et qui s’oppose au catastrophisme, de Ch. Lyell (1797-1875) qui explique les différents métamorphismes, et celles des stratigraphes Cuvier, Brongniart et d’Orbigny, allaient se retrouver finalement plus ou moins conciliées dans les théories transformistes et actualistes qui sont celles qui domineront dans les nombreux manuels publiés à partir de 1830[33].

Ce qui n’empêche pas les auteurs de ces manuels de géologie de faire souvent un chapitre sur l’intégration des discours scientifiques à celui de l’Église, de la même façon que Flaubert s’ingénie d’abord à montrer l’apparente confirmation par la science de « l’autorité des Écritures », puis à l’infirmer par le truchement des dires de l’abbé Jeufroy et de la réaction du capitaine qui qualifie Bouvard et Pécuchet de « révolutionnaires ».

Un après-midi, comme ils retournaient des silex au milieu de la grande route, M. le curé passa, et les abordant d’une voix pateline :
— « Ces messieurs s’occupent de géologie ? Fort bien ! »
Car il estimait cette science. Elle confirme l’autorité des Écritures, en prouvant le Déluge. Bouvard parla des coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes, pétrifiés. L’abbé Jeufroy parut surpris du fait ; après tout, s’il avait lieu, c’était une raison de plus d’admirer la Providence. (BP, vol. III, f. 65)
Par des biographies et des extraits, ils apprirent quelque chose des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.
Tout cela contrariait les idées reçues, l’autorité de l’Église. (BP, vol. III, f. 73)

Toutes les modifications de la pensée géologique du siècle sont ici résumées. L’unité de la géologie scientifique est réalisée, et Flaubert en témoigne. Même E. Suess (1831-1914) commence curieusement son livre La Face de la Terre (1883) par un chapitre 1 consacré au Déluge. Le récit du Déluge biblique est confronté au récit d’autres textes anciens et il suggère que l’idée n’est pas incompatible avec la science moderne. Ce n’est pas un retour en arrière pour un auteur aux vues exceptionnelles ; il veut montrer qu’à côté de l’impact brutal de certaines catastrophes, les effets de certaines transgressions marines plus lentes peuvent être envisagés. Il tente de démontrer qu’aux phénomènes exceptionnels mais violents, peuvent s’associer les phénomènes lents et réguliers (seulement pris en compte par les actualistes à l’époque). Il concilie à sa façon aussi des idées divergentes et ne fait que renforcer la démonstration scientifique (qu’il applique aussi de façon très novatrice au soulèvement des montagnes et aux variations des lignes de rivage).

Finalement, c’est sur la discussion à propos du Déluge et de l’espèce que Flaubert termine son exposé géologique. Les deux grands points sur lesquels les discours de l’Église et de la science s’opposent fondamentalement. Pour nous, cela est significatif de la volonté de l’auteur de clore son épisode à la fois sur les grandes nouveautés de la science et sur l’intégration du temps dans la réflexion. En effet les idées de Lamarck (1744-1829), de Geoffroy de Saint-Hilaire (1772-1844) et de Darwin (1809-1882) vont profondément changer le rapport au temps des paléontologues et des géologues, l’évolution des espèces se faisant certes en fonction des conditions environnementales, mais surtout sur le temps long.

C’est cette problématique qui est annoncée avec les études zoologiques de Bouvard et Pécuchet (f. 63 et 64)[34]

 

Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un dogue et une truie, avec l’espoir qu’il en sortirait des monstres et ne comprenant rien à la question de l’espèce. (BP, vol. III, f. 64)

 

… et qui se termine dans la discussion finale avec l’abbé Jeufroy (f. 73 à 76). L’évolution des espèces traduit une transformation nécessairement lente à l’échelle de l’histoire géologique de la Terre et le Déluge, catastrophique, n’explique plus le renouvellement des faunes fossiles. On passe insensiblement des six mille ans de l’histoire biblique ou de Manéthon (et du monde de N. Stenon au XVIIe siècle), aux trente-six mille ans de la configuration astrale du Moyen Âge, aux « milliers de siècles » de Cuvier et aux « centaines de milliers d’années » de Lyell, puis aux millions et aux milliards d’années des géologues modernes. Le temps n’est plus aux catastrophes brutales. Le temps de l’Église est désormais inopérant scientifiquement.

 

Après donc avoir douté des fossiles, des roches, des mesures et des espaces géologiques concernés par leurs études stratigraphiques, Bouvard et Pécuchet doutent finalement du temps, du temps de la Création, de celui de l’histoire de la Terre, du temps de l’histoire des espèces et de celle de l’Homme.

Et Bouvard s’échauffant, alla jusqu’à dire que l’Homme descendait du singe !
Tous les fabriciens se regardèrent, fort ébahis, et comme pour s’assurer qu’ils n’étaient pas des singes. (BP, vol. III, f. 75)

Flaubert ne fait jamais explicitement référence à Darwin dans son manuscrit. On ne sait pas s’il a lu L’Origine des espèces, mais il est certain qu’il a lu, peu après sa parution en France en 1872, le premier tome de La Descendance de l’homme et, en 1874, Histoire de la Création naturelle (1868) de E. Haeckel (1834-1919), auteur qui diffusa, en leur donnant une réelle dimension métaphysique, les idées de Darwin (Dord-Crouslé, 2003).

Flaubert ne fait pas plus référence aux nouvelles idées sur la préhistoire de l’humanité. En 1858, le premier Homme de Néandertal irréfutable est découvert en Allemagne. Certes cette espèce d’homme fossile mettra beaucoup de temps à se faire admettre par la communauté scientifique, mais il est à peu près certain que les idées révolutionnaires de Boucher de Perthes (1788-1868), qui publie son célèbre discours De l’Homme antédiluvien et de ses œuvres en 1860 et qui prouve que les silex taillés de la vallée de la Somme l’ont été par les ancêtres de l’Homme actuel, sont également parvenues aux oreilles de Flaubert.

Il est vrai aussi que le temps diégétique de Bouvard et Pécuchet obligeait Flaubert à ne pas citer ces ouvrages de la deuxième moitié du XIXe siècle.

Conclusion

Avec l’épisode astronomique et géologique de son roman, Flaubert fait douter Bouvard et Pécuchet des affirmations scientifiques et des différents discours tenus sur l’histoire de l’univers, sur l’histoire de la Terre, de sa faune, de sa flore et de l’Homme. L’auteur pointe les réels questionnements scientifiques auxquels la géologie est confrontée au XIXe siècle, interrogations qui relèvent de la définition et de la mesure des objets étudiés, mais aussi, sur un globe encore peu connu dans le détail, du lieu d’étude, puisque la géologie est diverse et extrêmement changeante d’une région à une autre, et de la notion du temps qu’il a fallu reconsidérer totalement, pour commencer à comprendre un peu de cette histoire complexe.

Par le fruit du hasard, à moins que ce ne soit par la plus pure lucidité, Flaubert met également en exergue des paramètres scientifiques intemporels qui pourraient être applicables encore aujourd’hui à un grand nombre d’objets d’étude. Ne se méfie-t-on pas toujours de l’arbitraire des choix et des nomenclatures opérés par le scientifique ? Ne cherche-t-on pas encore et toujours à définir avec exactitude l’infiniment grand et l’infiniment petit ? Ne cherche-t-on pas à préciser l’exacte durée d’une seconde pour nos systèmes informatiques ? Ne cherche-t-on pas toujours à mesurer le globe sous toutes ses facettes pour comprendre l’élévation du niveau de la mer, l’augmentation des températures, le soulèvement de l’Himalaya et du Mont Blanc ?

Bouvard et Pécuchet seraient peut-être finalement à l’aise avec les théories catastrophistes actuelles qui nous prédisent des bouleversements planétaires majeurs dans les quelques décennies qui viennent. Le catastrophisme aussi est intemporel.

Bibliographie

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NOTES

[1] Ce travail cible le texte définitif de l’œuvre de « La moisson venait de finir… » (f. 61) à « La création est faite d’une matière fugace et ondoyante. Mieux vaudrait nous occuper d’autre chose » (f. 76). En plus de l’astronomie et de la géologie (avec ses composantes : paléontologie, lithologie et stratigraphie), la zoologie est également abordée dans cette partie, notamment par le biais de l’approche naturaliste de Buffon pour poser indirectement la question de l’espèce (inhérente également à la paléontologie) (f. 63 et 64).
[2] Il en est de même sur la totalité du volume, si l’on exclut le sens plus rare de « il fut l’objet de… », « d’objets spirituels » (Ch. VII ) ou « d’objets sensibles » (Ch. VIII).
[3] « Enfin, ils se demandèrent s’il y avait des hommes dans les étoiles. Pourquoi pas ? Et comme la création est harmonique, les habitants de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d’une taille moyenne, ceux de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout la même chose ? Il existe là-haut des commerçants, des gendarmes. On y trafique, on s’y bat, on y détrône des rois !... » (BP, Vol III, f. 62). Au demeurant, cette dernière phrase n’est pas sans évoquer « Le Petit Prince » de Antoine de St Exupéry (1943).
[4] 2 lieues, soit 8 km environ puisque l’ancienne lieue dite « de Paris » (1674-1793) valait environ 3,898 km. L’Himalaya (8848 m) aurait à peine émergé de cette nappe d’eau, d’où la difficulté d’admettre les effets du Déluge biblique et même ceux des hypothèses plus argumentées des scientifiques.
[5] Un fossile directeur est un fossile représentatif d’une période courte et précise qui permet donc de bien situer chronologiquement les strates géologiques dans lesquelles on le retrouve.
[6] Le nom de l’étage en question prend souvent alors comme racine la localité où se trouve le stratotype, auquel on ajoute le suffixe -ien (par exemple : Bajocien – de Bayeux-, Kimméridgien –de Kimmeridge…).
[7] Les ères géologiques (exemple l’ère secondaire) sont aujourd’hui divisées en périodes (ou systèmes ; exemple le Jurassique), elles-mêmes subdivisées en époques (ou séries ; exemple le Jurassique moyen), elles-mêmes subdivisées en étages (par exemple le Bajocien) qui tirent leur nom du stratotype de référence. « Assises » et « formations », souvent utilisées aussi par le géologue, n’ont pas de valeur chrono-stratigraphique.
[8] Malgré les intuitions géniales de Léonard de Vinci sur le caractère indéniablement organique des fossiles, c’est Nicolas Stenon (ou Niels Steensen, 1638-1686) qui montre que ce que l’on nomme communément « glossopètres » et que l’on considère être des langues de serpent pétrifiées sont des dents de squales fossilisées. Stenon pose également les bases de la méthode d’investigation des strates géologiques, amorçant les « principes » qui ont encore cours aujourd’hui. Au début du XIXe siècle, après notamment Benoit de Maillet – ou Telliamed – (1656-1738), Buffon (1707-1788), Werner (1749-1817), Hutton (1726-1797), Cuvier (1769-1832), Brongniart (1770-1847) et d’Orbigny (1802-1857), pour ne citer que les plus « stratigraphes », la géologie a acquis ses lettres de noblesse et son discours ne sera plus fondamentalement remis en cause (Gohau, 1987).
[9] Les références bibliographiques de Flaubert datent surtout d’avant 1860 et la plupart des auteurs cités décèdent et/ou ont publié avant 1850, alors que Bouvard et Pécuchet est écrit à partir de 1872. Darwin (1809-1882) par exemple n’est pas cité, et pourtant Bouvard et Pécuchet soulèvent intelligemment la question de l’espèce. De l’origine des espèces date de 1859 et La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe date de 1871. Bien que la vulgarisation des idées darwiniennes en France soit tardive, nul doute que Flaubert en a entendu parler lorsqu’il rédige son chapitre III (Dord-Crouslé, 2003). Boucher de Perthes (1788-1868) n’est pas non plus référencé. Néanmoins, E. Lambert, qui publie en 1862 son « Cours élémentaire de Géologie », est cité. Ch -L. Contejean (1824-1907) est également nommé sur certains folios ; il a publié en 1874 Éléments de géologie et de paléontologie. Haeckel (1834-1919) apparaît aussi sur quelques folios. Ce sont peut-être les auteurs les plus tardifs que Flaubert, en pleine lecture de quantité d’ouvrages entre 1872 et 1874, a pu utiliser pour la géologie et la paléontologie.
[10] Bernard Palissy (1510-1590 ?) observant les « cornes d’Ammon » (nos ammonites, espèces apparentées au nautile encore vivant aujourd’hui dans l’Océan Indien) pense que « leur genre s’est perdu » (pour lui à cause d’une surpêche !). Buffon (1707-1788) reprendra cette expression deux siècles plus tard pour mettre en évidence l’évolution des espèces sur le temps long qui permet de définir le cadre chronostratigraphique des sédiments étudiés. C’est cette constatation qui donne naissance à la paléontologie et à la stratigraphie (donc aux concepts clés de la géologie moderne).
[11] L’espèce « Ammonites nodosus » a été attribuée dès 1813. On la retrouve dans La Géologie et la Minéralogie dans leurs rapports avec la théologie naturelle de W. Buckland (1837, traduit en français dès 1838). Cette apparition dans Bouvard et Pécuchet reste quand même étrange compte tenu du fait que c’est un fossile caractéristique du Trias, peu représenté dans la Normandie que traversent nos héros. On est en droit de se demander s’il n’y a pas eu là confusion d’espèces ou si Flaubert cite cette espèce pour mettre en valeur la totalité des systèmes de l’ère secondaire présents en Normandie (voir notes 7 et 12).
[12] L’ère secondaire (ou Mésozoïque) est subdivisée en Trias (251 à 200 millions d’années), Jurassique (200 à 146 Ma) et Crétacé (146 à 66 Ma). On passe ensuite à l’ère tertiaire (ou Cénozoïque), subdivisée en Paléocène (66 à 56 Ma), Éocène (56 à 34 Ma), Oligocène (34 à 23 Ma), Miocène (23 à 7 Ma) et Pliocène (7 à 2,55 Ma). L’ère quaternaire (depuis 2,55 Ma) est elle-même divisée en Pléistocène et Holocène.
[13] Le géologue français J.-E.Guettard (1715-1786) publie en 1746 une carte mettant en évidence le fait que la géologie du Bassin de Londres est le prolongement de celle du bassin parisien (à travers la Manche). Il est en outre aussi le premier à affirmer que les puys d’Auvergne sont d’anciens volcans.
[14] En 1840, la dénomination de certaines périodes géologiques est déjà effective. Pour l’ère secondaire, J. B. d’Omalius d’Halloy (1783-1875), premier personnage à réaliser à la demande de Napoléon Ier une carte géologique de France (1813, publiée en 1823), est celui qui définit en 1822 le Crétacé (du latin creta = craie). Il tente aussi, dans le chapitre 1 « De la classification des roches » de son livre II « De la Géognosie » de son ouvrage Éléments de Géologie paru en 1831, de montrer les difficultés d’une telle entreprise de classification et de dénomination (d’où les remarques que Flaubert prête à ses héros). A. Brongniart (1770-1847) définira le Jurassique (dans le Jura) en 1829 dans Tableau des terrains qui composent l’écorce du globe et F. A. von Alberti définira le Trias (ainsi appelé car composé de trois ensembles sédimentaires) en 1834 dans Beitrag zu einer Monographie des bunten Sandsteins, Muschelkalks und Keupers, und die Verbindung dieser Gebilde zu einer Formation.
[15] Que Flaubert visite avec son ami Edmond Laporte en 1877.
[16] La géomorphologie est l’étude des formes du relief terrestre. Cette discipline, plutôt abordée par des géographes, n’apparaît vraiment que dans la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsque les bases de la géologie seront à peu près définies.
[17] On doit notamment à A. d’Orbigny ses deux ouvrages de synthèse publiés entre 1849 et 1852 : Cours élémentaire de paléontologie et de géologie stratigraphiques et Prodrome de paléontologie stratigraphique universelle des animaux mollusques et rayonnés fossiles, ouvrages dans lesquels on trouve la première vraie échelle chrono-stratigraphique. Alcide Dessalines d’Orbigny (1802-1857) est le frère de Charles Henri Dessalines d’Orbigny (1806-1876) qui revoit et commente le Nouveau Manuel complet de géologie de J.-J.-N. Huot (le « Huot-d’Orbigny » des folios). Flaubert a manifestement utilisé les ouvrages des deux auteurs puisque, sur le folio 392, le prénom d’Alcide est précisé comme pour le distinguer expressément de son frère.
[18] Les huîtres plates (Deltoïdum delta) du Kimméridgien furent justement à l’origine de l’une des interrogations stratigraphiques de la transition Jurassique-Crétacé puisqu’on les trouve précisément dans certaines strates, en dessous de strates qui n’en contiennent pas (plus riches en oursins et térébratules), ce qui permit de différencier des périodes différentes (Doré et al., 1987).
[19] Le lecteur attentif aura remarqué qu’il manque le Crétacé inférieur de l’échelle actuelle. Celui-ci est grandement lacunaire en Normandie avant la transgression du cycle du Crétacé supérieur ; il est d’ailleurs inexistant dans la classification synthétique de A. d’Orbigny de 1849, réduit aux seuls étages présents dans le Bassin Parisien (Gohau, 1987).
[20] A. Cento (1973) signale une bizarrerie qui en fait n’en est pas une : l’apparente opposition entre les deux auteurs qui ont beaucoup publié ensemble. C’est en réalité sur l’explication des causes qui induisent les changements sédimentaires que ces deux auteurs ont divergé, Cuvier optant pour un « catastrophisme » brutal expliquant les changements, Brongniart restant plus prudent. Voir dans le texte de Flaubert : « Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que des abstractions. Cuvier jusqu’à présent leur avait apparu dans l’éclat d’une auréole, au sommet d’une science indiscutable. Elle était sapée. La création n’avait plus la même discipline ; et leur respect pour ce grand homme diminua. » (f. 72)
[21] On trouve la justification de cette distinction roches en place - formations superficielles dans une lettre de Flaubert à de Maupassant du 5 novembre 1877, à propos des aventures des deux compères : « Débarqués au Havre, on leur dit qu’ils ne peuvent voir le dessous de la Hève, à cause des éboulements. Alors perplexité de mes bonshommes »… On repère également cette subtile distinction dans : « ils n’admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains, ni les ondulations de la verdure ; mais ce qu’on ne voyait pas, le dessous, la terre – Et toutes les collines étaient pour eux « encore une preuve du Déluge » (f. 68), le « dessous » étant la roche et les collines, les formes et formations superficielles que le déluge expliquerait.
[22] Arahara, 2002, a montré que les mots lichens et roseaux provenaient directement du poème de Louis Bouilhet.
[23] Pour ce passage, « blocs », « bancs » et « falaises » « de granit » sont également annotés sur les folios non définitifs. Le granit était considéré au XIXe siècle comme représentant des plus anciennes formations liées à la naissance de la terre (puisque plus profondément retrouvé dans les séquences lithologiques), avant les effets des différentes catastrophes « neptuniennes », dont le Déluge. Il était donc logique que pour la création du globe, Flaubert utilise cet élément chronologique. Il l’a sans doute abandonné pour des raisons strictement littéraires (Arahara, 2002).
[24] La référence au « Chien de Beaugency » cité par Cuvier, émane fort probablement de F.-J. Pictet de la Rive (1809-1872), paléontologue auteur du Traité de paléontologie (1853-1857) : « M. de Blainville (zoologiste normand, 1777-1850) pense que l’on doit encore rapporter à ce genre et probablement à la première espèce une dent trouvée près de Beaugency, et que M. Cuvier avait attribuée à une grande espèce de loup, confusion qui est facile à comprendre, car on ne pouvait pas prévoir a priori la singulière réunion de caractères que présentent les amphicyons. On doit donc probablement considérer comme identique à un Amphicyon major, le Chien fossile gigantesque. » Les autres espèces citées dans ce même paragraphe sont déjà connues des paléontologues référencés par Flaubert ; elles proviennent surtout de la lecture du livre de Bertrand dans sa cinquième édition de 1839 (Arahara, 2002).
[25] Puis plus tard les tentatives cinématographiques plus ou moins réussies du XXe siècle. Dans ce domaine, c’est seulement Jurassic Park de S. Spielberg (1993) qui renouvelle le genre.
[26] On sait aujourd’hui que cela peut correspondre à des temporalités bien différentes en fonction des conditions géologiques locales et régionales ; le temps du changement peut être en réalité très court (moins de mille ans par exemple) si le contact correspond à un phénomène brutal de modification écosystémique et/ou sédimentaire (par exemple : effondrement brutal, changement climatique..), ou très long (plusieurs millions d’années ou plus) si le phénomène correspond par exemple à une période d’émersion et d’érosion de longue durée précédant la nouvelle sédimentation…
[27] Ruth Morris (2011) a relu Madame Bovary à la lumière des théories catastrophistes de Cuvier qui affectent « l’idée même du temps ». Cette « compression temporelle » peut être rapportée au roman dont le tempo s’accroit au fur et à mesure du dénouement, le temps ne suivant pas une ligne chronologique, et Emma « étant souvent incapable de distinguer entre le passé, le présent et le futur » et son existence étant ponctuée d’événements majeurs (lesquels relèvent pour nous aussi de l’hétérotopie telle qu’elle a été définie par Michel Foucault en 1967).
[28] Maurice Leblanc (1864-1941) dans Un formidable événement (1921) utilise les mêmes métaphores et les mêmes confusions géologiques (entre séismes et volcanisme) pour faire « disparaître la Manche » lors de l’épisode catastrophique de la première partie de son roman. Nous remercions Michel Bussi (géographe de l’Université de Rouen et romancier) pour cette référence à la littérature normande du début XXe siècle.
[29] On sait que l’hypothèse de la dérive des continents n’est véritablement affirmée que par A. Wegener (1880-1930) à partir de 1912, mais l’idée n’est pas neuve (même si depuis Descartes on considère que c’est l’effondrement de masses entières qui créent les océans). En 1858, A. Snider-Pelligrini (1802-1885) publie dans La Création et ses mystères dévoilés un croquis sur lequel l’Afrique et l’Amérique du Sud sont jointes ; il expliquait ainsi la similitude de certaines végétations fossiles (du Carbonifère) entre l’Europe et l’Amérique. Il attribue par ailleurs la fragmentation du continent initial au Déluge biblique.
[30] L’île Julia est le haut-fond volcanique de Ferdinandea qui a émergé en 1701, 1831 et 1863 au large de la Sicile (Constant Prévost, en 1831, l’explore et en fait un article paru dans le Bulletin de la Société Géologique de France, 1831, II, p. 32-36) ; le Mont Nuovo est un volcan apparu en 1538 dans les Champs Phlégréens en Italie ; le Mont Jorullo est, avec le Paricutin, un des deux volcans historiques du Mexique (1759 et 1943) et le séisme de Lisbonne est celui de 1755, relaté notamment dans Candide de Voltaire. Ce séisme est le premier séisme vraiment étudié scientifiquement (monographie de Kant, travaux de J. Michell…).
[31] Le mot tsunami n’était pas employé au XIXe siècle en Europe lorsque Flaubert écrit son roman. Il a été utilisé pour la première fois en 1896 par la National Geographic Society à la suite du séisme de Meiji Sanriku et est vulgarisé depuis, désignant l’onde marine occasionnée par un tremblement de terre (d’origine purement tectonique ou d’origine volcanique) et déferlant à grande vitesse sur les côtes. Évidemment, on est loin du Déluge qui serait la conséquence de pluies « diluviennes », mais nul doute que des catastrophes bien réelles (comme celle qui a provoqué la disparition sous l’eau des villes d’Héliké et de Voura (Péloponnèse) lors du séisme de 373 av. J.-C., relaté par Pausanias, Diodore et Strabon) ont bien participé à la confusion des effets respectifs du « Déluge biblique », de la transgression marine post-glaciaire et des catastrophes sismiques et volcaniques (Bousquet et al. ; 1983).
[32] Sur le folio 378, Flaubert développait les transformations des roches sous l’action du métamorphisme. Ceci a été abandonné sur le manuscrit définitif.
[33] Avec les manuels de Lyell (1830) et d’Orbigny (1849-52), l’ouvrage Recherches sur la partie théorique de la géologie (1838 ; 1834 en G.B.) du britannique H.-T. de la Bèche pourrait constituer un exemple type (Gohau, 1987).
[34] Et à la fin desquelles d’ailleurs Bouvard et Pécuchet « arrivèrent à douter du microscope » (f. 64). Flaubert opère encore ici un changement d’échelle, commençant avec l’univers et terminant avec le microscope, juste avant le début de l’épisode géologique.


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