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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Éléments pour une histoire des traductions de Madame Bovary au Brésil

Lúcia Amaral de Oliveira Ribeiro
Recherche post-doctorale réalisée à l’Université de São Paulo
Voir [Résumé]

L’installation de Dom João VI et de la cour portugaise à Rio de Janeiro, en 1808, et l’arrivée de la Mission Artistique Française, en 1816, constituent des jalons importants pour la culture qui se développe au sein du Brésil colonial et se poursuit après l’indépendance en 1822, une culture ancrée sur des modèles européens, et notamment français, en ce qui concerne la littérature[1]. Il ne faut pas oublier que jusqu’en 1808 la publication de textes était interdite au Brésil. Ce n’est qu’après la venue de la cour portugaise que l’Impression Royale s’installe à Rio de Janeiro et que s’implantent des journaux où on trouve ce qui est produit à l’époque en Europe, surtout en France.

Andréa Müller rapporte que l’édition française de Madame Bovary figurait déjà en 1858 dans le catalogue du libraire Baptiste Louis Garnier, installé à Rio, et que le roman était annoncé dans le Jornal do Commercio[2] en avril 1858, en novembre 1859 et en septembre 1861[3]. Baptiste Louis Garnier annonce également des signatures de revues et de journaux français, que le public pouvait lire à la Bibliothèque Fluminense. Ainsi les lecteurs avaient accès à Rio à des œuvres littéraires françaises et à la critique qui circulait dans des périodiques français. En plus de l’activité d’importation et de vente de livres, Baptiste Louis Garnier a publié des traductions de romans français et aussi des romans d’auteurs brésiliens parmi les plus importants de l’époque, tels que José de Alencar, Machado de Assis et Joaquim Manuel de Macedo.

Souvent les romans publiés en volume paraissaient d’abord dans le rez-de-chaussée des journaux de Rio. Le journal était ainsi le principal moyen de diffusion de la production littéraire. Dans son étude sur la circulation et la réception de la production littéraire au Brésil, au XIXe siècle, Hélio de Seixas Guimarães rappelle que le critique littéraire Sílvio Romero dénonçait à l’époque la concentration de la production littéraire à Rio de Janeiro et l’abîme qui existait entre les hommes de lettres et le public puisque la grande majorité de la population était constituée d’illettrés[4].

Bien que les premières lectures de Madame Bovary au Brésil aient eu lieu dès 1858, ce n’est qu’en 1931 que le roman est publié par un éditeur brésilien qui signale une « révision de traduction », réalisée par le poète et écrivain Renato Travassos. Avant cette date, les éditions françaises et portugaises circulaient au Brésil grâce à l’importation. Madame Bovary est disponible en français à la Bibliothèque Nationale de Rio de Janeiro à partir de 1892.

Salammbô est le premier roman de Flaubert traduit en portugais. Publié à Lisbonne en 1862 par le typographe portugais Francisco Ferreira da Silva Vieira, il est suivi de Madame Bovary en 1881[5]. Silva Vieira est indiqué comme le premier traducteur de Flaubert mais les traductions portugaises les plus renommées au Brésil de 1898 à 1904 étaient celles de João Barreira[6], médecin, historien de l’art et professeur à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Lisbonne et à la Faculté des Lettres de l’Université de Lisbonne. Il a traduit Salammbô (1896), La Tentation de saint Antoine (1901), L’Éducation sentimentale et Madame Bovary (1904).

Jusqu’à présent, nous n’avons pas eu accès aux toutes premières éditions de Madame Bovary au Portugal et au Brésil et n’avons trouvé qu’une référence à la première édition brésilienne de 1931 dans le catalogue de la bibliothèque Florestan Fernandes, de l’Université de São Paulo, bien que l’exemplaire n’ait pas été retrouvé. Nous avons consulté pour cette étude les deux éditions en portugais les plus anciennes disponibles dans cette bibliothèque : la 4e édition portugaise publiée par Chardron[7] dont la traduction a été « revue » par João Barreira et l’édition brésilienne du Clube do Livro (Club du Livre), publiée en 1944. Clube do Livro est le nom d’une maison d’édition qui depuis sa création en 1943 et jusqu’à 1976 publiait un livre par mois et l’envoyait par la poste aux membres. L’inscription valait pour une période de six ou douze mois. Le Club proposait à ses membres la formation d’une bibliothèque sélectionnée à un prix modéré. Dans le volume que nous avons consulté, le roman est précédé par les noms des directeurs et du comité de sélection des œuvres, et suivi d’un texte sur le fonctionnement du Club ainsi que d’une « note explicative » de deux pages. Cette note contient plusieurs commentaires sur le personnage d’Emma Bovary et une liste d’œuvres de Flaubert considérées comme « chefs-d’œuvre de la littérature universelle » et ses premières publications posthumes. L’écrivain est présenté comme « romantique et naturaliste ». La note signée par le Clube do Livro est datée du 1er septembre 1944[8].

En comparant l’édition portugaise de Chardron avec celle publiée par le Club, où le traducteur n’est pas indiqué, nous avons constaté que l’édition brésilienne a repris la traduction de João Barreira avec des changements minimaux.

Ci-dessous le début du roman extrait de l’édition publiée par le Clube do Livro en 1944 :

Estávamos a estudar, quando o diretor entrou acompanhado dum novato, vestido à campônia e dum moço que trazia uma grande bôlsa. Os que dormiam acordaram, e todos se ergueram como que surpreendidos nos trabalhos.
O diretor fêz sinal para que nos sentássemos, e depois voltando-se para o prefeito :
Sr. Rogério – disse a meia voz – trago-lhe aqui um aluno que lhe recomendo e que vai para a quinta classe. Se a sua aplicação e o comportamento forem bons, passará para os grandes, onde o exige a sua idade[9].

Soulignons que l’expression « estávamos a estudar », traduction de « nous étions à l’étude », est une construction verbale qui n’est pas aussi fréquente au Brésil qu’au Portugal[10]. Si cette expression suggère déjà l’origine portugaise de la traduction, l’examen du texte complet du roman le confirme car il y a très peu de changements par rapport au texte publié au Portugal, tel que traduit par João Barreira. Dans cet extrait nous signalons seulement quelques différences graphiques et orthographiques[11] et un changement lexical : le mot « carteira » de l’édition portugaise, traduction de « pupitre » employé par Flaubert, est remplacé par « bôlsa ». Parmi les sens de « carteira » dans la langue portugaise on a celui de « pupitre » et aussi celui de « sac » et « portefeuille ». Le mot « bôlsa » qu’on trouve dans l’édition brésilienne peut signifier « sac » dans le sens d’objet pour transporter des choses mais ne peut pas avoir le sens de « pupitre » d’écoliers servant à écrire. Dans ce cas, l’édition brésilienne garde un des sens possibles du mot employé dans l’édition portugaise et s’éloigne du sens en français. On comprend qu’il n’y a pas d’activité de « révision de traduction » dans cette édition brésilienne mais plutôt quelques modifications lexicales et d’orthographe de l’édition portugaise.

Passons maintenant à certains points relevés par Luís Carlos Pimenta Gonçalves sur la traduction portugaise qui précède celle de João Barreira. Dans son analyse de la traduction de Madame Bovary faite par Silva Vieira, Pimenta Gonçalves signale la fréquence des suppressions et l’inconstance qui se fait jour dans certains choix lexicaux, différemment traduits selon le contexte. Sans certitude, il écrit que cette inconstance lexicale peut indiquer que la traduction a été l’œuvre de plusieurs traducteurs. D’après lui, il est évident que cette traduction n’a pas été soumise à une « relecture attentive ». Il signale également que cette traduction de 1881 « a exercé une influence incontestable sur la suivante, éditée par Chardron en 1904, puis revue en 1910 / 1911 lors de sa réédition pour la collection Lusitânia de Lello e irmão »[12].

Afin d’introduire des éléments que nous allons utiliser dans la comparaison de la 4e édition de Chardron, revue par João Barreira, avec des traductions publiées au Brésil, nous nous reportons à un extrait de Madame Bovary traduit par Silva Vieira, présenté par Pimenta Gonçalves, qui analyse dans cet extrait les suppressions et les adjonctions. Selon Pimenta Gonçalves, Silva Vieira réduit parfois des descriptions « jusqu’à l’indigence », « soit pour aller vite, soit par méconnaissance de certains termes »[13]  . Nous reproduisons ci-dessous la description des agapes du mariage d’Emma qui se trouve dans le chapitre IV de la première partie du roman :

C'était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l'oseille[14].

Voici la traduction de Silva Vieira :

Foi debaixo do telheiro da carroça que foi posta a mesa, que appareceu carregada de pratos escolhidos, entre os quaes figurava um leitão assado de aspecto apettitosissimo[15].

Pimenta Gonçalves remarque que « les 44 mots des deux phrases de Flaubert deviennent 27 en une seule phrase sous la plume de Silva Vieira »[16]  .

D’après Pimenta Gonçalves :

Le souci d’économie, ou la difficulté de traduire en portugais les mets proposés lui font oublier les aloyaux, les fricassées, le veau et les gigots. Mais ce qui semble bien plus grave est le fait de rajouter une adjectivisation au texte source qui introduit un point de vue subjectif : « pratos escolhidos », « aspecto apettitosissimo » qui n’est en aucune façon l’équivalent du drolatique « joli » associé à cochon de lait[17].

Ci-dessous, la suite de l’extrait en français :

Aux angles, se dressait l’eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse épaisse autour des bouchons, et tous les verres, d’avance, avaient été remplis de vin jusqu’au bord. De grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en arabesques de nonpareille[18].

Voici la deuxième phrase de l’extrait précédent traduit par Silva Vieira :

Grandes pratos de creme amarello, fluctuavam por si mesmo, ao menor movimento da mesa, e apresentavam, na superficie lisa, as firmas dos noivos, em arabescos incomparaveis[19].

Pimenta Gonçalves signale la suppression de l’expression « nonpareille », au profit de l’adjectif « incomparaveis », « incomparables » en français[20].

Si João Barreira a pris pour base la traduction de Silva Vieira, il a fait un travail important de perfectionnement. Voici le même extrait dans la traduction « revue » par João Barreira publiée au Portugal :

Foi debaixo do telheiro da carroça que puseram a mesa. Havia quatro pedaços de lombo, seis frangos guizados, bifes de cassarola, três pernas de carneiro, um belo leitão assado, guarnecido de quatro chouriços com azêdas. Nos ângulos viam-se garrafas de aguardente. A cidra doce fazia sair espêssa espuma em tôrno das rolhas, e todos os copos tinham sido préviamente cheios de vinho até às bordas. Grandes pratos de leite creme, e que oscilavam ao menor movimento da mesa, apresentavam, na superfície, as firmas dos noivos, em arabescos de confeitos[21].

Il y a peu de suppressions dans l’extrait par rapport à l’édition française, seulement quelques mots : « en bouteilles » ; « dessus » ; « au milieu » ; et « unie ».

Quand on compare le même extrait publié au Brésil par le Clube do livro en 1944 sans mention de traducteur, nous constatons la quasi similitude des deux textes, ce qui confirme encore une fois l’utilisation de la traduction portugaise faite par João Barreira. On observe seulement le manque de « com azedas » dans l’édition publiée par le Clube do livro.

Rappelons que dans les premières publications de Flaubert au Brésil les traducteurs ne sont pas toujours indiqués et que parfois derrière la mention « traduction revue ou révision de traduction » se cache une grande diversité de procédés d’adaptation et d’emprunts qui vont jusqu’au plagiat[22].

Parmi les problèmes et les questions posés par certaines traductions publiées au Brésil, nous avons constaté aussi : des changements opérés dans la syntaxe et le rythme de la phrase avec l’ajout de connecteurs ; le regroupement de phrases par l’ajout de relations de subordination ; des imprécisions dans le choix du lexique et des changements de temps verbal. En plus des suppressions de mots, dans un nombre réduit d’éditions brésiliennes, où on trouve parfois (mais pas toujours) l’information que l’édition est une adaptation de l’œuvre de Flaubert, nous avons constaté des suppressions de paragraphes voire de chapitres entiers. C’est le cas notamment de Tecnoprint, devenu Ediouro, qui publie Madame Bovary en 1973, traduit par Miécio Táti, en supprimant des morceaux du roman. En 2000, Ediouro indique sur la couverture que Miécio Táti a fait l’adaptation du roman. Sans division en parties, cette édition comporte 28 chapitres qui ont reçu des titres. Dans la traduction de Sérgio Duarte, publiée par Ediouro avec préface d’Otto Maria Carpeaux (collections « Classiques d’Or », 1985, et « Université, poche », sans date), il n’y a pas de suppression de chapitres mais plusieurs suppressions de mots et de groupes de mots.

Présentons maintenant différentes versions de la description des agapes au mariage d’Emma, telles qu’elles ont été publiées au Brésil de 1955 jusqu’à aujourd’hui. Pour cette comparaison, nous avons sélectionné les traducteurs suivants : Araújo Nabuco, les écrivains Genésio Pereira Filho, avocat et historien, et Nair Lacerda, qui a été Secrétaire pour l’Éducation, la Culture et le Sport à la mairie de Santo André et collaboratrice de plusieurs journaux, et les professeurs d’université Fúlvia Moretto et Mario Laranjeira.

Nous n’avons pas trouvé d’information concernant Araújo Nabuco, traducteur de Manon Lescaut, de l’abbé Prévost, en plus de Madame Bovary et d’œuvres de la littérature américaine : une sélection d’histoires de Mark Twain, publiée par Cultrix en 1958 et un roman de Kathleen Norris, Mother, publié par José Olympio en 1946[23]. Sa traduction de Madame Bovary a été publiée d’abord par la Maison d’Édition Martins en 1945[24]. Ci-dessous, l’extrait publié par Abril en 1970. Il semble que la traduction de João Barreira a exercé une forte influence sur celle d’Araújo Nabuco.

Puseram a mesa debaixo do barracão. Havia quatro lombos, seis frangos guisados, bifes de caçarola, três pernas de carneiro, um belo leitão assado, guarnecido de quatro chouriços. Nos cantos viam-se garrafas de aguardente. A sidra doce espumava espêssamente em tôrno das fôlhas e todos os copos tinham sido prèviamente cheios de vinho até as bordas. Grandes pratos de creme de leite, que oscilavam ao menor movimento da mesa, apresentavam, na superfície, as assinaturas dos noivos, em arabescos de confeitos[25].

Dans la traduction d’Araújo Nabuco le mot « rôlhas » (qui veut dire « bouchon » en français) est transformé en « fôlhas » (qui signifie « feuilles »). La lettre « r » est remplacée par « f ». Il s’agit probablement d’une erreur typographique.

Ensuite, la traduction de Genésio Pereira Filho publiée en 1955 :

A mesa fôra armada sob o telheiro das carroças. Havia ali quatro lombos de vaca, seis fricassés de frango, vitela de caçarola, três pernas de carneiros, e, no centro, um belo leitão assado, metido entre quatro chouriços com azêda. Nos ângulos aprumavam-se garrafas de aguardente. A sidra doce em garrafas soltava espêssa espuma em redor das rôlhas e todos os copos tinham sido, previamente, cheios de vinho até os bordos. Grandes pratos de creme amarelo, oscilando ao menor balanço da mesa, mostravam desenhados na superfície lisa em arabescos de confeitos, os monogramas dos noivos[26].

Traduction de Nair Lacerda publiée en 1965 :

A mesa foi arranjada sob o telheiro do depósito das carroças. Havia quatro lombos de vaca, seis frangos de fricassé, vitela de caçarola, três pernis de carneiro e, no centro, um belo leitão assado, flanqueado por quatro chouriços temperados com azêdas. Nos cantos da mesa havia garrafas de aguardente. A cidra doce, engarrafada, empurrava as rôlhas com sua espuma espêssa e todos os copos tinham sido prèviamente cheios de vinho até às bordas. Grandes pratos de creme amarelo, que flutuava ao menor abalo da mesa, mostravam, desenhadas sobre sua superfície lisa, as iniciais dos noivos em arabescos de confeitos miúdos[27].

Traduction de Fúlvia Moretto publiée en 1993 :

Foi sob o telheiro da cocheira que a mesa fora colocada. Sobre ela havia quatro lombos assados, seis fricassés de frango, vitela de caçarola, três pernas de carneiro e, no centro, um bonito leitão assado rodeado de quatro chouriços com azedas. Nos ângulos haviam sido colocadas garrafas de aguardente. A sidra doce, em garrafas, lançava sua espuma espessa ao redor das rolhas e todos os copos haviam sido antecipadamente enchidos de vinho até a borda. Grandes pratos de creme amarelo, que oscilavam espontaneamente ao menor choque contra a mesa, traziam, desenhados sobre sua superfície lisa, os monogramas dos recém-casados em arabescos de pedrinhas de açúcar[28].

Traduction de Mario Laranjeira publiée en 2015 :

Era no galpão das carroças que a mesa estava posta. Havia sobre ela quatro pedaços de lombo de vaca, seis pratos de fricassê de frango, carne de vitela na caçarola, três pernis e, no meio, um bonito leitão assado, ladeado de quatro chouriços com azedinha. Nos cantos, erguiam-se os garrafões de aguardente. A sidra doce em garrafas empurrara sua espuma espessa em torno das rolhas, e todos os copos, de antemão, estavam cheios até as bordas. Grandes travessas de creme amarelo, que flutuavam por si mesmos ao menor choque da mesa, apresentavam, desenhados em sua superfície lisa, os monogramas dos recém-casados em arabescos de fitinhas coloridas[29].

Fúlvia Moretto se rapproche de João Barreira dans ses choix de traduction au début de l’extrait. Tous les deux emploient « foi sob o telheiro da cocheira », le même lexique outre le verbe « être » au passé simple. Remarquons que le mot « telheiro » employé par les Portugais Silva Vieira et João Barreira est aussi présent dans les traductions de Genésio Pereira Filho et de Lair Lacerda. Araújo Nabuco choisit le mot « barracão » pour la traduction de « hangar » et Mario Laranjeira « galpão ». En ce qui concerne la traduction du reste de la phrase, « que la table était dressée », Fúlvia Moretto et Mario Laranjeira gardent la forme de la voix passive « que a mesa fora colocada » et « que a mesa estava posta » tandis que Araújo Nabuco emploie la voix active dans une forme indéterminée du sujet avec le verbe « pôr » à la troisième personne du pluriel, « puseram a mesa debaixo do barracão ». L’expression « dresser la table » correspond en portugais à « pôr », « colocar » ou « arrumar a mesa ». João Barreira emploie également la voix active dans la forme indéterminée mais avec une autre construction de phrase : « Foi debaixo do telheiro da carroça que puseram a mesa ». Sans entrer dans d’autres questions liées aux choix des traducteurs, nous signalons par ces exemples les problèmes posés par l’expression « c’était », malgré l’existence en portugais de ce temps verbal du passé, qui est l’imparfait. Parmi les traducteurs cités, Mario Laranjeira est le seul à garder le temps du verbe à l’imparfait. Il a repris la structure de la phrase de Flaubert : « Era no galpão das carroças que a mesa estava posta ».

Même si la diversité des ressources de la langue portugaise permet de rendre certains effets de l’écriture de Flaubert, nous constatons le défi posé aux traducteurs pour transposer son style et ce que Proust a appelé « des singularités grammaticales »[30].

Repérons maintenant quelques éléments paratextuels parfois liés aux choix des traducteurs, parfois aux résultats des politiques culturelles et des enjeux du marché éditorial qui ont joué un rôle important dans la réception de Madame Bovary au Brésil. Nous n’allons pas revenir sur les questions soulevées au début de cet article mais tout simplement évoquer des textes d’écrivains qui introduisent les éditions que nous avons citées auparavant. Avec la traduction de Genésio Pereira Filho en 1955, la maison d’édition Melhoramentos reprend un texte d’Alfred Colling, probablement celui publié par les éditions du Rocher à Monaco en 1946. Ce texte de huit pages présente le contexte de l’écriture de Flaubert, y compris la suggestion faite par Louis Bouilhet après la lecture de la première version de La Tentation de Saint Antoine. D’autres commentaires concernent la composition du roman, l’écriture et le style de Flaubert, ses lettres à Louise Colet et à Bouilhet, et le procès intenté contre l’auteur et le directeur de la Revue de Paris où le roman est publié avant l’édition en volume.

La traduction de Nair Lacerda, publiée par BUP en 1965, est présentée par Paulo Rónai, Hongrois installé au Brésil. Son texte est un peu plus court mais précise également le contexte de la production du roman et les questions que nous venons de mentionner, avec un peu plus de détails sur la biographie de Flaubert.

Dans notre communication en juin 2016 au colloque du projet international « Flaubert sans Frontières »[31], organisé par Florence Godeau (CERCC-ENS de Lyon, Université de Lyon III) et Yvan Leclerc (CÉRÉdI, Université de Rouen), nous avons considéré les traductions récentes de Trois contes et de Madame Bovary réalisées par l’écrivain Milton Hatoum[32] et les professeurs à l’Université de São Paulo Samuel Titan[33] et Mario Laranjeira[34]. Aux traductions réalisées par des universitaires spécialistes de littérature française nous ajoutons dans cet article le nom de Fúlvia Moretto, professeur à l’Université de l’État de São Paulo – UNESP, campus d’Araraquara[35]. Sa traduction de Madame Bovary, publiée pour la première fois en 1993 par Nova Alexandria, avec un texte de présentation où elle analyse des traits de l’écriture de Flaubert, a été reprise par le même éditeur en 2001, 2007 et 2009. Il faut souligner que Moretto a également écrit les notes pour ces publications.

La traduction de Mario Laranjeira, publiée par Companhia das Letras en 2011, est précédée de la critique de Baudelaire et de deux textes repris d’éditions américaines publiées par Penguin : la préface de Lydia Davis et l’introduction de Geoffrey Wall. Dans sa longue préface, d’une vingtaine de pages, Lydia Davis cite l’article de Proust sur le style de Flaubert. Comme Fúlvia Moretto, elle fait mention des manuscrits de l’auteur.

Toutes ces traductions faites par des écrivains, des spécialistes et des professeurs ne sont pas les seules, bien évidemment, à suivre des principes qui visent à sauvegarder soigneusement le style de Flaubert, malgré les défis, notamment en ce qui concerne les subversions de la syntaxe et la grammaire, le choix du temps verbal, la ponctuation, le rythme de la phrase, les énumérations, le manque d’articulations et de liaisons, des transitions brusques, des blancs, le manque de connecteurs, l’ambiguïté et la position déambulatoire du narrateur. Cependant il faut souligner que les traductions les plus récentes correspondent à une hausse notable du niveau d’exigence des lecteurs et des maisons d’édition surtout en ce qui concerne le style des auteurs traduits.

 

Cette étude a été subventionnée par la Fondation d’Appui à la Recherche de l’État de São Paulo (FAPESP), grant 2014/25666-4, dans le cadre d’un projet post-doctoral réalisé à l’Université de São Paulo – USP (Brésil).

 

NOTES

[1] Sur la circulation de modèles et d’idées entre la France et le Brésil, depuis le XVIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, voir le portail numérique réalisé par les bibliothèques nationales du Brésil et de la France :
https://bndigital.bn.gov.br/francebr/frances/presentation.htm
La Revue des Deux Mondes, fondée en 1829, était distribuée à Rio, à São Paulo et à Recife. Cette revue a publié quelques articles consacrés au Brésil comprenant des récits de voyageurs et de missions scientifiques.
[2] Ce journal a été fondé par Pierre Plancher. La rubrique de variétés, composée d’articles traduits et de nouvelles, prend de l’importance quand Junius Villeneuve acquiert le journal vers 1835. En 1838, Le Capitaine Paul, d’Alexandre Dumas, y est publié avec seulement quatre mois d’écart par rapport au Siècle. L’année suivante est inauguré l’espace du feuilleton, avec des textes en épisodes qui paraissent en bas de page. Voir Ilana Heineberg, « La suite au prochain numéro. Formation du roman-feuilleton brésilien à partir des quotidiens Jornal do Commercio, Diário do Rio de Janeiro et Correio Mercantil (1839-1870) », thèse (Doctorat) – Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris, 2004, p. 7. Cette thèse peut être consultée sur le portail, à cette adresse.
Voir aussi Marlyse Meyer, Folhetim, São Paulo, Companhia das Letras, 1996.
[3] Sur la circulation et la réception de Madame Bovary au Brésil au XIXe siècle, voir le chapitre 3 de la thèse d’Andréa Correa Paraiso Müller, « Circulação e recepção de Madame Bovary no Brasil oitocentista », p. 135-266. In: « De romance imoral a obra-prima : trajetórias de Madame Bovary », thèse, Institut d’Études de Langage, Université de Campinas - UNICAMP, São Paulo, 2012, p. 164-176 et 233-234. Traduction du titre de la thèse : « Du roman immoral au chef-d’œuvre : trajectoires de Madame Bovary ». Cette thèse peut être consultée sur le portail
http://www.repositorio.unicamp.br/handle/REPOSIP/270048
Müller a été dirigée dans sa recherche par Márcia Abreu, qui atteste déjà à la fin du XVIIIe siècle des sollicitations pour l’envoi de livres de fiction au Brésil comprenant des œuvres françaises. Les demandes étaient adressées aux responsables de la censure royale à Lisbonne et, à partir de 1808, à Rio de Janeiro. Márcia Abreu, Os caminhos dos livros, Campinas, Mercado de Letras, 2003. Traduction du titre de son œuvre : Les chemins des livres.
Márcia Abreu a dirigé le Projet de recherche collectif intitulé « Chemins du roman au Brésil : XVIIIe et XIXe siècles ». Ce projet a été subventionné par la Fondation d’Appui à la Recherche de l’État de São Paulo (FAPESP). Voir
http://www.caminhosdoromance.iel.unicamp.br/
[4] Les données du premier recensement de l’Empire, réalisé en 1872, révèlent que 84% de la population était analphabète. Hélio de Seixas Guimarães, Os leitores de Machado de Assis : o romance machadiano e o público de literatura no século 19, São Paulo, Nankin, EDUSP, 2004, p. 46-49, 75 et 84. Traduction du titre : Les lecteurs de Machado de Assis : le roman machadien et le public de littérature au XIXe siècle.
[5] Gustave Flaubert, Madame Bovary : costumes de provincia, avec réquisitoire du procès intenté à l’auteur, traduction de F. F. da Silva Vieira, Lisboa, Emp. Literária Fluminense, 1881.
http://catalogo.bnportugal.pt
[6] Sur la première réception de Flaubert par des critiques littéraires brésiliens, voir Alan de Oliveira Bemfica, « Recepção de Flaubert na crítica literária brasileira (1885-1904) », Mémoire de master, Faculté de Philosophie, Lettres et Sciences Humaines, Université de São Paulo, São Paulo, 2002, p. 124.
[7] Gustave Flaubert. Madame Bovary, v. I, traduction revue par João Barreira, Porto, Chardron, de Léllo & irmão, 4e édition, s.d., p. 5.
[8] Pour une analyse des traductions publiées par le Club, comprenant des implications politiques et idéologiques, voir John Milton, « The Translations of O Clube do Livro », p. 47-95, dans : As traduções do Clube do Livro, São Paulo, TradTerm, 1996, p. 48.
http://www.revistas.usp.br/tradterm/article/view/49894/54001
[9] Gustave Flaubert, Madame Bovary, sans mention de traducteur, São Paulo, Clube do Livro, 1944, p. 9. Nous reproduisons l’orthographe de l’édition et les caractères gras des mots « novato » et « grandes ».Voici l’extrait en français : « Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études :
"Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge." »
Gustave Flaubert, Madame Bovary, Œuvres complètes, éd. publiée sous la direction de Claudine Gothot-Mersch avec la collaboration de Jeanne Bem, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. III 1851-1862, 2013, p. 151. Nous reproduisons les caractères italiques du mot « nouveau » et de l’expression « dans les grands ».
[10] On trouve d’autres façons de traduire cette expression dans d’autres éditions du roman au Brésil : « estávamos em aula » dans les traductions d’Araújo Nabuco (1945) et Genésio Pereira Filho (1955) ; et « estávamos na sala de estudos » dans les traductions de Nair Lacerda (1965) ; Fúlvia M. L. Moretto (1993) ; et Mario Laranjeira (2011).
[11] Elles correspondent aux différences d’orthographe entre Portugal et Brésil à l’époque.
[12] Luís Carlos Pimenta Gonçalves, « Francisco Ferreira da Silva auteur de Madame Bovary », In : « Espaces de la Francophonie en débat » Forum de l’Association Portugaise d’Études Français – APEF, 2006, p. 254. Voir https://repositorio-aberto.up.pt/bitstream/10216/79659/2/18875.pdf
[13] Ibid., p. 258.
[14] Madame Bovary, « Bibl. de la Pléiade », ouvr. cité, p. 174.
[15] Id., traduction de Silva Vieira, ouvr. cité, p. 40.
[16] Luís Carlos Pimenta Gonçalves, art. cité, p. 259.
[17] Ibid., p. 259.
[18] Madame Bovary, « Bibl. de la Pléiade », ouvr. cité, p. 174.
[19] Id., traduction de Silva Vieira, ouvr. cité, p. 40.
[20] Luís Carlos Pimenta Gonçalves, art. cité, p. 260.
[21] Madame Bovary, traduction de João Barreira, ouvr. cité, p. 34.
[22] Voir Denise Bottmann, « Gustave Flaubert no Brasil », Belas Infiéis - Revue d’Études de traduction de l’Université de Brasilia, v. 1, n. 2, 2012, p. 145-163. Traduction du titre de l’article : « Gustave Flaubert au Brésil ».
http://periodicos.unb.br/index.php/belasinfieis/article/view/8490
[23] Le nom complet du traducteur n’a pas été communiqué par les maisons d’édition. Il faudrait poursuivre l’enquête sur son identité.
[24] Sur le site de la Bibliothèque Nationale du Brésil, nous avons trouvé pour cette publication l’année 1945 suivie d’un point d’interrogation.
[25] Gustave Flaubert, Madame Bovary, traduction d’Araújo Nabuco, São Paulo, Abril, 1970, p. 27.
[26] Id., traduction de Genésio Pereira Filho, São Paulo, Melhoramentos, 1955, p. 39-40.
[27] Id., traduction de Nair Lacerda, Rio de Janeiro, Biblioteca Universal Popular - BUP, 1965, p. 43-44.
[28] Id., traduction de Fúlvia Moretto, São Paulo, Nova Alexandria, 1993, p. 44-45.
[29] Id., traduction de Mario Laranjeira, São Paulo, Companhia das Letras, 2015, p. 106-107.
[30] « ces singularités grammaticales traduisent en effet une vision nouvelle ». Marcel Proust, « À propos du “style” de Flaubert », La Nouvelle Revue Française, 1er janvier 1920.
[32] Ses romans sont publiés en France par les éditions du Seuil et Actes Sud : Récit d'un certain Orient ; Deux fréres ; Cendres d’Amazonie ; et Orphelins de l’Eldorado.
[33] Milton Hatoum et Samuel Titan ont traduit ensemble : Trois contes, São Paulo, Cosac Naify, 2006.
[34] Mario Laranjeira, qui est professeur à la retraite, a traduit des œuvres de Barthes, Yves Bonnefoy, Baudelaire et Gide, entre autres. Il a écrit : Poética da Tradução. Do Sentido à Significância, São Paulo, EDUSP, 2003.
[35] Fúlvia Moretto est à la retraite.


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