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Sommaire Revue n° 16
Revue Flaubert, n° 16, 2018 | Flaubert et le «mythe perdu» de la prostitution
Numéro dirigé par Éléonore Reverzy

Pour mémoire: appel à contributions

Éléonore Reverzy
Professeur de littérature du XIXe siècle à l'Université de Paris-Sorbonne Nouvelle

Flaubert et la prostitution

Revue Flaubert

sous la responsabilité d'Éléonore Reverzy

 

Le numéro de la Revue Flaubert consacré à « Flaubert et la prostitution » entend étudier la prostitution chez Flaubert à la fois dans le discours de l'écrivain et la représentation des amours tarifées qu'il propose notamment dans sa Correspondance, et de manière métaphorique - la prostitution étant de ces objets qui excèdent leur signification première. On s'intéressera donc à la fois à ce que Flaubert livre de son expérience de la prostitution (fréquentation des filles de joie, sociabilité bordelière, fraternité virile) et de quelques rencontres de prostitué(e)s lors du voyage en Orient en particulier, et au discours qu'il tient à son sujet dans sa Correspondance. La fascination pour la figure de la prostituée, comme figure anti-bourgeoise est un des éléments de ce discours, qui cependant peut aussi en venir à formuler le constat d'un embourgeoisement de la prostituée dont la lorette offre le visage (Rosanette devenue Mme Oudry) et qui est perçue comme symptôme d'une évolution de la société. Que la prostitution soit « un mythe » et que sa réalité et son essence se perdent sont ainsi décrites comme révélatrices d'une dégradation des relations humaines et affectives.

Peut-on parler d'une « métaphysique de la putain », pour détourner le titre d'un ouvrage récent (Laurent de Sutter, Métaphysique de la putain, éditions Léo Scheer, 2014) ? À l'évidence la prostituée touche chez Flaubert au sacré. Les projets que consigne le jeune homme dans une lettre à Bouilhet datée du 14 novembre 1850 et dans lesquels se dessinent les visages d'Emma et de Salammbô, semblent bien annoncer ce désir de représenter « l'amour inassouvissable sous les deux formes de l'amour terrestre et de l'amour mystique », en les combinant ou en montrant le glissement de l'un à l'autre. La question a été en partie éclairée par un article d'Yvan Leclerc : « Sacralisation et désacralisation du sexe chez Flaubert » (Site Flaubert, études critiques, en ligne). L'expérience de la nuit avec la danseuse Kouchiouk-Hanem telle qu'elle est relatée par Flaubert relève bien d'un contact avec le sacré, en même temps qu'elle permet de formuler le vœu de la « grande synthèse », fondement de l'esthétique flaubertienne.

Peut-on voir dès lors dans la prostituée une figure de la Vérité ? Le mythe de Phryné, étudié par Bernard Vouilloux (Le Tableau vivant. Phryné, l’orateur et le peintre, Paris, Flammarion, « Idées et recherches », 2002) est réactivé au XIXe siècle, et notamment chez les écrivains naturalistes et les peintres contemporains : la fille est celle qui, malgré ses fards et la contrainte sociale à laquelle elle est soumise (le bordel est volontiers décrit comme une caserne, dans laquelle elle change d'identité, joue un rôle devant les clients par exemple), dit vrai ou dit le vrai. Il n'est pas rare ainsi, et les pages que les Goncourt consacrent dans leur Journal à Suzanne Lagier le confirment, que la prostituée ait un parler franc, une langue crue et énonce ainsi une vérité de l'expérience qu'elle est seule à détenir. Ayant accès à l'envers du corps masculin qui se débride devant elle, elle possède ainsi un point de vue privilégié, et presque exclusif, sur l'autre visage du bourgeois, son vrai visage. Marie dans Novembre expose ainsi au narrateur de son histoire cet exceptionnel savoir qu'elle a acquis dans des bras inconnus.

Sans doute ne faut-il pas négliger la charge sociologique du personnage de la prostituée. Tout au long du siècle sa représentation dans la littérature et dans l'art réfère à une marchandisation de l'immatériel dont elle est le signe. À ce titre, la prostituée peut figurer l'œuvre ou l'artiste dans ce nouveau régime d'une littérature publique, de plus en plus ouvert et démocratique. Comme chez Baudelaire, la publication est prostitution. La figure de Rosanette, entretenue par le directeur de L'Art industriel et représentée par le peintre Pellerin dans une toile qui orne la vitrine d'un marchand, avec son prix et le nom de son propriétaire, serait comme l'emblème de cette prostitution de l'art. Quant à la prostituée de Novembre, on a pu la percevoir comme une allégorie du cliché, dont son « grabat commun » (Novembre, sous titré Fragments de style quelconque) offrirait la figuration. Shoshana Felman (« Modernité du lieu commun : en marge de Flaubert : Novembre », Littérature, 1975, p. 32-48), ainsi que Ruth Amossy et Elisheva Rosen (Les Discours du cliché, SEDES, 1982), ont mis au jour cette inscription du lieu commun que permet celle qui est à tous. Sachant le coup de force que représente pour Flaubert (comme à l'époque, pour Baudelaire), l'invention d'un poncif, on n'y verra pas nécessairement un discrédit jeté sur la prostitution : la prostituée n'aurait-elle pas les traits de l'œuvre commune, une œuvre « où l'Art excède » ? (« Les œuvres qui me plaisent par-dessus toutes les autres sont celles où l'art excède. J'aime dans la peinture, la Peinture ; dans les vers, le Vers » (lettre à Amélie Pommier, 8 septembre 1860, Correspondance, éd. citée, t. III, p. 111).

Ce sont là diverses pistes dont la liste n'est certainement pas exhaustive. La question de la prostitution chez Flaubert appelle de plus des comparaisons avec d'autres auteurs (Baudelaire au premier chef, mais également Balzac et Zola pour ne citer qu'eux).

 



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