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Sommaire Revue n° 17
Revue Flaubert, n° 17, 2018 | Flaubert sans frontières. Les traductions des œuvres de Flaubert
Ce numéro réunit les actes du colloque qui a suivi la mise en ligne de la base de données «Flaubert sans frontières»
Numéro dirigé par Florence Godeau et Yvan Leclerc

Les premières pages de Madame Bovary traduites en allemand, anglais et espagnol

Pauline Doucet
Agrégée d'espagnol, université de Rouen Normandie

Anne-Marie Pugh
Étudiante en Master 2 d'Anglais, université de Rouen Normandie

Hélène Tessier
Agrégée d'allemand et doctorante germaniste, université de Rouen Normandie
Table ronde animée par Anne-Laure Tissut et Miguel Olmos (laboratoire ERIAC, université de Rouen)

Annexe de la table ronde : extraits des traductions allemandes, anglaises et espagnoles (1858-2012) de l'incipit de ​Madame Bovary

 

Dans son essai sur la traduction, intitulé Le Livre multiple, Adam Thirlwell[1], romancier britannique, cherche à « prouver que les romans peuvent être traduits en n’importe quelle langue. Ce qui semble supposer la réconciliation de deux vérités contradictoires :

a. un roman est un enchaînement unique de signes linguistiques en une seule langue, mais

b. cette singularité peut aussi être reproduite en n’importe quelle autre langue. Si bien que oui, évidemment, un changement s’opérerait au passage de l’inuit à l’anglais par exemple, ou de l’anglais au japonais, mais cette transformation n’altérerait en rien la qualité du roman. »

Mais en quoi consiste donc cette « qualité » du roman ?

D’une façon comparable, Derek Attridge souligne, dans La Singularité de la littérature[2], que cette singularité n’en empêche pas la traduction. Toutefois quand on a affaire à une œuvre telle que celle de Flaubert, qui déclarait qu’« une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore », ces affirmations de principe tiennent-elles ? Comment réinventer dans une autre langue la valeur « sonore » et « rythmée » de la langue de Flaubert ? En outre, comme le souligne Jacqueline Guillemin-Flescher, dans sa Syntaxe comparée du français et de l’anglais, pour lequel elle prend justement pour exemple le corpus des traductions de Madame Bovary en anglais, ce roman présente une mise en œuvre spécifique du « point du vue privilégié » dans l’énonciation, ainsi qu’un travail bien particulier de « l’expression de la perception imaginaire ».

Comment les traducteurs ont-ils donc négocié les choix « constamment à opérer entre les tendances stylistiques qui se sont imposées dans [leur] langue, et le style de l’auteur qu’il[s] tradui[sent] ? »[3]

Trois étudiantes spécialistes de trois langues et cultures différentes se sont attaquées à cette question : Hélène Tessier, agrégée d'allemand et doctorante germaniste, Anne-Marie Pugh, étudiante en Master 2 d’anglais, Pauline Doucet, agrégée d’espagnol.

 

Traduire Madame Bovary en allemand (par Hélène Tessier)

Parmi les multiples traductions en allemand de Madame Bovary, trois traductions seront ici prises en compte. La première, datant de 1858, intervient très tôt après la parution de Madame Bovary et restera pendant plus de trente ans l’unique traduction du texte en langue allemande. Derrière l’anagramme « Dr Legné », la recherche semble avoir identifié un certain M. Engel. Il traduisit dans les années 1850 une douzaine d’autres ouvrages d’auteurs français, pour sa maison d’édition Hartleben, qualifiée à l’époque de « Übersetzungsfabrik » (usine à traductions). Engel doit produire rapidement une traduction adaptée au public ciblé par la maison d’édition qui traduit essentiellement des auteurs populaires. Nous nous pencherons également sur la traduction, parue en 1907 et rééditée en 1979, de René Schickele dont la particularité est d’être écrivain avant d’être traducteur. Enfin, nous nous intéresserons à la traduction, parue en 2012, de Elisabeth Edl qui nous offre cette fois une traduction de philologue.

Les nombreuses traductions signalent à la fois l’intérêt que suscite l’ouvrage de Flaubert et toute la difficulté qu’il pose à la traduction.

En ce qui concerne le rythme et la structure syntaxique, on peut souligner d’emblée que Edl arrive à un résultat remarquable. Son grand apport consiste en de petites touches, qui, si on y regarde de plus près, s’avèrent être extrêmement nombreuses. Pour rendre au mieux le rythme du texte original, la structure syntaxique de la traduction est particulièrement proche de l’original. La traductrice évite notamment le plus possible le recours, pourtant courant, aux auxiliaires et modaux, ou encore les groupes verbaux à plusieurs verbes ou les verbes à particules, afin de ne pas terminer la phrase par ces éléments (dont la place naturelle est en fin de proposition) et rester au plus proche du texte source. Dans la scène où Bovary ne sait plus quoi faire de sa casquette[4], Edl place le verbe modal « sollen », qui ne se répète pas après chaque verbe, juste derrière le premier (« behalten » – garder), alors qu’on l’attendrait après le dernier, en fin de phrase, comme chez Schickele[5].

On retrouve le même cas dans la fin du premier paragraphe, quand Edl choisit un participe passé (« aufgeschreckt » ‒ surpris)[6] tandis que Schickele fait le choix d’une subordonnée se terminant par trois verbes[7]. Les deux paragraphes descriptifs illustrent enfin la précision et la proximité syntaxique impressionnante entre la traduction de Edl et le texte source, sans pour autant que la traduction donne une impression de mot à mot.

À l’inverse, Schickele traduit parfois plus librement, emploie des relatives, n’ajoute pas de mots, mais les change de place à l’intérieur de la phrase, simplifie parfois les passages descriptifs complexes comme dans la phrase décrivant le pantalon tiré par des bretelles, qu’il reformule complètement[8]. On perd ainsi le rythme, le style propre à Flaubert : dans la scène où le voisin fait tomber la casquette du coude[9], Edl utilise un verbe sans particule séparable, à la différence de Schickele pour traduire « faire tomber ».

Ces petites différences semblent pourtant faire toute la différence quant au rythme du texte. L’économie dans les choix de mots opérés par Edl et son flirt avec la structure syntaxique française rendent sa traduction très particulière. À la différence de Schickele et surtout de Engel, elle évite le rajout de conjonctions de coordination, les constructions participiales très allemandes et elle opte pour une structure syntaxique plus légère.

La traduction de Edl se démarque enfin par sa précision. Au début du passage considéré, elle semble avoir mis le doigt sur un point passé inaperçu : « Passer chez les grands », dans le texte flaubertien, signifie rester dans la classe où il se trouve. Elle seule choisit « bleiben », rester[10]. Cela peut paraître surprenant – les deux autres traductions traduisaient littéralement « versetzen »[11], « übergehen »[12], passer dans la classe supérieure. Or plus tard, on apprend que finalement il ne descend pas dans la classe inférieure. Edl semble avoir une véritable vision d’ensemble de l’œuvre.

Pour la traduction « Scharbovary », Edl est la seule à tenter de récréer le jeu de mot avec Shabovarie[13] (scha évoquant en allemand Schaf, le mouton, à défaut du bœuf). Schickele, quant à lui, reprend le terme de Flaubert sans rien y changer. Engel par contre de son côté remplace le i par un y[14], sûrement pour que son lecteur fasse bien le lien avec le nom du personnage.

De fait, la traduction de Engel fait un large recours à l’explicitation. Il crée des subordonnées, ajoute des liaisons. On trouve dans chaque paragraphe, voire à chaque phrase de nombreux ajouts, des adjectifs, des particules modales et illocutoires, des segments entiers. Dans le troisième paragraphe, il précise que Bovary est venu de la campagne à la ville. Il ne laisse aucun sous-entendu. Enfin, on remarque certaines erreurs, donnant l’impression d’une traduction parfois peu rigoureuse : l’étude n’est pas un cours, et le maître d’étude n’est pas le professeur[15]. Schickele, quant à lui, propose une traduction beaucoup plus proche du texte original, sans ajouts ou presque, assez libre au niveau syntaxique, privilégiant une structure allemande et la lisibilité. Edl, enfin, semble avoir travaillé ses phrases aussi longtemps que nécessaire pour obtenir une équivalence satisfaisante en allemand. Elle nous présente une traduction de philologue ‒ la perfection dans le détail, comme elle le dit elle-même.[16]

 

Traduire Madame Bovary en anglais (par Anne-Marie Pugh)

Pour cet article, quatre traductions ont été retenues sur les vingt publiées en anglais : la première publiée, en 1886, celle d’Eleanor Marx-Aveling ; la traduction la plus récente, celle d’Adam Thorpe publiée en 2011, enfin, la traduction de Francis Steegmuller, publiée en 1957, et celle de l’écrivaine Lydia Davis publiée en 2010. Un an seulement sépare la publication des traductions de Lydia Davis et d’Adam Thorpe, mais la comparaison nous a paru d’intérêt dans la mesure où les deux traducteurs ont travaillé en même temps, sans savoir ce que l’autre faisait, et avec des ambitions différentes.

La traduction de Marx-Aveling, écrivaine et militante socialiste, et fille de Karl Marx, a été beaucoup critiquée par Vladimir Nabokov, qui l’a utilisée quand il enseignait à l’université de Cornell aux États-Unis. Nabokov a retraduit des passages entiers, notant au passage beaucoup d’erreurs de traduction flagrantes. Dès le début du roman, de nombreuses maladresses se perçoivent, ainsi que des erreurs de compréhension du texte d’origine.

Par exemple, à la ligne 33 [les numéros renvoient au document donné en annexe], les “trois boudins circulaires” participant à la description du couvre-chef de Charles, ont été traduits par “three round knobs”, forme très différente en anglais, celle d’une poignée ronde, de porte ou de tiroir, non évidée au centre : les lecteurs anglophones visualisent donc le chapeau différemment. Entre la ligne 4 et les lignes 15 et 16, c’est une contradiction, les deux formules “not wearing the school uniform” et “his short school jacket” ne permettant pas au lecteur de savoir si Charles Bovary porte un uniforme ou non. En outre, la seconde formule fait contresens, et révèle un manque de vision d’ensemble de la part de la traductrice, dont le travail est tout du long marqué de semblables incohérences.

Globalement, Marx-Aveling reste très, voire trop proche du texte d’origine, et produit des calques souvent quelque peu maladroits. Par exemple, “il les écouta de toutes ses oreilles” est traduit littéralement, par “he listened with all his ears” (ligne 20), ce qui, en anglais, semble impliquer que le malheureux garçon est affublé de plus de deux oreilles. Plus naturellement, l’expression imagée se traduirait “to be all ears”, pour donner : “he listened, all ears”, option adoptée dans les autres traductions considérées.

À la ligne 17, de nouveau, la structure de la phrase d’origine a été conservée, produisant un résultat maladroit : “showed at the opening of the cuffs red wrists…”, alors que, d’ordinaire, en anglais, on ne sépare pas le complément d’objet direct du verbe. Lydia Davis et Adam Thorpe ont toutefois traduit cette phrase de la même façon, mais en mettant l’apposition entre virgules, ce qui rend la tournure plus acceptable. Autre exemple de maladresse stylistique, lignes 25 et 26 : “we used from the door to toss them under the form…” D’abord difficile à comprendre, cette phrase fait un emploi inédit de « used to », formule exprimant l’habitude : “used” se trouve en effet séparé de “to”, alors que le groupe verbal est une expression figée, et que les compléments circonstanciels se placent au début ou en fin de la phrase, mais jamais ne viennent s’intercaler entre deux composants du groupe verbal.

Malgré les erreurs et maladresses, Marx-Aveling a toutefois le mérite d’avoir donné accès aux lecteurs anglophones à cette œuvre française classique. Cependant, la précision et la poésie du texte de Flaubert se perdent dans cette première traduction.

 

La traduction de Francis Steegmuller, quant à elle, se situe temporellement à peu près à mi-chemin entre la première traduction et la traduction la plus récente. Il était spécialiste de Flaubert et a traduit huit de ses œuvres. La traduction qu’il a produite est beaucoup plus libre et cibliste, avec des omissions et des ajouts visibles dès ce premier extrait. Il a modifié la ponctuation et procédé à des reformulations là où ce n’était pas nécessaire. Par exemple, à la ligne 23, dans “hobnailed and badly shined,” traduisant « mal cirés, garnis de clous », le changement d’ordre des mots n’ajoute rien, et ne correspond pas à une contrainte syntaxique de l’anglais.

Certains ajouts changent le sens du texte. Ligne 53, Steegmuller remplace l’injonction « Débarrassez-vous donc de votre casque » par une question, « How about getting rid of your helmet ? », qui donne l’impression que le professeur a moins d’autorité que dans la version originale. Dans la première phrase, et plus précisément le segment “not yet in school uniform”, l’adverbe “yet” informe le lecteur que le garçon va être pris à l’école, ce qui n’est pas explicite dans la version originale. Plus bas, vers la fin de l’extrait, de nouveau un léger changement vient légèrement clarifier le texte. Le texte d’origine montre la séquence suivante : “il la ramassa encore une fois” et, un peu plus loin, “il ne savait pas s’il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête.” Le choix du verbe « laisser » rend le texte ambigu : comment peut-il ramasser la casquette et la laisser par terre à la fois ? Steegmuller explicite en levant l’ambigüité : « laisser » devient en anglais “drop it on the floor”. Toute fluide que soit la traduction de Steegmuller, et fort agréable à lire, peut-être s’éloigne-t-elle parfois trop de l’original.

 

La traduction de la romancière et critique américaine Lydia Davis, enfin, date de 2010. Selon Julian Barnes, écrivain britannique et auteur de Flaubert’s Parrot, Davis est la meilleure écrivaine à avoir traduit cette œuvre (« the best fiction writer ever to translate the novel »[17]). Elle a aussi traduit Proust : on peut donc dire qu’elle ne craint pas de s’attaquer aux œuvres classiques.

Cette traduction est beaucoup plus moderne que les autres dans le choix du vocabulaire. On le voit à travers de nombreux exemples d’un anglais américain assez moderne, par exemple “study hall”, “regular clothes”, “pants”, “visor.” Cependant, elle utilise aussi un vocabulaire d’époque, tel le substantif “fellow” (ligne 11).

Lydia Davis a reconnu l’influence de Vladimir Nabokov sur son travail. Pour le cours qu’il donnait sur Flaubert à Cornell, Nabokov a repris la traduction de Marx-Aveling, en y introduisant de nombreux changements en marge, annotations qui sont disponibles à la New York Public Library. Davis a recopié ces annotations dans son exemplaire de Madame Bovary, mais précise qu’elle n’est pas toujours d’accord avec les remarques de Nabokov. On trouve d’ailleurs dans la traduction de Davis quelques phrases qui restent assez semblables à celles de Marx-Aveling. Par exemple la phase commentée plus tôt, dans la traduction de Davis (“and it showed, through the vents of his cuffs, red wrists accustomed to being bare”), ligne 17 dans la traduction de Marx-Aveling (“and showed at the opening of the cuffs red wrists accustomed to being bare”) pour rendre la phrase de Flaubert « et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus ») : la même structure est employée, mais Davis ajoute deux virgules qui améliorent la fluidité de la phrase.

L’auteur du présent article a apprécié la traduction de Davis, dont le but est de rester proche du texte français – un défi relevé mais au détriment, parfois, de la qualité de l’original.

 

Cette étude s’achèvera sur la traduction la plus récente, celle d’Adam Thorpe, parue en 2011. Dans un article publié dans The Guardian[18], Thorpe parle de ses choix de traduction : il voulait utiliser un anglais britannique de l’époque afin de conserver l’aspect choquant et révolutionnaire du travail de Flaubert.

Sa traduction reste assez proche du texte flaubertien dans la structure des phrases et la ponctuation. Par exemple, aux lignes 10 à 15, la ponctuation est exactement respectée. Ce n’est cependant pas toujours le cas. Ligne 5, “each of us rose as if caught working”, suggère que les élèves n’ont pas le droit de travailler, à la différence du texte flaubertien (« et chacun se leva comme surpris dans son travail »).

Malgré un certain nombre de maladresses de même ordre, cette traduction est un plaisir de lecture. Assez fluide, elle garde le texte d’origine en vue, sans s’en éloigner trop ni le rendre lourd.

 

Traduire Madame Bovary en espagnol (par Pauline Doucet)

Le présent article est le fruit d’une réflexion sur la transmission de Madame Bovary de Flaubert vers la langue espagnole, depuis sa publication en 1857 jusqu’à une époque récente. Afin de préciser la vision que peuvent avoir les hispanophones de l’auteur et de son roman, nous avons sélectionné un passage essentiel du texte français, l’incipit, et nous avons retenu trois traductions : celle de Tomas C. de Durán, de 1900, celle de Consuelo Bergés, de 1974, et enfin celle de la célèbre écrivaine Carmen Martin Gaite, de 1982. En portant notre attention sur le lexique et la syntaxe, nous allons voir comment certains choix de traduction altèrent le texte flaubertien, dans quelle mesure ces choix peuvent dénaturer le style propre à l’auteur et gâcher les effets d’annonce et de présentation spécifiques à ce moment liminaire décisif qu’est l’incipit d’un roman.

L’un des passages les plus fameux de l’incipit de Madame Bovary, est celui de la longue description de la casquette de Charles, qui, par sa précision, feint la rigueur de la science. Son originalité et le plaisir qu’elle suscite à la lecture tiennent à ce style parodiquement scientifique. Il se caractérise par le rythme de l’énumération froide et détaillée des éléments composant la casquette, ou d’objets auxquels elle ressemble, par le vocabulaire à résonance savante comme l’adjectif « ovoïde », le tout donnant l’impression au lecteur d’avoir sous les yeux, malgré les difficultés possibles à le visualiser, un « spécimen rare ». En fin de description, le commentaire, qui se veut pur constat : « Elle était neuve ; la visière brillait » participe lui aussi du style détaché propre à rendre compte de l’observation.

En traduisant cette dernière phrase par « Y era nueva, porque la visera brillaba », Tomas de C. Duran modifie l’expression du lien logique. Malgré le caractère apparemment anodin de l’ajout de cet unique mot, l’explicitation par la conjonction est lourde de conséquences, en ce qu’elle s’écarte du style de l’auteur et du ton savamment travaillé dans tout le paragraphe. En effet, l’apparence d’objectivité scientifique produite chez Flaubert par la sobriété du lien logique, exclusivement exprimé par la ponctuation (le point-virgule), est gâchée dans la traduction, qui l’explicite par la conjonction « porque ».

Dans le même passage, Carmen Martín Gaite offre un exemple d’entropie, lorsqu’elle supprime le suffixe –oïde dans « ovoïde », pour le traduire par une périphrase « de forma oval ». Il est évidemment dommage de perdre la connotation savante de l’adjectif qui laisse poindre l’ironie du narrateur, et contribue au caractère extraordinaire et ridicule du couvre-chef, et, par suite, de son propriétaire. Cette suppression lisse le style de l’auteur ainsi que les traits du personnage, dont le portrait se trouve ainsi normalisé. Les deux écarts de traduction mentionnés, en aplatissant le style scientifique adopté par Flaubert, non seulement atténuent le comique et le plaisir qui en découle, mais aussi l’effet d’annonce propre à l’incipit, à travers une présentation très peu glorieuse ou flatteuse d’un personnage ridicule qui jamais n’acquerra le statut de héros.

Si le style flaubertien (avec ses marques d’humour et ses effets d’annonce) tient en partie au choix des mots, comme nous venons de le voir, il se caractérise tout autant par la suggestivité de leur organisation dans la phrase. C’est pourquoi un respect attentif de la syntaxe est primordial. Pourtant, il est frappant de constater que pour la phrase suivante : « Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne […] » toutes les traductions bouleversent totalement la syntaxe de la phrase initiale. Sans détailler avec précision la nature de chaque modification, remarquons seulement que Consuelo Bergés et Carmen Martin Gaite ont choisi de pré-poser le sujet, « el nuevo », alors que la syntaxe espagnole n’oblige guère qu’un sujet soit en position initiale, et permettait tout-à-fait le maintien de la syntaxe d’origine. Le déplacement du sujet en position initiale non seulement brise le rythme de la phrase, mais entraîne également une perte de sens importante, en ruinant l’effet soigneusement pensé par l’auteur. En effet, l’intérêt de l’accumulation, avant le sujet de la participiale, du complément circonstanciel de lieu et de la proposition subordonnée conjonctive circonstancielle, est de différer l’apparition du « nouveau ». Ce procédé d’attente se reflète d’ailleurs à plus grande échelle, dans la mesure où Flaubert choisit de commencer son roman par un personnage secondaire, quand le lecteur pouvait s’attendre à voir apparaître d’emblée celle qui sera véritablement l’héroïne (d’ailleurs éponyme) du roman. Pour revenir à la phrase en question, sa syntaxe spécifique crée un effet d’attente et d’emphase. En organisant ainsi la phrase, Flaubert met en relief le caractère du personnage avant même de révéler son identité. Ainsi, le personnage de Charles se caractérise avant tout – ainsi qu’il est rendu sensible spatialement – par son caractère timoré, pusillanime et par sa quasi invisibilité. La modification de la syntaxe entraîne une rupture de l’harmonie ménagée entre fond et forme dans le texte source.

Loin d’être exhaustives, ces quelques remarques semblent néanmoins permettre de dégager une tendance à la normalisation de la part des traducteurs étudiés. Lecteurs inattentifs ou critiques littéraires incongrus, mus par un souci de clarté ou par des prétentions stylistiques, ces traducteurs ont souvent imposé un courant d’explicitation alors même que le style de Flaubert se caractérise par sa force suggestive, et par la finesse allusive.

Conclusion

Si, dans chaque langue considérée, l’on observe une même évolution des pratiques de traduction avec le temps, vers davantage de précision et de proximité d’avec le texte source, la prose flaubertienne exige plus encore que la restitution rigoureuse de lexiques et structures, que d’ailleurs, bien souvent, elle interdit. Jeux allusifs, réseaux sonores et sémantiques, invitent le traducteur à en inventer d’autres dans la langue d’arrivée, se faisant authentiquement créateur. Plus que jamais, la connaissance de l’œuvre en finesse est requise, et dans son intégralité, et ce même si s’ajoute la difficulté supplémentaire que tout, dans ce roman, semble si étranger à Flaubert : « Bovary, en ce sens, aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc., tout est hors de moi. Cela devra me faire faire un grand pas par la suite. Je suis, en écrivant ce livre, comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange »[19].

Peut-être faut-il être « hors de [soi] » pour traduire Madame Bovary, et rejoindre Flaubert « hors de « [lui] » dans cet entre-deux de fécondation et d’expansion culturelles qu’ouvre la traduction.

 

Bibliographie

Traductions en allemand

 

Flaubert Gustave, Madame Bovary oder eine Französin in der Provinz. traduit par Dr. Legné, Vienne et Leipzig, Hartlebens Verlags-Expedition, 1858.

Flaubert Gustave, Madame Bovary. Sitten der Provinz, traduit par René Schickele et Irene Riesen, Zurich, Diogenes, 1979.

Flaubert Gustave, Madame Bovary. Sitten in der Provinz, traduit et édité par Elisabeth Edl, Munich, Carl Hanser Verlag, 2012.

 

Littérature secondaire

Bachleitner Norbert, Übersetzungsfabrik C.A. Hartleben. Eine Inspektion, p. 319-343, dans Amann Klaus, Lengauer Hubert, Wagner Karl, Literarisches Leben in Österreich 1848-1890, Vienne, Bölhau Verlag, 2000.

Loewe Siegfried, Rezeption und Mehrfachübersetzung, p. 67-77, dans Kommunikation, Sprache, Erfahrung, QVR Numéro 43, Vienne, 2014.

Schröder Elke, Perfektion im Detail. Dans Neue Osnabrücker Zeitung [en ligne], 14.03.2013 [consulté le 24.05.2016]. Disponible sur

http://www.noz.de/deutschland-welt/kultur/artikel/113431/ubersetzerin-elisabeth-edl-bei-flaubert-gibt-es-keine-wiederholungen

 

Traductions en anglais

 

Barnes, Julian, "Writer’s Writer and Writer’s Writer’s Writer." Review of Madame Bovary : Provincial Ways, by Gustave Flaubert, translated by Lydia Davis. London Review of Books 32.22 (2010) : 7-11.

https://www.lrb.co.uk/v32/n22/julian-barnes/writers-writer-and-writers-writers-writer  

Center for translation. “Lydia Davis on Madame Bovary, Nabokov's Marginalia, and Translation”, YouTube, 26th January 2012

https://www.youtube.com/watch%20?v=wlXyq7h8vl8

Thorpe, Adam. “Madame Bovary : The Everest of Translation”, The Guardian, 21st October 2011

https://www.theguardian.com/books/2011/oct/21/translating-madame-bovary-adam-thorpe

 

Traductions en espagnol

 

Corpus d’étude

Flaubert Gustave, Madame Bovary, Texte de l’édition Charpentier, 1873 (numérisé par Danielle Girard et Yvan Leclerc)

Madame Bovary, Carmen Martin Gaite, (trad), Tusquets editors, 1993 (1re ed.1982).

Madame Bovary, Consuelo Berges (trad.), Alianza Editorial, 2008 (2e ed.; 1re ed. 1974).

La Señora de Bovary, Tomás de C. Durán (trad.), Barcelona, editorial Maucci, Barcelona, 1900.

 

Œuvres et articles sur Flaubert et sur la traduction

Delport Marie-France, « Les horloges du traducteur » in Bulletin Hispanique, t. 87, n° 3-4, 1985, p. 363-386.

Kundera Milan, Les Testaments trahis, Paris, Gallimard, 1993.

Vargas Llosa Mario, La orgía perpetua : Flaubert y Madame Bovary, editorial Taurus, Madrid, 1975.

Bardière Yves, « Où sont passées nos « belles infidèles » ? », Modèles linguistiques [en ligne], 57 | 2008, mis en ligne le 29 août 2013, consulté le 15 mai 2014. URL : http://ml.revues.org/345

Sarrazin Sophie, « Jean-Claude Chevalier, Marie-France Delport, L’horlogerie de saint Jérôme », Cahiers de praxématique [en ligne].

Peut-être faut-il être « hors de [soi] » pour traduire Madame Bovary, et rejoindre Flaubert « hors de « [lui] » dans cet entre-deux de fécondation et d’expansion culturelles qu’ouvre la traduction.

NOTES

[1] Adam Thirlwell, Le Livre multiple, Paris, Éditions de L’Olivier, 2014, p. 11 (trad. A.-L. Tissut).
[2] Derek Attridge, The Singularity of Literature, London and New York, Routledge, 2004, p. IX.
[3] Ibid.
[4] Flaubert, Madame Bovary. Sitten in der Provinz, traduit et édité par Elisabeth Edl, München, Carl Hanser Verlag, 2012, p. 13.
[5] Flaubert, Madame Bovary. Sitten der Provinz, traduit par René Schickele et Irene Riesen, Zürich, Diogenes, 1979, p. 10.
[6] Flaubert, Madame Bovary. Sitten in der Provinz, traduit et édité par Elisabeth Edl, p. 11.
[7] Flaubert, Madame Bovary. Sitten der Provinz, traduit par René Schickele et Irene Riesen, p. 9.
[8] Ibid.
[9] Flaubert, Madame Bovary. Sitten in der Provinz, traduit et édité par Elisabeth Edl, p. 12.
[10] Ibid., p.11.
[11] Flaubert, Madame Bovary. Sitten der Provinz, traduit par René Schickele et Irene Riesen, p. 9.
[12] Flaubert, Madame Bovary oder eine Französin in der Provinz. traduit par Dr. Legné, Wien und Leipzig, Hartlebens Verlags-Expedition, 1858, p. 1.
[13] Flaubert, Madame Bovary. Sitten in der Provinz, traduit et édité par Elisabeth Edl, p. 13.
[14] Flaubert, Madame Bovary oder eine Französin in der Provinz. traduit par Dr. Legné, p. 4.
[15] Ibid., p. 1.
[16] Schröder Elke, Perfektion im Detail. In Neue Osnabrücker Zeitung [en ligne], 14.03.2013 [consulté le 24.05.2016]. Disponible sur
https://www.noz.de/deutschland-welt/kultur/artikel/113431/ubersetzerin-elisabeth-edl-bei-flaubert-gibt-es-keine-wiederholungen  
[17] “Writer’s Writer and Writer’s Writer’s Writer”, by Julian Barnes, in The London Review of Books, Vol. 32 No. 22. 18 November 2010, p. 7-10.
[18] Thorpe, Adam, “Madame Bovary: The Everest of Translation”, The Guardian, 21st October 2011.
https://www.theguardian.com/books/2011/oct/21/translating-madame-bovary-adam-thorpe
[19] Lettre à Louise Colet, 26 juillet 1852, Corr., t. II, p. 140, citée par Yvan Leclerc, « ‘Madame Bovary, c’est moi’, formule apocryphe », février 2014, site du Centre Flaubert, CÉRÉdI
http://flaubert.univ-rouen.fr/ressources/mb_cestmoi.php


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