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Sommaire Revue n° 9
Revue Flaubert, n° 9, 2009 | Flaubert et la confusion des genres
Numéro dirigé par Sandra Glatigny, avec la collaboration de Juliette Azoulai.

La déconstruction du genre : comment Bouvard et Pécuchet lisent et réécrivent l’histoire
(traduit de l’anglais par Jean-Luc Filoche)

Sucheta Kapoor
Stagiaire postdoctorale (Leverhulme Early Career Fellow) à l'Université de Liverpool
Voir [résumé]

Lorsque, le 16 décembre 1879, Flaubert présente à Gertrude Tennant ses projets pour Bouvard et Pécuchet, il écrit :

Le premier volume de mon infernal roman sera fini, le second ne me demandera plus que six mois et je regarderai l'œuvre comme terminée. Ce que c'est ? Cela est difficile à dire en peu de mots.
Le sous-titre serait : « Du défaut de méthode dans les sciences ». Bref, j'ai la prétention de faire une revue de toutes les idées modernes[1].

Le sous-titre s'applique à la totalité du roman. Cependant, dans cet article, mon propos est de lire un épisode particulier de Bouvard et Pécuchet à la lumière de cette remarque. Je me concentrerai sur le quatrième chapitre du roman. Après avoir avancé l'idée selon laquelle Bouvard et Pécuchet sont des clowns, j'analyserai la manière dont ils lisent l'histoire. Je montrerai que l'attaque contre la méthode scientifique dans le roman peut être étendue et lue comme une attaque contre l'idée de genre comme science ou concept étanche, la cible de l'attaque dans le chapitre IV étant la notion dix-neuviémiste de l'historiographie française. Non pas que l'attaque contre le genre soit limitée au chapitre IV mais ce dernier constitue une mise en abyme de l'une des préoccupations centrales du roman.

Bouvard et Pécuchet ne sont pas des clowns ordinaires. Ce sont des agents subversifs à qui le rôle de blagueurs donne la licence de défier les idées reçues et de tenter de nouvelles expériences. Le chapitre dédié à l'histoire est particulièrement intéressant pour trois raisons : à travers l'étude de l'histoire, non seulement les imbéciles lisent et discréditent la façon dont l'histoire a été pratiquée comme genre en France, mais ils tentent aussi de donner de nouvelles interprétations aux objets, aux récits existants de l'histoire et aux personnalités historiques. Ce faisant, les idiots adoptent des idées et des méthodes qui sont censées être étrangères à l'histoire en tant que genre. En utilisant la créativité et l'imagination comme outils méthodologiques, ils tentent de lire l'histoire d'une manière qui est différente de celle des récits conventionnels, en choisissant notamment les marges. Alors que le statut de bouffon de Bouvard et Pécuchet pourrait nous conduire à croire que, dans leur lecture imaginative de l'histoire, les idiots confondent les genres, la confusion, et tel sera mon propos, peut également être lue comme une manœuvre narrative délibérée. En adoptant une approche littéraire de l'histoire, les imbéciles défont non seulement l'histoire en tant que genre mais ils révèlent également les avantages à aller au-delà des certitudes du genre. Ils montrent comment une lecture critique et imaginative de l'histoire peut, en fait, devenir une réécriture de l'histoire.

Pour justifier mon argument, cet article commencera par une brève discussion des conceptions relatives aux notions de genre et d'histoire au XIXe siècle et à l'attitude de Flaubert à leur égard : elle apparaît à travers les croyances de son alter ego, Jules, dans L'Éducation sentimentale de 1845. Bouvard et Pécuchet réitèrent les idées de Jules concernant le genre et l'histoire sous une forme comique. Mon propos étant que le statut de blagueur de Bouvard et Pécuchet leur confère toute licence de défier la sagesse historique existante, j'entamerai ma discussion de l'épisode sur l'histoire dans Bouvard et Pécuchet en débattant du rôle des héros éponymes comme clowns subversifs dans le roman. Ensuite, sera examinée leur interprétation des objets et monuments historiques. S'ensuivra une analyse des réactions du duo aux histoires existantes. Lorsqu'ils pensent que l'histoire devrait résister aux restrictions du genre et en embrasser d'autres, Bouvard et Pécuchet nous font penser à un autre des romans historiques les plus évocateurs de Flaubert, à savoir Salammbô. Ma discussion finira par l'analyse de la tentative par Bouvard et Pécuchet d'écrire une biographie du duc d'Angoulême.

En termes littéraires, Le Trésor de la langue française définit le genre comme « classe d'œuvres ou de sujets artistiques ou littéraires, définis par des caractères communs déterminant le choix des moyens »[2]. Les XVIIIe et XIXe siècles ont à peu près la même idée du genre. Diderot, d'Alembert et Littré définissent le genre comme une adéquation entre le sujet et le style :

Comme le genre d'exécution que doit employer tout d'artiste dépend de l'objet qu'il traite ; comme le genre du Poussin n'est point celui de Teniers, ni l'architecture d'un temple celle d'une maison commune, ni la musique d'un opéra-tragédie celle d'un opéra bouffon, aussi chaque genre d'écrire a son style propre en prose et en vers. On sait assez que le style de l'histoire n'est point celui d'une oraison funèbre, [...] que la comédie ne doit point se servir des tours hardis de l'ode, des expressions pathétiques de la tragédie, ni des métaphores et des comparaisons de l'épopée.
Chaque genre a ses nuances différentes[3].

Ils nous donnent aussi des définitions pratiquement identiques de l'histoire. Diderot et d'Alembert caractérisent l'histoire comme « le récit des faits donnés pour vrais au contraire de la fable, qui est le récit des faits donnés pour faux »[4]. Littré reprend cette définition, ajoutant : « Il se dit absolument par opposition à la Fable, aux fictions. »[5] À partir de ces définitions, il semblerait que les principes directeurs de l'histoire française au XIXe siècle consistaient en une précision et une authenticité factuelles. En effet, comme Anne Green le remarque, des historiens tels que François-Auguste Mignet et Adolphe Tiers soulignaient l'importance des faits dans l'histoire[6]. Ils prônaient aussi une certaine forme d'objectivité, « la description sans imagination de phénomènes externes dans un style simple »[7]. Au contraire, pour Flaubert, l'idée d'objectivité est plus littéraire qu'historique. Elle implique une identification à l'objet étudié et une quasi oblitération du sens de soi de l'observateur : « Le relief vient d'une vue profonde, d'une pénétration de l'objectif ; car il faut que la réalité extérieure entre en nous, à nous en faire presque crier, pour la bien reproduire. »[8] Cependant, il y eut d'autres historiens au XIXe siècle comme Barante et Michelet qui soulignèrent le besoin de rendre l'histoire vivante et imaginative. Bien que Barante et Michelet eussent recours au témoignage documentaire, ils l'utilisèrent plutôt comme moyen que comme fin. Ils furent les historiens que Flaubert appréciait. Flaubert admirait Michelet en dépit de ses opinions morales. Flaubert fut également influencé par des historiens du siècle des Lumières comme Voltaire. Détail significatif, dans ses notes sur L'Essai sur les mœurs, Flaubert mentionne tout particulièrement la remarque de Voltaire selon laquelle la notion d'honneur était inconnue au Moyen Âge, soulignant que cette attitude contraste avec le point de vue des historiens contemporains sur la chevalerie médiévale[9]. Comme leur créateur, Bouvard et Pécuchet démontrent leur propension à défier l'historiographie française établie. Quand l'universitaire Larsonneur insiste sur le fait que certains monuments sont gaulois, Bouvard se plonge dans le sujet et découvre qu'ils appartiennent à une époque plus ancienne. Il met en doute l'opinion de Larsonneur[10].

 

Si la première Éducation sentimentale se concentre sur la perception de l'histoire chez Jules, elle insinue aussi que son attitude diffère de celle des historiens contemporains. Quand il assiste à une réunion lors de laquelle des historiens discutent de la Révolution française, Jules les trouve plus enclins à exprimer des opinions qu'à parler des faits : 

L'un regardait Robespierre comme un tigre altéré de sang, un autre comme le plus doux législateur qu'on ait vu ; la Montagne était traitée de phalange sacrée ou de repaire de brigands ; le troisième enfin bénit la Révolution dans son principe et dans ses résultats, tout en déplorant les excès qui l'avaient souillée. Jules dès lors se priva de parler d'histoire[11].

Alors qu'Henry, l'ami de Jules, s'adapte volontiers à la tendance historique de son époque (« En fait de tableaux, il en connaissait les gravures, en fait d'histoire il savait par cœur les résumés, mais il se sert des termes techniques d'atelier et il cite les sources »[12] ), la leçon que Jules reçoit de sa confrontation avec l'histoire consiste en ce qu'il doit désapprendre ce qu'il a appris (« Ainsi qu'il découvrait quelquefois une tendresse exquise dans des cœurs farouches et d'étranges cruautés dans les regards qui semblaient les plus tendres [...] il perdit, en fait d'histoire et de critique, beaucoup d'opinions toutes faites, d'adages commodes, et de convictions communes »[13]). Jules refuse non seulement de suivre les dictats du genre pratiqués par les historiens de son temps, mais il s'oppose également à ceux qui pratiquent la fiction historique comme genre :

Il vit que tout ce qui élimine raccourcit, que tout ce qui choisit oublie, que tout ce qui taille détruit, que les poèmes épiques étaient moins poétiques que l'histoire ; et que le grand tort des romans historiques par exemple, c'était de vouloir l'être[14].

Jules préfère l'histoire aux poèmes épiques parce que, si l'histoire se contente simplement de montrer, la poésie épique cherche à capter l'esprit d'une époque à travers la stricte adhésion à une forme artificielle. Commentant les observations de Jules sur la fiction historique, Anne Green écrit : « Il [Jules] se plaint des insuffisances de la fiction historique comparée aux travaux des historiens. »[15] Ce que Jules conteste n'est pas tant la fiction historique que la fiction historique écrite selon les spécificités du genre. En d'autres termes, il refuse de suivre le modèle que le Dictionnaire des idées reçues prescrit : « seuls, les romans “historiques” peuvent être tolérés, parce qu'ils enseignent l'histoire. Ex : Les trois mousquetaires etc. »[16] Les critiques de Jules à l'encontre de la fiction historique contemporaine reposent sur ses objections contre l'écriture fondée sur le genre. Cet aspect est confirmé par le contraste l'opposant à son ami Henry. Chez ce dernier, l'intérêt majeur d'un ouvrage réside dans sa forme, à telle enseigne qu'il en perd de vue le contenu. D'autre part, ce qui compte pour Henry, c'est qu'une œuvre se mesure aux attentes du genre :

Il a dans l'esprit un type vague auquel il rapporte ce qu'il voit dans l'art comme ce qu'il sent dans le monde, pour lui la tragédie doit être faite d'une certaine façon, le drame d'une certaine manière ; le roman écrit d'un style particulier, l'histoire posée dans de certaines mesures ; il y a des faits qui doivent engendrer des réflexions d'une nature prévue, telle passion qu'il faut peindre sous des couleurs indiquées. Il possède même des principes sur l'humour, sur la fantaisie ; il en veut bien quelquefois, dans quelques cas, dans ceux où il l'aurait senti lui-même. Il ne veut pas d'autre fantastique que celui d'Hoffmann, ni un romantisme au-delà de celui de Byron[17].

Comme il ressort clairement de ce passage, l'attitude d'Henry est présentée comme défectueuse. Ses idées préconçues sur le genre l'empêchent d'apprécier une œuvre pour ce qu'elle est. Henry suit les notions contemporaines du genre car, à l'instar de ceux qui prescrivent les règles, lui aussi désire voir ses opinions et goûts personnels reflétés par une œuvre d'art. Au contraire, Jules se soumet à une sorte différente d'apprentissage - il se consacre à l'étude d'œuvres dont le style est différent du sien :

[...] il s'adonna à l'étude d'ouvrages offrant des caractères différents du sien, une manière de sentir écartée de la sienne, et des façons de styles qui n'étaient pas du genre de son style. Ce qu'il aimait en effet à trouver c'était le développement d'une personnalité féconde, l'expansion d'un sentiment puissant qui pénètre la nature extérieure. [...] or il se dit que cette façon toute subjective, si grandiose parfois, pourrait bien être fausse parce qu'elle est monotone, étroite, même, parce qu'elle est incomplète[18].

Anne Green écrit : « Suivant une trajectoire opposée à celle de Jules dans la première Éducation, qui rejetait la fiction historique comme étant inférieure à l'histoire “pure”, ils [Bouvard et Pécuchet] décident que l'histoire est défectueuse sans l'imagination, ils rejettent les livres d'histoire et font venir des romans historiques. »[19] Au contraire, je dirais que Bouvard et Pécuchet confirment l'idée de Jules selon laquelle l'histoire ne peut pas être pure. Ils se font l'écho des croyances de Jules dans L'Éducation. Certains des meilleurs historiens, selon Jules, sont des artistes littéraires et non des historiens : « Homère et Shakespeare ont compris, dans leur cercle, l'humanité et la nature ; tout l'homme ancien est dans le premier, l'homme moderne dans le second tellement qu'on ne peut pas se figurer l'Antiquité sans Homère, ni les temps modernes sans Shakespeare. »[20] Bien que, dans la première Éducation, le rôle fondamental joué par l'étude de l'histoire dans l'évolution de Jules comme artiste figure déjà, s'ajoute l'idée que, pour réussir, l'histoire doit aussi devenir « œuvre muette et féconde par laquelle l'histoire s'élève au niveau de la philosophie et de l'art puisqu'elle a besoin de l'expérimentation analytique pour être vraie et des combinaisons de la perspective pour le paraître »[21]. Tandis que cette dernière idée est principalement développée au niveau théorique dans la première Éducation, elle est mise en pratique dans Salammbô et dans la seconde Éducation sentimentale, deux romans historiques de la maturité et Hérodias, le dernier conte de Flaubert. Avec Bouvard et Pécuchet, Flaubert revient à son point de départ : l'épisode sur l'histoire constitue une tentative fictionnelle qui vise à questionner le discours existant de l'histoire, à designer ses insuffisances comme genre et à montrer le parti que ce discours pourrait tirer en devenant « histoire » au sens littéraire et narratif.

Leur rôle de bouffons est crucial pour la compréhension de la rencontre des deux ex-copistes avec l'histoire. Les idiots ou les clowns ont souvent porté des masques par tradition, caractéristique que Bakhtine trouve particulièrement proche du rôle du romancier parce qu' « ils [le fripon, le bouffon et le sot] [peuvent] utiliser n'importe quelle situation comme un masque »[22]. La stupidité de l'idiot est le masque à travers lequel le roman peut réfracter plusieurs langages : « C'est comme si l'auteur ne possédait pas de langage propre, mais avait son style, sa règle unique et organique d'un jeu avec les langages et d'une réfraction en eux de ses intentions sémantiques et expressives. »[23] Pour un texte subversif, les idiots sont un atout. Ils peuvent dire et faire des choses qui, pour un auteur, seraient autrement impossibles à dire ouvertement dans un monde dominant. Au contraire, les idiots sont tolérés à cause de la perception populaire de l'idiot comme étant un observateur détaché, ne produisant rien de tangible et, par conséquent, ne pouvant causer aucun délit[24]. Dans le roman, le statut de « farceurs »[25] de Bouvard et Pécuchet, leur façon puérile d'enquêter, bref, leur rôle de « cloportes » leur donnent toute licence pour innover. C'est pourquoi Flaubert a façonné son roman comme une comédie : « C'est l'histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d'encyclopédie critique en farce. »[26] Il suffit de lire les commentaires de Flaubert dans son Étude sur Rabelais pour s'apercevoir des implications politiques du mot « farce ». Flaubert écrit :

Au reste, Rabelais est une longue étude à faire. Il faut le connaître tout en entier pour l'apprécier, des analyses et des extraits le mutilent et le gâtent ; c'est en l'approfondissant que l'on verra tout ce qu'il y a de sève, de vigueur d'imagination, de génie sous cette forme triviale et grossière. On s'étonnera de tant de diamants ensevelis, des forces de l'hercule sous l'habit du bouffon.
[...] Rabelais n'a sondé que la société telle qu'elle pouvait être de son temps. Il a dénoté des abus, des ridicules, des crimes, et, que sais-je ? entrevu peut-être un monde politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait lui faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, le monde était farce. Et il l'a tourné en farce[27].

Alors même que Flaubert observe une distance objective par rapport à Bouvard et Pécuchet, montrant l'aspect grotesque de leurs actions et nous invitant à rire d'eux, il utilise leurs études, actions ou copiages comme des masques qui cachent le potentiel subversif de son art. En fait, les idiots, pour citer Bakhtine, ne sont pas seulement la cible du rire, ils rient aussi : « Ces figures rient et on rit d'elles. »[28] Bien que ces idiots prennent leur retraite à Chavignolles dans le but d'étendre leur connaissance, ils refusent d'accepter servilement ce qu'ils lisent et choisissent d'examiner plutôt que de digérer. Ceci est largement démontré dans le chapitre où ils se confrontent à l'histoire.

Tôt dans sa carrière, Flaubert écrivait : « L'histoire du monde, c'est une farce. »[29] Ce jugement rappelle l'essai de Flaubert sur Rabelais et donne une indication précoce de la façon dont Bouvard et Pécuchet transforment leur rencontre avec la connaissance existante en un « carnaval concerté » ou exercice grotesque qui bouleverse toutes les hiérarchies de la pensée existante et les place dans un état de jeu sans fin[30]. L'attitude carnavalesque face à l'histoire débouche sur de nouvelles interprétations des objets culturels. Alors que, pour Marescot, la grosse chaîne dans le vestibule de Bouvard et Pécuchet ressemble aux chaînes utilisées dans les cours d'honneur, Bouvard « était convaincu qu'elle servait autrefois à lier les captifs [...] »[31]. Bien que chacun d'entre eux ait peut-être tort ou raison, l'incident montre l'aptitude des idiots à conceptualiser l'histoire à partir de ses marges. À mesure qu'ils creusent l'histoire, Bouvard et Pécuchet sont avides de découvrir des voix perdues ; ils expriment le désir de retrouver la trace d'un ouvrage d'anecdotes jamais publié, composé par Dupaty ou Dupastis Hérambert, inconnu ; ils se demandent comment ils peuvent se procurer les mémoires autographes d'une femme peu connue, nommée Mme Dubois de la Pierre. Même quand ils renoncent à l'histoire et entreprennent l'étude de la fiction historique, les ex-copistes continuent à s'intéresser aux vies marginales. Quand, sur la recommandation de Bouvard, Pécuchet lit Consuelo, Horace et Mauprat de George Sand, il est attiré par leur défense des opprimés, par leur zèle social et républicain. Pour citer les mots de Foucault, à la question, « d'où vient l'histoire? », dans Bouvard et Pécuchet, la réponse serait : « De la plèbe ». « À qui s'adresse-t-elle ? À la plèbe. »[32] Bouvard et Pécuchet diffère des romans de Sand car, contrairement à ces derniers qui sont polémiques, dans les romans de Flaubert, l'intérêt pour l'origine est présenté subtilement, à travers le désir des imbéciles de relire l'histoire et leur questionnement des récits historiques en vigueur. Depuis leur position privilégiée d'idiots ordinaires, Bouvard et Pécuchet lisent l'histoire d'une manière qui ne peut être celle des universitaires ou des historiens, écrivant, en gardant présent à l'esprit, les conventions du genre. Novices, Bouvard et Pécuchet peuvent amorcer une nouvelle approche de la lecture de l'histoire. Si la tentative de relecture de l'histoire chez Flaubert était « d'inventer une nouvelle poétique de l'histoire »[33], chez Bouvard et Pécuchet les objectifs sont les mêmes. Ailleurs, comme affirme Benoît Tadié, Bouvard et Pécuchet vont jusqu'à contester l'ensemble de la croyance dans le canon[34].

Carnavalesque, la lecture de l'histoire par les idiots peut aller au-delà des conclusions et limites fixées par les archives officielles[35]. Elle peut devenir une « mise en question du document » ; une étude originale où les mythes qui ne font pas partie de la culture institutionnelle et officielle d'un peuple et qui ne sont pas utilisés par l'historien traditionnel peuvent être employés pour écrire une histoire nouvelle[36]. Quand Pécuchet demande à Bouvard de lire Vico pour voir comment l'histoire peut être écrite de manière impartiale, Bouvard soulève cette question : « Comment admettre [...] que des fables soient plus vraies que les vérités des historiens? »[37] En réponse, Pécuchet attire notre attention sur l'importance des sources officieuses dans la reconstruction de l'histoire : « Pécuchet tâcha d'expliquer les mythes, se perdait dans la Scienza Nuova. »[38] Les mythes et les fables, récits que l'histoire ne reconnaît pas traditionnellement comme étant des sources authentiques, sont jugés par Pécuchet comme étant plus puissants pour l'évocation du passé que les faits transmis par les historiens. Si nous regardons les romans historiques de Flaubert, Salammbô tout particulièrement montre ce principe en action. Si l'historien Polybe considéra la guerre mercenaire comme le résultat d'un échec carthaginois à se débarrasser des mercenaires après la signature de la paix avec Rome[39], Salammbô, le roman historique de Flaubert, présente l'histoire comme fable. Il fournit un contrepoint à la position de Polybe en imaginant le point de vue de ceux dont les voix ne peuvent pas être entendues chez Polybe, à savoir les mercenaires qui se sont retournés contre Carthage. Ce faisant, comme Jules, ce roman appelle les héroïsmes secrets qui demeurent enfouis dans l'histoire[40]. Cela constitue une mise en accusation de la façon dont l'histoire oublie alors même qu'elle se lance dans une recherche méticuleuse à travers documents et archives afin de recouvrer des histoires perdues. Pour reprendre les mots de Michel de Certeau : « L'autre est le fantasme de l'historiographie. L'objet qu'elle cherche, qu'elle honore et qu'elle enterre. Un travail de la séparation s'effectue par rapport à cette inquiétante et fascinante proximité. »[41] Roman historique, Salammbô est aussi une mise en accusation de l'approche scientifique, téléologique et progressiste de l'histoire. L'argument de Pécuchet selon lequel l'histoire devrait aspirer à devenir fable s'apparente à l'accent mis par Jules sur le fait que c'est l'étude des individus et de leurs passions, non les causes et effets, qui doit constituer la force motrice de l'histoire. Cette attitude est en opposition directe avec celle d'Henry qui se contente d'accepter les convictions de son temps :

En histoire, ce qu'il [Jules] recherchait c'étaient les masses principales pour juger de l'ensemble, et les passions des hommes pour comprendre leurs actions ; Henry dans les mêmes études n'était en quête que des causes et des effets, mais il ne remontait pas assez haut dans les causes, il ne voyait pas assez loin dans les effets[42].

En refusant de coller uniquement aux faits et documents, Bouvard et Pécuchet refuse de suivre les méthodes traditionnelles de l'Histoire — « genèse, continuité, totalisation »[43]. Ils veulent seulement évoquer l'histoire. Bouvard et Pécuchet nous ramènent une fois de plus à Salammbô, roman historique basé sur une enquête méticuleuse sur les documents historiques, mais qui en même temps est une tentative d'aller au-delà de la pure documentation. Significativement, Flaubert a détruit tout ce qu'il avait écrit de Salammbô basé sur le matériel documentaire après avoir visité Carthage en 1858 : « Je t'apprendrai que Carthage est complètement à refaire, ou plutôt à faire. Je démolis tout. C'était absurde ! Impossible ! faux ! »[44] Dans Bouvard et Pécuchet, les deux chercheurs voyagent vers le passé, non pas physiquement, mais mentalement. Cependant, ils partagent avec leur créateur le désir d'aller au-delà de l'enquête purement documentaire. S'ils cherchent les amours du duc d'Angoulême, c'est parce qu'ils s'intéressent à écrire ou évoquer une vie, ne pas la résumer à travers des documents. Comme l'affirme Adrianne Tooke, l'écriture est une forme de voyage[45]. Elle est aussi une manière de récupérer le passé. La fin de Salammbô, « Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit », est une tentative pour imaginer ce qui a pu se passer dans la Carthage ancienne[46]. Si Salammbô « raconte une histoire compliquée [...] qui frôle le non-sens »[47], c'est parce que Flaubert a consciemment évité les méthodologies conclusives des genres : « Ce [S alammbô] n'est ni historique, ni satirique, ni humoristique. En revanche ça peut être stupide? »[48] Être stupide, c'est refuser de s'enfermer dans les méthodes traditionnelles de l'histoire fondée sur le genre, à savoir sur un témoignage documentaire et des conclusions définitives ; c'est embrasser la puissance imaginative et suggestive du mythe, la célébration de l'incertitude. Contrairement à la chronique de Polybe, Salammbô se veut peu concluante comme histoire. Drapée de mystère et résistant à toute conclusion définitive, la dernière phrase de Salammbô débouche sur diverses interprétations et libère le roman de toute sorte de déterminisme historique. L'aboutissement des recherches historiques de Bouvard et Pécuchet est identique. Même quand ils étudient les dates des monuments, Bouvard et Pécuchet trouvent que celles-ci ne concordent pas avec les dates que leur attribuent les historiens : « Ce défaut de certitude les contrariait. »[49] Refusant de conclure comme Jules (« Il se retirait petit à petit du concret, du limité, du fini, pour demeurer dans l'abstrait, dans l'éternel, dans le beau. [...] il n'avait plus d'opinions politiques à force de s'occuper d'histoire »[50]), ils décident à la fin du roman de retourner à la copie. Comme l'écriture, la copie est un art.

Dans une lettre à Louise Colet d'octobre 1852, Flaubert posait cette question : « Quand est-ce que donc l'on fera de l'histoire comme on fera du roman, sans amour ni haine d'aucun des personnages ? »[51] Comme en écho aux pensées de leur créateur, Bouvard et Pécuchet attaquent les récits établis du passé. Les interprétations et narrations historiques, comme celles de l'universitaire Larsonneur et aussi du célèbre Bossuet, exemples d'une histoire pratiquée comme genre, se révèlent biaisées. Lorsque Larsonneur demande à Bouvard et Pécuchet de collecter des haches de druides en silex, il fait référence à « leurs holocaustes criminels »[52]. Il est également trop prompt à déclarer certains monuments gaulois. Et lorsque Bouvard prétend qu'ils appartiennent à une époque plus ancienne, Larsonneur révèle son parti-pris : « Une telle hypothèse, selon Larsonneur, manquait de patriotisme. »[53] Bouvard attaque aussi les partis-pris flagrants des récits de Bossuet :

L'aigle de Meaux est un farceur ! Il oublie la Chine, les Indes, et l'Amérique! mais a soin de nous apprendre que Théodose était « la joie de l'univers », qu' Abraham « traitait d'égal avec les rois », et que la philosophie des Grecs descend des Hébreux. Sa préoccupation des Hébreux m'agace ![54]

Pécuchet est d'accord avec cette évaluation et il est impatient d'introduire Bouvard aux textes de Vico. Bien qu'ils n'aient pas de partis-pris, Bouvard et Pécuchet sont politiques au sens rabelaisien. En prenant un parcours singulier à travers les connaissances existantes, y compris l'histoire, le couple non traditionnel interroge ceux qui suivent les normes et l'autorité ; ils s'engagent à « l'archéologie du frivole »[55]. La référence à Vico (1668-1744), philosophe italien de l'histoire, n'est pas fortuite. Il y a plusieurs aspects qui le lie immédiatement à Bouvard et Pécuchet, par exemple, « sa formation intellectuelle fut essentiellement d'un autodidacte »[56], « ‘‘la science nouvelle'' » préconisée par Vico a pu passer pour un vaste projet obscurantiste et réactionnaire : Vico y récuse en effet tous les principes qui, de Galilée à Descartes, avaient fait la fécondité de la science moderne, en particulier celui d'une investigation mathématique des lois de la nature[57]. D'ailleurs, Vico était vu comme un bouffon par ses contemporains pour ses idées étranges[58]. C'est grâce à des historiens comme Michelet que les idées de Vico ont été acceptées comme originales en Europe[59]. Aujourd'hui, Vico est considéré comme le précurseur de l'anthropologie culturelle. Il a souligné l'affinité existant entre l'anthropologie, une science humaine, et la littérature :

La principale originalité de Vico historien (et philosophe de l'histoire) réside dans la méthode d'interprétation (et de reconstitution) qu'il applique à la « bestialité » de l'humanité primitive. Après avoir affirmé qu'on ne saurait appréhender cette « bestialité » à l'aide d'instruments purement rationnels, Vico entreprend de dégager la spécificité du « savoir poétique » qui la constitue[60].

Vico a aussi souligné chez l'historien la nécessité d'entrer par l'imagination dans l'esprit des temps passés, recréant ainsi les aspects et attitude qui les ont informés au lien de chercher à imposer des interprétations inappropriées et falsifiantes. Selon The Oxford Dictionary of Philosophy :

Vico a montré une appréciation entièrement originale de la délicatesse avec laquelle un historien doit faire face à cette tâche de comprendre les modes passées de la pensée. Cette compréhension doit prendre comme données tous les langues, mythes et traditions qui se transmettent, interprétés non pas en fonction d'une idée fixe d'une nature humaine universelle, mais par une capacité d'imagination, afin de pouvoir réintégrer les modes de conscience qu'ils représentent[61].

Certains commentateurs estiment que la croyance dans « l'universel imaginatif » et l'imagination (fantasia) sont le fondement de Scienza nuova de Vico[62]. L'attention que Pécuchet accorde à Vico révèle sa préférence pour une histoire pratiquée comme un art, pour une histoire qui privilégie les principes de dynamisme et d'interprétation imaginative ainsi que de relativisme culturel. Le fait que Pécuchet recommande Vico est lourd d'implications pour un roman qui se veut une critique de la méthode scientifique et des notions rigides du genre.

C'est pour souligner cet aspect créateur de l'histoire que Bouvard et Pécuchet décident d'écrire une biographie : « — Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulême ?  Mais c'était un imbécile ! répliqua Bouvard. — Qu'importe ! Les personnages du second plan ont parfois une influence énorme, et celui-là peut-être tenait le rouage des affaires. »[63] Bien que l'idée de Pécuchet d'écrire une biographie du duc d'Angoulême soit comique, elle présente un aspect sérieux en proposant que l'histoire soit une reconstruction imaginative plutôt qu'une simple accumulation de faits concrets. Le commentaire de Pécuchet possède une fonction spéculaire car il justifie non seulement l'écriture de l'histoire d'un personnage considéré comme insignifiant par les historiens, mais il nous oblige aussi à reconsidérer sous cet angle l'ensemble du roman ainsi que le rôle joué par les imbéciles à l'intérieur de ce texte. Bouvard et Pécuchet sont peut-être des imbéciles mais ils occupent le devant de la scène, nous entraînant dans un voyage excentrique à travers la connaissance passée et présente, qui crée une contre-histoire. En amassant des détails factuels sur la vie du duc et en essayant d'écrire une biographie définitive, sans pour autant être capables de parvenir à une compréhension satisfaisante de leur sujet, les imbéciles démontrent la futilité d'une telle tâche. Ce qu'ils semblent souligner, ce sont les nouveaux éclairages qui pourraient résulter d'une approche archéologique non conventionnelle : « Or la description archéologique est précisément abandon de l'histoire des idées, refus systématique de ses postulats et de ses procédures, tentative pour faire une tout autre histoire de ce que les hommes ont dit. »[64] Alors qu'ils parcourent les récits sur la vie du duc d'Angoulême, ils attirent notre attention sur les vides de l'histoire : « - Une chose me chiffonne, dit Bouvard ; c'est qu'on ne mentionne pas ses affaires de cœur. Et ils notèrent en marge : Chercher les amours du prince ! » [65] Comme Foucault après eux, Bouvard et Pécuchet semblent dire que nous devrions chercher l'histoire non seulement dans les événements publics mais aussi dans les circonstances ordinaires et les émotions de la vie personnelle :

[...] pour la généalogie, une indispensable retenue : repérer la singularité des événements, hors de toute finalité monotone ; les guetter là où on les attend le moins et dans ce qui passe pour n'avoir point d'histoire − les sentiments, l'amour, la conscience, les instincts ; saisir leur retour, non point pour tracer la courbe lente d'une évolution, mais pour retrouver les différentes scènes où ils ont joué des rôles différents [...] [66].

L'intérêt de Bouvard et Pécuchet pour la vie amoureuse du duc constitue une réponse à Jules qui, dans la première Éducation sentimentale, se plaint de ce que l'histoire ne réussisse pas à capter des incidents qui ne se prêtent pas à une récapitulation facile :

Mais la postérité qui contemple tout de profil et qui veut des opinions bien nettes pour les faire tenir dans un mot, n'a pas le temps de songer à tout ce qu'elle a repoussé, oublié, omis − elle a saisi seulement les traits saillants des choses, puis au risque d'incohérence ou d'absurdité elle les a réunis sous un seul trait et fondus dans une seule expression[67]

Le désir des deux idiots d'étudier la vie amoureuse du duc nous rappelle l'intérêt de Jules pour la vie privée des personnages publics comme Henri III et Néron dans L'Éducation. Loin d'être aliénant et déshumanisant, comme le pense Sartre[68], le souhait de Jules d'aller au-delà des documents est une tentative pour rendre plus proche une personnalité historique en la faisant paraître humaine : « Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses passions [...] »[69]. C'est aussi un refus de juger d'un point de vue moral ou idéologique les figures et les événements historiques. Cette attitude est diamétralement opposée à celle des historiens qui écrivent sur les liaisons amoureuses des princes comme si c'étaient des facéties dont le but est de susciter chez leurs lecteurs une réaction morale. Alors que Marescot étudie la généalogie de la famille Croixmare et que Mme Bordin lui demande le nom d'une femme qu'elle ne peut identifier, Marescot dit que tout ce qu'il sait, c'est qu'elle est la maîtresse du prince : « [il] déplora cet exemple d'un prince entraîné par ses passions »[70]. Il est juste que Bouvard et Pécuchet tentent de rectifier les insuffisances de l'histoire en essayant d'écrire une biographie. Située entre histoire et littérature, la biographie mélange des faits historiques concernant les individus avec des aperçus imaginatifs de leur vie privée et donne un tableau plus complet que ne le peut un récit purement historique.

 

Il est vrai que Bouvard et Pécuchet commencent leur étude biographique en employant des méthodes historiques conventionnelles : ils amassent des faits et cherchent à créer un ouvrage complet et détaillé :

Cependant, on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien l'analyse, puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Une telle œuvre semblait exécutable à Pécuchet[71].

La décision d'adopter les méthodes historiques en vigueur est délibérée. Il y a déjà une indication que cette méthode ne fonctionnera pas car elle manque d'imagination. L'imagination est importante parce qu'elle rend l'histoire vivante et révèle qu'aucune histoire ne peut être définitive. Bouvard et Pécuchet apprécient l'imagination. Après avoir lutté avec de nombreux faits disponibles dans des documents historiques, afin d'écrire une biographie du duc d'Angoulême, ils renoncent parce que « sans l'imagination, l'Histoire est défectueuse »[72]. Abandonnant « l'Histoire », ils se lancent dans le roman historique. Le changement n'est pas innocent. Reposant à la fois sur le fantasme et les faits, la fiction historique, décident-ils, leur donnera l'occasion d'exercer librement leur imagination. Le premier auteur qu'ils lisent est Walter Scott parce qu'il rend l'histoire vivante.

Comme Flaubert (« je crois quelquefois avoir vécu à différentes époques ; en effet, j'en ai des souvenirs »[73]), les imbéciles usent de leur imagination pour se transporter dans le passé. N'étant pas limités dans le temps, ils peuvent vivre à n'importe quelle époque. Affublé d'une couverture de laine, agenouillé devant l'autel, les coudes en dehors, la face dans les mains, Bouvard peut être risible mais il est néanmoins conscient qu'une transformation a eu lieu : « — Est-ce que je n'ai pas l'air d'un moine du moyen âge? »[74], demande-t-il à Mme Bordin. L'esprit de l'art de Flaubert est le même : « N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire ! que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. »[75]

Les imbéciles renoncent par la suite à leur tâche, non pas parce qu'ils ont échoué mais parce que, refusant de choisir, ils décident, à l'instar de Flaubert dans son roman de ne pas conclure ; ils montrent les mérites des différents points de vue et comparent différentes approches objectivement, laissant au lecteur le choix de tirer ses propres conclusions. Si le retour à la copie semble l'apogée logique de l'échec de Bouvard et Pécuchet de faire un bilan définitif de la connaissance existante, il pourrait aussi impliquer une volonté de ne pas accomplir cette tâche selon le modèle générique qu'ils connaissent. Comme Foucault l'a remarqué : « Quand Bouvard et Pécuchet renoncent, ce n'est pas à savoir ni à croire au savoir, mais à faire ce qu'ils savent. »[76] Bien que les imbéciles aient débuté leur voyage intellectuel dans un esprit scientifique, ils s'aperçoivent au terme de leur cheminement qu'une approche scientifique ne peut rendre compte de tout. Railler l'échec de Bouvard et Pécuchet revient à s'allier tacitement au désir de l'historien moyen de limiter sa lecture et de lire son sujet d'un point de vue unique. Quand on rit de Bouvard et Pécuchet, de leur échec, on rit de nous-mêmes. Comme Claudine Gothot-Mersch l'a indiqué, « dans Bouvard et Pécuchet tout est organisé pour que le lecteur perde pied. »[77] Le sous-titre proposé par Flaubert pour son roman, « du défaut de méthode dans les sciences », est une mise en garde contre la folie de toutes prises de positions conventionnelles. Parmi d'autres significations possibles, le renoncement de Bouvard et Pécuchet montre qu'il ne peut exister ni méthode unique de recherche, ni analyse finale. Pour Bouvard et Pécuchet comme pour Flaubert, « il est impossible de savoir la Vérité »[78]. L'attitude des imbéciles vis-à-vis de l'histoire constitue, à mon avis, une mise en abyme de leur attitude face à l'étude des différentes branches du savoir et à l'idée rigide de genre. L'épisode sur l'histoire privilégie le dialogisme du roman, sa « rencontre avec la parole d'autrui » [79]. Dans leur gigantesque étude, les imbéciles entrent en dialogue avec différentes vues et perspectives, évoquant la diversité discursive et critiquant le monolinguisme du passé et du présent[80].

Illustration de cette diversité des voix et des langages, Bouvard et Pécuchet sautent de l'étude d'une discipline et d'un genre à l'autre. Chaque genre possède une voix et un style distincts et nous aide à considérer une question sous une perspective unique. Cependant, aucune discipline ou aucun genre n'est complet ou sans problème, d'où la nécessité d'explorer d'autres disciplines et genres, en d'autres termes, d'autres voix, langages et points de vue. Cette tendance à traverser les frontières conventionnelles du genre et à inclure des voix qui n'appartiennent pas à un seul genre est également visible lorsque les cloportes étudient l'histoire. Le chapitre commence par une référence aux ressources conventionnelles de l'historien, à savoir les musées, les objets, les archives et documents. Cependant, à mesure que le chapitre progresse, l'importance des ressources non conventionnelles nécessaires à l'évaluation de l'historie se fait jour. Ce but est atteint par l'emploi de formes littéraires telles que la comédie et la farce. Quand Bouvard s'enveloppe dans une robe de bure, il le fait de façon théâtrale (« il avait conscience de cet effet »[81]). Implicitement, il montre que le sens de la mise en scène peut animer un passé lointain. Alors que Bouvard s'efforce de faire prendre à sa figure une expression mystique, Pécuchet apparaît subitement dans le corridor, déclarant l'air sérieux : « N'aie pas peur ! c'est moi ! »[82] Dans ce qui est de toute évidence destiné à créer un effet comique, l'apparition de Pécuchet, « la tête complètement recouverte d'un casque − un pot de fer à oreillons pointus », tourne indirectement en dérision l'attitude livresque, conventionnelle et sérieuse des gens comme Mme Bordin et Marescot ; elle semble également dire à l'historien lié par des conventions rigides du genre de ne pas avoir peur d'expérimenter des styles et voix habituellement considérées comme impropres à l'histoire.

En lisant « l'Histoire » Bouvard et Pécuchet non seulement la déconstruit en tant que genre, mais ils la reécrivent. Premièrement, ils montrent les défauts résultant de l'application d'une méthode purement scientifique à l'histoire ; ils remettent en question la logique qui consiste à suivre un point de vue et une logique exclusives. Deuxièmement, ils tentent de nouvelles interprétations de l'histoire. Ils montrent une tendance marquée à évoquer des histoires oubliées et des voix marginales. Finalement, ils mélangent délibérément les genres ; ils préconisent une approche fictionnelle de l'histoire. Ils insinuent que, sans imagination, l'histoire est incomplète. Lorsque Mademoiselle Leroyer de Chantepie essaie d'écrire une autobiographie, Flaubert fait ce commentaire : « Vous me dites que vous écrivez votre vie ; cela est bien. Mais [...] j'aimerais mieux, à votre place, écrire l'histoire d'une autre. L'analyse d'une individualité étrangère vous écarterait de la vôtre »[83]. Ce que fait Flaubert ici, c'est de demander à Mademoiselle Leroyer de Chantepie d'abandonner ses points de vue et styles uniques et d'essayer de saisir un style et un esprit différents. Nous voyons le même principe en action lorsque Bouvard et Pécuchet voyagent à travers différents domaines du savoir et essaient d'écrire une biographie du duc d'Angoulême. Ce dont Bouvard et Pécuchet s'aperçoivent au cours de leur étude l'histoire, c'est que pour devenir objective, « l'Histoire » doit se libérer de la camisole de force du genre ; elle doit, comme la littérature, devenir imaginative et inventive.

NOTES

[1] Gustave Flaubert, Correspondance, éd. de Jean Bruneau, Bibliothèque de la Pléiade, 1973-2007, 5 vol, t. V, p. 767.
[2] Le Trésor de la langue française : Dictionnaire de la langue du XIXe et du XXe siècles (1789-1960), Paris, Éditions du CNRS, 1971-1994, 16 vol., art. « Genre ».
[3] Encyclopédie, art. « Genre » ; Émile Littré, Dictionnaire de la langue française, Paris, Librairie Hachette, 4 vol, 1889.
[4] Encyclopédie, art. « Histoire ».
[5] Littré, Dictionnaire de la langue française, art. « Histoire ».
[6] Anne Green, Flaubert and the Historical Novel, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, p. 18-19.
[7] Ibid., p. 20.
[8] Lettre à Louise Colet, 7 juillet 1853, Correspondance, II, p. 377.
[9] Anne Green, ouvr. cité, p. 21-23.
[10] Bouvard et Pécuchet, édition de Claudine Gothot-Mersch, Paris, Gallimard, « Folio », 1983, p. 184.
[11] Œuvres de jeunesse, Œuvres complètes, I, Claudine Gothot-Mersch et Guy Sagnes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2001, p. 1049.
[12] Ibid., p. 1058.
[13] Ibid., p. 1037.
[14] Ibid., p. 1041.
[15] Anne Green, « History and its representation in Flaubert's work»,dans Timothy Unwin (dir.), The Cambridge Companion to Flaubert, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 87.
[16] Bouvard et Pécuchet, p. 550.
[17] Œuvres de jeunesse, p. 1060.
[18] Ibid., p. 1033.
[19] Anne Green, « History and its representation in Flaubert's work », p. 103.
[20] Œuvres de jeunesse, p. 1040.
[21] Ibid., p. 1064.
[22] Mikhaїl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 2003 [1987], p. 306.
[23] Ibid., p. 132.
[24] Ibid., p. 307. « Ces masques n'ont pas été inventés, ils ont des racines populaires infiniment profondes, liés au peuple par les privilèges consacrés de la non-participation du bouffon à la vie et par l'intangibilité des ses discours assimilés au chronotope de la place publique et des tréteaux de théâtre. Tout cela est très important pour le genre romanesque. La forme est trouvée de l'existence de l'homme participant à la vie sans y prendre part, éternel espion et “réflecteur” [...]. »
[25] Bouvard et Pécuchet, p. 181.
[26] Lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août 1872, Correspondance, IV, p. 559.
[27] Œuvres de jeunesse, p. 535.
[28] Esthétique et théorie du roman,p. 306.
[29] Souvenirs notes et pensées intimes, Paris, Buchet-Chastel, 1965, p. 90.
[30] Michel Foucault, Dits et Écrits : 1954-1988, Paris, Gallimard, 1994, 4 vol, II, p. 153. « Le bon historien, le généalogiste saura ce qu'il faut penser de toute cette mascarade. Non point qu'il la repousse par esprit de sérieux ; il veut au contraire la pousser à l'extrême : il veut mettre en œuvre un grand carnaval du temps, où les masques ne cesseront de revenir [...]. La généalogie, c'est l'histoire comme carnaval concerté ».
[31] Bouvard et Pécuchet, p. 169.
[32] Dits et Écrits : 1954-1988, II, p. 151.
[33] Gisèle Séginger, Flaubert, une poétique de l'histoire, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000, p. 12.
[34] « Leurs esprits [à Bouvard et Pécuchet] deviennent hantés par la possibilité d'autres versions de l'histoire − une possibilité imminente et obsédante pour détruire toute croyance dans le canon », Benoît Tadié, « The Room of Infinite Possibilities : Joyce, Flaubert, and the Historical Imagination », Études Anglaises, vol. 58, no 2, avril-juin 2005, p. 134.
[35] Mikhaïl Bakhtine, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, traduction d'Andrée Robel, Paris, Gallimard, 1970, p. 13 : « Toutes ces formes des rites et spectacles organisées sur le mode comique, présentaient une différence extrêmement marquée, une différence de principe, pourrait-on dire, avec les formes de culte et cérémonies officielles sérieuses de l'Église et de l'État féodal. Elles donnaient un aspect du monde, de l'homme et des rapports humains totalement différent, délibérément non officiel, extérieur à l'Église et à l'État ; elles semblaient avoir édifié à côté du monde officiel un second monde et une seconde vie [...]. »
[36] Michel Foucault, L'Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1994 [1969], p. 13.
[37] Bouvard et Pécuchet, p. 191.
[38] Ibid.
[39] Anne Green, Salammbô and the historical novel, p. 56.
[40] Œuvres de jeunesse, p. 1036. « Dès lors, à travers le costume, l'époque, le pays, il cherchait l'homme ; [...] il tâchait de retrouver les espoirs partiels qui avaient formé l'espoir d'une génération, [...] les héroïsmes secrets qui l'avaient rendue héroïque. »
[41] Michel de Certeau, L'Écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 2002 [1975], p. 14.
[42] Œuvres de jeunesse, p. 1064.
[43] L'Archéologie du savoir, p. 181.
[44] Lettre à Ernest Feydeau, 20 juin 1858, Correspondance, II, p. 817.
[45] « Flaubert's travel writings », dans The Cambridge Companion to Flaubert, p. 53.
[46] Œuvres complètes de Gustave Flaubert, Bernard Masson, Paris, Seuil, 2 vol, 1968, I, p. 797.
[47] Niklas Bender, « Pour un autre Orientalisme : Flaubert et Michelet face à l'Histoire », Modern Language Notes, Vol. 22, n° 4, 2007, p. 901.
[48] Lettre à Edmond et Jules de Goncourt, 3 juillet 1860, Correspondance, III, p. 95.
[49] Bouvard et Pécuchet, p. 166.
[50] Œuvres de jeunesse, p. 961.
[51] Correspondance, II, p. 168.
[52] Bouvard et Pécuchet, p. 169.
[53] Ibid., p. 184.
[54] Ibid., p. 190-191
[55] J'emprunte l'expression à Jacques Derrida, Condillac : Essai sur l'origine des connaissances humaines précédé de L'Archéologiedu frivole, Paris Galilée, 1973.
[56] La Grande Enclyclopédie, Paris, Librairie Larousse, 1971-1981, p. 12576.
[57] Ibid.
[58] Eugene T. Gadol, « The Idealistic Foundations of Cultural Anthropology : Vico, Kantand Cassirer », Journal of the History of Philosophy, vol. 12, no 2, 1974, p. 9.
[59] La Grande Encyclopédie, p. 12576.
[60] Ibid.
[61] Simon Blackburn, « Vico, Giambattista », dans The Oxford Dictionary of Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 2008.
[62] Voir, par exemple, Donald Phillip Verene, Vico's science of imagination, Ithaca, Cornell University Press, 1981, p. 10.
[63] Bouvard et Pécuchet, p. 192.
[64] Archéologie du savoir, p. 181. Rappelons que c'est aussi l'entreprise de Jules dans L'Éducation sentimentale de 1845.
[65] Bouvard et Pécuchet, p. 196-197.
[66] Dits et Écrits : 1954-1988, II, p. 136.
[67] Œuvres de jeunesse, p. 1037.
[68] Jean-Paul Sartre, L'Idiot de la famille, Paris, Gallimard, 1988 [1971-1972], 3 vol, II, p. 1949. « Les schèmes déréalisants servent bien sûr les intentions profondes de Flaubert : si l'histoire pour lui se réduit la plupart du temps, à n'être que l'objet inaccessible et imaginaire d'une méditation sur les vestiges et les monuments (plutôt qu'une reconstruction rationnelle à partir des documents et des témoignages), c'est qu'il aime à saisir l'agent pratique en tant qu'il s'est aliéné dans son objectivation. [...] Quelles que soient les motivations, le mouvement est exécuté pour lui-même et pour l'Art, c'est un exercice de déréalisation qui comporte inséparablement la déshumanisation de l'homme [...]. »
[69] Bouvard et Pécuchet, p. 197.
[70] Ibid., p. 171.
[71] Ibid., p. 192.
[72] Ibid., p. 200.
[73] Souvenirs, notes et pensées intimes, p. 51.
[74] Bouvard et Pécuchet, p. 172.
[75] Lettre à Louise Colet, 23 décembre 1853, Correspondance, II, p. 483.
[76] Michel Foucault, « La bibliothèque fantastique », dans Gérard Genette et Tzvetan Todorov (dir.), Travail de Flaubert, Paris, Seuil, 1983, p. 119.
[77] Bouvard et Pécuchet, « Introduction », p. 36.
[78] Ibid., p. 22. Ms gg 10, fo 9 bis, cité dans « Introduction ».
[79] Esthétique et théorie du roman, p. 105.
[80] Ibid., p. 444. « Comment s'exprime la “romanisation” des autres genres? Ils deviennent plus libres, plus souples, leur langue se renouvelle aux frais du plurilinguisme extra-littéraire et des strates “romanesques” de la langue littéraire. Ils se dialogisent. De plus, ils s'imprègnent de rire, d'ironie, d'humour, d'éléments d'auto-parodisation. Enfin, et c'est le plus important, le roman y introduit une problématique, un inachèvement sémantique spécifique, un contact vivant avec leur époque en devenir (leur présent inachevé). »
[81] Bouvard et Pécuchet, p. 172.
[82] Ibid.
[83] Lettre du 15 juin 1859, Correspondance, III, p. 26.


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