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Sommaire Revue n° 9
Revue Flaubert, n° 9, 2009 | Flaubert et la confusion des genres
Numéro dirigé par Sandra Glatigny, avec la collaboration de Juliette Azoulai.

Documentation et épopée dans Salammbô

Walid Ezzine
Université de Jendouba
Voir [résumé]

La Correspondance montre que Flaubert lisait des épopées parallèlement à la composition de son roman : « J'annote le Télémaque ; et dire que ça passe encore pour bien écrit ! Est-ce bête, est-ce bête et faux à tous les points de vue ? J'entremêle cette lecture avec celle de l'Énéide, que j'admire comme un vieux professeur de rhétorique »[1]. Certains textes qui sont tantôt cités dans le dossier « Sources et méthode »[2], tantôt dans la Correspondance, auraient contribué à élaborer une certaine représentation épique dans Salammbô. C'est sur ce plan que j'aborderai la relation entre documentation et épopée dans ce roman. Notre hypothèse est que certains textes, anciens notamment, jouent un rôle crucial dans l'élaboration de la dimension épique du roman. Flaubert se serait référé à ces textes pour restituer non seulement la confrontation des armées, les combats et les préparatifs de la guerre mais également l'ambiance et le style généralement réservé aux épopées. L'auteur de Salammbô écrit en s'appuyant sur une documentation que nous avons essayé de mettre en valeur. Je m'emploierai enfin à montrer les limites de l'épopée dans le « roman carthaginois ». Flaubert écrit aussi par rapport à une intertextualité qui favorise l'épopée, humanitaire notamment.

Dans le scénario du chapitre XII, Flaubert note : « Toute l'Afrique arrive. / Chariots de guerre, hommes montés dos à dos sur des chameaux. [...] Énumération. Costumes, armes, etc. »[3]. Le projet épique est ainsi inscrit dans la genèse même de l'œuvre. L'expression « toute l'Afrique », qui a d'ailleurs subsisté dans le texte final, recèle une certaine exagération assez familière dans l'épopée classique. Objets, hommes et animaux sont respectivement mentionnés dans la première phrase. Tout se passe comme si l'Afrique entière se vidait pour affronter l'armée de Carthage. Flaubert qui projette une énumération des peuplades d'Afrique sait bien que celle-ci constitue un moment crucial dans l'épopée :

Il y avait des Ammoniens aux membres ridés par l'eau chaude des fontaines ; des Atarantes, qui maudissent le soleil ; des Troglodytes, qui enterrent en riant leurs morts sous des branches d'arbres ; et les hideux Auséens, qui mangent des sauterelles ; les Achyrmachides, qui mangent des poux, et les Gysantes, peints de vermillon, qui mangent des singes. [...]
Puis derrière les Numides, les Maurusiens et les Gétules, se pressaient les hommes jaunâtres répandus au-delà de Taggir dans les forêts de cèdres. Des carquois en poils de chat leur battaient sur les épaules, et ils menaient en laisse des chiens énormes, aussi hauts que des ânes, et qui n'aboyaient pas[4](p. 291-293).

Le dénombrement des peuples donne une certaine solennité à l'affrontement des Mercenaires et des Carthaginois, une solennité qui rappelle les épopées. Le texte de Silius Italicus, Les Guerres puniques, nous semble intéressant de ce point de vue. Flaubert, qui a beaucoup consulté cette œuvre comme en témoigne le dossier « Sources et méthode », semble suivre le même schéma dans sa présentation de l'armée des Mercenaires face à l'armée carthaginoise. Les deux textes commencent par mentionner chaque peuplade, ses mœurs et ses traditions guerrières. Le récit de Silius Italicus est d'autant plus intéressant qu'il décrit la guerre de Rome et de Carthage sur la terre de l'Afrique et qu'il évoque des peuples qui sont également mentionnés dans Salammbô comme les « Gétules », les « Nasamons », les « Massyles » et les « Garamantes »[5].

Dans la bataille de Macar, l'apparition subite des éléphants, qui sont minutieusement ornés, crée une atmosphère d'effroi, caractéristique de l'épopée. Flaubert a puisé la plupart des détails relatifs aux accessoires des ces animaux dans l'Histoire militaire des éléphants d'Armandi[6]  :

Pour donner aux éléphants un aspect plus terrible, on les parait d'une manière bizarre ; on leur mettait des housses de drap rouge, couleur que l'on croyait propre à exciter leur ardeur [...], on leur peignait le front et les oreilles en blanc, en bleu ou en rouge. On avait remarqué que, lorsque ces animaux entrent en fureur, ils dressent leurs larges oreilles, et les étalent d'une manière effrayante, et l'on voulait, en peignant ces parties de couleurs éclatantes, les rendre plus apparentes et en augmenter l'effet. Enfin, on leur attachait de grands panaches, des banderoles et des grelots. Ces animaux aiment en effet être parés et plus on les charge d'ornements, plus ils sont fiers et joyeux. Aussi l'usage de les caparaçonner date-t-il de loin[7].

En reprenant les détails de l'ouvrage d'Armandi, Flaubert les adapte au contexte belliqueux du récit. Il utilise, par ailleurs, des comparaisons puisées dans un contexte guerrier et naval : « leurs défenses allongées par des lames de fer courbes comme des sabres », « Les éperons de leur poitrail, comme des proues de navire ». Les ornements, les accessoires et les couleurs dont les éléphants sont peints transforment ceux-ci en êtres fantastiques, en machines de guerre redoutables. Leur description solennelle rehausse le récit au rang des épopées. Absents jusque-là par un stratagème d'Hamilcar, les éléphants apparaissent subitement aux premières lignes de l'armée punique. L'apparition soudaine des éléphants produit une sorte de coup de théâtre dans le récit puisque les Barbares étaient sur le point de prendre le dessus l'avantage. Elle place le récit sous le signe de la surprise et de la fureur : « Mais un cri, un cri épouvantable éclata, un rugissement de douleur et de colère : c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux [...] » (p. 222). 

La présence des éléphants n'est pas annoncée d'emblée ; la phrase commence par une suite d'appositions où se multiplient les articles indéfinis : « un cri, un cri épouvantable, un rugissement... ». La deuxième partie de la phrase se veut explicative : « étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient sur une double ligne ». Flaubert ne mentionne pas seulement l'apparition des éléphants, révélée enfin au lecteur, mais signale également leur nombre : « soixante-douze », détail absent de Polybe. Il s'agit moins d'un souci de précision que d'une mise en relief de l'horreur suscitée par ces animaux. Le chiffre permet d'ailleurs d'expliquer le revirement de l'action et le massacre des Mercenaires. Flaubert exagère la puissance des éléphants et la fureur qu'ils sont censés provoquer chez les Mercenaires. C'est dans l'Histoire d'Ammien Marcellin que Flaubert a puisé un tel un détail. Dans son dossier « Sources et méthode », il note ceci : « L'effet terrible des éléphants qui s'avancent » (id., (Ammien Marcellin) chap. VIII)[8]. Il s'agit de la panique des Parthes face aux éléphants de l'armée persane : « Derrière eux (les Perses) brillaient des éléphants à l'apparence effroyable, ouvrant leur gueule menaçante ; inspirant par là une épouvante presque insoutenable, ils terrorisaient encore plus les chevaux par leur cri perçant, leur odeur, et leur aspect insolite »[9]. De cette description se dégage une image presque fantastique. Le spectacle des éléphants, comme en témoignent les mots « terrorisaient », « apparence effroyable », « épouvante », semble paralyser l'armée parthe. La description flaubertienne, elle, souligne davantage l'apparence prodigieuse des éléphants qui terrifient les Mercenaires avant de les exterminer. Les verbes d'action donnent à l'attaque des pachydermes l'ampleur qui caractérise l'épopée : « Cependant les autres [éléphants], comme des conquérants qui se délectent dans leur extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient aux cadavres, aux débris » (p. 223). La souffrance des Barbares contribue également à accentuer l'effet épique : « Avec leurs défenses, ils les éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts » (p. 223). La comparaison témoigne de la disproportion entre la puissance des bêtes et celle des soldats et suggère le massacre de ces derniers.

Flaubert emprunte aux épopées leur style notamment en ce qui concerne la représentation des batailles qui opposent les Mercenaires à l'armée carthaginoise, et qui ne sont décrites en détails ni par Polybe[10] ni par Michelet[11] ni par Diodore de Sicile[12]. Il a su donner à son récit un ton épique incontestable comme en témoignent la confusion des deux armées et la profusion des armes :

On entendait au fond un grand bruit de pas, dominé par le son aigu des trompettes qui soufflaient avec furie. Cet espace, que les Barbares avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte, attirait comme un gouffre ; quelques-uns s'y lancèrent. Des cohortes d'infanterie apparurent ; elles se refermaient ; et, en même temps, tous les autres voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop.
Hamilcar avait ordonné à la phalange de rompre ses sections, aux éléphants, aux troupes légères et à la cavalerie de passer par ces intervalles pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien la distance des Barbares, que, au moment où ils arrivaient contre lui, l'armée carthaginoise tout entière faisait une grande ligne droite.
Au milieu se hérissait la phalange, formée par des syntagmes ou carrés pleins, ayant seize hommes de chaque côté. Tous les chefs de toutes les files apparaissaient entre de longs fers aigus qui les débordaient inégalement, car les six premiers rangs croisaient leurs sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs inférieurs les appuyaient sur l'épaule de leurs compagnons se succédant devant eux. Toutes les figures disparaissaient à moitié dans la visière des casques ; des cnémides en bronze couvraient toutes les jambes droites ; les larges boucliers cylindriques descendaient jusqu'aux genoux ; et cette horrible masse quadrangulaire remuait d'une seule pièce, semblait vivre comme une bête et fonctionner comme une machine. Deux cohortes d'éléphants la bordaient régulièrement ; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les éclats des flèches attachés à leur peau noire.
[...] Ils frappaient sur la hampe des sarisses, mais la cavalerie, par-derrière, gênait leur attaque ; et la phalange, appuyée aux éléphants, se resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe, en trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait continuellement de sa tête à sa queue ; car ceux qui étaient au bas des files accouraient vers les premiers rangs, et ceux-là, par lassitude ou à cause des blessés, se repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent foulés sur la phalange. Il lui était impossible de s'avancer ; on aurait dit un océan où bondissaient des aigrettes rouges avec des écailles d'airain, tandis que les clairs boucliers se roulaient comme une écume d'argent. Quelquefois d'un bout à l'autre, de larges courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde masse se tenait immobile. Les lances s'inclinaient et se relevaient, alternativement. Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles en tourbillonnant (p. 219-221). 

L'énumération montre la rapidité de la phalange punique qui change brusquement de forme : « La phalange, appuyée aux éléphants, se resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe, en trapèze, en pyramide ». La phrase suivante (« Un double mouvement intérieur se faisait continuellement de sa tête à sa queue ») permet de comparer l'armée d'Hamilcar à un animal fantastique, à une bête serpentiforme. La comparaison est puisée dans la culture des Phéniciens qui vénèrent le serpent et le considèrent comme un animal puissant et éternel : « Il [le serpent] présente, par le jeu de ses anneaux, plusieurs formes différentes et, dans sa marche tortueuse, il sait s'élancer avec toute la force et la vitesse qu'il veut. [...] il a un caractère d'immortalité »[13]. Flaubert utilise des métaphores et des comparaisons relatives à l'univers oriental et particulièrement punique. C'est ce qui transparaît dans ces pages épiques à travers le champ lexical de la mer, emprunté à l'univers méditerranéen : « océan »,« courants », « tourbillonnant », « mâts », « écailles », écume », etc. Tout cela donne à la bataille des dimensions quasi cosmiques. Notons que la mer est le signe de la puissance carthaginoise[14], et que la maîtrise des manœuvres guerrières navales a favorisé la suprématie des Phéniciens aussi bien sur les Grecs que sur les Romains.

 

L'intervention des dieux pour secourir les héros dans les combats est un élément qui rapproche Salammbô des grandes épopées. Dans Les Guerres puniques, Silius Italicus décrit ainsi le rôle des divinités dans le combat qui oppose les Romains aux Carthaginois :

Les chefs [Scipion et Hannibal] attentifs au combat et mesurant de plus près la grandeur de leur audace réciproque, ressentirent pourtant l'arrivée des dieux en armes et, joyeux l'un et l'autre d'être en spectacle aux habitants des cieux, redoublaient l'un et l'autre d'ardeur et de courroux. Et déjà la lance avec force balancée, Pallas de sa dextre l'avait détournée de la poitrine du Punique et Gradivus, par l'exemple de la belliqueuse déesse instruit à porter secours, aussitôt tendait au guerrier l'épée forgée dans l'Etna pour les combats et l'invitait à de plus grands exploits[15]

Les dieux, dans ce passage, assistent aux combats, y participent activement et essaient de précipiter la victoire de l'une ou de l'autre armée. Dans Salammbô, les dieux sont également impliqués, quoique d'une manière différente, dans la guerre entre Carthage et les Mercenaires. En fait, la rivalité entre Moloch et Tanit détermine en quelque sorte le cours des événements au profit de l'un ou de l'autre camp. La défaite de Tanit, dépourvue de son voile sacré, donne l'avantage aux Mercenaires, alliés de Moloch alors que la récupération du zaïmph favorisera la victoire des Carthaginois. Les deux personnages, Salammbô et Mâtho, représentent respectivement les deux divinités de Carthage : Tanit et Moloch. Le parallélisme établi dans Salammbô entre les hommes et les dieux est un élément qui caractérise essentiellement l'épopée classique comme l'explique Daniel Madelénat : « Les dieux s'assemblent, prennent parti avec passion pour l'un des belligérants et même s'affrontent. »[16] L'affrontement de deux divinités dans Salammbô donne tantôt la victoire à Mâtho, tantôt à Salammbô.

 

Cependant, même si le récit dans Salammbô s'attarde sur les préparatifs guerriers et la disposition des armées, même si le style confine souvent à celui des épopées, plusieurs composantes de l'épopée classique sont négligées par Flaubert. En fait, c'est le mérite des guerriers et leur bravoure dans les combats singuliers qui caractérise notamment l'épopée. Les combattants y sont représentatifs de la force de leurs nations et c'est ce genre de combats, généralement décisifs, qui font pencher la victoire vers l'un ou l'autre camp[17]. Mais si les duels déterminent en grande partie le sort des combats, dans le roman de Flaubert, ils font défaut. Après la bataille de Macar, Mâtho regrette d'être absent pour affronter Hamilcar : « L'idée d'avoir manqué la bataille le désespérait plus encore que la défaite. Il arracha son glaive, le jeta par terre » (p. 226). Flaubert ne décrit aucun combat qui oppose les chefs de deux camps ennemis. Nous pouvons nous demander, d'ailleurs, si l'absence des duels ne correspond pas au projet flaubertien de transformer les personnages de son roman en anti-héros dépourvus de toute volonté. Les épreuves auxquelles le héros est confronté dans le roman — et qui sont censées révéler ses qualités — ne témoignent d'aucun héroïsme, comme le montre le second plan du roman : « Matho veut la [Salammbô] posséder. Il est doux et lui fait la cour, à sa manière, puis il arrive aux délires. Il lui propose un tas de choses qui la font sourire de pitié, enfin, pris d'une folie subite, il court au temple, vole le péplos d'Astarté et le lui apporte en triomphe »[18]. Les mots « délires » et « folie » montrent que le personnage agit surtout par aliénation et qu'il ne représente aucunement le camp des Mercenaires. L'immortalité du héros est l'un des thèmes de l'épopée classique[19] qu'on retrouve certes dans Salammbô. Quand il s'empare du voile de la déesse, Mâtho se sent presque divin : « Me voilà plus qu'un homme maintenant. Je traverserais les flammes, je marcherais dans la mer !... » (p. 140). Mais, plus loin, sous la tente, le chef mercenaire n'hésite pas à abandonner le voile à Salammbô et participe à la défaite des Mercenaires. Ajoutons que si le héros dans l'épopée est mené à sa perte par les dieux ou par le destin, sa mort demeure productive : « Le héros, par son sacrifice, acquiert un renom durable, un rôle sacré d'intercesseur et, pour sa communauté, un statut merveilleux. »[20] Mais celle de Mâtho ne débouche sur aucun changement des événements quoiqu'elle soit valorisée par la souffrance. La défaite charnelle ne se transforme nullement en un triomphe spirituel. Le récit prend ainsi une valeur anti-épique et neutralise tout aspect salutaire de la mort qui s'éloigne ainsi de l'exemple de la mort rédemptrice, célébrée par l'épopée chrétienne.

 

L'histoire romantique et l'épopée humanitaire attestent l'héroïsme du peuple et des masses au XIXe siècle[21]. Néanmoins, Flaubert se démarque du modèle épique par une nouvelle représentation de la masse dont l'action ne détermine en aucune façon la destinée des protagonistes, Mercenaires ou Carthaginois. Ceux-ci sont eux-mêmes déterminés par leurs instincts et leurs désirs de vengeances. Flaubert oppose à une intertextualité très en vogue à son époque une vision pessimiste de l'action collective. Celle-ci n'implique dans le roman aucune universalisation des valeurs humaines mais montre au contraire la lâcheté des hommes et la domination des instincts. Les hommes ne servent pas une cause unique puisqu'ils n'hésitent pas à trahir leur propre camp. L'enchaînement causal dans Salammbô est loin de réaliser le type exemplaire de l'épopée, dans la mesure où il rend indéfini les mobiles des personnages et les réduit à de simples forces et à des désirs instinctifs les plus meurtriers, aussi bien chez les Carthaginois que chez les Mercenaires. Les sacrifices et les morts héroïques dans le roman n'aboutissent à aucun progrès. Seules la force brutale et la nature vengeresse et irrationnelle de l'homme peuvent expliquer la lutte dans le roman. Les instincts sadiques se substituent à toute motivation logique et à toute rationalité historique. Cela montre l'opinion que l'écrivain se fait de la masse par rapport aux discours politiques et aux textes historiques de l'époque. L'héroïsme individuel, absent du roman, n'est pas remplacé par la volonté collective exaltée par des historiens comme Michelet[22]. À la volonté de la masse, Flaubert oppose la violence gratuite, les instincts meurtriers et les vengeances cruelles de celle-ci. Le récit s'inscrit aux antipodes d'un modèle historique qui met en avant le rôle des collectivités dans le devenir de l'humanité. Même si le roman a pris des allures épiques, il ne donne pas aux hommes qui s'affrontent la grandeur des épopées.

NOTES

[1] À Ernest Feydeau, 21 février 1861, Corr., éd. Jean Bruneau, Bibl. de la Pléiade, t. III, p. 259.
[2] Il s'agit d'un dossier composé d'une trentaine de folios intitulé « Salammbô, sources et méthode », dans lequel Flaubert a préparé ses réponses à Sainte-Beuve et à Frœhner. Ce dossier se trouve dans les manuscrits de Salammbô conservés à la Bibliothèque nationale de France, sous la cote N.a.fr. 23662.
[3] Plan détaillé des chapitres VIII à XII, N.a.fr. N.a.fr. 23662, fo 201.
[4] Salammbô, édition établie par Gisèle Séginger, Garnier Flammarion, Paris, 2001. Le texte de Silius Italicus représente une énumération semblable à celle évoquée dans Salammbô : « Les Éthiopiens sont venus, race que le Nil connaît bien et qui taille l'aimant : eux seuls ont le talent, en rapprochant ce métal du fer, d'extraire ce dernier sans attaquer la veine. Comme eux sont aussi venus, avec leur corps brûlé qui montre l'ardeur extrême du soleil, les Nubiens. Ils ne portent ni casque d'airain ni cuirasse de fer rigide et ne tendent pas l'arc [...]. Leurs repas sont austères et ils vivent de peu : ils cuisent leurs aliments grossiers sur le sable chaud. Comme eux, les Massyles ont dressé leurs étendards éclatants, ce peuple qui venait des bois des Hespérides, à la limite du monde habité. Ils étaient commandés par le farouche Bocchus : ses cheveux retombaient en boucles de sa tête et il avait vu les bois sacrés qui bordaient ses rivages, laissant croître parmi leurs branches des fruits d'or. [...] Les Marmarides, peuple de magiciens, sont venus en hordes bruyantes : à leur chant, le serpent oublie son venin ; à leur contact, le céraste s'apaise et se couche. Puis ce sont les Baniures, rudes guerriers, pauvres de métal et qui se contentent de durcir sur un peu de feu leurs javelines de bois : pleins d'ardeur, ils poussaient en dialectes barbares de sauvages clameurs. Avec eux, les Autololes, race de feu aux pieds agiles ; pas un cheval de course, pas un fleuve déchaîné ne les devancerait, tant leur fuite est rapide ; ils le disputent même à l'aile de l'oiseau et, une fois lancés dans la plaine où ils volent, on chercherait en vain la trace de leurs pas. / On voit dans le camp des peuples que nourrit le suc du fameux lotus, arbre dont les doux fruits recèlent trop d'attraits ; ceux aussi qui, dans l'immensité des sables, redoutent la rage de la dipsade échauffée par son noir venin, les Garamantes. On dit qu'au moment où Persée emporta la tête coupée de la Gorgone, la Libye fut souillée du sang funeste de ce monstre et c'est pourquoi la contrée grouilla de serpents pareils à ceux de Méduse. À ces milliers d'hommes commande Choaspès, soldat fameux, originaire de Méninx la Néritienne ; à son poing flamboyait toujours la tragule, cette arme réputée. Avec eux marche aussi le Nasamon, homme de la mer qui audacieusement se jette dans les vagues au devant des naufrages et arrache aux flots leur proie ; avec lui, ceux qui habitent les bords du marais de Triton aux eaux profondes : de cette onde surgit, dit-on, la vierge guerrière [...] Les Guerres puniques, texte établi et traduit par Pierre Miniconi et Georges Devallet, Les Belles Lettres, 1979, Livre III, p. 80- 82.
[5] C'est ce qu'il note dans son dossier « Sources et méthode » au fo 155 : « Art militaire. L'excellent ouvrage d'Armandi très utile pour les éléphants. »
[6] Ibid. 
[7] Armandi, Histoire militaire des éléphants, Amyot, 1843, p. 256-258.
[8] N.a.fr. 23662, fo 156.
[9] Histoire, texte traduit et établi par Jaques Fontaine, Paris, Les Belles Lettres, 1977, t. 4, XXV, 13, p. 170.
[10] Histoire de Polybe, nouvellement traduite du grec par Don Vincent Thuillier, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, avec un commentaire ou un corps de science militaire par M. de Folard, Gaudoin, 1727, 6 vol., t. 1, p. 297.
[11] Jules Michelet, Histoire romaine, Hachette, 1831.
[12] Diodore de Sicile, Bibliothèque historique traduite du grec par A. F. Miot, Imprimerie royale, 1836.
[13] Charles Dupuis, Origine de tous les cultes, E. Babeuf, 1822, p. 367.
[14] « C'est ce que Montesquieu écrit : « Les Carthaginois avaient plus d'expérience sur la mer, et connaissaient mieux la manœuvre que les Romains ; mais il me semble que cet avantage n'était pas pour lors si grand qu'il le serait aujourd'hui »,Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, OEuvres de Montesquieu, nouvelle édition, 1788, J.F. Bastien, t. 5, p. 39.De plus, les comparaisons maritimes sont caractéristiques des textes épiques de l'antiquité et du XIXe siècle en particulier. Ainsi Chateaubriand dans Les Martyrs utilise-t-il les mêmes métaphores et comparaisons : « Cependant la masse effrayante de l'infanterie des barbares vient toujours roulant vers les légions. Les légions s'ouvrent, changent leur front de bataille, attaquent à grands coups de piques les deux côtés du triangle de l'ennemi. Les vélites, les Grecs et les Gaulois se portent sur le troisième côté. Les Francs sont assiégés comme une vaste forteresse. La mêlée s'échauffe ; un tourbillon de poussière rougie s'élève et s'arrête au-dessus des combattants. Le sang coule comme les torrents grossis par les pluies de l'hiver, comme les flots de l'Euripe dans le détroit de l'Eubée. Le franc, fier de ses larges blessures qui paroissent avec plus d'éclat sur la blancheur d'un corps demi-nu, est un spectre déchaîné du monument, et rugissant au milieu des morts. Au brillant éclat des armes a succédé la sombre couleur de la poussière et du carnage », Les Martyrs, OEuvres complètes de M. le Vte de Chateaubriand, Ladvocat, 1826-1827, p. 290-292.
[15] Les Guerres puniques, op. cit., Livre IX, p. 22-23.
[16] Daniel Madelénat, L'Épopée, Presses Universitaires de France, 1986, p. 59.
[17] C'est ce genre de combat qui caractérise l'Iliade par exemple : « L'atroce mêlée entre les Troyens et les Achéens est donc laissé à elle-même. [...] Le premier, Ajax, fils de Télamon, rempart des Achéens, enfonce un bataillon troyen et fait luire aux siens le salut, en frappant un guerrier, le plus brave des Thraces, les fils d'Eussore, le noble et grand Acamas. Le premier, il l'atteint au cimier de son casque à crins de cheval ; il lui plante son arme au front ; la pointe de bronze s'enfonce et traverse l'os ; l'ombre couvre ses yeux. [...] Le valeureux Polypœtès, lui, tue Astyale, tandis qu'Ulysse abat Pidytès de Percote sous sa pique de bronze, et Teucros le divin Arétaon », Homère, Iliade, texte établi et traduit par Paul Mazon, Les Belles lettres, 1961, chant VI, p. 154-155.
[18] Le second plan se trouve au fos 219 et 220, N.a.fr. 23662.
[19] « Très tôt dans la mythologie de la Méditerranée orientale, l'immortalité, normalement interdite à l'homme, apparaît comme un bien rare accessible à une race d'exception, la race des héros. Le commun des mortels se console tant bien que mal de sa disparition à l'idée d'être biologiquement prolongé par sa descendance », Thierry Hentsch, Raconter et mourir : aux sources narratives de l'imaginaire occidental, Les Presses de l'Université de Montréal, Canada, 2005, p. 43.
[20] Daniel Madelénat, op. cit., p. 44.
[21] Comme l'écrit Léon Cellier : « Mais il faut dire que dès lors le grand sujet épique, le seul sujet épique pour une épopée moderne est découvert : le poète chantera l'humanité en marche. Malheureusement chanter le progrès signifie pour ces poètes : décrire et enseigner, enseigner en égayant, en embellissant la matière à l'aide du beau style et de la fable », L'Épopée humanitaire et les grands mythes romantiques français, SEDES, 1971, p. 28.
[22] « Celui qui veut connaître les dons les plus hauts de l'instinct du peuple, doit faire peu d'attention aux esprits mixtes, bâtards, demi-cultivés, qui participent aux qualités et aux défauts des classes bourgeoises. Ce qu'il doit chercher et étudier, ce sont spécialement les simples. Les simples sont en général ceux qui divisent peu la pensée, qui n'étant pas armés des machines d'analyse et d'abstraction, voient chaque chose une, entière, concrète, comme la vie la présente. Les simples font un grand peuple »(,) Michelet, Le Peuple, Hachette et Paulin, 1846, p.  209.


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