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Sommaire Revue n° 16
Revue Flaubert, n° 16, 2018 | Flaubert et le «mythe perdu» de la prostitution
Numéro dirigé par Éléonore Reverzy

Genèse de la prostitution dans L’Éducation sentimentale

Éric Le Calvez
Professeur à Georgia State University (Atlanta, USA)
Voir [Résumé]

 

La prostitution est omniprésente dans la vie et l’œuvre de Flaubert. Elle l’a toujours fasciné : « Il se trouve, en cette idée de la prostitution, un point d’intersection si complexe, luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d’or, qu’en y regardant au fond, le vertige vient, et on apprend là tant de choses ! Et on est si triste ! Et on rêve si bien d’amour ! »[1] Il déclare même à Louise Colet (qui n’a pas dû apprécier, voire comprendre ces remarques) : « j’aime la prostitution et pour elle-même, indépendamment de ce qu’il y a en dessous. Je n’ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées, sous la pluie, sans un battement de cœur » (ibid.). Il a d’ailleurs été « un grand consommateur de prostituées »[2], racontant par exemple ses exploits à Louis Bouilhet alors qu’il se trouve en Orient : « J’ai foutu trois femmes et tiré quatre coups – dont trois avant le déjeuner, le quatrième après le dessert. J’ai même proposé à la maquerelle de l’y faire passer, à la fin » (Corr. I, p. 668). Ses lettres évoqueront plusieurs fois l’almée Kuchiuk-Hanem rencontrée à Esneh (voir par exemple ibid., p. 605-606, p. 635)[3] et les Goncourt rapportent qu’il leur aurait déclaré le 9 mai 1865 : « Ma vanité était telle, quand j’étais jeune, que lorsque j’allais au bordel avec mes amis, je prenais la plus laide et tenais à la baiser devant tout le monde, sans quitter mon cigare. Cela ne m’amusait pas du tout, mais c’était pour la galerie »[4]. Pour Flaubert, le XIXe siècle, siècle de farceurs et de charlatans, est « un siècle de putains, et ce qu’il y a de moins prostitué jusqu’à présent, ce sont les prostituées » (Corr. II, p. 518), et il n’hésite pas, alors qu’il est en train de rédiger Madame Bovary, de considérer la publication comme une forme métaphorique de prostitution : « ma muse (quelque déhanchée qu’elle puisse être) ne s’est point encore prostituée, et j’ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde » (ibid., p. 95).

Le thème réapparaît maintes fois dans les œuvres de jeunesse, dès Un parfum à sentir (1836), où prostitution et mensonge sont associés[5] et où « la femme peut-être était entrée au lupanar acheter un morceau de pain par une vie de prostitution » (OC I, p. 88) ; plus loin la maison de jeu est représentée « avec toute sa prostitution hideuse » (ibid., p. 92) et la prostitution devient ensuite une métaphore pour la société : « il est des lieux dont vous ignorez l’existence, c’est qu’on vous caché un mot qui est toute notre société : prostitution » (ibid.) ; lorsque Marguerite se dispute avec Isabellada, elle lui dit d’ailleurs : « n’est-ce pas assez, fille de Satan ! de nous insulter en public par ta beauté que tu prostitues à l’admiration du premier venu ? » (ibid., p. 106)[6]. On retrouve la prostitution dans toutes les œuvres de la maturité, du Voyage en Orient (voir notamment la lettre à Louis Bouilhet déjà citée), en passant par Madame Bovary[7], Salammbô[8] et plusieurs fois dans les trois versions de La Tentation de saint Antoine[9] jusqu’à Bouvard et Pécuchet où, lorsqu’il découvre que Victor se masturbe, Bouvard propose de le mener « chez les dames » tandis que de manière comique Pécuchet exprime « son horreur des filles publiques »[10].

Mais, s’il est un roman où la prostitution joue un rôle essentiel car son récit est « jalonné d’éléments de la série Prostitution »[11], de façon à la fois métaphorique (prostitution masculine[12], prostitution politique[13], etc.) et littérale (jusqu’à son excipit au bordel de la Turque), c’est bien L’Éducation sentimentale : le motif est en effet omniprésent (et d’une certaine manière chacun des personnages se prostitue, la Vatnaz, Delmar, Pellerin, Frédéric, sa mère, Dambreuse, etc.), que ce soit à l’Alhambra[14], aux courses[15], lors des journées de février avec la « fille publique, en statue de la Liberté, – immobile, les yeux grands ouverts, effrayante » (p. 391) tandis que « des rubans de la Légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées (ibid.)[16] ; même la maison où Rosanette accouche à Chaillot n’est pas exempte de connotations, avec ses volets « constamment fermés » (p. 504)[17]  ; le passage le plus emblématique est peut-être celui qui, énumérant les femmes de Paris qui rappellent Mme Arnoux à Frédéric, inclut les prostituées, ce qui met en parallèle la Madone et la Lorette : « Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents » (p. 125)[18].

Il ne s’agira pas ici de revenir sur cet aspect bien connu du texte, auquel Victor Brombert, entre autres, a consacré d’excellentes pages[19], mais plutôt de s’attarder sur la genèse de la prostitution dans les scénarios du roman, pour voir comment le thème interfère avec la progression et la lente structuration du récit, et comment il s’articule avec la formation de scènes ou la construction des personnages.

Une germination ancienne : le Carnet 19

La prostitution apparaît très tôt dans la genèse du roman, dans les premiers scénarios fragmentaires et les notes du Carnet 19, qui datent de 1862. Dès le premier folio, alors que le projet du roman s’appelle encore Mme Moreau apparaît la lorette qui « sera très vite promise à un rôle important »[20]  : en effet Flaubert indique que le mari initie « aux Lorettes » (fo 35)[21] tandis que sur le folio suivant l’initiation est complète : « À mesure que le jeune homme se perfectionne et se durcit dans la société des Lorettes, Mme Moreau, de plus en plus vertueuse, devient plus jalouse » (fo 34vo, ibid., p. 288). Sur le même folio Flaubert commence à établir des rapports entre les personnages, selon des systèmes de symétrie qui lui sont habituels : « Désir de la femme honnête d’être une lorette / Désir de la lorette d’être une femme du monde »[22], et c’est parce que le futur Frédéric ne réussit pas auprès de la « femme honnête » qu’il se « rejette sur les Lorettes » (fo 35vo)[23] et « s’efforce à aimer la Prostitution » (fo 36vo)[24], la majuscule donnant même au thème une dimension allégorique. Élaborant le parcours sentimental du mari, le folio 37vo indique qu’il progresse « dans une voie sentimentale et presqu’idyllique – d’abord coureur de bordels, puis de lorettes, puis entretient de petites grisettes »[25]  ; en fait Flaubert abandonnera l’idée d’associer Arnoux au bordel en construisant son personnage, le bordel étant surtout symbolisé par l’établissement de la Turque, mentionné trois fois dans le récit, ainsi que de manière tout à fait périphrastique (comme le souligne le texte lui-même) en ce qui concerne le personnage de Cisy : « Enfin, avec beaucoup de périphrases, il exposa le but de sa visite ; se fiant à la discrétion de son ami, il venait pour qu’il l’assistât dans une démarche, après laquelle il se regarderait définitivement comme un homme ; et Frédéric ne le refusa pas. Il conta l’histoire à Deslauriers, sans dire la vérité sur ce qui le concernait personnellement » (p. 136, sous-entendant qu’il n’a pas lui-même consommé)[26]. Un folio est particulièrement révélateur par rapport aux tâtonnements de Flaubert, car il montre que le thème de la prostitution impose même une structuration au récit futur : « Mais s’il y a parallélisme entre les deux femmes, l’honnête et l’impure, l’intérêt sera porté sur le jeune homme. (Ce serait alors une espèce d’Éducation sentimentale ?) » (fo 36) ; autre idée ajoutée à propos du parallélisme des deux femmes : « tout le livre (c’est alors un autre livre) ne serait que cela. La Bourgeoise et la Lorette haine entr’elles » et « avec tous les personnages secondaires de chacun de ces deux mondes et comme lien le mari et l’avant trempant dans les deux sociétés »[27]  ; Flaubert préférera la première option (c’est particulièrement évident dans le second chapitre de la deuxième partie ; voir par exemple p. 217-220) et ne conservera que quelques idées de la seconde. Quoi qu’il en soit, on voit donc bien que dès la conception primitive du roman, la prostitution est censée jouer un rôle central dans le texte.

Scénarios d’ensemble : première expansion

Plusieurs séries de scénarios d’ensemble[28] manquent ensuite dans les dossiers du roman (notamment celles où Flaubert crée les personnages secondaires tout en complexifiant et continuant à structurer le récit)[29] avant ceux qui sont conservés dans le volume NAF 17611 (cote que nous ne répéterons plus dorénavant) à la Bibliothèque nationale de France (folios 65-104), aussi ne peut-on avancer de conjectures sur cette étape intermédiaire.

Dans le premier jeu de scénarios d’ensemble retrouvé, l’apparition de la prostitution a lieu lors de la comparaison de Mme Arnoux avec les autres femmes ; elle est « l’idéal » et « résume toutes les autres femmes, toutes sont en elle et elles la font, actrices, écuyères, bayadères des cafés », Flaubert ajoutant alors dans l’interligne : « filles publiques » (fo 74 ; voir aussi le scénario suivant où le détail a été intégré dans le corps du texte, fo 73). Le thème est donc secondaire d’un point de vue chronologique ; notons de plus qu’à ce stade Flaubert ne pense pas encore aux effets de contrastes (ce qui est étonnant si l’on songe que Mme Arnoux peut ressembler à une fille publique) : « il lui trouve partout des ressemblances et des affinités, et tout ce qui est beau dans la nature et dans l’art la lui rappelle par des transitions brusques et insensibles ». Sur ce folio, lorsque Deslauriers couche avec la « grisette » (elle deviendra Clémence Daviou dans la version publiée et la scène aura lieu après l’épisode de l’Alhambra), Flaubert ajoute parallèlement que Frédéric « dit à Deslauriers qu’il a couché chez les filles » alors qu’il a en fait passé la nuit dehors[30].

Il faut ensuite attendre l’arrivée de Rosanette dans le récit pour retrouver la prostitution (notons cependant qu’un scénario manque, la page numérotée « 7 » par Flaubert) : « Bal costumé et souper chez Mlle Rose Bron, dite la Mle d’un costume militaire LXV. Lorettes, jeunes gens » (fo 76), et la thématique est bien considérée positivement par le narrateur, trace de l’axiologie de l’auteur : « Le fard, le maquillage, la prostitution, les empressements des hommes autour d’elle tout cela l’embellit, étend son sexe, en fait une femme plus femme que les autres » (ibid.), ou encore « charme de la lorette », ce qui permet d’opposer les deux personnages féminins tout en les mettant en parallèle, comme ce sera souvent le cas dans la version publiée : « il s’excite les sens chez la Mle, le cœur chez Me Arnoux » (ibid. ; le fo 77, qui corrige ce scénario, indique d’ailleurs : « Parallèle » ; Flaubert souligne). C’est la conséquence structurale d’une note que Flaubert a couchée sur le verso du folio 67 (avatar des idées initiales sur le Carnet 19), tandis qu’il en désigne l’importance pour la première partie (mais elle sera bien présente également dans la seconde partie) : « en fait de femmes deux classes seulement – ou putains comme Messaline – ou immaculées comme la Ste Vierge (Cela doit dominer la 1ère partie) ».

Dans les folios suivants, c’est toujours à Rosanette que sont consacrées les mentions de la prostitution[31] tout en faisant tache d’huile sur d’autres personnages : « Si elle couche avec d’autres pour de l’argent, c’est d’abord par habitude, puis afin de subvenir plus abondamment aux frais du ménage, ainsi il arrive presque à être entretenu » (il s’agit de Frédéric, fo 94), ou encore quand Rosanette est associée à Mme Dambreuse (qui est « un mauvais coup », nous apprend le fo 96) par un effet de symétrie : « Elle rêve le mariage, la vertu, le pot au feu. C’est une bourgeoise déclassée (comme Me Dambreuse est une lorette manquée) » (fo 102 ; une fois encore Flaubert utilise le thème pour mettre en rapport les personnages)[32]. Soulignons enfin que sur le dernier folio de ce jeu de scénarios le bordel de la Turque n’est pas encore présent à la fin du récit : « remontant ainsi peu à peu arrivent au souvenir de leur tentative de dépucelage – fleurs offertes » (fo 104) ; Flaubert en a probablement déjà l’idée, surtout si son origine est autobiographique, mais rien n’est littéral dans l’avant-texte à propos du « dépucelage » en question (de même, les deux allusions à la Turque, au début du roman, ne figurent pas dans les scénarios d’ensemble ; voir par exemple fo 67)[33].

Dans les trois jeux de scénarios d’ensemble restants, le thème de la prostitution ne subit aucune transformation (ni correction ni expansion des éléments précédemment notés). Les scénarios suivants sont des scénarios partiels où Flaubert travaille le récit une partie après l’autre[34]  ; chaque partie a deux jeux de scénarios successifs qui la détaillent.

Scénarios partiels : d’une partie à l’autre

C’est dans le premier jeu de ces scénarios que le bordel de la Turque apparaît au second chapitre, sans y être développé, une première fois en ajout dans la marge où Flaubert esquisse la fin du chapitre : « grandeur de leurs rêves – par la nuit douce – au pied de la cascade. vue du broc Deslauriers repart à pied » (fo 4), puis il est intégré à la fin du chapitre : « Les deux amis se séparent. pleins de confiance sur ce mot “l’avenir est à nous”. vue du broc. Deslauriers repart à pied en lui empruntant 10 francs » (quand on connaît le manque d’argent habituel de Deslauriers, il est intéressant de remarquer ici que, par une association d’idées quasi métonymique, le thème de la prostitution semble attirer celui de l’argent lors de la création des éléments narratifs ; récurrence symétrique à la fin du roman, où l’analepse narrant la scène chez la Turque indique que Deslauriers a été forcé de suivre Frédéric par manque d’argent quand ce dernier a décidé de s’enfuir ; voir p. 550). La séquence est accompagnée d’une addition significative apposée au « broc » : « dont il sera question à la fin du livre ». On ne peut pas en conclure cependant que Flaubert sait déjà, quand il écrit ce scénario, que le bordel clôturera le récit du roman : c’est peut-être le cas mais rien ne permet de l’affirmer avec certitude car ces scénarios partiels ont été écrits parallèlement à la rédaction et certains de ces ajouts ne sont pas contemporains du premier jet mais sont bien plus tardifs, comme en témoignent les corrections apportées au nom « Desroches »[35]. On peut aussi remarquer que sur ce jeu de scénarios n’apparaît pas encore la première allusion au bordel à propos de Mme Moreau (« Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangea extraordinairement, il refusa d’assister le dimanche aux offices, il tenait des discours républicains ; enfin, elle crut savoir qu’il avait conduit son fils dans des lieux déshonnêtes », p. 59), alors que Flaubert indique : « Me Moreau ne peut pas souffrir Deslauriers comme républicain et conseillant mal son fils » (fo 1)[36] ; il en va de même sur le jeu suivant (voir fo 2)[37].

Dans ce jeu de scénarios, la prostitution envahit aussi l’amitié, ainsi pour Deslauriers, « Frédéric lui promet de l’entretenir si jamais il devient riche » (fo 8 ; sur le jeu de scénarios suivant le ton est plus… adouci : « quand il sera riche il subviendra à ses besoins », fo 9), ainsi que les conversations lorsque le « Cénacle »[38] (expression de Flaubert dans les scénarios et les brouillons) se réunit chez Frédéric au chapitre 5 : « toutes les femmes sont des vierges ou des Messalines » (ibid.)[39]. Enfin, sur le jeu suivant, la demande de Cisy se précise : « Cisy allumé par les scènes de la veille[40] vient demander à Frédéric à être conduit au vice – ce que Frédéric exécute » (fo 6).

 

Les deux jeux de scénarios partiels couvrant la deuxième partie du roman regorgent de notations concernant la prostitution, ce qui est naturel puisque Rosanette devient un personnage important dans le récit. Dès le scénario du bal costumé, Flaubert note qu’il devra élaborer des « portraits de lorettes » (fo 20), et il note ainsi dans la visite que Frédéric rend à la Maréchale après le bal : « chapeau gras sur une table dans la salle à manger – envoie promener une maquerelle et querelle sa femme de chambre pour 4 sols. (elle voudrait se débarrasser de son entreteneur pour coucher toutes les nuits avec le cabot.) très bon enfant, gracieuse » (ibid.) ; une fois de plus, le thème est traité de manière positive par le narrateur. La prostitution envahit également la psychologie de Frédéric qui est dans un « état double et trouble » sous l’influence de la lorette malgré son amour pour Mme Arnoux (fo 27) :

la maladie du boulevard[41] l’a pris par suite de la fréquentation de la Mle il veut être riche, joue à la Bourse ça peut servir à Me Arnoux plus tard et à entretenir tout de suite la Maréchale qui sait. il lui fait des cadeaux – elle accepte tout en riant, vingt fois il s’est déclaré – quel entêtement ! – puis comment la prendre ? ou elle est toujours occupée, en affaires, elle le reçoit entre deux portes, devant 12 personnes, ou à sa toilette devant l’éternelle femme de chambre.

D’ailleurs, sur ce même folio, Flaubert trouve l’idée d’associer demi-monde et grand monde, une fois encore grâce à Rosanette lors du bal chez les Dambreuse (effet de parallélisme récurrent) : « Me Dambreuse est fort aimable mais lui fait peu d’impression car il est dans un jour d’espoir son cœur et ses sens sont pris. il a vu quelque chose de tout cela chez la Mle » (c’est le balbutiement de la comparaison que nous avons précédemment citée et l’assimilation cette fois implicite de Mme Dambreuse à une lorette).

Le futur Delmar n’échappe pas non plus à la prostitution : « Arnoux maintenant entretient la Mle, à lui seul – et comme son argent passe au Cabot elle lui en demande beaucoup » (fo 37), ce qui se précise sur le jeu suivant : « Arnoux maintenant entretient la Mle à lui seul. et comme elle donne de l’argent à Belmar elle lui demande beaucoup » (fo 35). En revanche, nulle mention de la prostitution pour la scène de la « Course à la Marche » (le futur épisode des courses au Champ de Mars) : seule Rosanette est représentée : « en burnous de cachemire, mange et boit avec une voracité affectée – lève son verre de champagne très haut et engueule Me Arnoux “Ohé l’épouse de mon protecteur, les femmes honnêtes” » (fo 37) tandis que la version publiée contiendra non seulement de nombreuses allusions à la prostitution mais aussi la vision de prostituées dont « La vieille Georgine Aubert, celle qu’un vaudevilliste appelait le Louis XI de la prostitution, horriblement maquillée et poussant de temps à autre une espèce de rire pareil à un grognement » (p. 290) ; il en va de même sur le second jeu de scénarios. Nulle mention non plus dans la scène du dîner offert par Cisy qui conduit au duel : « on parle de Me Arnoux Cisy supplanté vite par Arnoux en dit du mal – Frédéric prend la défense d’Arnoux – querelle – duel » (fo 37), mais Flaubert trouve vite le prétexte de la querelle, sur le jeu postérieur : « Cisy supplanté par Arnoux chez la Mle (car ça a été une passade) en dit du mal », avec en ajout : « Sophie Arnoux » (sic, pour Arnould)[42]  ; il s’agit de la fameuse courtisane, la prostitution devenant a posteriori un tremplin pour le récit tout en se dédoublant à propos du personnage de Cisy mais aussi de Mme Arnoux[43]. Enfin, le geste de Frédéric, qui par dépit du rendez-vous manqué à la rue Tronchet trompe Mme Arnoux avec Rosanette, apparaît manifestement comme un moment de prostitution : « réaction de Frédéric. il court chez la Mle, est si éloquent qu’il la baise – par perversité l’emmène dans le logis préparé pour l’autre, et pleure sur l’oreiller. “qu’as-tu cher amour ?” – c’est excès de bonheur il y avait trop longtemps que je te désirais” » (fo 40).

 

Dans les deux jeux de scénarios partiels pour la troisième partie, la prostitution est toujours présente mais le plus souvent de manière allusive, en particulier dans le domaine politique. C’est par exemple visible dans la grande scène du dîner chez les Dambreuse à propos de la Réaction qu’Hussonnet sert : « on fait beaucoup d’honneur au père Roque parmi les convives : Cisy, comme rapprochement des orléanistes et des légitimistes – Martinon, dégommé regrette Louis-Philippe. Pellerin qui a échoué aux élections comme candidat de l’intelligence, expose la théorie de l’absolutisme favorable aux arts, espère des commandes (s’il y a un souverain) est pitoyable » (fo 45), chaque fois dans un but personnel ; on retrouve le phénomène avec M. Dambreuse qui « vient se mettre sous [la] protection » de Frédéric qui « se compromet à Nogent » avec « un article lyrique sur le sac des tuileries publié dans le journal de troyes » (ibid.) ; de même Frédéric « est gagné par la contagion. il se présente au Club de l’intelligence » tandis que Delmar « propose au gouvernement d’haranguer le peuple » alors qu’il ne s’intéresse jamais à la politique (ibid.). On revoit bien entendu le motif avec Rosanette : Frédéric « s’aperçoit de la bêtise de sa conversation gêne des mauvaises sociétés qu’elle fréquente mauvais goût radical et natif des cocottes – indiscrétion innée. suif et gants blancs » (fo 46 ; au contraire de la plupart des occurrences, la prostitution est alors dévalorisée, en accord avec le point de vue de Frédéric qui « commence à s’ennuyer »), précisé ainsi sur le jeu de scénarios suivant : « Dès lors toutes les défectuosités de la Mle lui sautent aux yeux – bêtises mauvais goût de sa caste » (fo 155) ; « Cependant la Mle voudrait devenir vertueuse. si elle continue à coucher pour de l’argent c’est 1o par habitude 2o par besoin – car Frédéric subvient très peu aux frais du concubinage – il est gêné lui-même et il arrive presqu’à être entretenu » (fo 55), la prostitution se dédoublant ici[44]. Prostitution de Frédéric encore, connotée par le milieu où il se trouve et par la séduction de Mme Dambreuse :

Le milieu hypocrite et convenu où il se trouve chez les Dambreuse le prend. (la corruption du demi-monde l’a préparé à celle du Monde) il devient bêtement sceptique, prend des opinions chic. L’ambition politique, bourgeoise l’a mordu. il fait tout ce qu’il faut faire pour séduire Me Dambreuse il lui conte, comme actuel, tout ce qu’il a autrefois senti pour Me Arnoux » (ibid.)

Il ne faudrait pas oublier, à propos des personnages, le devenir de Martinon, à relier à une forme de prostitution aux aspects multiples (à la fois dans sa vie privée et dans sa vie publique) : « Martinon le voit venir de bon œil. car il pourra se débarrasser de Me Dambreuse et épouser une nièce de Mr Dambreuse à laquelle est jointe une place de receveur général. Martinon abandonnant la magistrature pour la finance plus solide » (ibid.), ou encore : « Martinon le voit venir d’un bon œil, car il pourra si Frédéric le supplante, se débarrasser de Me Dambreuse et épouser la nièce de Mr Dambreuse à laquelle est jointe une place et cautionnement de receveur général. Martinon a définitivement renoncé à la magistrature pour les finances, chose plus solide » (fo 56).

 

Notons aussi que sur ce premier jeu de scénarios il n’y a aucune amplification, par rapport aux scénarios précédents, de l’épisode chez la Turque (« leur tentative de dépucelage – fleurs offertes », fo 63) tandis que sur le jeu suivant, sans pour autant que le texte devienne explicite, le bordel est bien présent de manière sous-jacente puisque Flaubert, travaillant l’analepse finale, la met en rapport avec le début du roman : « ils arrivent à leur tentative de dépucelage, fleurs offertes. anecdote à laquelle il est fait allusion au Ier chapitre » (fo 156 ; en fait, il y sera fait allusion au second chapitre), c’est-à-dire avec le « broc » que nous avons vu apparaître dans les scénarios partiels de la première partie.

Enfin, le passage de l’épisode de Fontainebleau où Rosanette parle de son enfance et du fait qu’elle a été prostituée par sa mère (voir p. 437) n’est pas élaboré dans ces scénarios : « à Fontainebleau. lune de miel. promenades dans la forêt. elle lui raconte sa vie. pauvreté de son enfance. (dépucelage dans un souper où elle s’endort sur des gravures obscènes – détails hideux racontés sur la mousse avec le ciel bleu sur leur tête) » (fo 46). Flaubert ne mentionne alors que le « dépucelage » du personnage, pour lequel il s’inspire des souvenirs de son amie Suzanne Lagier qu’il a notés dans son Carnet 19[45], et se soucie davantage d’établir l’effet de contraste (un des processus centraux de la création flaubertienne) entre la beauté de la nature (qui aboutira à une description de paysage euphorique) et la hideur des détails, que de préciser les détails en question ; c’est seulement lorsqu’il passe à la rédaction que Flaubert associe dépucelage et prostitution[46].

Dernière étape scénarique

Sur les derniers scénarios partiels, Flaubert travaille cette fois un chapitre après l’autre ; ces folios s’intercalent avec l’écriture des brouillons proprement dits, comme l’avait bien vu Jean Bruneau[47], et le récit a encore subi une expansion (notons que les quatre premiers chapitres ne figurent pas dans les dossiers, ce qui ne signifie pas nécessairement que leurs scénarios n’aient jamais existé – voir Tony Williams, op. cit., p. 190 – il y a quatre scénarios pour le chapitre 5 ainsi que pour le chapitre 6).

Pour le chapitre 5, par rapport à tout ce qui précède, on rencontre peu de variations. Certaines concernent les personnages : Cisy tout d’abord, dans les discussions du Cénacle, « pense à s’émanciper » mais « a peur des mauvaises maladies » (fo 12 ; voir aussi fos 10 et 11, sans transformation) et « Cisy allumé par les scènes de la veille prie Frédéric de le conduire au vice – ce que Frédéric exécute » après la scène à l’Alhambra (fo 3 ; c’est aussi sur ce folio que Flaubert replace le « café chantant » par « Alhambra »), avec en ajout ces précisions significatives à propos de Frédéric parallèlement au balbutiement d’un dialogue : « il ne prend pas de femmes. “et vous” “j’en suis revenu” » ; Flaubert ne les maintiendra pas et préférera demeurer allusif, comme souvent (« Il conta l’histoire à Deslauriers, sans dire la vérité sur ce qui le concernait personnellement », p. 136). Ce même folio détaille la lettre de la Vatnaz que Frédéric remettra à Arnoux dans l’épisode de Saint-Cloud ; on y apprend que « la Mle va le lâcher, on lui fait des propositions superbes » (Flaubert a écrit proposions) et le folio indique clairement que, lorsqu’Arnoux s’en sert pour envelopper les tiges de son bouquet pour offrir à sa femme, « le bouquet blesse Me. Elle remonte dans sa chambre avec le bouquet défait le papier et le lit »[48].

 

Dans la seconde partie, lors du bal costumé chez Rosanette, Frédéric sent une « odeur d’épaules décolletées » et voit des « Lorettes, jeunes gens » (comme sur l’étape antérieure), Flaubert se donnant alors l’injonction suivante : « quelques portraits dits soit par Pellerin, soit par Hussonnet » (ce sera le rôle de Pellerin). La conclusion de la scène est significative : Frédéric rêve une « vie luxueuse », « la vie parisienne dans ce qu’elle a de plus âcre » (fo 19), associant une fois encore Paris et prostitution ; notons que sur ce folio Cisy, encore lui, « demande à être présenté chez la Mle – ce que Frédéric lui promet ». Dans la version définitive Cisy ne rencontrera Rosanette que dans l’épisode des courses ; Flaubert se ravisera au cours de la rédaction seulement (voir p. 214-215), car le dernier scénario partiel du troisième chapitre de la seconde partie contient encore : « il ne va plus chez la Mle – sauf une fois pour lui présenter Cisy » (fo 34). Le bal chez les Dambreuse, parallèle (et opposé) au bal chez Rosanette dans le second chapitre, n’élabore pas encore le thème de la prostitution, c’est plutôt la bêtise qui est soulignée sur le dernier scénario partiel : « salons ovales genre chaussée d’Antin, habits noirs près des épaules nues – rouges et blanches laideur du monde, rien d’éblouissant. (il se sent supérieur à tout cela) les hommes d’un côté, les femmes de l’autre » avec une addition : « comme conversation contrepartie des déjeuners de Frédéric ineptie des conservateurs – girondins » (fo 24). Il n’y a plus ensuite d’amplification notable concernant la seconde partie.

 

Pour le premier chapitre de la troisième partie, Flaubert détaille la prostitution politique de Dambreuse et de Martinon (fo 44) :

Mr Dambreuse vient se mettre sous la protection de Frédéric il le croit très en faveur près des hauts républicains […]. Il porte un chapeau mou et est accompagné de Martinon lequel parle de son père laboureur fait le paysan “il faut se rallier à la République”. Mr Dambreuse a toujours été républicain se dit pauvre ne demande vraiment que de faire quelque chose pour ses amis vante le tableau socialiste de Pellerin trouve ça romantique

tableau qui est décrit plus bas sur le même folio : « Mr Dambreuse achète le tableau socialiste de Pellerin représentant le Christ conduisant une locomotive lancée dans une forêt vierge – Les sauvages la regardent passer » (« au milieu de sauvages étonnés » précise l’étape suivante, fo 47)[49]. Tandis que Pellerin « marche en tête des députations d’artistes qui vont réclamer n’importe quoi à l’hôtel de ville il porte le drapeau », Regimbart, pour sa part, se plaint de ce qu’« “on escamote la République” » mais le narrateur indique sa bêtise : « Il pardonnerait tout à Lamartine s’il avait pris le Rhin ». Arnoux, voyant que Frédéric est l’amant de Rosanette, est ravi car « il pourra supprimer la pension qu’il refait à Rosanette depuis le départ du Russe » et « ne quitte plus l’uniforme de la garde nationale » ; c’est lui qui protège M. Dambreuse le « 15 mai », ce que précise le scénario suivant juste avant l’épisode de Fontainebleau : « Il rencontre sur le boulevard, les Dambreuse qui l’ont assailli d’invitations – ils sont avec Martinon et Mlle Cécile. (sont plus hardis comme réactionnaires). Mr Dambreuse déteste maintenant Lamartine […] fait l’éloge d’Arnoux qui lui a rendu des services l’a protégé au 15 mai » (fo 47 ; dans la version définitive, Frédéric rencontre seulement M. Dambreuse et Martinon). Enfin, si Rosanette est « dans la débine » et doit déménager boulevard Poissonnière, « au quatrième », c’est parce qu’« il n’y a plus d’hommes riches » dans Paris (fo 48).

Comme il se doit, la prostitution politique s’amplifie sur les scénarios du second chapitre de cette partie pour la scène du dîner chez les Dambreuse. L’hypocrisie des personnages est soulignée, ainsi que leur intérêt personnel : « Martinon regrette Louis-Philippe. Pellerin qui a échoué aux élections comme candidat de l’intelligence expose la théorie de l’absolutisme favorable aux Arts – le Moyen âge valant mieux pour les artistes exemptés de la garde-nationale – espère des commandes s’il y a un souverain, est pitoyable » (fo 52), plus encore en ce qui concerne le banquier : « Mr Dambreuse un des ardents de la rue de Poitiers balance entre Henri V, Cavaignac, Changarnier, le Prince de Joinville et le Prince Louis – à défaut de souverain légitime il irait jusqu’aux Bourbons de Brésil »[50]  ; il « fait des cajoleries à Frédéric qui a une certaine importance, comme ami de Dussardier, lequel vu sa blessure héroïque est passé à l’état de légende » (ibid.). Prostitution d’Arnoux également, qui paraît dans un tel milieu alors qu’une addition stipule qu’il « se trouve être de toute la compagnie le seul républicain » (fo 50 ; la seule à être vraiment sincère est Louise Roque, fidèle à son amour pour Frédéric ; elle est « dans un état horrible – et sur le point de faire un grand éclat », ibid.)[51]. Sans oublier Hussonnet, qui « sert la réaction – fait des biographies de député – ne paraît que le soir dans le jardin où il apporte à Mr Dambreuse une brochure de sa composition intitulée l’Hydre » (fo 49). Prostitution de Mme Dambreuse également, mais sur un plan personnel, car elle est fâchée que Martinon (son amant) courtise Cécile dans le but d’avoir sa dot et « fait presque des avances » à Frédéric (fo 50)[52].

Le dernier scénario du chapitre 4 décrit, à propos de la double vie de Frédéric, sa prostitution dans un ajout encadré (et l’on remarque que les personnages féminins sont interchangeables) : « et plus il l’avait trompée (n’importe laquelle des deux) plus elle l’aimait. Il avait le charme des putains – par le seul développement de sa vie analogue à la leur » (fo 57). Il est intéressant à ce propos de remarquer que c’est juste après l’allusion au mariage de Frédéric et de Mme Dambreuse que Flaubert a cette idée qui confirme littéralement ce que l’on sait depuis longtemps (« L’époque du mariage de Frédéric et de Mme Dambreuse est fixée ») ; en effet ce mariage est le symbole de la prostitution du jeune homme (n’oublions pas que plus haut sur ce folio Flaubert écrit que « Me Dambreuse est un mauvais coup. il est obligé pour jouir de penser à Me Arnoux ou à la Mle. Ils se sont baisés sans trop savoir pourquoi » et, un peu plus bas : « Ses deux maîtresses l’embêtent également »). La version définitive conservera d’ailleurs une allusion à cette prostitution, après la rupture de Frédéric avec Mme Dambreuse : « Il écrivit à des fournisseurs pour décommander plusieurs emplettes relatives à son mariage, qui lui apparaissait maintenant comme une spéculation un peu ignoble ; et il exécrait Mme Dambreuse parce qu’il avait manqué, à cause d’elle, commettre une bassesse » (p. 537), ce qui est un comble ! quand on considère l’attitude du personnage avec les femmes dans la quasi-totalité du récit.

C’est enfin sur le dernier scénario partiel que Flaubert élabore dans des additions la visite au bordel qu’il avait laissée dans le vague jusqu’alors (fo 64) : « bordel de la Turque. elle s’appelait Olympe Turc et on croyait que c’était une femme turque » avec, dans la marge : « elle s’appelait Zoraïde Turc » ; le récit revient donc littéralement sur ses antécédents.

 

Comme l’on pouvait s’y attendre au vu des tout premiers balbutiements du roman dans les notes du Carnet 19, la prostitution est consubstantielle à l’élaboration du récit dans les scénarios et y joue un rôle de premier plan, qui fera de L’Éducation sentimentale le grand roman flaubertien de la prostitution. Le thème n’est pas isolé, s’associant à des thèmes bien prévisibles, comme celui de l’argent, ou moins évidents, comme celui de l’amour, ou encore celui de la politique qui découle d’une interprétation personnelle de l’Histoire. Il envahit bien entendu les personnages, à la fois dans leur psychologie et leur comportement, que ce soit de manière littérale ou métaphorique (dont la « prostitution masculine », comme la désignait Flaubert dans sa lettre déjà citée). Il participe aussi de la structuration du récit par des systèmes de parallélismes ou d’oppositions, sans oublier la circularité ironique qu’impose l’analepse finale (le « meilleur » de la vie de Frédéric et Deslauriers) en rappelant d’autres passages relatifs au motif du bordel (notamment en ce qui concerne Cisy), et la mise en place de l’écriture dans les brouillons confirmera cette permanence au lieu de la gommer.

Dans une célèbre lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, Flaubert parlait ainsi du projet auquel il venait de s’atteler : « Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; “sentimentale” serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive » (Corr. III, p. 409). Il aurait donc tout aussi bien pu écrire, sans faire mentir l’image générale et la conception initiale du roman révélées par sa genèse scénarique, que c’est un livre de prostitution active.

Bibliographie critique

Bem, Jeanne, Désir et savoir dans l’œuvre de Flaubert. Étude de La Tentation de saint Antoine, Neuchâtel, La Baconnière, 1979.

Brombert, Victor, Flaubert, Paris, Éditions du Seuil, « Écrivains de toujours », 1971.

Bruneau, Jean, « Sur la genèse de L’Éducation sentimentale », in Flaubert e il Pensiero del suo Secolo. Atti del Convegno Internazionale (Messina, 17-19 Febbraio 1984), Messina, Facoltà di lettere e filosofia, 1985, p. 235-248.

Castex, Pierre-Georges, Flaubert. L’Éducation sentimentale, Paris, CDU-Sedes, 1980.

Czyba, Lucette, La Femme dans les romans de Flaubert. Mythe et idéologie, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1983.

Durry, Marie-Jeanne, Flaubert et ses projets inédits, Paris, Nizet, 1950.

Jacques, Georges, « Détail et esquive dans L’Éducation sentimentale », in Pouvoir de l’infime. Variations sur le détail (éd. Luc Rasson et Franc Schuerewegen), Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, « Culture et Société », 1997.

Le Calvez, Éric, La Production du descriptif. Exogenèse et endogenèse de L’Éducation sentimentale, Amsterdam – New York, Rodopi, « Faux Titre », 2002.

Poyet, Thierry, La Gens Flaubert, Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque des lettres modernes », 2017.

––, « Prostitution », in Dictionnaire Gustave Flaubert (éd. Éric Le Calvez), Paris, Classiques Garnier, « Dictionnaires et synthèses », 2017.

Proust, Jacques, « Structure et sens de L’Éducation sentimentale », Revue des Sciences Humaines, 125, janvier-mars 1967, p. 67-100.

Vidalenc, Jean, « Gustave Flaubert historien de la révolution de 1848 », Europe, 485-487, septembre-novembre 1969, p. 51-67.

Wetherill, Peter Michael, « “C’est là que nous avons eu de meilleur” », in Flaubert à l’œuvre (éd. Raymonde Debray-Genette), Paris, Flammarion, « Textes et manuscrits », 1980, p. 35-68.

Williams, Tony (éd.), L’Éducation sentimentale. Les scénarios, Paris, José Corti, 1992.

 

NOTES

[1] Correspondance (éd. Jean Bruneau), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1980, p. 340. Dès maintenant, Correspondance sera abrégé en Corr. ; pour ne pas multiplier les notes, nous insérerons directement dans les références dans le corps du texte ; Corr. I, 1973 ; III, 1991.
[2] Thierry Poyet, « Prostitution », in Dictionnaire Gustave Flaubert (éd. Éric Le Calvez), Paris, Classiques Garnier, « Dictionnaires et synthèses », 2017, p. 925.
[3] Il peut au contraire refuser de passer à l’acte par parti-pris, comme lors du voyage en Italie de 1845 (ainsi que pendant le voyage en Orient) : « J’ai causé avec une garce du boxon qui est en face le théâtre, en face ce vieux théâtre où l’on a joué le Rudens et les Bacchides, où Ballio et Labrax ont éjaculé leurs injures et éructé leurs obscénités. Je ne suis pas monté dans les appartements. Je ne voulais pas sortir de la poésie (à Avignon mêmement j’avais causé dans la rue avec ces dames) » (Corr. I, p. 224).
[4] Journal (éd. Robert Ricatte), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », t. I, 1989, p. 1162.
[5] « ayant montré toutes ces douleurs cachées, toutes ces plaies fardées par les faux rires et les costumes de parades, après avoir soulevé le manteau de la prostitution et du mensonge », Œuvres complètes (dorénavant abrégé en OC), t. I (éd. Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 81. Pour les tomes suivants des Œuvres complètes : OC II (éd. Claudine Gothot-Mersch, avec, pour ce volume, la collaboration de Stéphanie Dord-Crouslé, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2013 ; OC III (éd. Claudine Gothot-Mersch, avec, pour ce volume, la collaboration de Jeanne Bem, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013.
[6] Voir aussi Agonies (1838), La Danse des morts (1838), Ivre et mort (1838), Rome et les Césars (1839), Smar (1839), Pyrénées-Corse (1840), L’Éducation sentimentale de 1845 et le Voyage en Italie de la même année (où Gustave, regardant le tableau Madeleine de Titien, écrit qu’elle est « belle, belle et faite encore pour être aimée, embellie de sa prostitution » (OC I, p. 1100), sans oublier Novembre (1842), dont le narrateur avoue : « À cette époque où j’étais vierge, je prenais plaisir à contempler les prostituées, je passais dans les rues qu’elles habitent, je hantais les lieux où elles se promènent ; quelquefois je leur parlais pour me tenter moi-même, je suivais leurs pas, je les touchais, j’entrais dans l’air qu’elles jettent autour d’elles ; et comme j’avais de l’impudence, je croyais être calme ; je me sentais le cœur vide, mais ce vide-là était un gouffre » (ibid., p. 769).
[7] De manière métaphorique : « Elle partit donc vers la Huchette, sans s’apercevoir qu’elle courait s’offrir à ce qui l’avait tantôt si fort exaspérée, ni se douter le moins du monde de cette prostitution » (OC III, p. 422), le texte faisant ici allusion à la scène avec Guillaumin, qui la saisit par la taille tandis qu’Emma réplique : « Je suis à plaindre, mais pas à vendre » (ibid., p. 418).
[8] « Les servantes de la Déesse descendues dans Malqua établirent au coin des carrefours des tréteaux en sycomore, où elles se prostituaient » (OC III, p. 709) ; lorsque Salammbô va sous la tente de Mâtho récupérer le zaïmph, Giscon lui dit : « Je t’ai entendue râler d’amour comme une prostituée » (ibid., p. 744).
[9] Dans la version de 1856 par exemple l’orgueil déclare : « Toutes les ignominies se sèchent à mon foyer. Entends-tu hennir d’orgueil les prostitutions triomphantes ? » (OC III, p. 65) tandis qu’après l’épisode de la reine de Saba, Antoine avoue : « Je me roule par le désir dans les prostitutions des capitales, et la Pénitence s’échappe de mes efforts, comme une poignée de sable qui vous glisse entre les doigts plus on serre la main » (ibid., p. 88).
[10] Bouvard et Pécuchet (éd. Stéphanie Dord-Crouslé), Paris, Flammarion, « GF », 2008, p. 382.
[11] Jeanne Bem, Désir et savoir dans l’œuvre de Flaubert. Étude de La Tentation de saint Antoine, Neuchâtel, La Baconnière, 1979, p. 232 ; « La prostitution étend son ombre sur l’ensemble du récit », Georges Jacques, « Détail et esquive dans L’Éducation sentimentale », in Pouvoir de l’infime. Variations sur le détail (éd. Luc Rasson et Franc Schuerewegen), Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, « Culture et Société », 1997, p. 170.
[12] « On a parlé à satiété de la prostitution des femmes. On n’a pas dit un mot sur celle des hommes » (Corr. III, p. 61).
[13] Voir par exemple cette phrase concernant Dambreuse, peu après sa mort : « il avait acclamé Napoléon, les Cosaques, Louis XVIII, 1830, les ouvriers, tous les régimes, chérissant le Pouvoir d’un tel amour, qu’il aurait payé pour se vendre », L’Éducation sentimentale (éd. Stéphanie Dord-Crouslé), Paris, Flammarion, « GF », 2013, p. 494 ; toutes les références renverront à cette édition. D’ailleurs, chez les Dambreuse, « La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements ; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s’épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force » (p. 330). Voir aussi ce passage après les journées de Février 1848, où l’ironie est évidente : « elle se déclara pour la République, – comme avait déjà fait Mgr l’archevêque de Paris, et comme devaient faire avec une prestesse de zèle merveilleuse : la magistrature, le Conseil d’État, l’Institut, les maréchaux de France, Changarnier, M. de Falloux, tous les bonapartistes, tous les légitimistes, et un nombre considérable d’orléanistes » (p. 395).
[14] Selon Jacques Proust, Deslauriers y traite les filles « comme des prostituées », « Structure et sens de L’Éducation sentimentale », Revue des Sciences Humaines, 125, janvier-mars 1967, p. 84 (voir en effet L’Éducation sentimentale, p. 129-130).
[15] Où « Les propos étaient libres ; des femmes du monde partirent, scandalisées par le voisinage des lorettes », p. 290.
[16] À propos de ce détail, Jean Vidalenc note que « Flaubert a peut-être sacrifié au goût des romantiques pour les contrastes spectaculaires » car on ne voit pas « comment il était possible de déterminer la qualification sociale des femmes qui s’emparaient des grands cordons trouvés dans les commodes », « Gustave Flaubert historien de la révolution de 1848 », Europe, 485-487, septembre-novembre 1969, p. 57.
[17] « comme dans les bordels » écrit littéralement Flaubert dans le Carnet 12 après la visite de l’établissement dont il s’est inspiré ; Carnets de travail (éd. Pierre-Marc de Biasi), Paris, Balland, 1988, p. 413.
[18] Selon Lucette Czyba, « Cette opposition-complémentarité de la Madone et de la Lorette sur laquelle se fondent la structure et le sens du roman rend compte de la réalité de la vie bourgeoise contemporaine. Le culte de la femme-mère, le mythe de la virginité, l’idéalisation romantique de la femme-ange ont fait de la prostitution une nécessité sociale », La Femme dans les romans de Flaubert. Mythe et idéologie, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1983, p. 164.
[19] Victor Brombert, Flaubert, Paris, Éditions du Seuil, « Écrivains de toujours », 1971, p. 100-105.
[20] Marie-Jeanne Durry, Flaubert et ses projets inédits, Paris, Nizet, 1950, p. 147. On ne sait si Flaubert a lu l’ouvrage fort éloquent d’Alexandre Dumas (père), Filles, Lorettes et Courtisanes (Paris, Dolin, 1843), qui détaille la psychologie et la sociologie de ce « genre absolument nouveau, une variété de l’espèce femme, un produit de la civilisation contemporaine n’ayant aucun précédent parmi les sociétés passées, et qui devait prendre sa place dans une des cases de la population parisienne » (p. 101). Les dossiers de Bouvard et Pécuchet contiennent des notes sur l’ouvrage de Maurice Alhoy, Physiologie de la lorette (1841), ainsi que sur d’autres ouvrages, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse de la documentation pour L’Éducation sentimentale ; voir Les dossiers de Bouvard et Pécuchet (sous la direction de Stéphanie Dord-Crouslé),
http://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_4_f_122__r____
[21] Carnets de travail, op. cit., p. 286.
[22] Dans le roman, ce désir symétrique sera abandonné : Mme Arnoux, quand son mari l’emmène dîner à la Maison d’or, s’offense « d’être traitée en lorette » (p. 252) tandis que Rosanette tente bien d’être une femme du monde, comme dans ce passage, après son accouchement : « elle adorait la vie de ménage, un petit intérieur paisible. Cependant, elle était contente d’avoir “un jour” ; disait : “Ces femmes-là !” en parlant de ses pareilles ; voulait être “une dame du monde”, s’en croyait une » (p. 509) ; on apprend à la fin du roman qu’elle a adopté un garçon et est veuve de M. Oudry (p. 548), son ancien protecteur, variation d’une ancienne note du folio 36 du Carnet 19 : « La lorette est devenue châtelaine de campagne, vertueuse et religieuse », op. cit., p. 289. Notons en revanche qu’un autre effet de symétrie prévu dans le carnet sera maintenu et même renforcé : « Deux beaux vases, toute une garniture de cheminée chic, passe de chez Mme Moreau chez la Lorette. Fr. les y retrouve » (fo 37vo, op. cit., p. 293 ; voir le texte du roman, p. 219) et le folio 38vo indique que le jeune homme assiste « au mariage de la Lorette » (ibid., p. 296).
[23] Carnets de travail, op. cit., p. 288, idée qui est reprise sur le folio 37 : « Repoussé par elle, Fr. se lance dans les Lorettes » (ibid., p. 292). Comme le dit Victor Brombert, « La prostitution n’est pas seulement un motif de rêverie érotique […] ; elle représente l’anti-masque indispensable de l’idéalisation » (op. cit., p. 101).
[24] Carnets de travail, op. cit., p. 291.
[25] Ibid., p. 293.
[26] Voir aussi de manière allusive l’intérieur du boudoir de Mme Dambreuse : « des effilés, des herbes, leur pendaient sur les épaules, et on croyait quelquefois, à certains frissonnements, que la robe allait tomber […] ; plusieurs même avaient une placidité presque bestiale, et ce rassemblement de femmes demi-nues faisait songer à un intérieur de harem ; il vint à l’esprit du jeune homme une comparaison plus grossière » (p. 236). Comme le dit Victor Brombert, « L’image du lupanar est reprise dans une autre tonalité, celle du grand monde » (op. cit., p. 101).
[27] Carnets de travail, op. cit., p. 290 ; le folio 38 indique également : « Lorettes (secondaires) autour de la principale » (ibid., p. 295), mais elles auront en fait peu d’importance.
[28] Rappelons que Flaubert prépare d’abord des scénarios d’ensemble où il travaille la totalité du récit en une vingtaine de pages, puis des scénarios partiels où le récit est élaboré une partie après l’autre puis un chapitre après l’autre, puis des scénarios ponctuels où le travail est concentré sur des fragments textuels plus précis (par exemple des scènes) tout en interférant avec la rédaction des brouillons proprement dits car la rédaction s’y ébauche (passage du présent scénarique au passé par exemple ; voir à ce propos ma mise au point dans La Production du descriptif. Exogenèse et endogenèse de L’Éducation sentimentale, Amsterdam – New York, Rodopi, « Faux Titre », 2002, p. 21-89 ; voir aussi Tony Williams (éd.), L’Éducation sentimentale. Les scénarios, Paris, José Corti, 1992 (c’est le texte de cette édition que j’utilise ici).
[29] Comme le note Pierre-Georges Castex à propos du Carnet 19, « nous devinons Rosanette, en quelques endroits, sous la désignation anonyme de la lorette. Mais Flaubert ne semble songer encore ni au couple Dambreuse, ni à la Vatnaz, ni aux jeunes gens fréquentés par le héros, et pas même à Deslauriers. Tout demeure donc, ou presque tout, à inventer, puis à organiser, à construire autour du noyau initial », Flaubert. L’Éducation sentimentale, Paris, CDU-Sedes, 1980, p. 64. Notons que plusieurs de ces séries manquantes ont fait partie de la vente Pierre Bergé qui a eu lieu à l’hôtel Drouot le 11 décembre 2015.
[30] Il n’en fait rien dans la version publiée ; en revanche, il est intéressant de constater que c’est à cet endroit qu’apparaît la mention du bordel que nous avons citée auparavant à propos de Cisy (p. 136) ; le thème a donc été maintenu mais déplacé d’un personnage à un autre au cours de la structuration du récit : c’est sur le troisième jeu de scénarios d’ensemble (fo 72) que l’allusion à Cisy est ajoutée (mais le discours de Frédéric n’est pas supprimé si bien que les deux allusions au bordel coexistent sur le folio) dans l’épisode qui était encore à ce moment une « partie de campagne » (qui sera transformée en la scène à l’Alhambra) où les amis font du canot : « c’est le lendemain que Mr de Cisy allumé fait sa demande » ; notons que si cette demande est sans doute claire dans l’esprit de Flaubert (« allumé »), il ne la détaille pas du tout sur le folio.
[31] Voir aussi « elle envoie promener dans l’antichambre une maquerelle qui vient lui faire des propositions brillantes » (fo 76). Le folio 68 disait déjà de la future Vatnaz : « Ar en fait sa maquerelle près de la Mle ».
[32] Selon Victor Brombert, Mme Dambreuse est d’ailleurs une « prostituée mondaine » (op. cit., p. 101).
[33] Mike Wetherill a consacré à cet épisode un article important en critique génétique, démontrant que « les brouillons et scénarios de l’épisode de la Turque s’acheminent vers l’exploration de plus en plus accentuée du contexte moral où la société se débat tout au long du roman : tromperie, idéalisme, idées stéréotypées, fusion / confusion de la femme idéale et de la prostituée, innocence et volupté, mutisme et incompréhension, stérilité, échec – avec, en plus, comme système de base, l’obsession paralysante du passé, d’un passé disloqué et tristement anecdotique », Peter Michael Wetherill, « “C’est là que que nous avons eu de meilleur” », in Flaubert à l’œuvre (éd. Raymonde Debray-Genette), Paris, Flammarion, « Textes et manuscrits », 1980, p. 46.
[34] Tony Williams, dans son édition des scénarios du roman, les qualifie de « scénarios détaillés » (op. cit., p. 112), mais je préfère pour ma part les nommer « scénarios partiels », d’une part parce que l’appellation permet de faire système avec « scénarios d’ensemble », d’autre part parce que le récit n’y est chaque fois que partiellement travaillé.
[35] Voir à ce propos ma mise au point dans La Production du descriptif, op. cit., p. 36-37. Le bordel est plus détaillé sur le jeu de scénarios suivant : « vue du petit bordel, au bord de l’eau, dont il sera question à la fin du livre » (fo 2) ; la séquence étant maintenant intégrée dans le corps du texte, Flaubert a définitivement adopté sa conclusion.
[36] L’apparition de Rosanette au théâtre du Palais-Royal, allusive dans la version publiée, est explicitée dès ce scénario, « cette femme-là c’est la Mle – il la reconnaît plus tard » (fo 4) mais le thème de la prostitution demeure implicite.
[37] Flaubert n’en trouvera l’idée que sur le premier scénario ponctuel (ou esquisse) qui précède immédiatement l’écriture des brouillons : « apprend qu’il le mène dans de mauvaises maisons », avec cet ajout rédigé : « Enfin elle crut savoir – par d’infaillibles témoignages qu’il avait entraîné son fils dans des endroits déshonnêtes » (NAF 17599 fo 100vo).
[38] À propos de l’importance de la notion de cénacle pour Flaubert, voir l’ouvrage de Thierry Poyet, La Gens Flaubert (Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque des lettres modernes », 2017).
[39] C’est la mise en place narrative de la note isolée sur le folio 67 (déjà citée). Voir la version définitive p. 113, et en particulier la remarque de Pellerin : « voyons, pas de blagues ! une lorette est plus amusante que la Vénus de Milo » ; là encore la vision est positive, d’autant plus qu’il s’agit d’art et de représentation. Pellerin fera d’ailleurs le portrait de Rosanette (qu’il ratera lamentablement).
[40] Il s’agit des scènes « à la chaumière ou à un café chantant » (ce qui deviendra la scène à l’Alhambra dans la version publiée) pour lesquelles Flaubert se donne l’injonction de « montrer comment les amis se conduisent par rapport aux femmes », tout en n’élaborant pas ici le thème de la prostitution (voir le texte définitif : « Des lorettes, de grisettes et des filles étaient venues là, espérant trouver un protecteur, un amoureux, une pièce d’or, ou simplement pour le plaisir de la danse », p. 129).
[41] Rappelons que pour Flaubert le boulevard est le symbole de la vie parisienne et de la prostitution : « quand j’arrive le matin, j’éprouve aux pieds une contraction galvanique que me donne le trottoir d’asphalte sur lequel chaque soir tant de putains font traîner leurs souliers et flotter leur robe bruyante. […] C’est là que la prostitution s’étale, c’est là que les yeux brillent ! » (Corr. I, p. 106).
[42] Sur un scénario postérieur, relatif au déjeuner chez Frédéric pour pendre la crémaillère, Flaubert écrit en marge, comme sous forme de pense-bête : « Sophie Arnould plaisanterie qui blesse Frédéric » (fo 23).
[43] On se souvient qu’à Paris toutes les femmes rappellent Mme Arnoux à Frédéric, dont « Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz » (p. 125).
[44] Un scénario partiel postérieur indiquera de manière encore plus… prosaïque : « Rosanette est obligée de baiser pour de l’argent car elle en a un grand besoin » (fo 53). À noter que la remarque socio-historique où le narrateur intervient à propos du « salon des filles » germe dans les derniers scénarios partiels : « il retrouve chez elle les mêmes bêtises qu’il a vues chez Me Dambreuse, le même ton et les mêmes messieurs avec les mêmes idées. (car alors les maisons des lorettes étaient des centres réactionnaires […]. Le développement prodigieux du Demi-Monde est concomitant à la renaissance catholique » (fo 57). Voir la version définitive : « Les salons des filles (c’est de ce temps-là que date leur importance) étaient un terrain neutre, où les réactionnaires de bords différents se rencontraient » (p. 508).
[45] « Un enfant (16 ans) attend dans un boudoir la perte de son pucelage – souper servi – ne mange que des confitures et s’endort sur des gravures lubriques. (S. Lag.) », Carnet 19, fo 33, Carnets de travail, op. cit., p. 284.
[46] Ajout interlinéaire sur NAF 17607 fo 2vo : « on l’avait vendue ».
[47] Jean Bruneau, « Sur la genèse de L’Éducation sentimentale », in Flaubert e il Pensiero del suo Secolo. Atti del Convegno Internazionale (Messina, 17-19 Febbraio 1984), Messina, Facoltà di lettere e filosofia, 1985, p. 247. De plus, comme le souligne Tony Williams, le fait que Flaubert indique plusieurs fois sur ces scénarios la date où il en est arrivé dans sa rédaction montre bien que l’écriture de ces derniers scénarios et celle des brouillons se chevauchent (voir par exemple op. cit., p. 267).
[48] Là encore, le texte définitif est parfaitement allusif et c’est au lecteur de relier les informations éparpillées dans la scène : « Mais elle poussa un petit cri ; l’épingle, sottement mise, l’avait blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l’attendit près d’un quart d’heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture », etc. (p. 144).
[49] Les scénarios partiels du dîner chez les Dambreuse reviendront sur le tableau : « Pellerin ne voit nulle part son tableau symbolique. Mr Dambreuse lui fait (ou lui a fait) comprendre qu’une pareille œuvre ne peut plus se montrer et qu’il n’y peut rien » (fo 51), faisant ainsi allusion à la prostitution du banquier quand il l’acquiert.
[50] Un scénario postérieur pour le troisième chapitre lui fera dire, au style direct, dans un ajout ironique : « ce n’est pas moi qui change mais les gouvernements » (fo 54), préfiguration de cette phrase comique de la version définitive : « M. Dambreuse, tel qu’un baromètre, en exprimait constamment la dernière variation » (p. 477).
[51] Ce folio explique aussi à propos de Frédéric l’attitude des réactionnaires vis-à-vis de Dussardier (prostitué bien involontaire !) : « Frédéric n’ayant pas figuré dans l’émeute il ne pouvait dire où il était pendant ce temps-là, – se trouve forcément considéré comme un vrai réactionnaire (car combattre l’émeute c’était défendre la république) », passage qui fait allusion aux doutes de Dussardier sur sa conduite, à la fin du premier chapitre de cette partie (voir p. 446).
[52] La prostitution politique reparaît dans les scénarios du troisième chapitre de cette partie, à propos de Deslauriers et Frédéric : « Frédéric le plaisante, le prêche, le démoralise et le convertit à l’Ordre, c’est-à-dire à la chance la plus probable de succès. Deslauriers est une bonne tête, une acquisition utile pour le parti – et il peut devenir pour Frédéric un auxiliaire précieux – Deslauriers lui dit “pourquoi ne serais-tu pas député à Nogent sers-moi, pose-moi à Paris, et je ferai tes affaires là-bas” » (fo 54) ; c’est aussi le moment où Frédéric mène une double vie avec Rosanette et Mme Dambreuse.


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