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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Flaubert retraduit en grec

Kalliopi Ploumistaki
Enseignante à l’Université Aristote de Thessalonique
Voir [Résumé]

La traduction d’un texte littéraire est envisagée comme un acte lié aux notions de trahison, d’interprétation, de réécriture et d’adaptation. Elle n’est pas la personne, « elle n’est qu’un portrait » selon René de Chateaubriand[1]. Mais il y a des portraits qui falsifient l’original, et des portraits qui le restituent immédiatement. Nous considérons que la traduction est une source d’inspiration, un transfert, un moyen de communication et un intermédiaire pour connaître l’Autre, sa culture, son époque, son imaginaire. La re-traduction d’un auteur classique, élaborée par différents traducteurs, pourrait signifier la réussite ou l’échec d’une traduction antérieure ; ce n’est pas le cas pour les auteurs contemporains dont la publication de leur livre coïnciderait avec sa traduction dans une ou plusieurs langues simultanément, à la manière d’une traduction par un interprète et par les outils numériques instantanés.

D’après la base de données du projet « Flaubert sans Frontières », le grec se place en 14e position par rapport aux autres langues d’arrivée.


Graphique 1 : La première traduction d’une œuvre de Gustave Flaubert situe la Grèce en 14e position

 

La Grèce doit attendre le XXe siècle pour lire Gustave Flaubert. Ainsi, le présent titre de travail sera développé en trois étapes. En premier lieu, nous visons à esquisser l’évolution historique des re-traductions de Flaubert en grec. En second lieu, nous tenterons d’analyser ce phénomène en expliquant cette découverte tardive de Flaubert par rapport aux traductions en d’autres langues. Et enfin, nous aborderons succinctement la question de la réception via la réécriture et l’adaptation.

1. L’évolution des traductions de l’œuvre de Flaubert en grec

Il est essentiel de recenser les re-traductions des livres de Flaubert pour puiser des renseignements sur le sort de l’auteur français dans l’espace grec. À l’issue de cette recherche nous avons centré notre intérêt autour de trois axes d’étude pour classer ces traductions : l’ordre chronologique, le choix et le nombre des titres traduits, ainsi que le profil du traducteur.

 

Les traductions dans la diachronie

Certains pays européens découvrent le talent de Flaubert presque en synchronie tandis que la Grèce lit Flaubert quand le poète Kostas Varnalis[2] traduit La Tentation de saint Antoine en 1914. Suivent les contes Un cœur simple et Hérodias en 1921, et Salammbô en . Madame Bovary n’apparaît qu’en 1923 pour le premier volume et en 1924 pour le deuxième avec la traduction de l’écrivain Konstantinos Theotokis[3]  ; cette traduction constitue le point de départ pour toute réédition de Madame Bovary, mais elle subit des modifications essentielles avec le passage du temps : les accents et les esprits sont abolis, la division en parties et en chapitres y est adaptée – puisque le second volume de 1924 présente une certaine discontinuité dans la structure – et, enfin, des réminiscences de la katharévousa[4] sont remplacées par des formes plus simples de la démotique.

Entre 1926 et 1970, les pourcentages des traductions de l’œuvre flaubertienne sont en baisse. C’est un contexte défavorable à la littérature française en général. Cela s’explique par la tendance vers le renouveau de 1890, la nécessité de commencer à traduire d’autres littératures européennes (l’anglaise, les scandinaves et la russe), l’inquiétude intense des cercles littéraires athéniens relative à l’omniprésence des lectures romantiques françaises, truffées de rêveries et de chimères, néanmoins très appréciées par les femmes. Les textes de Shakespeare et de Tolstoï attirent l’esprit néo-hellénique, malgré le fait qu’on continue à traduire la littérature française mais à un rythme modéré : 2088 éditions de textes français au XIXe siècle et 846 éditions de textes francophones entre 1901 et 1950[5].

Les traductions des autres textes de Flaubert et les re-traductions sont publiées après 1970. On retraduit parce qu’on lit et on écrit autrement d’une époque à l’autre[6]. À Panayotis Moullas[7], professeur à

 l’Université Aristote, sont dues la traduction et l’édition érudite (tableau chronologique, préface, bibliographie, dossier critique) de L’Éducation sentimentale en 1971. La même année, Madame Bovary est reprise par le traducteur Yannis Lo Skokko, qui reste assez proche à la traduction de K. Theotokis ; cette publication fait partie de la collection « Les œuvres immortelles de la Littérature Mondiale », signe de reconnaissance de la valeur du chef d’œuvre de Flaubert. L’effort du traducteur Babis Lykoudis, en 1993, porte sur un travail plus distancié par rapport aux traductions de Theotokis et de Lo Skokko ; nous lisons un texte de Madame Bovary plus conforme au style de Flaubert et plus précis en ce qui concerne le registre langagier.

Dans les années 1980 et 1990, de nouveaux titres figurent sur les listes des traductions de livres de langue française : Bouvard et Pécuchet en 1982, des extraits de la Correspondance en 1983 et 1984, Novembre en 1990, Le Dictionnaire des idées reçues en 1992. À partir de 2000, la plupart de livres de Flaubert, traduits en grec, sont des retraductions ou des rééditions.


Graphique 2 : L’évolution diachronique des traductions de l’œuvre de Gustave Flaubert en grec

 

Dès la première traduction jusqu’aujourd’hui, nous remarquons que des traductions multiples se concentrent en une même année : Madame Bovary pour deux éditions séparées, Salammbô en 2000 ; Madame Bovary, La Tentation de saint Antoine et L’Éducation sentimentale en deux éditions différentes en 2006.

 

Madame Bovary au premier rang

Même si Madame Bovary ne constitue pas le premier titre traduit en grec, c’est pourtant le roman le plus retraduit. On compte six traductions différentes entre 1923 et 2011, parmi lesquelles celle de l’écrivain K. Theotokis est éditée à trois reprises, en plus de la première. L’Éducation sentimentale arrive au second rang avec cinq autres traductions. Et puis Salammbô avec trois traducteurs, La Tentation de saint Antoine, Trois contes et des extraits des écrits de jeunesse et de la correspondance avec deux ou trois traducteurs respectivement. On peut noter qu’aucun traducteur unique ne s’est consacré à l’ensemble de l’œuvre de Flaubert.

Le lecteur grec du XXe et du XXIe siècle découvre un aperçu complet de l’art de Flaubert à travers tous ses romans éminents, une sélection de contes, des lettres et des notes de voyage, dont les traductions en grec ne sont ni abrégées, ni simplifiées. Les extraits de la Correspondance portent surtout sur les aspects de la vie et de l’art de Flaubert, la relation avec Louise Colet (Lettres à Louise Colet [Γράμματα στη Λουίζ Κολέ] en 2007) et le voyage en Grèce (Lettres de Flaubert de Grèce [Γράμματα του Γλωμπέρ απ’ την Ελλάδα] en 1984 et réédité en 1995). Les morceaux choisis dans les Notes de voyage présentent le séjour de l’écrivain en Grèce sous les titres Le Voyage en Grèce (Το ταξίδι στην Ελλάδα en 1989) et Le Voyage à Rhodes (Το ταξίδι στην Ρόδο en 1997). Le public grec s’intéresse beaucoup au témoignage d’un écrivain français appartenant à une période où les intellectuels européens – écrivains, historiens, archéologues, géographes – se dirigeaient vers les pays du sud avec le projet de découvrir l’Orient. C’est pourquoi Le Voyage en Grèce a connu le nombre le plus élevé en rééditions (1989, 1997, 2000, 2007, 2010). Ces récits de voyage et le mouvement de l’orientalisme manifesté dans l’Europe occidentale attirent le lecteur contemporain, car il révèle les considérations de l’Autre sur lui-même, et les fresques de son passé historique et social.

En ce qui concerne Trois contes, le recueil est traduit en entier (, 1982, 1985, 1989), mais Un cœur simple (1996) et Hérodias (1997) sont aussi publiés de manière autonome. En 1921, Hérodias est paradoxalement publié sous le titre de Salomé ; c’est le seul titre qui s’éloigne du titre original, cependant lié au sujet de l’histoire.

Les textes tirés des Œuvres de jeunesse sont Les Mémoires d’un fou, Smar, Novembre, Rêve d’enfer, Bibliomanie suivi de La Spirale ; certains autres textes figurent dans les recueils intitulés Passion et vertu (2008) et La Femme du monde et autres histoires (2017). Il est rare de trouver des fragments de textes de Flaubert dans des anthologies. Leur présence se limite à trois volumes thématiques : les itinéraires philologiques en Grèce (1998), les goûts dans la littérature (2007) et l’amour (2016).


Graphique 3 : Les œuvres de Gustave Flaubert traduites en grec

 

Il en résulte que le public grec a à sa disposition la majorité de l’œuvre de Flaubert. Ne sont pas traduits jusqu’aujourd’hui, à part quelques fragments de la Correspondance et les Notes de voyage vers d’autres destinations, des textes secondaires comme le conte oriental Les Sept Fils du derviche, Par les champs et par les grèves, Pierrot au sérail.

 

Quel traducteur pour Flaubert ?

 

Le profil du traducteur se caractérise par des points communs. En principe, il s’agit d’une personne qui a suivi des études à Paris, maîtrise la langue française, connaît la culture et la littérature françaises. Celui qui retraduit Flaubert est considéré grosso modo comme spécialiste de littérature en langue française. Pour les raisons ci-dessus, la langue de départ est toujours celle de l’original. En étudiant le profil du traducteur, nous observons deux types qui se croisent.

D’un côté, les auteurs-traducteurs du début du XXe siècle qui découvrent les romans de Flaubert : le poète Kostas Varnalis et l’initiateur du réalisme en Grèce Konstantinos Theotokis. Leur traduction est rééditée par des maisons d’édition séparées jusqu’au début du XXIe siècle. Leur première traduction est confiée à des éditeurs de réputation illustre qui favorisaient la promotion de l’esprit littéraire et artistique néo-hellénique et européen en créant des collections pour inclure les traductions de textes importants. En revanche, il y aura des rééditions effectuées par des maisons d’édition plus populaires et destinées à un plus large public. Traduire et être auteur, cela se produit même dans les années 1980. Originaire d’Alexandrie, Manolis Yalourakis (1921-1987) retraduit Salammbô en 1978, une année après la traduction initiale de Grigoris Vlastos. À la même époque, le poète Nikos Aliferis sélectionne seulement huit lettres de la Correspondance de Flaubert, rédigées en grec ; il veut promouvoir le témoignage sur la valeur historique de l’écrivain français. Traducteur et poète, Epaminondas Gonatas (1924-2006) traduit deux textes méconnus, Bibliomanie suivi de La Spirale en 1985. Critique, traducteur de textes français (J. M. G. Le Clézio, Simone de Beauvoir, Eugène Ionesco) et auteur contemporain, Yorgos Xenarios (1959-) retraduit La Tentation de saint Antoine en 2006. L’année suivante, l’auteur Achilleas Kiriakidis (1946-), traducteur aussi de Perec, de Vian, de Modiano et d’Echenoz retraduit Bouvard et Pécuchet. Traductrice de poètes (Baudelaire, Desnos) et de romanciers français (Stendhal, Saint-Exupéry, Kessel), la poétesse Veroniki Dalakoura (1952-) retraduit Un cœur simple publié en anthologie (1987) et en édition autonome (2006). Il est évident que les écrits les plus emblématiques de Flaubert sont reconnus par les écrivains de la génération ambitieuse de 1880 et la génération moderne qui met l’accent sur l’importance et l’actualité de l’écriture de Flaubert.

De l’autre côté, parmi les traducteurs professionnels nous distinguons ceux qui s’occupent de la traduction d’écrivains populaires du XIXe et du XXe siècle, de philosophes et de critiques. C’est le cas de P. A. Zannas, le traducteur de Marcel Proust, du journaliste Antonis Moschovakis, de Babis Lykoudis, de Yorgos Spanos. Les traductrices s’intéressent aux œuvres moins connues de Flaubert. La première traductrice est Olga Damani qui présente une retraduction de Trois contes en 1982. Suivent Baron Odette, Tsaliki-Milioni Tatiana, Maria Halkiopoulou. Le profil du traducteur de l’œuvre de Flaubert se complète avec la contribution de professeurs d’université : Panayotis Moullas et Lito Ioakimidou.


Graphique 4 : La fonction de ceux qui traduisent Gustave Flaubert en grec

Pour conclure, nous devons préciser que cette catégorisation du profil du traducteur est plutôt quantitative que qualitative ; nous ne soutenons que la traduction d’un écrivain est supérieure à celle d’un traducteur professionnel.

2. Traduire Flaubert au XXe et au XIXe siècle

Lire Flaubert en Grèce ne constitue pas un événement dû au hasard. La littérature française de Dumas, de Sue, de Verne, de Molière, de Voltaire y connaît un succès énorme au XIXe siècle. Le professeur K. Kassinis[8] catalogue 3215 éditions de 22 écrivains européens, dont 15 écrivains sont Français. La société et le lecteur grec se dirigent ouvertement vers tout ce qui vient de France. Les romanciers français se posent en première place. Cependant Flaubert n’est pas accueilli par la Grèce du XIXe siècle comme un Hugo, un Balzac ou un Zola ; il se peut que la réputation du grand styliste, le perfectionnisme de son écriture, les soucis moraux face aux thèmes de l’adultère et du suicide de Madame Bovary, le conservatisme des croyances chrétiennes orthodoxes, découragent les éditeurs grecs.

La société grecque de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle se trouve en pleine mutation, elle se consacre à représenter le réel dans l’expression de la vie quotidienne, dans une période où le pays se trouve au milieu de faits historiques déterminants pour anéantir l’idéologie, les consciences et l’essor des arts : les Guerres Balkaniques (1912-1913) changeant les frontières du pays, le Schisme National pendant la Première Guerre Mondiale, la défaite de 1922 dans l’Asie Mineure, les luttes pour la question de la langue. En politique, Harilaos Trikoupis, le premier ministre, essaie d’organiser l’état de façon réaliste. En littérature, la génération des années 1880[9], purement poétique, commence à quitter la verve romantique pour atteindre des aspects plus réalistes. La critique littéraire s’oriente vers la découverte des sources folkloriques et du renouveau importé par les littératures européennes. Mais il faut d’abord résoudre la question de langue : la démotique (langue du peuple) domine dans la langue poétique alors que les prosateurs utilisent la katharévousa (langue savante). Dans ce contexte socioculturel, les premières traductions des romans et des contes de Flaubert sont publiées en démotique tout en donnant l’image d’un écrivain moderne et novateur.

Des faits historiques stigmatisent le pays à nouveau après 1930 : la dictature de Metaxás, la Deuxième Guerre Mondiale, l’Occupation, la guerre civile. Ainsi l’édition ne peut-elle plus être systématique et parallèle avec celle des autres pays européens ; de même les bibliothèques sont de moins au moins organisées.

En ce qui concerne le contexte éditorial, les maisons d’édition[10] ont joué un rôle primordial pour l’épanouissement des Lettres au début du XXe siècle. Par exemple, les éditions Vassiliou créent la collection « Œuvres choisies » (« Εκλεκτά έργα ») afin de contribuer à la diffusion de l’esprit littéraire européen, d’immortaliser les grands classiques ; elles participent aux manifestations culturelles, accueillent et soutiennent le monde des écrivains. En somme, elles sont un foyer d’échanges et de création.

Le XXIe siècle est caractérisé par des traductions successives, qui sont publiées par des Organismes d’édition de journaux Liberté de presse (Ελευθεροτυπία), Le Pas (Το Βήμα), La Souris (Το ποντίκι) vendant les livres à bon marché, et des éditions proposées par les kiosques à journaux. Étant donné que les textes de Flaubert n’ont jamais été publiés sous la forme de roman-feuilleton, le rôle de la presse grecque du XXIe siècle est de faire renaître Madame Bovary et Salammbô. Le journal du dimanche Le Pas se montre très favorable à l’égard de Flaubert, puisqu’entre 2010-2011 il vend les numéros du dimanche avec les romans de Flaubert faisant partie de la collection « Bibliothèque du monde » (« Βιβλιοθήκη του κόσμου »). Les traductions initiales ne sont pas très fournies en informations paratextuelles. Les éditions les plus enrichies contiennent des préfaces et des annexes présentant surtout des éléments bio-bibliographiques de l’auteur. Les retraductions destinées à un grand public disposent quelques fois de dossiers, de critiques traduites, de commentaires sur le style et les techniques de Flaubert, de notes explicatives sur la langue ou le contexte en bas de la page ou à la fin du volume.


Graphique 5 : Le profil de l’éditeur

 

En général, les traducteurs de Flaubert n’interviennent pas dans le texte sous la forme de notes fréquentes, de modifications radicales et d’explications nécessaires. Ils restent assez fidèles à la langue de départ. Il est bien d’indiquer quelques exemples de nature linguistique qui disparaissent d’une langue à l’autre. D’une part, le passé simple est un temps qui n’a pas la même valeur ni le même aspect temporel en grec ; en conséquence, ses nuances associées à la temporalité et à la subjectivité y sont éliminées par manque d’équivalent adéquat. D’autre part, l’orthographe de voyelles homophones [o] (« ω » et « ο ») et [i] (« υ » et « ι ») en grec pour les noms propres français diverge : Φλωμπέρ-Φλομπέρ, Μποβαρύ-Μποβαρί, Μπωβαρύ-Μποβαρύ[11], Σαλαμπώ-Σαλαμπό, Πεκυσέ-Πεκισέ ; les deuxièmes termes sont plus récents, témoignant une tendance à simplifier l’orthographe des mots traduits. D’ailleurs, l’intervention du traducteur se manifeste dans deux textes où des stratégies de traduction se font jour explicitement. Dans les Œuvres de jeunesse, le traducteur s’invite pour interpréter l’écriture de Flaubert, modifier les mots et la ponctuation, comparer les éditions avec l’original. De même, dans les Notes de voyage, il découvre des erreurs concernant les termes géographiques en Grèce, écrits d’après la prononciation.

Les titres traduits en grec ne diffèrent pas de l’original. Il y a certains ajouts qui ne changent pas le sens : La dame Bovary donné par K. Theotokis comme s’il voulait se distancier de la subjectivité du pronom personnel « Madame » ; Salammbô avec l’article défini féminin ; Salomé au lieu d’Hérodias ; Souvenirs d’un fou à cause de la polysémie du mot « mémoire » ; Cauchemar au lieu de Rêve d’enfer. Flaubert accompagne certains titres de sous-titres, dans la tradition balzacienne, qui disparaissent dans la majorité des traductions en grec ; hormis la traduction de Madame Bovary de 1978 par Nikos Sarlis portant le sous-titre Mœurs de province (Επαρχιώτικα ήθη), et celle de L’Éducation sentimentale de 1971 par Panayotis Moullas accompagné du sous-titre Histoire d’un jeune homme (Ιστορία ενός νέου).

Si nous comparons le premier paragraphe des traductions de 1923, 1971 et 1989 de Madame Bovary, nous observons que syntaxiquement les périodes sont coupées en plus petits segments par Theotokis qui choisit un ordre plus libre ; l’imparfait de « ceux qui dormaient » est remplacé par le plus-que-parfait par Lykoudis. Theotokis neutralise le texte en éliminant ce « nous » énigmatique en tête de la phrase « Nous étions à l’Étude » pour la forme impersonnelle « Ήταν η ώρα της μελέτης » (« C’était l’heure d’Étude »). Lexicalement, le mot « Proviseur » trouve son équivalent adéquat toujours en majuscule chez Lykoudis : « Λυκειάρχης » ; tandis que pour Lo Skokko c’est « σχολάρχης », c’est-à-dire le chef ou le fondateur d’une Faculté ou le Directeur d’une école. Ce mot est usité jusqu’aux années 70. Pour Theotokis c’est le mot « επιμελητής » (« surveillant de classe ») pour désigner le « Proviseur ». Il s’agit d’un cas où le schéma culturel n’est pas commun, et l’écart temporel apporte des changements sociaux et linguistiques.

Les traductions des livres de Flaubert sont écrites en langue démotique, simplifiée par les accents et les esprits favorisant une lecture naturelle dans la langue d’arrivée distanciée du littéralisme (motamotisme).

3. De la retraduction à la réécriture

Pour une cinquantaine d’années entre 1926 et 1970, les œuvres de Flaubert ne figurent pas sur les listes de traductions en Grèce, mais une idée générale s’y établit grâce aux premières traductions. La réception de Flaubert est rapidement rencontrée dans le monde du spectacle. En 1940, le théâtre grec avec le groupe de Marina Kotopouli présente sur scène Madame Bovary en adaptation de Gaston Baty pendant l’hiver athénien de 1940-1941. Le texte est adapté par Leon Koukoulas, Karolos Koun et Yorgos Anemogiannis.

La critique actuelle et universitaire note l’impact de Flaubert sur la génération des années 1930 dans la littérature et le mouvement du réalisme au niveau thématique, technique et structurel. Nous remarquons les descriptions réalistes et le personnage de Léonis du roman homonyme de Yorgos Theotokas rappelant Charles Bovary ; Angelos Terzakis exprime ses idées sur le réalisme dans ses essais ; les rapports familiaux dans La Maîtresse aux yeux blonds de Stratis Mirivilis et la psychologie de l’héroïne de La grande chimère de Mihalis Karagatsis évoquent le roman de Flaubert.

La critique néo-hellénique sur Flaubert précède les traductions en grec. L’écrivain Nikos Kazantzakis publie dans le quotidien Nouvelle Grèce (Νέα Ελλάς) les 11-13 septembre 1913 deux articles sur Madame Bovary et son auteur, accompagnés par deux extraits traduits du roman, sans signature. La critique devient plus systématique après les années 70 avec des articles et des dossiers consacrés à Flaubert, parus dans les revues littéraires Nouveau Foyer (Νέα Εστία), Je lis (Διαβάζω), Le Mot (Η Λέξη) ; des études universitaires traitant le bovarysme, le réalisme et le séjour de Flaubert en Grèce ; des comptes rendus sur la publication de livres dans la presse quotidienne. Flaubert est placé entre Balzac et Zola, entre le romantisme et le naturalisme. Et Madame Bovary est reconnu comme le modèle du roman contemporain.

L’influence de Flaubert est manifeste dans le roman Bar Flaubert (Μπαρ Φλωμπέρ de 2000) d’Alexis Stamatis qui esquisse implicitement l’agonie de l’auteur à écrire ; dans le conte Saint Hadrien le Sauveur d’âmes (Ο ιερός Αδριανός ο Ψυχοσώστης de 2009) de Dimitris Kapetanakis, qui constitue une autre version réécrite du conte de Flaubert, La Légende de saint Julien l’Hospitalier. Nourri par l’esthétique des vitraux de la Cathédrale de Rouen, et par une documentation écrasante, Flaubert fait renaître l’héritage médiéval qui sera modifié et adapté dans l’espace grec par Kapetanakis ; cette fusion créatrice survient dans les arts, les analogies intertextuelles, et les principales divergences entre les deux textes. Au XIXe siècle, Flaubert se concentre dans la description des animaux personnifiés, et dans la psychologie de Julien pour créer une œuvre d’art plus condensée. Au XXIe siècle, Kapetanakis esquisse le modèle d’un personnage ressemblant à un autre saint pour ajouter à l’œuvre d’art sa dimension politique[12].

 

Dès les premières traductions des œuvres de Gustave Flaubert en grec le personnage d’Emma Bovary est mis en relief en relief et il se place près d’Eugénie Grandet, d’Anne Karénine, de Nana. Le lecteur grec a la chance de connaître les écrits de l’écrivain français à travers des traductions prises en charge par des auteurs grecs et des connaisseurs de la langue française. Cependant, bien des aspects ne seront pas facilement transposés d’une langue à l’autre : le rythme de l’écriture, le labeur acharné et l’encyclopédisme condensé derrière le mot juste.

NOTES

[1] Œuvres complètes, Paris, Pourrat, 1837, t. XXXIII, p. 6.
[2] Kostas Varnalis (1884-1974) naquit à Burgas en Bulgarie. Il fut contemporain de Sikélianos Angelos et Kazantzakis Nikos. Il appartint à la génération des années 1880. Il suivit des études des Lettres, et enseigna dans l’enseignement secondaire à Athènes. Après avoir obtenu une bourse d’état, il alla à Paris pour continuer ses études en se mettant en contact avec l’esprit marxiste, la lutte des classes et l’idée du matérialisme. Ses débuts poétiques sont inspirés par le mouvement symboliste. Il écrivit La Lumière qui brûle (Το Φως που καίει, 1922) et Les Esclaves assiégés (Σκλάβοι πολιορκημένοι, 1927). Sa poésie est caractérisée par l’enthousiasme dionysiaque, la musicalité, et puis la satire et le sarcasme. Il traduisit Aristophane, Euripide, Molière et Flaubert.
[3] Konstantinos Theotokis (1872-1923), originaire d’une famille aristocrate de Corfou, reçut une éducation approfondie, formée par les lectures et les voyages. En 1889, il s’inscrivit à l’Université de la Sorbonne pour suivre des études de physique et de mathématiques. Il quitta l’idéologie nietzschéenne pour le socialisme inspirant ses nouvelles naturalistes et ses romans. Il publia une romance en français en 1895. Son écriture fut influencée par le réalisme (L’Honneur et l’argent [Η τιμή και το χρήμα] en 1944). Composé tout au long de sa vie, le roman Σκλάβοι στα δεσμά τους (Esclaves enchaînés, 1922) a été précédé par Ο Κατάδικος (Le Condamné, 1919), Η Ζωή και ο θάνατος του Καραβέλα (La Vie et la Mort de Karavelas, 1920). Il décrivit la vie rurale en brossant le portrait de personnages maltraités par l’injustice et la misère humaine ; on y relève aussi une influence de l’humanisme allemand et russe. Connaisseur de dix langues étrangères, il traduisit Virgile, Shakespeare, Goethe, Russel, et des extraits de Mahambarata.
[4] Nous nous référons à des modifications grammaticales comme la forme des verbes à l’aoriste (εξύπνησε en ξύπνησε, επωλήθησαν en πουλήθηκαν), la conjugaison des articles et des substantifs (αι en οι, πελατείαν en πελατεία, τόν θάνατον en το θάνατο), les complexes consonantiques soutenus en langue populaire (πτωχή en φτωχή, πταίει en φταίει). La traduction des noms propres en 1923 reste plus proche de l’orthographe et de la prononciation de la langue française (« Flandres » : Φλάνδρες, « Rouault » : Ρουώλ) tandis que la traduction de 1991 est simplifiée, moins adaptée à la forme du mot de départ (« Flandres » : Φλάνδρα, « Rouault » : Ρουό) ou même traduit avec un équivalent de la langue grecque (« Charles » : Κάρλος au début et puis Κάρολος).
[5] Pour une étude plus détaillée sur les traductions grecques des littératures étrangères, nous nous basons sur les travaux de K. G. Kassinis : Βιβλιογραφία των ελληνικών μεταφράσεων της ξένης λογοτεχνίας, ΙΘ΄ - Κ΄ αι ., Σύλλογος προς διάδοσιν ωφέλιμων βιβλίων [Bibliographie des traductions grecques de littérature étrangère, XIXe-XXe siècles], Athènes, vol. I, 1801-1900 et vol. II, 1901-1950.
[6] Henri Meschonnic développe cette idée dans Pour la poétique II : « Chaque époque retraduit parce qu’elle lit et écrit autrement. Le paradoxe provisoire de la traduction réussie (celle qui dure) est celui de la nécessaire ré-énonciation », Paris, Gallimard, coll. : « Le Chemin », 1973, p. 424.
[7] Panayotis Moullas (1935-2010) vécut à Paris entre 1966 et 1977 où il enseigna la langue néo-hellénique à l’Université de Nanterre et à l’Institut Néo-hellénique de la Sorbonne. En 1977, il fut élu Professeur de Littérature Néo-hellénique à l’Université Aristote de Thessalonique.
[8] K. G. Kassinis, op. cit.
[9] La génération des années 1880 se forme à travers l’esprit cosmopolite d’Emmanouil Roïdis, le mouvement du Parnasse, la poésie de Georgios Drossinis et de Kostis Palamas. Elle s’oppose au romantisme et se met en quête de la simplicité, du quotidien et du familier.
[10] Fexis (Φέξης), Vassiliou (Βασιλείου), Galaxias (Γαλαξίας), Iridanos (Ηριδανός), Zaharopoulos S.I (Ζαχαρόπουλος Σ.Ι.), Odysseas (Οδυσσέας), Nepheli (Νεφέλη), Agras (Άγρα), Grammata (Γράμματα), Exantas (Εξάντας), Ipsilon (Ύψιλον), Roptron (Ρόπτρον), Plethron (Πλέθρον).
[11] Η κυρία Μποβαρύ pour l’édition de 1923, Η κυρία Μπωβαρύ pour l’édition de 1924.
[12] Voir aussi Kalliopi Ploumistaki, « Des vitraux de la Cathédrale de Rouen au conte de Dimitris Kapetanakis », in Mythes – Symboles – Réalités, Athènes, Editions Reo, 2015, p. 271-281.


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