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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Des traductions de l’œuvre de Flaubert au Portugal et de leurs singularités

Kelly Basilio
Professeur de Littérature et de Culture Françaises et directrice de recherches en Littérature Comparée à la Faculté des Lettres de l’Université de Lisbonne
Voir [Résumé]

 

Je commencerai par préciser que par « traduction » j’entends aussi tous les genres ou types d’adaptations.

Une simple recherche à la Bibliothèque Nationale du Portugal fait apparaître une certaine dominance des œuvres de Flaubert traduites en portugais du Brésil, ce qui peut sembler normal vu l’énormité de ce pays lusophone. Cependant dans l’un et l’autre pays, et notamment au XIXe siècle, les gens cultivés lisaient le français dans le texte. C’est le cas d’un écrivain comme Eça de Queiroz, au Portugal, qui déclarait que la France était sa seconde patrie. Or on sait peut-être l’influence que Flaubert a pu exercer sur cet auteur, que Valéry Larbaud considérait comme le plus grand romancier du XIXe siècle, et Borges, comme le plus grand de tous les temps. Cette imprégnation flaubertienne est surtout sensible dans Le Cousin Basile [O Primo Basílio (1878)], mais pas seulement. On peut d’ailleurs parler, chez Eça de Queiroz, d’une véritable innutrition (comme l’aurait dit Rabelais) par les écrivains français du XIXe siècle. Ainsi se disait-il, par exemple, « hugolâtre ». Il avait de ces auteurs français une connaissance si intime qu’elle lui valut une injuste accusation de plagiat de la part de son contemporain brésilien Machado de Assis, à propos du Crime du Père Amaro (1876) , où il avait cru déceler une imitation de La Faute de l’Abbé Mouret de Zola. Ce qui relève peut-être d’une manière de rivalité, à cette époque, entre les deux pays lusophones en matière de francophilie : c’est comme si chacun d’eux voulait s’approprier la meilleure façon de la faire valoir (pensez donc : Zola ! ce sordide auteur de L’Assommoir !). Querelle de chapelle en réalité, car Machado de Assis, lui-même d’origine très modeste, ne devait guère tarder à se rendre aux vertus du naturalisme.

Cependant, cet intérêt partagé par les deux pays pour la littérature française, notamment celle du XIXe siècle, explique le nombre et les rééditions de traductions d’œuvres de cette littérature, pour en élargir la diffusion, et en particulier de celles d’un écrivain comme Flaubert, dont je vais tenter maintenant de dresser un bilan des traductions de son œuvre réalisées et publiées au Portugal.

 

 

Commençons par une simple donnée statistique. Comme on pourrait s’y attendre, c’est Madame Bovary qui a présidé au succès du romancier au Portugal, et qui donc est de loin le plus traduit dans ce pays. Vient ensuite Salammbô, rarement doté pourtant, il faut le reconnaître, de la bonne orthographe : tantôt c’est le second « m » qui est négligé, tantôt c’est l’accent circonflexe sur le « o » qui est oublié. Les Trois contes occupent la troisième position. Toutefois, le recueil n’est pas toujours intégralement publié. C’est Un Cœur simple qui a la primeur. Puis vient La Légende de saint Julien l’hospitalier [A Lenda de são Julião o hospitaleiro]. L’Éducation sentimentale arrive en quatrième position.

Quant aux autres œuvres de Flaubert, La Tentation de saint Antoine [A Tentação de santo Antão] a été traduit par João Barreira en 1902, chez Chardron (Porto), et en 1922, dans une édition conjointe de Lello & Irmão (qui a repris les éditions Chardron) et Bertrand et Aillaud. Assez tardive en revanche (1974) est la traduction, par José da Fonseca Amaral, avec des illustrations de Martim Avilez, aux éditions Estampa, du Dictionnaire des idées reçues [Dicionário das ideias feitas]. Cependant le succès de cette œuvre lui vaut une réédition en 1990. Le Portugal n’a connu de version de Bouvard et Pécuchet qu’en 1990, sous la plume de Pedro Tamen, aux éditions Cotovia, version qu’il a republiée dans une édition du quotidien Público en 2003. Notons enfin que Les Mémoires d’un fou [Memórias de um louco] a été traduit en 2000 par Telma Costa, qui a aussi publié chez le même éditeur, Teorema, en 2007, Novembre [Novembro], avec le sous-titre Fragmentos num estilo qualquer [Fragments dans un style quelconque]. Novembre avait par ailleurs connu une première version, sous-titrée Contos [Contes], en 1991, de Maria Jorge Vilar de Figueiredo, aux éditions Cotovia.

Le premier roman de Flaubert a pour dernière traduction en date celle de Daniel Augusto Gonçalves, par les éditions Civilização, de Porto, en 2012. Salammbô est retraduit en 1977 par Evaristo Santos, et L’Éducation sentimentale, en 2007, dans la version de João Barreira, publiée à São Paulo (éd. Martim Claret).

Notons que les premières traductions étaient souvent illustrées, quoique généralement sans mention du nom de l’illustrateur. C’est le cas de celle de Madame Bovary, de João Barreira, en 1900. Ces traductions comportaient parfois un sous-titre : Cenas da vida da província [Scènes de la vie de province] était celui, très balzacien, de celle précédemment citée. Plus récemment, elles pouvaient aussi être précédées d’une préface : ainsi, celle de Roberto Alvim pour la traduction de ce roman par Vera Neves Pedroso, pour les éditions Ibis, en 1990. Plus remarquables encore étaient les annexes, tel ce « Réquisitoire de l’avocat impérial du procès intenté contre l’auteur par le tribunal correctionnel de Paris » qui accompagnait une des premières traductions du roman, en 1881, publiée par F.F. da Silva Vieira, comprenant la traduction du sous-titre d’origine, Mœurs de province [Costumes da província].

Est à souligner aussi, à propos de Madame Bovary, l’adjonction à la version de Mário Gonçalves, éditée en 2000 à Lisbonne chez Minerva, d’un document sonore de 8 cassettes de 90 minutes chacune, lu par Elisa Pessoa Jorge. Enfin, signalons le cas singulier d’une publication conjuguée de Salammbô et de Madame Bovary (576 p.), avec pour traducteurs portugais respectifs, João Pedro Andrade et F. F. da Silva Vieira, par les éditions Mediasat Group, de Barcelone, en 2004.

Pour ce qui est des Trois contes, leur première traduction date de 1897, mais sans mention du nom du traducteur. Comme on l’a vu, le premier conte est souvent publié isolément ; notons aussi que le titre en est souvent traduit par « Une âme simple », plus idiomatique. À noter que La Légende de saint Julien l’hospitalier [A Lenda de são Julião o hospitaleiro] a servi une fois de titre générique à la traduction du recueil des contes flaubertiens, en 1943 (éd. Inquérito), et qu’il lui est aussi arrivé, en 2011 (éd. Rosto), d’être détaché des autres récits pour intégrer une anthologie intitulée Contos lendários [Contes légendaires], qui contenait aussi notamment A Lenda da rosa [La Légende de la rose], de Selma Lagerlof.

Le traducteur de Flaubert le plus fréquemment cité est João Barreira (1866-1961). Médecin neurologue, il s’est très tôt intéressé aux arts et aux lettres, étant lui-même collectionneur et écrivain, et notamment traducteur. Ses traductions flaubertiennes ont fait longtemps autorité, y compris au Brésil, et mérité de fréquentes rééditions, le plus souvent après son attentive révision. Sa première version de Madame Bovary date de 1900 et la dernière de 1910. Pour Salammbô, la première est de 1898 et la dernière de 1964. Quant à L’Éducation sentimentale, les deux dates en sont respectivement 1904 (Barreira) et 2007 (Rosa Freire d’Aguiar).

Aujourd’hui, Pedro Tamen (né en 1934) est sans conteste le meilleur traducteur de notre auteur. À son actif, de nombreuses versions, notamment celle de Bouvard et Pécuchet, auquel aucun auteur n’avait jusque-là osé s’attaquer. Il est aussi poète, s’étant illustré par de nombreux prix. Cependant il a reçu aussi un prix de traduction en 1990. Il a traduit notamment À la Recherche du temps perdu, de Marcel Proust, ainsi que des œuvres de Gabriel Garcia Marquez. Signalons ses deux dernières traductions de Flaubert, celles, chez le même éditeur (Relógio D’Água, Lisbonne), des Trois contes [Três Contos], en 2005, et de Salammbô, en 2006.

 

Il convient enfin de signaler les chefs-d’œuvre que l’œuvre de Flaubert a pu inspirer aux auteurs et autres artistes portugais.

Cas peut-être de version le plus original et, à tout le moins, inclassable, celui d’une des plus importantes écrivaines portugaises contemporaines, Maria Gabriela Llansol (1931-2008), traductrice notamment de grands poètes français, qui a publié sous un pseudonyme (Ana Fontes), chose qui lui arrivait souvent, la fin de la deuxième partie de La Tentation de saint Antoine (« La reine de Saba se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et s’avance vers saint Antoine »). Comme on le voit, elle n’hésite pas à couper une phrase de Flaubert pour faire débuter sa version du texte, en donnant à sa traduction de cet extrait un titre de son cru, par ailleurs fort poétique, O Sol minguante (dont on pourrait proposer la traduction suivante : « Le Croissant de soleil »), publié chez Colares en 1991 (date supposée, l’ouvrage faisant partie d’une collection de « Livres-Lettres »).

Citons aussi une autre grande romancière contemporaine, Agustina Bessa-Luís (née en 1922), qui a écrit son Madame Bovary à elle, Val Abraão, en 2009, de même que le scénario de même titre dont s’est inspiré en 1993 le cinéaste Manoel de Oliveira (1908-2015).

Cependant peu de gens ont entendu parler, avant l’exposition monumentale qui fut dédiée à Amadeo de Souza-Cardoso (1887-1918), en 2016, à Paris, au Grand-Palais, des splendides illustrations conçues par ce peintre, durant l’été 1912, en Bretagne, pour son édition en français de La Légende de saint Julien l’hospitalier. Cette même année 2016 a vu la réédition de ce chef-d’œuvre, à Lisbonne, en fac simile, par les soins de la Fondation Calouste Gulbenkian de Lisbonne (Ed. Documenta), avec une étude de Maria Filomena Molder.

 

 

Si de nombreuses œuvres de Flaubert ont dû attendre la fin du XIXe siècle pour être traduites au Portugal, en raison peut-être du fait que les textes français étaient le plus souvent, à cette époque, lus dans l’original par un public lettré, néanmoins, en manière de compensation, les plus célèbres d’entre elles (Madame Bovary, Trois contes, L’Éducation Sentimentale, Salammbô et La Tentation de saint Antoine) ont connu de nombreuses rééditions, parfois même illustrées, chez les éditeurs les plus réputés, tant de Lisbonne que de Porto. Cependant, certaines de ces œuvres, tels Le Dictionnaire des idées reçues ou Bouvard et Pécuchet, ont dû attendre la deuxième moitié du siècle dernier pour voir le jour en portugais. Toutefois, notre XXIe siècle a fait enfin paraître des versions lusitaniennes des Mémoires d’un fou et de Novembre, tout en continuant à publier de nouvelles traductions de l’œuvre de Flaubert, comme en témoigne la dernière en date, à ma connaissance : celle d’Un cœur simple (Lisbonne, éd. Aletheia, traduction de l’équipe d’Aletheia, 2016). L’avenir s’annonce ainsi prometteur pour Flaubert au Portugal !…



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