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Sommaire Revue n° 10
Revue Flaubert, n° 10, 2010 | Animal et animalité chez Flaubert
Numéro dirigé par Juliette Azoulai.

Est-elle bête !... Rosanette : une figure animale de L'Éducation sentimentale ?

Guillaume Gomot
Agrégé de lettres modernes
Voir [résumé]

Parmi tous les personnages féminins que rencontre Frédéric Moreau et qui composent L'Éducation sentimentale, Rosanette occupe une place majeure. Antithèse romanesque de Mme Arnoux, elle interroge l'idée fondatrice de bêtise en développant sa riche polysémie. Au sens premier, la bêtise peut être entendue dans son rapport littéral à l'animalité : la fiction flaubertienne semble ainsi intégrer cette jeune lorette[1] à son bestiaire, la faisant apparaître pour la première fois dans le roman en « dragon Louis XV »[2], lors d'un bal costumé qui rend labiles et incertaines les frontières des espèces et des genres[3]. Cette scène fondatrice atteste la force d'une animalité à laquelle Rosanette ressortit tout au long du roman et qu'elle propage continûment dans le récit. Le riche bestiaire de la Maréchale (c'est son surnom à partir du bal) est constitué de motifs variés qui autorisent par surcroît une animalisation de la langue flaubertienne.

Développant la part animale de Rosanette, L'Éducation sentimentale fait de cette femme-bête l'emblème du désir, qui suscite à la fois chez Frédéric le goût de la possession et la honte. En outre, la nature érotique de Rosanette tend à confondre la féminité et l'animalité, en affirmant le primat du corps et de la sphère sensible, ainsi que la puissance de la sexualité et de l'enfantement.

Personnage cardinal du roman, mère du seul enfant de Frédéric, Rosanette, dont l'ignorance et l'inculture sont souvent rappelées, est-elle pour autant considérée avec misogynie comme l'exemple achevé d'une femme soumise à ses seules fonctions animales ? Quelle valeur le roman lui accorde-t-il dans la typologie de ses figures fictionnelles ? C'est finalement la question d'une morale romanesque qui se dessine ici, à travers les traits animaux propres à la jeune femme. Dévalorisée par des discours souvent méprisants, elle est toutefois montrée, en maints endroits du récit, sous un jour plus glorieux et souverain, notamment dans ce grand portrait peint, qui circule au cœur de L'Éducation sentimentale, et où elle figure avec un paon. Et le secret de son enfance nous est même livré par Flaubert dans la dernière partie du livre.

Questionnant l'extension et les limites de l'idée d'animalité, Flaubert fait de Rosanette un personnage libre et vivant, qui tient une place originale dans la littérature du XIXe siècle, par sa nature protéiforme et sa vigueur littéralement animale.

Rosanette animale

Des animaux domestiques (pourtant si rares dans le roman) entourent Rosanette et constituent l'un des premiers attributs de cette figure animale composée par Flaubert : ce sont les deux bichons havanais de la jeune femme, motifs majeurs de son bestiaire intime et extension métaphorique du personnage[4]. Censément dotés de qualités humaines, lorsque Rosanette leur demande par exemple de faire « une risette » (p. 152) à Frédéric, les deux petits chiens sont par ailleurs décrits comme de simples objets, élégants accessoires de leur gracieuse propriétaire : c'est le cas lors de cette promenade en voiture où « les deux havanais l'un près de l'autre semblaient deux manchons d'hermine, posés sur les coussins » (p. 226). Mais quand Frédéric, « dans un mouvement d'impatience » (p. 235), bouscule malheureusement un bichon, alors tous deux se mettent « à aboyer d'une façon odieuse » (p. 235), rappelant de manière criarde leur nécessaire présence dans le roman.

L'amour de Rosanette pour les animaux est toujours prêt à s'épancher. Ne souhaite-t-elle pas, dans la forêt de Fontainebleau, courir après un faon « pour l'embrasser » (p. 356) ? Une telle attitude, de tels élans imprévisibles parcourent toute L'Éducation sentimentale et les traits animaux de Rosanette se font d'abord jour à travers ses manières enfantines. La jeune femme, qui passe souvent du rire aux larmes et semble guidée seulement par un principe de plaisir, est coutumière de joies et de chagrins aussi passagers que puérils : elle paraît « désespérée » (p. 353) à cause des racines qui la font trébucher lors d'une promenade et, après une querelle avec Mlle Vatnaz, Frédéric la voit comme « un être [...] délicat, inconscient et endolori » (p. 341). Le même substantif est employé lors de la visite que fait Frédéric à Rosanette après son accouchement : elle est, en effet, aux yeux du jeune homme, un « pauvre être, qui aimait et souffrait dans toute la franchise de sa nature » (p. 417).

Évoquant le corps de Rosanette, Flaubert ébauche quasiment le portrait d'un charmant animal (p. 169) : « Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui n'avait pas de manches. » Et la puissance érotique de la jeune lorette dépasse son seul corps pour s'étendre même à son écriture. Qu'on songe à cette scène où Frédéric reçoit une lettre de Rosanette mal rédigée, mais dont il garde « longtemps les feuilles entre ses doigts. Elles sentaient l'iris ; et il y avait, dans la forme des caractères et l'espacement irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le troubla » (p. 225). Ainsi que le rappelle Gérard Genette, « l'écriture flaubertienne joue, à travers l'écran de la représentation verbale, sur tous les modes sensibles [...] de la présence matérielle »[5]. La gourmandise de Rosanette confirme sa nature sensuelle et elle est le seul personnage féminin du roman que Flaubert se permette de décrire en train d'avaler « deux tartes à la crème » (p. 173) ou de manger « avec une gloutonnerie affectée une tranche de foie gras » (p. 230). L'appétit vigoureux de la jeune femme, signe d'une volonté de satisfaire ses désirs sensibles, démontre comment le corps du personnage ― sa matière, ses besoins, ses états ― passe alors au premier plan. Telle une « rose épanouie entre ses feuilles » (p. 173), Rosanette attire Frédéric vers la réalité physique du monde extérieur. Lors d'une de leurs promenades en forêt de Fontainebleau, elle se confond ainsi avec le paysage : même « la fraîcheur de sa peau se mêlait au grand parfum des bois » (p. 356). La présence corporelle aiguë du personnage de Rosanette, qui contraste bien sûr avec l'aspect plus évanescent de Mme Arnoux, occupe le roman jusqu'à ses dernières pages, où Deslauriers apprend à Frédéric que la Maréchale est devenue « très grosse maintenant, énorme. Quelle décadence ! » (p. 456). Sa peau, sa chair, sa capacité à enfanter, son obésité finale et sa « décadence » : L'Éducation sentimentale circonscrit bien le destin du corps de Rosanette, dans sa nature proprement animale. Albert Thibaudet avait d'ailleurs souligné le caractère singulier du personnage de Rosanette : elle « est la femme nature »[6], tandis que Mme Arnoux représente la beauté et Mme Dambreuse la civilisation. Et ce qu'aime Frédéric en Rosanette, « c'est la pure femme (comme il aime en Mme Arnoux la femme pure) »[7]. Le retournement qu'effectue le chiasme assigne alors à Rosanette une nature essentiellement féminine, physiologique et in fine animale. Développant cette idée, Jean-Pierre Richard écrit que Rosanette est chargée par Flaubert, « face à la pudeur de Madame Arnoux, d'incarner la plénitude impudique de la nature et de la chair »[8]. D'ailleurs, « tout, autour d'elle, s'épaissit, devient plus dru, et les paysages eux-mêmes. Quand elle se promène avec Frédéric dans la forêt de Fontainebleau, les arbres se gonflent en un mouvement puissant de luxuriance »[9]. Et ne pourrait-on pas entendre, en outre, dans le prénom Rosanette, en usant des ressources d'une onomastique fantaisiste, la douce présence végétale de la rose et de l'aneth, mais aussi l'animalité de l'ânesse 

Un bestiaire romanesque

À partir de la figure de Rosanette, Flaubert compose un vaste bestiaire fait d'analogies animales. Le personnage de Dussardier, par exemple, rappelle « la physionomie d'un bon chien » (p. 49) ; le facétieux Hussonet contrefait le coq (p. 50) ; la fille de Mme Arnoux se déplace « comme un chat » (p. 64) tandis qu'on trouve chez Louise Roque « une grâce de jeune bête sauvage » (p. 111) et que Mlle Vatnaz joue du piano « comme un cheval qui piaffe » (p. 147). M. Oudry, que Rosanette finira par épouser, porte précisément le nom du « peintre des chiens » (p. 103) et « la bosse des animaux » est « visible sur son front » (p. 103), comme le lui fait remarquer un plaisantin lors d'un dîner chez Arnoux. Selon le même principe burlesque, les conversations féminines font « comme un caquetage d'oiseaux » (p. 183) ou bien ― variante volatile ― « comme un caquetage de poules en gaieté » (p. 379), au cours de deux réceptions chez les Dambreuse, où la « placidité presque bestiale » (p. 182) de quelques invitées est mise en évidence. Il est aisé de lire ici une charge misogyne stigmatisant la stupidité de certaines femmes. Furieux contre Mme Arnoux, Frédéric cède aussi au lexique de la volaille en la qualifiant in petto de « dinde » (p. 224). Et le peintre Pellerin n'est pas en reste : selon lui, « la femelle de l'homme » est « une créature inférieure dans la hiérarchie esthétique » (p. 76). On croirait entendre, à travers de tels choix lexicaux, les remarques faites par Barbey d'Aurevilly au moment de la publication de L'Éducation sentimentale. Pour lui, ce roman n'est qu'une « répétition affaiblie »[10], un succédané décevant de Madame Bovary 

Il nous y ressert son type de madame Bovary, ― non plus intégral, concentré et vivant, ― mais en petits morceaux ; et ces petits morceaux s'appellent Rosanette, mademoiselle Roque, mademoiselle Vatnaz, et toutes les femmes de son roman ! On fait du cirage avec du noir animal. C'est avec le noir animal de sa Bovary que M. Flaubert a fait ses femelles de L'Éducation sentimentale ![11]

Réduites à leur nature organique de « femelles », les femmes du roman sont chosifiées : « petits morceaux » fictionnels, comme du « cirage » qui viendrait teinter le récit (on notera l'image dédaigneuse), elles font l'objet d'une violente réprobation où pointe un reproche d'immoralité (souvenir du procès de 1857 ?). Et l'on remarquera que, dans son énumération, Barbey d'Aurevilly cite d'abord Rosanette, première figure littéraire issue du « noir animal » flaubertien qui a servi à façonner Mme Bovary, premier personnage disqualifié, précisément à cause de son animalité.

Si une misogynie semblable caractérise parfois ses images animalières, Flaubert joue de leur richesse sémantique car les comparaisons et les métaphores animales émaillent L'Éducation sentimentale d'éclats cocasses.

Mais le véritable foyer d'expression de cette sorte d'animalerie romanesque, son cœur signifiant, c'est la scène du bal costumé chez Rosanette, où Frédéric rencontre la jeune femme pour la première fois. La Maréchale, « en costume de dragon Louis XV » (p. 135), initie et propage l'agitation délirante de cette joyeuse fête fondée sur le mouvement et la métamorphose. Les affres sentimentales de la passion, qui occupaient Frédéric jusqu'alors, font ici place aux extravagances de la danse, de la boisson et de la nourriture, et les notations animales abondent : on voit une danseuse « potelée comme une caille », des « plumes de paon », des « jarrets » et une « croupe », « une peau de léopard », des « plumes d'autruche » et « une peau de cygne » (p. 136-138) ; on croise aussi une « Sauvagesse » ainsi qu'un Pierrot aux « façons d'orang-outang » (p. 147), et M. Oudry a les cheveux « frisés naturellement comme les poils d'un caniche » (p. 140) ! Face à ce spectacle étonnant, Frédéric est « décontenancé » (p. 136) et le roman tout entier est gagné par la frénésie de ces corps libres et par la joie charnelle de cette soirée (p. 138) : « Tout s'agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse. » Étudiant « la décomposition des personnages dans L'Éducation sentimentale », Alan William Raitt confirme que, lors du bal, « cette cohue de personnages assumant tous des identités fictives produit un effet d'irréalité, d'inauthenticité qui par moments est bien près d'être cauchemardesque »[12] et auquel concourt cette figure du poudroiement.

L'irruption de Rosanette dans la vie de Frédéric prend donc la forme d'une déflagration, à partir de laquelle Flaubert élabore un réseau d'images animales qui informe L'Éducation sentimentale. Et le langage populaire de la jeune femme est parfois marqué par ces traits animaux : elle parle d'un amant comme de son « oiseau » (p. 285) et elle dit d'Arnoux, « ce chameau-là ! » (p. 360) : « Ah ! il m'embête, [...] l'animal ! » (p. 167).

Cet embêtement ― un ensauvagement au sens littéral ― autorise une confusion des espèces et trouble la frontière qui sépare l'humanité de l'animalité. Sénécal évoque ainsi avec une aigre dérision la hausse des impôts qui sert à « élever des palais aux singes du Muséum » (p. 160), tandis que Deslauriers, exaspéré par le manque de liberté d'expression, a parfois « envie d'aller vivre chez les anthropophages » (p. 160), et qu'Arnoux fait référence au lion dans une discussion relative à la propriété (p. 376). L'animalisation à l'œuvre dans L'Éducation sentimentale se fonde souvent sur des effets de contiguïté : la jeune Louise Roque, par exemple, envie « l'existence des poissons » (p. 277) et songe, assise au bord d'une rivière avec Frédéric, qu'il « doit être si doux de se rouler là-dedans, à son aise, de se sentir caressé partout » (p. 277). Mme Arnoux, lors d'un rêve étrange, voit « un maudit petit chien, acharné contre elle » (p. 306) et qui mordille le bas de sa robe. L'aboiement obstiné de l'animal la réveille : elle entend, en réalité, son fils malade qui tousse. Ces « horribles quintes » (p. 307) sont les symptômes du croup dont il guérira. Et quand Frédéric découvre son fils nouveau-né, il aperçoit « au milieu des linges, quelque chose d'un rouge jaunâtre, extrêmement ridé, qui sentait mauvais et vagissait » (p. 417), sorte de petit animal étrange qu'il regarde avec « répugnance » (p. 417).

Si le bestiaire flaubertien conjoint quelquefois l'humain et l'animal, il touche également aux limites du végétal et du minéral. Ainsi Frédéric éprouve-t-il, engourdi par l'alcool lors d'un rendez-vous avec son ami Deslauriers, « un immense bien-être, voluptueusement stupide, comme une plante saturée de chaleur et d'humidité » (p. 132-133). Lors du bal chez Rosanette, quelques oiseaux échappés d'une volière s'étaient posés sur les têtes des convives et « faisaient au milieu des chevelures comme de larges fleurs » (p. 146). De même, chez les Dambreuse, certaines invitées semblent « fraîches comme des pommiers d'avril » (p. 182) et la maîtresse des lieux est « une fleur de haute culture » (p. 261). Aux femmes-fleurs répond, dans un registre tragique, l'enfant de Rosanette et Frédéric, dont le corps se couvre de « taches blanchâtres, pareilles à de la moisissure » (p. 432), et qui n'est plus « qu'une matière où la végétation pouss[e] » (p. 432).

Mais c'est parfois le monde minéral qui paraît s'animer, comme ces rochers de Fontainebleau « ayant de vagues formes d'animaux, tortues avançant la tête, phoques qui rampent, hippopotames et ours » (p. 355-356) : ils semblent remuer et font fuir Rosanette et Frédéric, « presque effrayés » (p. 356). Le roman, alors empreint d'une tonalité fantastique, confirme la puissance de métamorphose propre au personnage de Rosanette.

La force des choses

Ces personnages comparés à des animaux et ces objets qui ont l'air vivants rappellent que L'Éducation sentimentale confond parfois les êtres animés et inanimés et met littéralement en scène la force des choses. En effet, les objets personnels de Mme Arnoux prennent vie aux yeux de Frédéric : tels des fétiches, « son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses particulières, importantes comme des œuvres d'art, presque animées comme des personnes ; toutes lui prenaient le cœur et augmentaient sa passion » (p. 74). Et le roman s'attache singulièrement au destin d'un « coffret d'argent ciselé » (p. 285), « ouvrage de la Renaissance » (p. 67) offert à Mme Arnoux par son mari, avant que Frédéric ne le revoie chez Rosanette, éprouvant alors « un attendrissement, et en même temps comme le scandale d'une profanation » (p. 285) face à la légèreté d'Arnoux, qui avait osé reprendre à sa femme son cadeau et l'offrir à sa maîtresse. Cet objet qui circule dans le roman est d'abord le signe matériel de l'infidélité d'Arnoux, comme le rappelle Yvan Leclerc : « Mme Arnoux sort de ce coffret la facture du cachemire offert à Rosanette [...]. Recélant la preuve de l'adultère, il en devient ensuite la marque tangible, quand Frédéric retrouve le précieux objet dans le boudoir de la maîtresse. »[13] Ce coffret réapparaît à la fin du roman, lors de la vente aux enchères des biens de Mme Arnoux[14] pendant laquelle Mme Dambreuse l'achète pour mille francs, ce qui pousse Frédéric à la quitter sur-le-champ.

Les objets paraissent donc quelquefois mener une vie autonome, et opposer une étrange résistance aux personnages. Chez Flaubert, « les choses ont autant de vie que les hommes », écrivait Proust[15]. On le voit, par exemple, quand Frédéric attend Regimbard avec impatience (p. 126) : « Si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait dissous l'horloge à force d'attacher dessus les yeux. » ; ou lorsque, rue Tronchet, il guette l'arrivée de Mme Arnoux (p. 305) : « Les objets les plus minimes devenaient pour lui [...] des spectateurs ironiques ; et les façades régulières des maisons lui semblaient impitoyables. » Et les choses, même animées, restent opaques et presque inquiétantes, comme les roches cubiques de Fontainebleau, dont Frédéric disait « qu'elles étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi jusqu'à la fin ; Rosanette détournait la tête, en affirmant que “ça la rendrait folle”, et s'en allait cueillir des bruyères » (p. 355). Le monde extérieur, qui dépasse l'homme et défie le temps, n'a donc cure des aléas historiques. Après de sanglants combats insurrectionnels, Frédéric traverse Paris et remarque, à une fenêtre, un vieillard qui pleure, les yeux levés. Mais la nature semble indifférente à son malheur (p. 365) : « La Seine coulait paisiblement. Le ciel était tout bleu ; dans les arbres des Tuileries, des oiseaux chantaient. » Les choses sont, en définitive, « plus fortes que tout » (p. 457), comme le dit Deslauriers à la fin du roman, et la réalité matérielle que Flaubert dote d'effets fantastiques fait souvent obstacle à la volonté des personnages. On pense alors, en considérant le poids des choses sur les personnages, à ces mots que Flaubert écrivait à Louise Colet en janvier 1854 : « La médiocrité s'infiltre partout, les pierres même deviennent bêtes, et les grandes routes sont stupides. »[16] Reprenant cette idée, Sartre rappelle, dans L'Idiot de la famille, la matérialité de la bêtise, qui tire sa force de l'être-là des choses. En effet, la bêtise « est inerte et opaque puisqu'elle s'impose par sa pesanteur et puisqu'il n'est pas possible d'en modifier les lois, elle est chose, enfin, puisqu'elle possède l'impassibilité et l'impénétrabilité des faits de la Nature. [...] Si la bêtise est chose, les choses peuvent être bêtes »[17]

L'une ou l'autre

Considérant l'animalité de Rosanette à travers la riche extension de ce terme, on doit évidemment noter que la jeune femme, incarnation de la souveraineté du corps et du monde sensible, jusque dans sa bêtise, est une figure romanesque qui contraste vivement avec le dessin pur et angélique de Marie Arnoux. De façon manichéenne et romantique, Rosanette serait donc une image de l'amour physique et Mme Arnoux de l'amour métaphysique. À partir de l'extraordinaire « apparition » de Mme Arnoux dans L'Éducation sentimentale (p. 22-23), le roman ne cesse de la désigner, dans le regard de Frédéric, comme un idéal quasi mystique (p. 27) : « Elle était le point lumineux où l'ensemble des choses convergeait. » Georges Poulet a bien montré comment cet amour recèle une force convergente qui oriente le roman en le maintenant dans son cercle magnétique : « Cet élément qui rapporte sans trêve personnages, expériences et souvenirs à un foyer unique, c'est l'amour du héros. Si Frédéric Moreau n'aimait pas Mme Arnoux, le roman n'aurait ni signification ni structure. »[18] Ainsi les lettres de son nom forment-elles « comme une écriture sacrée » (p. 57) ; et quand Frédéric prépare la chambre meublée qu'il a louée pour la recevoir, il le fait « plus dévotement que ceux qui font des reposoirs » (p. 302). L'union spirituelle des personnages va jusqu'à créer chez Frédéric « une manière générale de sentir, un mode nouveau d'existence » (p. 87). C'est comme si les conditions usuelles de la sensibilité étaient modifiées. Regardant Mme Arnoux avec ferveur, Frédéric croit enfoncer « son âme dans la blancheur de cette chair féminine » (p. 67) ; lui serrant la main, il éprouve « comme une pénétration à tous les atomes de sa peau » (p. 68). Le corps de Mme Arnoux, dont le mari n'hésite pas à vanter les qualités devant Frédéric (p. 195 et 208), est l'objet d'une vénération semblable à un culte marial. Le prénom de Mme Arnoux, peu employé dans le roman, le confirme de façon singulière.

Mais ce « paradis sous forme humaine » (p. 294), image concrète de la transcendance, trouve en Rosanette une parfaite antithèse. Passant « de la brune à la blonde » (p. 76), comme le suggère Hussonet, Frédéric semble accomplir l'un de ces nombreux rêves qu'il échafaudait dans ses conversations avec Deslauriers au collège de Sens (p. 31) : « Ils auraient des amours de princesses dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. » Si Mme Arnoux est le parfait emblème du Beau, c'est une autre catégorie esthétique qui définirait Rosanette ; dès qu'il la rencontre, Frédéric remarque ce qui est mignon en elle : « rien n'était mignon comme ses mains sous leurs manches de dentelles » (p. 140). De la beauté glorieuse de Marie à la joliesse de la Maréchale, mignonne comme on le dit d'un plaisant animal domestique, une déchéance se lit aisément et l'intensité amoureuse est de toute évidence émoussée. Pour Frédéric, la jeune lorette n'est d'abord qu'une consolation, et un moyen d'atteindre Mme Arnoux parce qu'elle est la maîtresse de son mari : « On se console des femmes vertueuses avec les autres », explique d'ailleurs Deslauriers à son ami (p. 89). Frédéric avoue même à Mme Arnoux qu'il a eu Rosanette « par désespoir, comme on se suicide » (p. 387). Et quand le jeune homme devient l'amant de Rosanette, il le fait précisément dans la chambre qu'il avait préparée pour Mme Arnoux. D'où le célèbre malentendu qui clôt la deuxième partie du roman : durant la nuit, Rosanette se réveille et voit pleurer son nouvel amant, « la tête enfoncée dans l'oreiller » (p. 311), dépité de n'avoir pu retrouver Mme Arnoux. Mais Frédéric ment à la jeune femme en expliquant la cause de ces larmes (p. 311) : « C'est excès de bonheur, dit Frédéric. Il y avait trop longtemps que je te désirais. »

Dès lors, les deux femmes, l'une représentant la chair et l'autre lui troublant « le cœur plus que les sens » (p. 299), vont totalement emplir les pensées du jeune homme. Le « grand amour » (p. 231) et le second, « l'amour joyeux et facile » (p. 231) font donc dans sa vie « comme deux musiques : l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse » (p. 166). Et, les jouant ensemble, Flaubert fait entendre au lecteur leurs écarts et leurs similitudes mélodiques. Les nombreuses comparaisons entre les deux femmes tournent parfois étrangement à la « confusion » (p. 166) et les objets qu'Arnoux fait passer indifféremment du salon de sa femme à celui de sa maîtresse augmentent pour Frédéric cette impression trouble[19]. D'ailleurs le motif même du duel entre Frédéric et Cisy, perdu dans le brouhaha d'un dîner, est incertain : on ne savait « si c'était à cause d'Arnoux, de Mme Arnoux, de Rosanette ou d'un autre » (p. 247). Et les « deux musiques » amoureuses se réunissent finalement dans cette scène terrible où Rosanette surprend l'étreinte de Frédéric et Mme Arnoux. « Un craquement se fit sur le parquet. Une femme était près d'eux, Rosanette » (p. 388) : le second amour fait obstacle au premier et la jeune femme affirme ici sa présence sonore. Ce « craquement » du parquet défait l'harmonie amoureuse ; humiliant Mme Arnoux et Frédéric, il sonne comme la première note d'un morceau plus grave, qui modulera crescendo le désamour du jeune homme pour la Maréchale.

« Cette bête-là »

Avant d'être l'amant de Rosanette, Frédéric éprouve une fascination mêlée de désir pour la jeune lorette dont la personnalité et les sentiments lui paraissent insaisissables[20] : « Il était impossible de la connaître [...]. Elle avait, enfin, sur toute sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque chose d'inexprimable qui ressemblait à un défi ; ― et il la désirait pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer » (p. 170), comme on dompte un animal sauvage. L'analogie ne cesse d'être tissée, on le voit. Plus tard, lors d'un dîner, c'est la couleur même du désir de Frédéric pour Rosanette que Flaubert parvient à restituer, confondant la rougeur de la grenade qu'elle mord et cette lumière blanche qui « pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses paupières, faisait briller les globes de ses yeux » (p. 236), donnant à sa personne « quelque chose d'insolent, d'ivre et de noyé qui exaspérait Frédéric, et pourtant lui jetait au cœur des désirs fous » (p. 236).

De même que l'apparition de Mme Arnoux crée au début du roman un « éblouissement » (p. 22) qui contraste avec l'aspect « insignifiant » (p. 22) des voyageurs et du bateau, sali par divers détritus, de même, à la fin du bal masqué qu'organise Rosanette et où Frédéric la rencontre, la vénusté de la jeune femme jure avec les « faces blêmes » des autres convives[21] (p. 147) : « La Maréchale, fraîche comme au sortir d'un bain, avait les joues roses, les yeux brillants. [...] Ses cheveux tombèrent autour d'elle comme une toison, ne laissant voir de tout son vêtement que sa culotte, ce qui produisit un effet à la fois comique et gentil. » L'éclat et le scintillement de son teint, « les étincelles de ses yeux » (p. 165), une lumineuse blondeur : ces traits propres à Rosanette composent, dans L'Éducation sentimentale, son joyeux blason, et le lustre qui la caractérise possède toujours un aspect « comique et gentil ». Elle amuse Frédéric, et Flaubert la décrit d'abord comme une enfant ou un jeune animal. Ne court-elle pas à quatre pattes pendant ces jeux où elle se distingue « par des inventions drolatiques » (p. 165) ? Alternant les « spasmes de gaieté », les « colères enfantines » et les moments de calme où elle est « plus inerte qu'une couleuvre engourdie » (p. 165), Rosanette possède cette force issue de l'enfance, cette capacité de mouvement littéralement animale qui la fait passer de l'agitation à l'apaisement. Son goût du jeu et de la fête, dont le bal est le premier exemple, démontre qu'elle recherche avant tout la satisfaction de ses désirs, que viennent parfois contrarier les aléas de son statut social : femme entretenue et soumise au pouvoir financier des hommes, elle court le risque de déchoir. Pourtant elle n'est « pas cupide » (p. 197) et prouve à plusieurs reprises la sincérité et la profondeur de ses sentiments. Elle paraît ainsi « submergée » sous des « flots d'amour » (p. 417) pour l'enfant qu'elle donne à Frédéric et sa douleur après sa mort est déchirante (p. 433). De plus, la liaison de Rosanette et Frédéric, lors de leur séjour à Fontainebleau, est l'occasion de scènes tendres et heureuses où les deux amants, « altérés d'eux-mêmes » (p. 357), goûtent la joie simple et bucolique de leur amour. Le bonheur de Frédéric semble alors « naturel, inhérent à sa vie et à la personne de cette femme » (p. 357). Comme le remarque Pierre-Louis Rey, « la description des beautés du château et de la forêt de Fontainebleau [...] est souvent focalisée grâce aux regards conjoints de Frédéric et de Rosanette »[22]. Et cela crée donc, « entre le héros et sa maîtresse, une communion de nature poétique (si “fleur bleue” soit-elle) qui n'existe jamais à ce degré entre lui et Mme Arnoux »[23].

Mais au fil du temps, la gentillesse attendrissante de la Maréchale, brave quasiment comme on le dirait d'une brave bête, et toutes ses qualités naïves se modifient insensiblement, faisant alors saillir de terribles défauts. Le défi que représentait pour Frédéric sa possession fait place à l'agacement, et l'éloge à une charge rude. La Vatnaz, brouillée avec Rosanette et s'emportant contre elle, déclare d'ailleurs qu'elle « est bête comme un chou ! Elle écrit catégorie par un th » (p. 186). Dans la bêtise à son degré ultime, l'animalisation fait place à la réification. Son écriture est « abominable » (p. 225) et ses connaissances très limitées (p. 227) : « Rosanette croyait le Liban situé en Chine ; elle rit elle-même de son ignorance. » Et lors de la visite du château de Fontainebleau, le narrateur souligne « qu'elle ne savait rien, ne comprenait pas » les allusions historiques (p. 351). Cette « tête naïve » (p. 352) qui bâille dans les salles du château se divertit davantage au bord de l'étang aux carpes, comme une enfant jouant avec des animaux. Sur un plan politique, Frédéric est irrité par « l'ineptie de cette fille » (p. 339), antirépublicaine et antiféministe (p. 339) : « Les femmes, selon Rosanette, étaient nées exclusivement pour l'amour ou pour élever des enfants, pour tenir un ménage. » Satisfaire le désir masculin et procréer : la réduction animale est ici le fait même de Rosanette. Hostile à la révolution, soucieuse de ses seuls intérêts, conformiste et réactionnaire ― elle admire les soldats qui rétablissent l'ordre (p. 371) ― : « toutes les défectuosités de la Maréchale » (p. 391) apparaissent à Frédéric et lui déplaisent : « Elle avait un mauvais goût irrémédiable, une incompréhensible paresse, une ignorance de sauvage » (p. 391) et le jeune homme ne supporte pas la « répétition de ses mots bêtes » (p. 392). La force de la bêtise qu'elle incarne se révèle quand le désamour s'accroît entre elle et Frédéric. Son regard qui étincelait devient alors « cet œil de femme éternellement limpide et inepte » (p. 423) et seul subsiste pour le jeune homme « un goût des sens âpre et bestial » (p. 423) qui le porte vers elle, et alterne parfois avec des élans de haine, qui pousseraient Frédéric à « l'étrangler » (p. 389) ou à « l'assommer » (p. 427). Le malentendu est complet entre les deux personnages, et la mort de leur enfant finit de les séparer[24]. Flaubert fait de leur union une suite d'incompréhensions et de tristes méprises : à l'occasion du duel, lors de leur première nuit, devant le berceau du petit défunt, c'est à chaque fois Mme Arnoux, et non Rosanette, qui occupe les pensées de Frédéric et cause son chagrin.

Mais le tour de force littéraire réussi par Flaubert est de ne jamais condamner Rosanette aux yeux du lecteur. Malgré le profond entremêlement des regards de Frédéric et du narrateur, le lecteur n'est pas porté, en effet, à accabler Rosanette car il lit d'abord, dans les reproches faits à la jeune femme, l'exaspération du jeune homme. Jean Borie souligne clairement l'absence de jugement et de moralisme qui caractérise L'Éducation sentimentale : l'auteur y « respecte son postulat d'écriture [...] : ce n'est pas à lui, Flaubert, de prendre parti. Son travail consiste à monter comme une horlogerie compliquée la mécanique de son roman »[25]. Et « il ne sert à rien d'essayer de le prendre en flagrant délit d'opinion, afin de proclamer triomphalement qu'il était misogyne ou féministe, conservateur ou socialiste »[26].

Qu'elle soit convoitée ou détestée, la Maréchale conserve tout au long de L'Éducation sentimentale son aspect pittoresque : Flaubert pare son roman de nombreux passages descriptifs qui donnent corps au personnage, et elle est aussi le sujet d'un tableau du peintre Pellerin qui parcourt toute l'œuvre. Pellerin, à la recherche de « la véritable théorie du Beau » (p. 55), animé d'un désir d'absolu rappelant celui de Frenhofer dans Le Chef-d'œuvre inconnu de Balzac, est présenté par Flaubert comme un peintre raté. Il méprise le réalisme (p. 66) : « Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse contemporaine. » Pour Pellerin, la « hideuse réalité » (p. 66) n'importe pas et « la multitude voit bête » (p. 66). Pourtant, par un piquant effet d'ironie, on apprend à la fin du livre qu'il est « devenu photographe » (p. 456) et qu'il s'affiche sur les murs de Paris ! Si Frédéric commande à l'artiste un portrait de Rosanette, c'est pour tenter de la séduire pendant les séances de pose. Et si Pellerin rêve de faire de Rosanette une Vénitienne, dans un Titien « rehaussé d'ornements à la Véronèse » (p. 171), la réalité se montre d'emblée décevante. Le « coffret de vieil ivoire » et les « sequins d'or » (p. 172) qu'il projette de représenter sont, par exemple, remplacés lors de la première séance par « une boîte de sardines » et « une douzaine de gros sous » (p. 172), et la courtisane Renaissance qu'elle est censée incarner se retient « pour ne pas rire » (p. 172). Pellerin parvient difficilement à achever son œuvre, « sentant que sa besogne était mauvaise » (p. 239). Comme l'écrit Claudine Gothot-Mersch, Flaubert met alors « en évidence, sur le mode de la charge, le fossé qui sépare ce que rêve l'artiste et ce qu'il produit »[27]. Refusé au Salon, le tableau ne trouve aucun acquéreur : ni Frédéric, ni Arnoux, ni Rosanette ― « cette bête-là » (p. 239) ― n'en veulent et Pellerin se désole de « rester avec ça sur les bras ! » (p. 240). Le peintre souhaite peut-être se venger de cet échec sur son modèle, à travers les formules dépréciatives qu'il emploie et par cette ligne écrite au bas du tableau : « Mlle Rose-Annette Bron, appartenant à M. Frédéric Moreau, de Nogent » (p. 260). Confondant la figure peinte et la personne réelle de la Maréchale, cette formule la réifie et souligne la relation pécuniaire qui l'unit à Frédéric. Et le jeune homme, qui finit par acheter la toile, la juge finalement « abominable » (p. 293). Quoi qu'il en soit, Frédéric conserve le portrait jusqu'à la fin du roman et, lors de sa dernière visite, Mme Arnoux le reconnaît, « à demi caché par un rideau » (p. 452) : la chair lumineuse de Rosanette et le paon qui l'accompagne[28] imposent durablement leur présence obstinée et animale dans le roman.

Un second portrait, avatar tragique du premier, apparaît dans le récit ; c'est le pastel, par Pellerin, de l'enfant défunt de Rosanette. Mais cette œuvre est encore plus ratée que la précédente : « Le rouge, le jaune, le vert et l'indigo s'y heurtaient par taches violentes, en faisaient une chose hideuse, presque dérisoire » (p. 438), dessinant de façon à la fois amère et burlesque le triste destin du couple et de leur enfant[29].

Drôle animal

L'animalité propre au personnage de Rosanette trouve dans l'incessante animation de la jeune femme une de ses manifestations majeures. Le peintre Pellerin est ainsi séduit par « la coloration variée de son modèle » (p. 239). Le mouvement, la vie et la couleur définissent Rosanette depuis son apparition costumée. Elle n'est donc pas faite de « noir animal », comme l'écrivait Barbey d'Aurevilly, mais bien plutôt de vif-argent ! Ses premières paroles familières à Arnoux ― « Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon maquillage ! » (p. 135) ― et à Frédéric ― « Tapez là-dedans, monsieur, soyez le bienvenu ! » (p. 135) ― contrastent avec le langage plus élégant de Mme Arnoux[30]. Lors du bal costumé, cette sorte de mouvement perpétuel qu'initie Rosanette s'exprime à travers le motif d'une valse frénétique : la Maréchale y tourne sans cesse en envoyant « de la poudre d'iris autour d'elle » (p. 141) et en manquant « à chaque tour, du bout de ses éperons d'or, [...] d'attraper Frédéric » (p. 141). Et le jeune homme fait justement cette nuit-là le rêve suivant (p. 149) : « Il lui semblait qu'il était attelé près d'Arnoux, au timon d'un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l'éventrait avec ses éperons d'or. » Cet étonnant fantasme d'éventration, qui met en scène le triangle amoureux dans un jeu de domination et de soumission, confirme d'emblée la force exercée par la figure de Rosanette sur la psyché du jeune homme, mais aussi sur ce qu'on pourrait appeler l'imaginaire du roman. Frédéric et Arnoux occupent ici la place de chevaux et sont montés par Rosanette : l'apparition de la jeune femme suscite immédiatement de violents effets d'animalisation où peuvent se lire notamment le désir de possession, la peur du féminin et l'effroi de la castration. Le surnom de Rosanette, donné pendant le bal ― « Regardez donc mes épaulettes ! Je suis votre maréchale ! » (p. 146) ― et conservé par la suite, est un signe supplémentaire d'une animalité consubstantielle à sa personne, car le maréchal est à l'origine le domestique chargé de soigner les chevaux. L'étymologie elle-même semble étayer le songe étrange de Frédéric !

À travers les saccades de la danse, les spasmes du rire ou les cris de joie qu'elle lance, Rosanette démontre non seulement sa nature enjouée, mais encore la propension de son corps à transmettre les sentiments excessifs et les élans pulsionnels de haute intensité[31]. De telles dispositions lui permettent d'éprouver sa force comique dans L'Éducation sentimentale (à l'instar d'Hussonet chez les personnages masculins). Ne propose-t-elle pas un jour à Frédéric de l'accompagner « aux bains de mer » (p. 284), malgré la présence de son amant, en faisant passer le jeune homme pour son cousin, « comme dans les vieilles comédies » (p. 285) ? La Maréchale égaie, en effet, le roman de ses réparties cocasses. Elle tient ainsi tête à la Vatnaz, pourtant brillante oratrice, lors d'une dispute où elle fait preuve d'un sens inné du dialogue, enchaînant des répliques drôles et acerbes (p. 340) :

Mlle Vatnaz s'efforça de rire.
― Oh ! j'en mettrais ma main au feu.
― Prends garde ! Elle est assez sèche pour brûler.
La vieille fille lui présenta sa main droite, et, la gardant levée juste en face d'elle :
― Mais il y a de tes amis qui la trouvent à leur convenance !
― Des Andalous, alors ? comme castagnettes !
― Gueuse !
La Maréchale fit un grand salut :
― On n'est pas plus ravissante !
Mlle Vatnaz ne répondit rien.

Rosanette sait aussi déjouer l'esprit de sérieux qui saisit parfois Frédéric, quand elle évoque, par exemple, le couple Arnoux en zézayant (p. 360) : « Avons pas toujours été bien sage ! Avons fait dodo avec sa femme ! » Et lorsqu'elle rend visite à son enfant placé en nourrice, son attitude extravagante est soulignée par la parataxe : « prise d'une sorte de délire », elle « allait et venait, essayait de traire la chèvre, mangeait du gros pain, aspirait l'odeur du fumier, voulait en mettre un peu dans son mouchoir » (p. 418). L'outrance comique de Rosanette la conduit à s'intéresser, alors qu'elle se promène au bras de Frédéric pendant la révolution, à des caricatures qui représentent « Louis-Philippe en pâtissier, en saltimbanque, en chien, en sangsue » (p. 322). À travers le regard de Rosanette, ces images qui signalent le renversement burlesque de la monarchie (le souverain devenu sangsue) prouvent que la jeune femme apporte au roman un ferment d'animalité et qu'elle autorise ces traversées risibles des genres et des espèces. La Maréchale s'essaye elle-même à la caricature, lors d'une de ses dernières disputes avec Frédéric, en dénigrant Mme Arnoux, que le jeune homme vient de reconnaître comme son unique amour (p. 443) : « Ça prouve ton bon goût ! Une personne d'un âge mûr, le teint couleur de réglisse, la taille épaisse, des yeux grands comme des soupiraux de cave, et vides comme eux ! Puisque ça te plaît, va la rejoindre ! » C'est la première fois dans le roman que Mme Arnoux est décrite autrement que par la vision idéalisée de Frédéric. Rosanette rompt alors temporairement le principe de « réalisme subjectif » qui détermine L'Éducation sentimentale, pour reprendre la formule de Michel Raimond. Cet « effort pour présenter au lecteur la réalité fictive à travers l'optique d'un protagoniste »[32], Frédéric en l'occurrence, oriente le roman tout entier, qui semble ainsi aimanté par la subjectivité du jeune homme. Mais l'attaque agressive de Rosanette, qui entraîne un effet comique étrange (au sens de l'allemand komisch), fait soudain entrevoir au lecteur que le monument votif élevé tout au long de L'Éducation sentimentale à la gloire de Mme Arnoux est fondé sur le seul regard de Frédéric. La réalité diffère peut-être de cet unique point de vue et Rosanette, opérant un brutal retournement de perspective, est bien toujours, en définitive, la cause de multiples métamorphoses.

Le roman de Rosanette

Avant la scène du bal où il la rencontre réellement, l'image vivante et variée de Rosanette apparaît furtivement à Frédéric un soir, au théâtre du Palais-Royal, où « une jeune fille blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer » (p. 43) est assise à côté d'Arnoux. Vue de loin, l'irruption de cette inconnue fait deviner, de façon d'abord ténue, toute une arrière-scène que le roman va progressivement dévoiler. Témoin secret d'un dialogue entre Arnoux et Rosanette pendant le bal costumé, Frédéric remarque à nouveau les larmes de la lorette, sans en comprendre les raisons. À la manière de ces « mondes entiers de misère et de désespoir » (p. 145) que Frédéric imagine après avoir vu une danseuse du bal cracher du sang, l'histoire de Rosanette, ses mondes personnels, se composent par touches narratives éparses au fil de L'Éducation sentimentale. Et c'est le malheur qui paraît répandre son terne éclat sur la jeunesse de Rosanette. Réconciliée avec la Vatnaz, celle-ci le laisse entendre à Frédéric, en soupirant : « la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter » (p. 280).

Si Flaubert évoque rapidement les jeunes années de Mme Arnoux (p. 192-193), il donne, au contraire, à l'histoire de Rosanette une place plus importante : lors de leur séjour à Fontainebleau, la jeune femme finit par « conter » sa vie (son pedigree si l'on poursuit l'analogie) à son compagnon. Ce récit enchaîne, de façon parfois heurtée ou apparemment incohérente aux yeux de Frédéric, quelques souvenirs primordiaux, « tout cela sans transitions, et il ne pouvait reconstruire un ensemble » (p. 358). Mais, un jour, comme une petite paysanne vient leur demander l'aumône, Rosanette finit par narrer, à la première personne, sa difficile enfance lyonnaise ― « ses parents étaient des canuts de la Croix-Rousse » (p. 358) ― et cette scène primitive, si l'on peut dire, qui la hante et la constitue : après avoir été vendue à quinze ans par sa mère à un homme marié, elle est emmenée dans le salon d'un restaurant ; on la fait boire et manger, avant qu'elle ne trouve sous des coussins un livre contenant « des images obscènes » (p. 359). Le roman de Rosanette, que Flaubert fait raconter ici par la jeune femme elle-même, suscite en Frédéric de multiples questions, comme autant d'ouvertures narratives possibles qui s'étoilent à partir de ce récit intime (p. 359-360) : « Par quels degrés avait-elle pu sortir de la misère ? À quel amant devait-elle son éducation ? Que s'était-il passé dans sa vie jusqu'au jour où il était venu chez elle pour la première fois ? » Aucune réponse n'est donnée par la suite et Rosanette demeure toujours en partie mystérieuse (p. 420) : « Les cœurs des femmes sont comme ces petits meubles à secret, pleins de tiroirs emboîtés les uns dans les autres [...]. » Le personnage de la Maréchale, qui laisse entrevoir à Frédéric et au lecteur le double-fond de son existence, acquiert au fil des pages une présence romanesque plus consistante et L'Éducation sentimentale pourrait être également sous-titrée Histoire d'une jeune femme.

 

Ce personnage parfois insaisissable possède finalement plus de profondeur littéraire que les apparences ne pourraient le laisser croire. « Rosanette, fille, fille fraîche et franche, n'a pas d'arrière-fond »[33]  : on perçoit mieux, au terme de cette étude, comment une telle formule d'Albert Thibaudet peut être corrigée. Car L'Éducation sentimentale ne cesse de mettre en perspective le personnage de Rosanette, laissant deviner des espaces insondables et de vastes pans d'ombre qui ne sont jamais tout à fait éclaircis.

En définitive, l'animalité de Rosanette oriente l'attention du lecteur vers son corps, vendu et marchandé comme celui d'un animal, et mis à l'épreuve du roman. Le plaisir sensible, la danse, l'enfantement, l'obésité finale : tous ces états du corps mettent en jeu la matière vivante, animée, et ses transformations à travers la figure littéraire de la jeune femme. Dans les dernières pages du livre, Deslauriers apprend à Frédéric que Rosanette a fini par épouser M. Oudry : changeant de nom, elle prend donc celui du célèbre peintre animalier, illustrateur de La Fontaine, et Flaubert achève par cette tendre pointe le portrait de Rosanette en bête qu'il a élaboré dans L'Éducation sentimentale et qui lui a permis d'enrichir, en le colorant, l'imaginaire de son roman.

Il n'est donc pas surprenant que, dix ans plus tard, Zola reprenne, mutatis mutandis, cette singulière invention flaubertienne qu'est Rosanette pour créer sa Nana (on notera la ressemblance des prénoms de Rose-Annette Bron et d'Anna Coupeau). « Nana est un roman dont de nombreux “épisodes” sont repris de L'Éducation sentimentale »[34], note à juste titre Jean Borie. Et c'est précisément au moment où il est occupé par Nana que Zola relit le roman de Flaubert et fait paraître à son sujet un article très élogieux dans Le Voltaire. Zola y analyse finement cette « action si forte »[35] qu'opère sur lui le roman et la nouveauté littéraire qu'il représente :

Cela est insondable, chaque mot répond dans ma chair et dans mon esprit, je suis pris par toute mon humanité ! Il n'y a plus là l'intérêt grossier d'une affabulation plus ou moins intéressante ; il y a l'écho de tout ce qui est humain, les espoirs et les tristesses, l'éternel recommencement de nos désirs qui se brise contre l'impassible nature[36].

Et ces multiples échos que produisent l'humanité et l'animalité dans L'Éducation sentimentale se rencontrent bel et bien en Rosanette, de façon mémorable et éclatante. 

NOTES

[1] Ce synonyme de courtisane, employé à partir du milieu du XIXe siècle, trouve son origine dans l'église Notre-Dame de Lorette, située dans un quartier parisien où habitaient beaucoup de femmes de mœurs légères.
[2] Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, Gallimard, coll. « Folio », 1991, p. 135. Toutes les citations du roman proviennent de cette édition.
[3] Et Flaubert tire précisément profit de l'heureuse ambiguïté du terme « dragon » : s'il a choisi cet uniforme militaire lors de l'apparition de Rosanette, c'est certainement parce que le substantif désigne aussi un animal fabuleux.
[4] Flaubert, on s'en souvient, surnommait les frères Goncourt les Bichons et Victor Hugo le Grand Crocodile, attestant ainsi son goût de l'animalisation.
[5] Gérard Genette, « Silences de Flaubert », dans Figures I, Seuil, coll. « Points Essais », 1993, p. 228.
[6] Albert Thibaudet, Gustave Flaubert, Gallimard, coll. « Tel », 1982, p. 162.
[7] Id.
[8] Jean-Pierre Richard, « La création de la forme chez Flaubert », dans Littérature et sensation : Stendhal, Flaubert, Seuil, coll. « Points », 1990, p. 220.
[9] Id.
[10] Jules Barbey d'Aurevilly, « L'Éducation sentimentale, par M. Gustave Flaubert », Le Constitutionnel, 29 novembre 1869, dans Didier Philippot, Flaubert, Presses de l'Université Paris-Sorbonne, coll. « Mémoire de la critique », 2006, p. 295.
[11] Id.
[12] Alan William Raitt, « La décomposition des personnages dans L'Éducation sentimentale », dans Peter Michael Wetherill (dir.), Flaubert, la dimension du texte, Manchester University Press, 1982, p. 159.
[13] Yvan Leclerc, Gustave Flaubert : L'Éducation sentimentale, PUF, coll. « Études littéraires », 1997, p. 67.
[14] « C'était comme des parties de son cœur qui s'en allaient avec ces choses » (p. 445).
[15] Marcel Proust, « Ce que signifie le style de Flaubert », dans Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, Gallimard, coll. « Folio », 1991, p. 474.
[16] Gustave Flaubert, Correspondance, Gallimard, coll. « Folio Classique », 1998, p. 280.
[17] Jean-Paul Sartre, L'Idiot de la famille : Gustave Flaubert de 1821 à 1857, Gallimard, NRF, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1988, t. 1, p. 615. Sur la question de la bêtise, voir aussi, par exemple, Avital Ronell, Stupidity, Seuil, coll. « Points Essais », 2008.
[18] Georges Poulet, Les Métamorphoses du cercle, Flammarion, coll. « Champs, Idées et recherches », 1979, p. 404.
[19] Aux côtés de Mme Dambreuse, plus tard dans le roman, Frédéric n'éprouve pas « ce ravissement de tout son être qui l'emportait vers Mme Arnoux, ni le désordre gai où l'avait mis d'abord Rosanette » (p. 395).
[20] Alan William Raitt corrobore cette idée : « Le monde de L'Éducation sentimentale est essentiellement insaisissable, et Flaubert a tenu à estomper, on pourrait même dire à vaporiser, tout ce qui pouvait le rendre trop solide, trop tangible » (art. cité, p. 170-171).
[21] Cette scène peut d'ailleurs être lue comme une réécriture burlesque de la célèbre « apparition » de Marie Arnoux, reprenant la même structure en la traitant sur un mode trivial.
[22] Pierre-Louis Rey, L'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, Gallimard, coll. « Foliothèque », 2005, p. 123.
[23] Id.
[24] Mais on apprend à la fin du roman que Rosanette, veuve de M. Oudry, a adopté un petit garçon, comblant finalement son désir de maternité.
[25] Jean Borie, Frédéric et les amis des hommes : présentation de L'Éducation sentimentale, Grasset, 1995, p. 177.
[26] Ibid., p. 178.
[27] Claudine Gothot-Mersch, « Quand un romancier met un peintre à l'œuvre : le portrait de Rosanette dans L'Éducation sentimentale », dans Jean-Louis Cabanès (dir.), Voix de l'écrivain : mélanges offerts à Guy Sagnes, Presses Universitaires du Mirail, coll. « Les Cahiers de Littératures », 1996, p. 112.
[28] Outre que l'on y trouve bien sûr une référence mythologique amusée à Héra (la lorette deviendrait déesse !), ce paon, écrit Claudine Gothot-Mersch, « fait sarcastiquement réapparaître en Rosanette, comme l'auront remarqué les familiers de La Tentation de saint Antoine, la reine de Saba accompagnée de sa Simorgue » (id.).
[29] La grossesse de Rosanette, dont la durée diégétique invraisemblable a souvent été glosée (nouveau signe d'une animalité qui la ferait échapper aux lois de la gestation humaine ?) souligne peut-être aussi la crainte de la paternité qui saisit Frédéric ; et la mort précoce de son fils en constitue la tragique résolution.
[30] Frédéric est d'ailleurs choqué, pendant la visite de la faïencerie de Creil, en entendant Marie Arnoux prononcer le mot « patouillards » (p. 219) : « Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche. »
[31] Le rire, la beauté et la gaieté de la jeune femme qui « éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs » (p. 165), semblent donner à Rosanette le pouvoir d'agiter ces esprits animaux que décrivaient les théories médicales classiques.
[32] Michel Raimond, « Le réalisme subjectif dans L'Éducation sentimentale », dans Travail de Flaubert, Seuil, coll. « Points Littérature », 1983, p. 93.
[33] Albert Thibaudet, ouvr. cité, p. 163.
[34] Jean Borie, ouvr. cité, p. 86.
[35] Émile Zola, Le Voltaire, 9 décembre 1879, dans Didier Philippot, ouvr. cité, p. 431.
[36] Ibid., p. 434.


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