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Sommaire Revue n° 11
Revue Flaubert, n° 11, 2011 | Fictions du savoir, savoirs de la fiction dans Bouvard et Pécuchet
Numéro dirigé par Yvan Leclerc.

Le savoir, l’autorité et le public dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert

Tomoko Mihara
Maître de conférence à l’Université de Gunma
Voir [résumé]

 

L'encyclopédie en farce 

Tout d'abord, nous voudrions nous poser une question simple, qui guidera notre réflexion jusqu'à la fin. Est-ce que le savoir avait du pouvoir, aux yeux des romanciers du XIXe siècle ? Est-ce que les connaissances et l'érudition pouvaient aider les gens ordinaires à gravir les échelons de la société ? Ou mieux, est-ce que les savants pouvaient exercer de l'influence sur la politique du gouvernement et sur l'opinion publique ? Au XVIIIe siècle, la réponse des hommes de lettres aurait été nette et sans ambiguïté. Le savoir était incontestablement une source de pouvoir à leurs yeux. Les savants devaient guider les gens ordinaires, dénoncer l'injustice sociale, et ainsi acquérir une influence politique même s'ils étaient nés humbles. L'Encyclopédie est la preuve qu'ils avaient confiance dans ce pouvoir. L'œuvre était en soi une démonstration. Or, Bouvard et Pécuchet est qualifié aussi d'encyclopédie. C'est une « encyclopédie critique en farce », selon les mots de Flaubert[1]. Entre ces deux ouvrages, il y a évidemment des différences, mais aussi certaines similitudes. En effet, si l'Encyclopédie de Diderot traite des savoirs « nobles » et des savoir-faire « vulgaires » (boulangerie, équitation, etc.) sur le même plan, Bouvard et Pécuchet juxtapose les savoir-faire, les savoirs traditionnels et les disciplines méconnues. Notre texte ne fait pas de différence entre les domaines basés sur la raison et ceux qui ne sont pas considérés comme sciences strictes et qui s'approchent de la superstition (magie, par exemple). Mais si l'œuvre du XVIIIe siècle est par elle-même un acte politique ayant pour objectif d'éclairer le public et d'attaquer le cléricalisme, Bouvard et Pécuchet est un roman dont les visées restent obscures. Déjà en 1852, en parlant de sa « préface » au Dictionnaire des idées reçues, Flaubert indiquait à sa correspondante : « aucune loi ne pourrait me mordre quoique j'y attaquerais tout »[2]. L'écrivain a brouillé les pistes afin que les lecteurs ne perçoivent pas ses intentions, tout en laissant l'ineffaçable trace de l'ironie. Autrement dit, alors que l'Encyclopédie du XVIIIe siècle est une œuvre performative, notre « encyclopédie critique en farce » est une œuvre constative, avec une écriture proche du degré zéro, même si tous les énoncés constatifs peuvent devenir performatifs selon le contexte. Les caractéristiques des deux textes se renversent, pourtant, si nous examinons leur contenu. Celui de l'Encyclopédie consiste en énoncés constatifs, en descriptions neutres des faits, même si les constatations ne deviennent pas moins performatives selon le contexte[3]. Quant à Bouvard et Pécuchet, ouvrage lui-même impartial, le récit consiste en une suite de « performances » des deux acteurs en quête de pouvoir. Cette « farce » sera mise en question dans notre réflexion.

Il est vrai qu'au XIXe siècle, les contemporains de Flaubert n'ont pas négligé le pouvoir de la science. Ils ont reçu l'héritage des Lumières. Le progrès scientifique était considéré comme une nouvelle providence. Cette idée est devenue même un cliché, que Flaubert concrétisait dans le tableau de Pellerin sur le « Progrès » : une locomotive conduite par Jésus-Christ dans L'Éducation sentimentale. Parmi les romanciers, on cite souvent Zola qui a qualifié son œuvre de scientifique, et Jules Vernes dont les personnages principaux comprennent souvent des savants. Néanmoins, dans la plupart des cas, les écrivains ne répondent pas à notre question. On voit rarement dans leurs ouvrages les personnages qui conquièrent le pouvoir grâce à leur dévouement à la vérité, sauf dans les romans « utopiques », si le protagoniste s'impose grâce à ses idées rénovatrices ; il s'agit en fait d'un personnage voué non pas à la vérité, mais à l'idéal socialiste de l'époque. En effet, si les romanciers du XIXe siècle paraissent réticents à décrire les savants parvenus, c'est plutôt l'influence de l'argent qu'ils ont cherché à montrer. Flaubert lui-même n'y était pas indifférent. Dans son premier roman, il a dépeint une ville provinciale où les affaires d'argent décident du sort des personnages. Emma est morte, « c'est la faute de la fatalité », mais c'est aussi et surtout à cause de ses ennuis pécuniaires. Dans L'Éducation sentimentale, la vie du héros est loin d'être guidée par ses passions ; elle se laisse influencer par le courant économique : l'héritage d'un oncle, l'échec de la spéculation. C'est comme si le pouvoir de l'argent avait été tellement puissant que les romanciers ne pouvaient pas l'ignorer. On serait tenté d'en conclure hâtivement que le XIXe siècle était un siècle de l'économie, alors que le XVIIIe siècle était celui des Lumières.

Il existe néanmoins des romans qui témoignent du pouvoir des savants au XIXe siècle. Prenons par exemple Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, roman paru en 1831, un demi-siècle avant la publication de Bouvard et Pécuchet. Le texte nous aide à mieux comprendre les rapports de force qui s'observent autour du savoir. L'histoire se déroule au Moyen Âge. Voici le portrait d'un personnage principal, dévoré du désir de connaître : 

La théologie dépassée, il s'était précipité dans le Décret. [...] Le Décret digéré, il se jeta sur la médecine, et sur les arts libéraux. Il étudia la science des herbes, la science des onguents. Il devint expert aux fièvres et aux contusions, aux navrures et aux apostumes. Jacques d'Espars l'eût reçu médecin physicien, Richard Hellain, médecin chirurgien. Il parcourut également tous les degrés de licence, maîtrise et doctorerie des arts. Il étudia les langues, le latin, le grec, l'hébreu, triple sanctuaire alors bien peu fréquenté. C'était une véritable fièvre d'acquérir et de thésauriser en fait de science. Àdix-huit ans, les quatre facultés y avaient passé. Il semblait au jeune homme que la vie avait un but unique : savoir[4]

Ce prêtre, nommé Claude Frollo, touche même à un domaine interdit, l'alchimie. Il nous rappelle vaguement nos deux héros qui parcourent eux-mêmes toutes les disciplines, jusqu'aux études les plus douteuses, comme la magie et la phrénologie interdites par l'Église. Mais Claude Frollo n'en est pas moins respecté et sa réputation est telle que le roi lui rend visite en personne, s'incline devant lui et le supplie de lui révéler le secret de l'immortalité[5]. Le savant exerce également son influence lorsqu'il s'oppose à l'entrée de « la dame de Beaujeu, fille du roi » dans le cloître de Notre-Dame, et refuse finalement de paraître « devant la princesse »[6]. Outre le prêtre, il y a une autre figure puissante liée au savoir. Le médecin royal menace sa « Majesté » en prétendant qu'elle souffre de maladie mortelle, et il réussit à parvenir socialement (il devient « président de la Cour des comptes »[7]). Mais ce n'est pas le roi seul qui confère leur pouvoir aux savants. Ils doivent être reconnus comme « savants » et obtenir une sorte de certificat, pour jouir d'une pleine influence dans la société. Et dans ce but, il faut avant tout qu'un auditoire existe, pour les juger à leur juste valeur. Cet auditoire consiste en esprits cultivés, qui se parlent en latin et qui se montrent pédants à l'occasion. Claude Frollo appartient à plusieurs cercles des érudits. Il assiste « aux conférences des théologiens en Sorbonne, aux assemblées des artiens à l'image Saint-Hilaire, aux disputes des décrétistes à l'image Saint-Martin, aux congrégations des médecins au bénitier de Notre-Dame »[8]. « Plusieurs personnes graves » observent attentivement ses recherches.

Notons que dans ce texte, en plus des personnages, le narrateur lui-même parle en tant que savant. Son discours érudit apparaît partout et longuement. Il emploie des mots latins, sans craindre que les lecteurs ne les comprennent pas. Or, l'auteur est d'ordinaire très attentif et veille consciencieusement à ce que ses lecteurs ne soient pas perdus lorsque l'histoire change brusquement de lieu et de temps. Voici comment le narrateur intervient pour prévenir le lecteur : « Nos lecteurs n'ont pas oublié la cellule mystérieuse que l'archidiacre s'était réservée dans cette tour »[9]  ; « Que le lecteur nous permette de le ramener à la place de Grève, que nous avons quittée hier avec Gringoire pour suivre la Esmeralda »[10]. Les conventions classiques du théâtre, en particulier l'unité de temps et l'unité de lieu, pèsent encore lourdement sur les épaules du romancier, qui les a pourtant sévèrement critiquées dans la préface de Cromwell, pièce publiée en 1827, quatre ans avant Notre-Dame de Paris. Il s'en conclut que le « lecteur » est ici traité comme un auditeur cultivé, versé en latin, prêt à ouvrir l'oreille à la réflexion philosophique.

Au demeurant, dans le roman hugolien, les trois facteurs se combinent et forment un triangle centré sur le pouvoir : le savoir, l'autorité et l'audience. Cet entrelacs triangulaire symbolise l'interdépendance idéale pour des savants ambitieux du Moyen Âge. À notre avis, les trois mêmes éléments seront observés aussi dans Bouvard et Pécuchet, sous des aspects évidemment différents. 

Lutte d'influences

Voici donc notre point de départ : Bouvard et Pécuchet raconte une histoire de deux apprentis, qui veulent parvenir socialement à l'aide de leur érudition. Dans cette hypothèse, ces deux héros poursuivraient leurs études à la recherche de la réussite sociale, plutôt que de la vérité. Il faut examiner leur parcours pour déterminer le véritable motif de leur tentative. Le commencement est leur rencontre miraculeuse à Paris. Alors, il naît en eux l'aspiration vers les connaissances. Ils lisent ensemble, font des visites, discustent et entreprennent des recherches. Par là, les deux héros s'imaginent grandis. Le texte dit : « Autrefois, ils se trouvaient presque heureux. Mais leur métier les humiliait depuis qu'ils s'estimaient davantage »[11]. Ils ne peuvent plus rester de simples copistes parmi d'autres, car les connaissances acquises les ont rendus importants. Dès le début, ils croient que le savoir les élèvent socialement comme moralement. Et aussitôt après l'héritage, ils décident de s'installer dans un village normand, Chavignolles.

Cette petite commune normande a une particularité : elle est constituée de savants. Chaque notable est chargé d'un savoir particulier, ce que Flaubert a planifié dans les scénarios, en rattachant un personnage à un domaine : « I Agriculture » est lié au « Fermier », « II Science » au « Médecin », « III Archéologie » au « Notaire », « IV Littérature » au « gentilhomme » et « V Politique » au « Maire » (p. 450-451)[12]. M. de Faverges est le seul agronome. Vaucorbeil est le seul expert en médecine. Il n'y a que Marescot qui jouit d'une « réputation d'artiste » (p. 182) L'abbé Jeofroy fait valoir ses connaissances religieuses. Mme Bordin est célèbre dans l'agglomération pour « ses talents de ménagère » (p. 105). Respectés dans le village, ils sont censés répondre à toutes les questions en qualité de spécialistes. Voici par exemple Mme Bordin : « Elle était judicieuse, l'épouse du médecin ― et même celle du notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient » (p. 238). Autrement dit, ces savants de campagne ne s'enferment pas dans une tour d'ivoire. Ils s'engagent politiquement. D'ailleurs, ils correspondent exactement aux figures de « capacitaires », individus considérés à l'époque comme capables de décider par eux-mêmes, et dotés d'intelligence et de capacités de prévoir. Nous pouvons superposer à la liste des électeurs d'alors, élites considérées comme ayant la « capacité » personnelle d'élire[13], la liste des Chavignollais qui se trouve dans le scénario de Flaubert[14].

Bouvard et Pécuchet s'installent dans cette commune pour y réaliser leurs rêves : faire tout ce qu'ils veulent dans leur propriété et vivre indépendants sans collègues ni chefs. Ils n'y vivent pourtant pas reclus. Les héros ne renoncent pas au monde. Loin de vivre en ermite, ils essaient de s'assimiler au village à leur façon. Bien sûr, au long de leur parcours, il y a des moments où les deux hommes se cloîtrent dans leur domicile pour se consacrer exclusivement à leurs études. Par exemple, après l'échec du premier dîner offert aux notables, ils sont « dégoûtés du monde » et décident « de ne plus voir personne, de vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls » (p. 110) ; et puis, après l'étude de la philosophie à la fin du chapitre VIII, ils sombrent dans la détresse, ne sortent plus et ne reçoivent personne (p. 319). Néanmoins, excepté ces rares moments d'isolement, le monde a une grande importance pour eux. Ils ne vivent pas seulement pour les recherches, puisqu'il leur est nécessaire de montrer les fruits de leurs études. Lorsqu'ils ont décoré leur jardin, ils éprouvent « le besoin d'être applaudis » « comme tous les artistes », et Bouvard décide d'« offrir un grand dîner » (p. 103). Quand ils se consacrent à la fermentation des beuvrages, Pécuchet offre à son fermier « de casser une croûte à la maison » ; or, il ouvre « une des bouteilles de son malaga, moins par générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges » (p. 114). Dans le chapitre IV, lors de leurs études archéologiques, les héros parlent de leur collection « à toutes leurs connaissances », si bien qu'un jour Mme Bordin et M. Marescot se présentent pour la voir. Bouvard et Pécuchet sont ravis de recevoir les visites successives « de Girbal, de Foureau, du capitaine Heurtaux, puis de personnes inférieures, Langlois, Beljambe, leurs fermiers, jusqu'aux servantes des voisins ». Et finalement la visite de M. de Faverges : « Quelle émotion quand s'arrêta devant leur grille, la voiture de M. de Faverges ! » (p. 173)

En plus, les deux protagonistes réclament que leurs avis soient écoutés. Le texte témoigne de leur orgueil propre au spécialiste : « Bouvard, de suite, allégua qu'ils avaient droit, comme géologues, à discuter religion » (p. 156) ; « “Comment !” s'écria Bouvard “moi ― auteur ― je ne n'ai pas le droit...” » (p. 224). Quelquefois, il leur importe d'être respectés comme savants plus que d'approfondir leur étude. Ainsi dans le chapitre III, tout en sachant que leur pratique médicale manque de base théorique, ils continuent à donner des consultations afin de garder leur réputation : « Ils perdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de diminuer leur considération » (p. 129). D'ailleurs, tout au long du texte, ils caressent le même espoir d'être un jour professeurs. Ils désirent amérioler le bien-être de la population locale et espèrent qu'on pourra établir « dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les professeurs » (p. 130). Plus tard, ils tentent d'élever deux orphelins. Et ils ne sont pas à court d'imagination : 

Un rêve magnifique les occupa ; s'ils menaient à bien l'éducation de leurs élèves, ils fonderaient un établissement ayant pour but de redresser l'intelligence, dompter les caractères, ennoblir le cœur. Déjà ils parlaient des souscriptions et de la bâtisse. (p. 376-377)

Même lorsqu'ils ont échoué dans ce projet, ils rêvent « d'établir un cours d'adultes » : « D'ailleurs que prouve un insuccès ? Ce qui avait échoué sur des enfants, pouvait être moins difficile avec des hommes ? » (p. 409) Le désir des deux héros est exprimé clairement dans la phrase suivante : « Alors Bouvard et Pécuchet voulurent se signaler par une œuvre qui forçant les respects, éblouirait leurs concitoyens » (p. 405). Ils auraient voulu devenir les Voltaire de Chavignolles. Mais comment s'y prennent-ils pour atteindre cet objectif ?

Au commencement, les deux nouveaux Chavignollais imitent modestement les notables. Dans le chapitre II, ils visitent la ferme de M. le comte de Faverges, agronome ; ils sont émerveillés par sa ferme bien entretenue et sont éblouis par son érudition en matière d'agronomie. Tout de suite, ils imitent leur modèle. Et « incessamment », ils parlent « de la sève et du cambium, du palissage, du cassage, de l'éborgnage » (p. 96). Pécuchet poursuit l'illusion mimétique et essaie même d'incarner l'image idéale de l'agronome, une vivante illustration qu'on peut trouver dans un manuel (p. 97). Et « Bouvard a pris le genre rustique »[15]. Quand ils entreprennent la médecine dans le chapitre III, le docteur Vaucorbeil devient leur nouveau modèle. Imitateurs, ils adoptent ses gestes, et sans complexes, ils donnent « des conseils », remontent « le moral », ont « l'audace d'ausculter » (p. 130). Enfin, dans le chapitre IX, quand il se fait spécialiste religieux, Pécuchet adopte pour modèle M. Jeufroy. Le héros prend « le genre ecclésiastique, sans doute par la fréquentation du curé ». Il en a « le sourire, la voix », et « d'un air frileux » glisse « comme lui dans ses manches ses deux mains jusqu'aux poignets » (p. 332).

Perfectionnistes ou obstinés, Bouvard et Pécuchet imitent presque tous les notables dans la parole comme dans la mimique. Ils apprennent avec succès à se conduire comme ces spécialistes ; selon les scénarios de Flaubert, « chaque étude différente leur donne une couleur spéciale »[16]. Cependant, les deux héros ne restent ni des imitateurs des Chavignollais, ni des disciples dociles, dévoués et flatteurs des maîtres. Pour être reconnus en tant que savants et exercer de l'influence dans la société, ils ont besoin de monopoliser une discipline, de s'en faire connaître comme les meilleurs spécialistes, de se charger à eux seul d'une rubrique de l'encyclopédie à la manière de leurs rivaux. Ils doivent détrôner leurs professeurs, s'emparer de la place unique et devenir les nouveaux représentants des disciplines. Bref, il leur faut remplacer les notables. Par nature, ce devoir ne peut pas être accompli pacifiquement. Entre les maîtres du village et les deux stagiaires qui se métamorphosent en prétendants dangereux, la relation se détériose. Le conflit est ouvert dans tous les domaines. Voyons donc leur guerre interminable avec les Chavignollais, afin de comprendre ce qui est en jeu.

Dans le chapitre II, lorsque les deux héros s'appliquent au ménage, ils se vantent d'avoir fabriqué de meilleurs « achars » que ceux de Mme Bordin (p. 111), maître en ce domaine, qui leur a jadis indiqué « une recette pour les cornichons » (p. 105) et qui leur a promis « une seconde recette pour les prunes à l'eau-de-vie » (p. 109). Ils chicanent « le boulanger sur la couleur de son pain », se font « un ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait ses chocolats », et accusent âprement le pharmacien de Falaise d'avoir ajouté de la gélatine au jujube (p. 112) ; ce dernier leur en voudra pour longtemps, « à cause de son jujube » (p. 130). Ils utilisent leurs connaissances pour vaincre les adversaires et en contrepartie pour faire autorité dans la commune. Dans le chapitre IV, Marescot devient leur rival. Ils se disputent avec lui à propos de l'authenticité d'une soupière, qu'ils considèrent, eux, comme un vieux plat de Rouen. Pourtant, parmi tous les savants de Chavignolles, c'est incontestablement le médecin et le curé qui deviennent leurs ennemis les plus redoutables. Concernant Vaucorbeil, la lutte contre lui est entamée, lorsque les deux héros sont obligés d'arrêter l'étude de l'anatomie, trop difficile « à leur âge» selon lui ; ils s'indignent contre cet homme qui se comporte comme « s'il était lui-même un personnage bien supérieur » ; en « acceptant son défi », Bouvard et Pécuchet vont « jusqu'à Bayeux pour y acheter des livres » (p. 122). Leurs recherches sont moins pour découvrir la vérité que pour se venger de l'adversaire. Le « Docteur », lui-même, cache mal sa rivalité ; il vient les voir, profite « de la circonstance pour faire une leçon » (p. 120), et tout en les appelant « confrères », il pose « des questions pour le plaisir de les confondre » (p. 121). Il demande à un malade, Gouy, d'opter entre Pécuchet et lui : « Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin ? » (p. 132) Il faut choisir l'un ou l'autre, puisqu'il n'y a qu'une place de savant pour une rubrique de l'encyclopédie. Sa colère éclate de nouveau, lorsqu'il retrouve chez son client les deux magnétiseurs (p. 283), qui ouvriront une séance publique justement « pour enfoncer Vaucorbeil » (p. 285). Quant à Jeofroy, il devient leur ennemi déclaré, lors de l'étude de la géologie. Dans le chapitre III, dès qu'ils se sont procuré « les doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire », ils veulent les utiliser afin de le combattre (p. 154). Les nouvelles théories sont considérées comme armes de guerre, plutôt que comme accès au savoir caché. Dans le chapitre IX, quand les deux héros s'appliquent à la religion, Jeufroy consulte « secrètement son ami Pruneau, qui lui » cherche « des preuves dans les auteurs ». « Une lutte d'érudition » s'est engagée (p. 349). Pécuchet, lui, suit partout le curé pour le défier en une joute oratoire ; il le surprend « dans son jardin », l'attend « au confessionnal », le relance « dans la sacristie » (p. 349). Cette fois aussi, la rivalité motive l'étude du héros.

À notre avis, ces deux notables représentent les deux grands courants de la pensée chavignolaise, qui s'opposent théoriquement : Vaucorbeil se place du côté matérialiste, et Jeufroy, du côté spiritualiste. Le premier se charge du corps, ne croyant qu'aux effets de la matière ; l'autre se charge de l'âme immatérielle et explique tous les phénomènes par la spiritualité divine. À chaque altercation, nos deux héros se situent en fonction de ces deux axes. Voyons d'abord le cas où ils se placent du côté spiritualiste, en alléguant le principe vital. La dispute est inévitable avec Vaucorbeil, matérialiste : 

Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes. ― « Aussi j'éloigne tout ce qui peut surexciter ! » ― « Mais la diète affaiblit le principe vital ! » ― « Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital ! Comment est-il ? qui l'a vu ? » Pécuchet s'embrouilla. (p. 131)

Puisque le médecin est matérialiste, Pécuchet se situe automatiquement du côté spiritualiste. Le schéma est répété lors de l'étude du magnétisme. Le médecin explique les symptômes par les effets matériels. En niant catégoriquement l'intervention du fluide magnétique, il dit : « Mais prouvez-le ! montrez-le ! votre fluide ! » (p. 289)[17]. Bouvard et Pécuchet, eux, se situent fermement à l'autre côté, spiritualiste. Cependant, face au curé, ces mêmes héros deviennent de purs matérialistes. Dans le chapitre III, c'est-à-dire dans le chapitre même où Pécuchet, vitaliste, s'est fâché contre le médecin matérialiste, Bouvard et Pécuchet critiquent la Genèse qui contient, selon eux, des phrases matériellement inexplicables. Le curé leur riposte par « la véracité des Écritures » (p. 156). Dès lors les deux héros discutent les miracles qui ne sont, selon eux, que des phénomènes naturels irréguliers, dont personne ne sait distinguer lequel est causé par la volonté divine. Le curé réagit : « N'importe ! » Il tient « au surnaturel », et refuse « que le christianisme » puisse « avoir humainement la moindre raison d'être » (p. 357).

En fait, Bouvard et Pécuchet changent de camp pour se placer du côté opposé du curé ou du médecin. Ils deviennent tantôt spiritualistes pour s'affronter à Vaucorbeil, tantôt matérialistes pour contrarier les idées du curé. Au premier abord, néanmoins, il semble que le processus aille en sens contraire : on dirait que la rupture est consommée, car Vaucorbeil et Jeufroy émettent des thèses incompatibles avec celles des héros. Mais au fond, à notre avis, le divorce est inscrit a priori entre les deux héros et les ennemis. Et suivant cet antagonisme préconçu, Bouvard et Pécuchet adoptent telle théorie contre tel avis du médecin ou du curé ; les héros ne peuvent pas tomber d'accord avec ces notables mais doivent s'opposer systématiquement à eux, afin de les vaincre et de s'emparer de la place unique de spécialiste. D'ailleurs, selon Norioki Sugaya, la lutte a été déjà programmée dans la documentation. Concernant les disputes entre le vitalisme et le matérialisme, « Flaubert s'est énormément documenté sur cet antagonisme doctrinal qui se trouve en effet inscrit partout dans le dossier des notes médicales de Bouvard »[18].

Il s'ensuit que, même lorsqu'ils s'enferment chez eux et ne voient plus d'ennemis du dehors (soit matérialiste, soit spiritualiste), Bouvard et Pécuchet ne peuvent plus arrêter la lutte. Ils se battent l'un contre l'autre, suivant les divers antagonismes préétablis. Ainsi, lors de l'étude de la géologie, Bouvard penche « vers le neptunisme », tandis que Pécuchet est forcément « plutonien » (p. 150). Lors de l'étude de l'histoire politique, Bouvard est « constitutionnel, girondin, thermidorien », tandis que Pécuchet se déclare comme prévu « sans-culotte et même robespierriste » (p. 186). Ils lisent des textes pour enfoncer l'adversaire, mais non pas pour atteindre à la vérité ; c'est pourquoi « les contradictions de ces livres ne les » embarrassent nullement. « Chacun y » prend ce qui peut « défendre sa cause » (p. 186). Lors de l'étude de la philosophie, en se discutant sur l'âme, l'un se place en opposition avec l'autre : « L'âme est immatérielle » dit « l'un ». « Nullement ! » dit « l'autre » (p. 300). L'un critique Descartes (« Ton Descartes patauge ! ») seulement pour vaincre l'autre, qui, de sa part, attaque Voltaire (« ton Voltaire ») (p. 305). 

L'enchaînement des savoirs 

Ainsi, dans tous les chapitres, les deux héros se battent avec leurs adversaires. Nous pouvons dire que la table des matières de notre encyclopédie consiste en domaines de batailles. Flaubert a dû choisir intentionnellement les disciplines dans lesquelles les polémiques divisaient les spécialistes en deux camps, afin de les tranformer en débats entre les héros et les notables. Certains savoirs sont sélectionnés en fonction des polémiques qui provoquaient de graves déchirements dans l'opinion. L'écrivain a choisi surtout les sciences dont le terrain était disputé par les matérialistes et les spiritualistes : la phrénologie, le magnétisme, la géologie, et la philosophie. Cependant, l'ordre reste inexplicable. Pourquoi l'agronomie vient-elle en premier ? Pourquoi les deux héros tombent-ils sur la géologie après les disciplines comme la chimie, l'anatomie, la médecine et l'hygiène dont le lien est assez compréhensible ? Il n'y en a pas d'explication convaincante. Bouvard et Pécuchet suivent leur route au hasard. Les rubriques de l'encyclopédie ne sont disposées dans aucun ordre logique, ni celui d'une hiérarchie, ou d'une préférence, ou même de l'alphabet. En effet, le commencement de chaque étude est fortuit dans la plupart des cas. Bouvard et Pécuchet entament des recherches selon les circonstances, soit à cause d'un événement historique, soit à la suite d'une rencontre accidentelle. En revanche, la fin d'une étude est prévisible. Dans certains cas, les deux héros s'arrêtent, lorsqu'ils nous montrent tous les échecs possibles. Il en est ainsi pour l'agriculture, l'arboriculture, la fabrication des conserves et la gymnastique. Mais ils s'arrêtent également lorsqu'ils ne savent plus maintenir l'opposition avec les adversaires. Par exemple, Bouvard et Pécuchet se désintéressent de l'archéologie celtique, quand l'antagonisme n'est plus tenable, puisque leur adversaire, Larsonneur, a coupé la correspondance (p. 184).

Voyons plus minutieusement leurs études : à notre avis, même si le début d'une étude est fortuit, la fin est souvent occasionnée par l'incapacité des héros à se situer entre le matérialisme et le spiritualisme. Les héros s'arrêtent lorsqu'ils ne peuvent plus soutenir leur position. Examinons comment ils se lassent de la philosophie. Dans le chapitre VIII, ils se plongent dans un état confus à la suite de discussions interminables. Ils ne peuvent plus choisir leur propre camp. Selon Bouvard, le matérialisme et le spiritualisme sont tous les deux faux, car la matière et l'âme sont unies. Il est inutile d'en débattre, en se divisant en deux partis. Le personnage dit : 

― « C'est qu'il est difficile de ne pas douter ! [...] La création du monde par les atomes, ou par un esprit, demeure inconcevable. Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant ce qu'est l'une et l'autre. L'impénétrabilité, la solidité, la pesanteur me paraissent des mystères aussi bien que mon âme ― à plus forte raison l'union de l'âme et du corps. [...] » Et tous deux s'avouèrent qu'ils étaient las des philosophes. (p. 308-309)

Bouvard, ayant pris le parti du matérialisme contre Pécuchet spiritualiste, abandonne son idéologie ; et celui-ci, de son côté, délaisse la sienne. Or, sans cet antagonisme préétabli, ils se sentent perdus. Le texte est clair sur ce point : 

Ému des discours de Bouvard, il lâchait le spiritualisme, le reprenait bientôt pour le quitter, et s'écriait la tête dans les mains : « Oh ! le doute ! le doute ! j'aimerais mieux le néant ! » Bouvard apercevait l'insuffisance du matérialisme, et tâchait de s'y retenir, déclarant, du reste, qu'il en perdait la boule. Ils commençaient des raisonnements sur une base solide. Elle croulait ; ― et tout à coup plus d'idée, ― comme une mouche s'envole, dès qu'on veut la saisir. (p. 311) 

Ils sont démoralisés, puisque l'antagonisme entre le matérialisme et le spiritualisme s'effondre et qu'ils ne savent plus où se situer.

Comme il est question du matérialisme et du spiritualisme, nous devons forcément réexaminer le médecin et le curé, représentants de ces deux courants de la pensée chavignollaise. À notre avis, ces deux notables entrent toujours en scène au moment culminant des débats pour nier à l'unisson les théories des deux héros. Souvenons-nous de la fin de l'étude géologique. Après avoir lu un nombre suffisant de livres, les deux géologues visitent l'église pour battre leur adversaire. Bouvard dit : « Je voudrais voir, maintenant, ce que le citoyen Jeufroy me répondrait sur le Déluge ! » (p. 154). Et ils tombent au milieu d'une réunion des notables, parmi lesquels Foureau, « M. Girbal, directeur des Contributions, avec le capitaine Heurtaux, propriétaire », Beljambe donnant le bras à Langlois l'épicier, M. de Faverges et Jeufroy (p. 155-157). Les deux géologues ont beau attaquer la Genèse, le Déluge et la Création, le curé nie catégoriquement leurs arguments. S'échauffant, les deux héros vont « jusqu'à dire que l'Homme » descend « du Singe », voire « des poissons ! » Tous les notables éclatent de rire. Et le prêtre s'écrie : « Quel matérialisme ! » (p. 157) L'antagonisme entre le matérialisme et le spiritualisme fonctionne à nouveau. Puisque Jeufroy croit aux pouvoirs immatériels, les héros avancent des explications matérialistes. Cependant, l'apparition du médecin, aussitôt après la confrontation avec le prêtre, défait la structure. Bouvard et Pécuchet s'adressent à Vaucorbeil pour lui demander quelle peut être l'origine de l'être humain, en espérant qu'il approuvera leur évolutionnisme. Ils veulent qu'il balaye leur doute, causé par la discussion avec le curé : 

― « Croyez-vous que le genre humain descende des poissons ? »
― « Quelle bêtise ! »
― « Plutôt des singes, n'est-ce pas ? »
― « Directement, c'est impossible ! »
À qui se fier ? Car enfin le Docteur n'était pas un catholique ! (p. 158) 

Le médecin se moque de la théorie des deux héros à la même manière que le prêtre. Les attaques quasi simultanées du curé et du médecin rendent intenable le schéma binaire, sur lequel s'appuient les deux héros. En effet, comme nous l'avons déjà vu, Bouvard et Pécuchet ont pour principe de soutenir le spiritualisme, si leur adversaire est matérialiste ; par contre, si leur ennemi croit au spiritualisme, ils deviennent matérialistes. Or, Vaucorbeil et Jeufroy apparaissent en même temps et critiquent de part et d'autre la théorie des deux héros. Bouvard et Pécuchet ont pour adversaires le matérialiste et le spiritualiste. Ils ne savent plus comment se positionner, ni comment se battre ; ainsi, ils sont contraints à arrêter leurs recherches.

Réexaminons ensuite la scène du magnétisme qui ressemble fortement à celle de la géologie que nous venons de citer. Dans le chapitre VIII, pendant l'expérience du magnétisme, Bouvard et Pécuchet obtiennent « des résultats si merveilleux que pour enfoncer Vaucorbeil » ils le convient « à une séance, avec les notables du pays » (p. 285). Tous les villageois se rassemblent, c'est-à-dire le médecin, le curé, Coulon, Langlois, Foureau, Beljambe, Petit et Marescot (p. 285). Le médecin dénigre le fluide magnétique devant ces villageois, quand arrive la lettre de Mme Vaucorbeil. Il s'avère que Barbée a deviné précisément ce qu'elle faisait. C'est la victoire pour les deux magnétiseurs. Jusqu'ici, l'opposition reste valable entre les héros spiritualistes et le médecin matérialiste. Nos protagonistes peuvent se conduire sans aucune ambiguïté selon le schéma préétabli. Cependant, le curé s'avance soudainement. Il emmène son bedeau qui a participé à ces séances et il le tance vertement : « Êtes-vous fou ? sans ma permission ! des manœuvres défendues par l'Église ! » (p. 290) Son entrée inattendue détruit de nouveau l'opposition chavignollaise entre le matérialisme et le spiritualisme ; en fait, à la différence des deux héros, Jeufroy est poussé par un autre courant d'idée : la politique de l'église. Le curé est spiritualiste, mais avant tout clérical. Les deux bonshommes se sentent perdus, dépourvus de la structure binaire qui doit leur indiquer la position à prendre. Ainsi, incapables de se situer du côté matérialiste ou du côté spiritualiste, ils arrêtent la tentative du magnétisme, malgré la victoire, pour passer aux exercices de magie.

Revoyons aussi la fin de l'étude de la philosophie. Dans le chapitre VIII, Bouvard et Pécuchet vivent isolés, enfoncés dans la réflexion philosophique. Mais un jour, ils font venir Vaucorbeil pour les soins de Pécuchet qui souffre de fièvre permanente. Le patient lui dit que le corps d'un homme est comme un masque qui l'empêche de s'approcher de sa propre personne. Quoiqu'affaibli, il montre une ferme volonté de vaincre son adversaire. Celui-ci ne comprend rien, prend Pécuchet pour fou et s'en va en disant : « Bonsoir ! Soignez votre masque ! » (p. 314) Aussitôt après, les deux héros rencontrent le curé près de chez eux. Pécuchet le prie « d'entrer, pour finir devant lui l'exposition d'Hegel et voir un peu ce qu'il en dirait » (p. 314). Il a évidemment envie d'enfoncer Jeufroy. Le héros prétend que la création n'a pas eu lieu, sinon « ce serait un être nouveau s'ajoutant à la pensée divine ; ce qui est absurde ». Jeufroy est « stupéfait », n'y comprend rien et se lève tout de suite en prétextant que des affaires l'appellent ailleurs (p. 315). Les deux partis opposés de la pensée chavignollaise ne prennent plus le héros au sérieux ; le curé comme le médecin fuient les débats. Ils refusent d'être ses adversaires. Dépourvu d'ennemis, Pécuchet ne sait plus où se situer. Perdu, il ne lui reste plus qu'à se plonger dans le désespoir. Les deux héros vont arrêter l'étude de la métaphysique.

Enfin, dans le chapitre X, Bouvard et Pécuchet abordent « la Phrénologie ». Les événements qui s'ensuivent nous rappellent ce qui s'est passé lors de la séance du magnétisme. Les deux héros examinent les têtes de passants sous le porche de l'église. Un jour, M. Jeufroy survient et leur fait des reproches : 

Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manœuvre le curé, tout à coup, parut ; et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme. Le voleur, l'assassin, l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes sur la faute de leurs bosses. (p. 374) 

Sans prêter l'oreille aux deux phrénologues, le curé avance que « la Phrénologie » nie « l'omnipotence divine ». Il les chasse de l'église. Ici, les héros et Jeufroy échangent des coups, suivant l'opposition préétablie. Leur position respective reste intacte. Cependant, après le curé, c'est au tour du médecin. « Le docteur, un après-midi », tombe sur « les deux phrénologues » chez le coiffeur. Vaucorbeil nie « ces bêtises-là ». Selon lui, il n'y a « point dans le cerveau plusieurs organes » qui déterminent les penchants d'un individu. (p. 375). Et comme lors du magnétisme, les deux héros sont obligés de prouver le bien fondé de la phrénologie en prenant trois personnes dans la boutique ; cette fois, c'est le médecin qui défie les deux phrénologues. Bouvard et Pécuchet triomphent encore une fois. Ils devinent parfaitement les penchants des trois personnes, à l'instar de la Barbée qui a dit exactement ce que faisait Mme Vaurcorbeil. Mais, malgré la victoire, ils perdent de nouveau la possibilité de tenir leur position. Leurs essais finissent par provoquer un scandale, pareil aux anciens tapages causés par leur théorie du darwinisme et par la tentative du magnétisme. La phrénologie est oubliée dans ces querelles.

Comme ces quatre exemples le montrent bien (les fins de la géologie, du magnétisme, de la philosophie et de la phrénologie), Bouvard et Pécuchet sont contraints à arrêter leurs recherches chaque fois que le dualisme entre le matérialisme et le spiritualisme est déconstruit et qu'ils sont privés de leur position. Nous pouvons maintenant savourer mieux l'ironie de Flaubert, dans la scène où Mme de Noaris (dévote, croyant à tous les miracles) promet à son amoureux de la « “Pâte des martyrs” : mélange de cire pascale et de poussière humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie dans les cas désespérés en mouches ou en pilules ». Selon le texte, Pécuchet est « choqué d'un tel matérialisme » (p. 355). Au demeurant, comme le dit Flaubert, « il faut un semblant d'action, une espèce d'histoire continue pour que la chose n'ait pas l'air d'une dissertation philosophique »[19]. Mais pour qu'une histoire continue, il faut que les luttes se succèdent, sinon, dépourvus de motivation, les deux héros arrêtent tout de suite les études. Or, pour que la guerre ne cesse pas, l'antagonisme doit être maintenu entre le matérialisme et le spiritualisme. Autrement dit, « une espèce d'histoire continue », tant que les deux héros poursuivent le combat, qui ressemble à la danse dont les pas sont fixés et la figure préconçue plutôt qu'à la guerre sans merci où tous les coups sont permis. 

Pourquoi échouent-ils ? 

Bouvard et Pécuchet ont beau se battre avec des adversaires, conformément aux règles du combat, pour gagner la lutte d'érudition et obtenir le pouvoir, n'atteignent pas leur objectif. Ils ne sont pas devenus ces savants respectés grâce à leur érudition, ni ces justiciers dénonçant l'injustice sociale, à l'instar des philosophes du XVIIIe siècle. « Ainsi tout leur a craqué dans les mains » (p. 414). La farce est finie. Les deux acteurs sont obligés d'arrêter leur « performance ». Dorénavant, ils se consacreront à la constatation des faits, à l'enregistrement des paroles bourgeoises et au ramassage des clichés. Ils écriront le Dictionnaire des idées reçues.

Mais, pourquoi ont-ils échoué ? Ils ont beaucoup lu, beaucoup expérimenté. Leurs connaissances égalent celles des adversaires et elles s'étendent en plus sur divers domaines. Même s'ils ont commis des erreurs ou des maladresses, leurs ennemis n'ont pas mieux fait : Vaucobeil a mal diagnostiqué le bouton de Mme Bordin (p. 128). Ils nous paraissent plus cultivés que les Chavignollais : ils ont presque gagné la lutte d'érudition contre les notables. Dans le village, pourtant, même si leur bibliothèque devient célèbre (p. 284), eux ne sont pas considérés comme des savants influents. La raison de leur échec n'est pas claire, à nos yeux, si nous examinons seulement leur savoir. Rappelons-nous la scène finale. Au lendemain de la Conférence, les gendarmes descendent chez les deux héros, avec un mandat d'amener. Le maire arrive aussitôt. « Les gamins du village, en dehors à la grille, jettent des pierres dans leur jardin ». Selon Gorgu, « l'autorité et l'opinion publique sont contre eux » (p. 413). En effet, afin que le savoir ait du pouvoir, deux autres instances, l'autorité et l'audience, doivent le reconnaître, comme nous l'avons vu au début de notre étude en prenant pour exemple Notre-Dame de Paris de Victor Hugo. Le roi s'incline devant l'alchimiste, que l'auditoire savant lui-même apprécie. Bouvard et Pécuchet, eux, n'ont comme soutien ni le roi absolu, ni l'auditoire érudit. Seulement Foureau y est présent en tant qu'« autorité » avec les gendarmes. Et « l'opinion publique » se trouve à la place du cercle savant. Il faut donc examiner les nouveaux aspects de ces trois éléments (le savoir, l'audience et l'autorité) afin de regarder clairement l'échec des héros. 

Conditions réelles du savoir 

À travers leurs études, Bouvard et Pécuchet mettent en lumière les conditions réelles du savoir, et ils en éprouvent des désillusions complètes. Il est possible que leur échec soit dû au « défaut de méthode dans les sciences »[20]. En premier lieu, les deux héros sont déçus que les savants manquent inéluctablement de « données ». Maupassant a fait remarquer cette déception dans son article sur le roman : 

La vérité d'aujourd'hui devient erreur demain ; tout est incertain, variable, et contient en des proportions inconnues des quantités de vrai comme de faux. À moins qu'il n'y ait ni vrai ni faux. La morale du livre semble contenue dans cette phrase de Bouvard : « La science est faite suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu'on ne peut découvrir. »[21]

Ainsi dans le chapitre III, les deux hommes dénigrent l'hygiène, car « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » (p. 136). Ils doutent également de l'arboriculture et de l'agronomie, puisque les thèses des « auteurs » ne s'appliquent pas aux faits observés sur leur terrain normand (p. 99). La géologie est « trop défectueuse », puisqu'elle ne concerne que « quelques endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des Océans », on ne sait rien (p. l58-159). L'histoire est elle aussi discutable ; pour juger impartialement un événement, « il faudrait avoir lu toutes les histoires, tous les mémoires, tous les journaux et toutes les pièces manuscrites, car de la moindre omission une erreur peut dépendre qui en amènera d'autres à l'infini » (p. 188).

Deuxièmement, les deux héros découvrent non seulement que les données sont insuffisantes, mais que les sens humains qui les détectent sont eux-mêmes défectueux. La connaissance sensorielle est limitée, de même que la connaissance expérimentale ou intuitive. On ne touche jamais aux choses mêmes. Bouvard et Pécuchet en sont désespérés, surtout dans le chapitre VIII (p. 307).

Aux yeux des héros, ces deux découvertes diminuent fortement les influences des savants qui n'atteignent jamais à la vérité ; tout comme les hommes incultes, les chercheurs pataugent dans les ténèbres. En fait, il s'agit de deux conditions intemporelles du savoir. Le manque de données et la défaillance des connaissances humaines concernent les recherches humaines de toutes les époques. Or, la troisième découverte de Bouvard et Pécuchet est plus importante pour révéler le changement de situation. Il s'agit des difficultés qu'ils rencontrent à propos de la terminologie. Les héros remarquent dès leur première tentative que les spécialistes se servent d'un vocabulaire peu usité. Le comte prononce des mots dont l'usage est inhabituel pour les deux visiteurs qui ouvrent « les yeux au mot cuscute » (p. 79). M. Vaucorbeil blâme la recette de leur boisson « en termes scientifiques » (p. 91). Selon les scénarios, les deux héros aussi « appliquent à tout propos des termes scientifiques »[22], pour qu'ils saisissent bien l'utilité de ce langage : 

Foureau balbutia : ― « Rien ! rien du tout ! » et prenant une des pièces sur la table : ― « Qu'est-ce que c'est ? » ― « Le buccinateur ! » répondit Bouvard. Foureau se tut ― mais souriait d'une façon narquoise, jaloux de ce qu'ils avaient un divertissement au-dessus de sa compétence. (p. 120)

La terminologie sert à stupéfier les novices et à marquer le territoire d'une science à l'égard des étrangers. Elle est pourtant à double tranchant. Elle permet, certes, aux deux apprentis de se faire spécialistes, mais en même temps, elle rend les sciences inaccessibles ; ils rencontrent partout des obstacles. Leur embarras s'exprime bien dans cette phrase de Bouvard : « On explique ce qu'on entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend pas du tout ! » (p. 316) D'ailleurs, les sciences deviennent à cette époque tellement spécialisées qu'elles ne sont abordables que par une poignée d'élites très instruite. Ainsi, Bouvard déplore « son ignorance » et même regrette « de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École Polytechnique » (p. 137). En effet, les deux héros découvrent que le savoir devient incommunicable. Les scientifiques ne peuvent plus se faire comprendre par le public à cause de leur lexique trop spécialisé. Le public, pour sa part, se désintéresse de leurs discours dont le sujet lui semble obscur.

Dans le prologue de la Condition de l'homme moderne, Hannah Arendt dénonce « une crise survenue au sein des sciences naturelles », à cause de la terminologie : 

Il s'agit du fait que les « vérités » de la conception scientifique moderne du monde, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. [...] Car les sciences ont été contraintes d'adopter une « langue » de symboles mathématiques qui, uniquement conçue à l'origine comme abréviation de propositions appartenant au langage, contient à présent des propositions absolument intraduisibles dans le langage[23]

Les scientifiques n'ont plus les mots pour s'adresser au public et pour lui expliquer pourquoi, par exemple, une décision est nécessaire. Aussi perdent-ils leur influence. Les deux prétendus savants, eux-mêmes, font difficilement comprendre leurs idées aux villageois. On ne les prend pas au sérieux. On est même indifférent à leurs discours. Le texte en témoigne : « Bouvard voulut répondre par le soulèvement des montagnes, la théorie d'Élie de Beaumont. ― “ Connais pas ! ” répondit l'Abbé. Foureau s'empressa de dire : ― “ Il est de Caen ! Je l'ai vu une fois à la Préfecture ! ” » (p. 156)

Cependant, l'incommunicabilité du savoir a pour autre cause le changement d'auditoire. À l'époque de Bouvard et Pécuchet, il ne consiste plus en érudits, mais en foule anonyme. Désignée souvent par le prénom « on », celle-ci ne comprend ni le latin ni le lexique scientifique, mais elle est sujette aux idées reçues et de rumeurs. Le texte dit : « On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon, aux orgies royales de Ledru-Rollin » (p. 234). En effet, ce nouveau public s'avère « toujours idiot »[24]. Néanmoins, il exerce un pouvoir effroyable sur les individus, en tant qu'opinion publique. Bouvard et Pécuchet subissent eux-mêmes sa pression. Souvenons-nous des débats sur l'évolutionnisme, le magnétisme et la phrénologie : chaque fois que les héros passent à l'offensive, armés de nouvelles théories et de nouvelles méthodes, ils tombent sur une foule de villageois qui se moquent d'eux, voire qui les oppriment. La masse « imbécile » ne les comprend pas, et « une sourde coalition » se forme contre eux. Ainsi dit le texte : 

Leur manière de vivre ― qui n'était pas celle des autres ― déplaisait. Ils devinrent suspects ; et même inspiraient une vague terreur. Ce qui les ruina surtout dans l'opinion, ce fut le choix de leur domestique. À défaut d'un autre, ils avaient pris Marcel. (p. 296) 

Bouvard commente avec lucidité ces deux natures de la foule, l'imbécillité et la puissance :

― « [...] je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau des châtelaines, etc. ! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. ― De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables » (p. 242). 

Parfois, il arrive que l'opinion de la foule force les individus à faire telle ou telle action. Ainsi, c'est « cédant à la rumeur publique », que Foureau rend visite aux deux héros pour voir s'ils recèlent « dans leur maison un véritable mort » (p. 120). Et c'est « l'opinion » de la foule qui désigne Gorgu comme instructeur de la garde nationale (p. 230). « Cette faveur du public, bizarre et imprévue » nomme l'aubergiste Beljambe, commandant de la garde nationale, contre le gré de Heurteaux, « ancien Capitaine de l'Empire » (p. 233). Bouvard et Pécuchet découvrent que les Chavignollais se fondent eux-mêmes dans cette masse. Les villageois se comportent justement comme la foule qui « ne peut avoir d'intelligence » (p. 242), qui avale la presse populaire et qui croit même aux « rumeurs les plus absurdes ». Ils n'ont pas de discernement, ni d'opinion personnelle hors de l'emprise de l'opinion publique. Lors des élections, ils votent tous pour Bonaparte « comme un troupeau », et participent aux six millions de voix (p. 242). Naturellement, ces Chavignollais sont désignés par « on » ; le texte dit : « Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le désordre » (p. 109).

Dans sa correspondance, Flaubert s'est lui-même indigné que cet « on » exerce une influence redoutable sur les individus. Pourtant, il était bien conscient que son public consiste en « on ». Il a écrit dans une lettre : « On est un immense sot collectif. Et pourtant, ô misère, nous travaillons pour amuser on »[25]. Les romanciers comme les savants doivent adapter leurs écrits à cet « on » imbécile, puisque celui-ci est leur public. Nous comprenons à présent que Flaubert a considéré son lecteur tout à fait différemment de Victor Hugo. Comme nous l'avons mentionné plus haut, Hugo a pris (ou a feint de prendre) son lecteur pour un auditoire éclairé qui comprenait des phrases latines et qui s'intéressait à de longues réflexions historiques ou architecturales. Il existe une similitude incontestable entre le lecteur présumé de Hugo et l'audience de Claude Frollo, alchimiste de Notre-Dame de Paris. Quant à Flaubert, son lecteur a le même caractère que le public de Bouvard et Pécuchet. Il s'agit de ces gens obstinés dans leur ignorance, mais capables de bannir les deux héros de la communauté. Voyons une autre lettre de Flaubert adressée aux frères Goncourt ; il leur y a parlé de son futur Bouvard et Pécuchet : « Quant au second, dont j'aime l'ensemble, j'ai peur de me faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement, sans compter que j'y vois des difficultés d'exécution effroyables »[26]. L'auteur a craint de « se faire lapider » par « les populations », c'est-à-dire par ses lecteurs en complicité avec le « gouvernement », à l'instar de Bouvard et Pécuchet menacés d'enfermement par « l'autorité et l'opinion publique », le lendemain de la conférence (p. 413). Selon Yvan Leclerc, « le calendrier de la fiction marque alors 1861 au minimum, 62, 63 peut-être : l'année où Flaubert disait aux Goncourt sa peur d'être lapidé »[27].

Par ailleurs, si le savoir est difficilement transmis à ce public massifié, il est naturel que le recours aux manuels se généralise. Le vulgarisateur est l'intermédiaire indispensable entre le scientifique et le lecteur. Dans le texte, les deux apprentis se servent eux-mêmes de manuels, lorsque les ouvrages originaux sont trop difficiles. Ainsi, lors de l'étude philosophique, comme les « maîtres anciens » sont « inaccessibles par la longueur des œuvres ou la difficulté de l'idiome », ils consultent Jouffroy et Damiron qui les initient à la philosophie moderne (p. 300). Lors de l'étude de la chimie, ils n'hésitent pas à recourir « à un ouvrage moins difficile, celui de Girardin » (p. 116). Le problème, c'est qu'on ne sait pas désormais qui détient le pouvoir. Qui fait autorité ? Parlant de « ce qu'on entend fort peu, au moyen de mots qu'on n'entend pas du tout », les scientifiques ont-ils le dernier mot ? Ou bien les vulgarisateurs exercent-ils une influence réelle ? En fait, Bouvard et Pécuchet découvrent qu'il n'existe plus d'autorité dans les sciences. Les savants se contredisent même sur les problèmes les plus mineurs : par exemple, concernant « la force du cœur », Borelli soutient qu'il peut « soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres », et Keill l'évalue « à huit onces, environ » (p. 127). Ainsi dit le texte : 

Ils se consultaient mutuellement, ouvraient un livre, passaient à un autre, puis ne savaient que résoudre devant la divergence des opinions. Ainsi, pour la marne, Puvis la recommande ; le manuel Roret la combat. Quant au plâtre, malgré l'exemple de Franklin, Rieffel et M. Rigaud n'en paraissent pas enthousiasmés. (p. 88)

Les théories se contredisent. Les savants sont en désaccord. Il n'y a personne qui fasse autorité dans un domaine et qui réécrive à lui seul une rubrique de l'encyclopédie. Il est difficile aux scientifiques d'exercer de l'influence dans ces conditions. En conséquence, ils sont contraints à anonymat. Leurs noms ne sont plus cités dans le texte : « Les grammairiens, il est vrai, sont en désaccord ; ceux-ci voyant une beauté, où ceux-là découvrent une faute » ; « Les uns pensent que oui, les autres que non » (p. 217). Mais plus souvent, les savants sont désignés par « on » : « On n'est pas d'accord sur l'antiquité des Chaldéens, le siècle d'Homère, l'existence de Zoroastre, les deux empires d'Assyrie » (p. 189). Dans son livre, Stéphanie Dord-Crouslé fait remarquer que « le “on” sert donc autant à décrire le contenu des disciplines scientifiques que celui des fausses sciences ou les idées reçues. Il est le sujet par excellence des savoirs »[28]. Autrement dit, dans Bouvard et Pécuchet, le discours scientifique et celui de la foule sont traités sur le même plan : sans distinction, ils sont privés de noms.

Parmi les savants cités dans le texte, pourtant, il y a quelques personnes renommées qui s'adressent directement au public avec autorité et jouissent d'une haute réputation, à la manière d'Hyppolytte Taine et d'Ernest Renan. Néanmoins, ces amis de Flaubert sont « quelques fossiles qui subsistent, égarés dans un monde nouveau »[29]  ; ils sont « tous des émigrés, les restes d'un autre temps »[30]. Ils voient avec effroi « l'inondation envahir successivement tous les sommets »[31], car il n'y a pas de refuge pour échapper à cette invasion, c'est-à-dire, à la massification de la société. Voici la constatation de Bouvard et Pécuchet à ce sujet : « En songeant à ce qu'on disait dans leur village, et qu'il y avait jusqu'aux antipodes d'autres Coulon, d'autres Marescot, d'autres Foureau, ils sentaient peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre » (p. 319). Même dans un autre pays, sous les noms différents, « on » semble soutenir les mêmes avis qu'à Chavignolles. L'opinion publique s'étend sur le monde entier. 

Le pouvoir public 

Non seulement l'opinion de la foule, mais aussi le pouvoir public persécute les deux savants. Flaubert a planifié cette double agression dans ses scénarios. Il y a noté : « Partout que l'on sente les protestations des Droits de l'Individu contre la Masse et contre le gendarme » ; « Bien montrer partout la bêtise de l'impulsion (soit populaire soit gouvernementale) comme contraire au génie des Créateurs et au sens même de l'art qui est l'objectivité, la Représentation » (p. 444-445)[32]. En effet, outre le désastre causé par la foule, il existe « le mal que l'Action gouvernementale a produit dans les Sciences et l'industrie » (p. 444)[33]. Dans le roman, la parole du comte résume bien cette « Action gouvernementale » : « Le pouvoir seul est juge des dangers de la science ; répandue trop largement elle inspire au peuple des ambitions funestes » (p. 359). Faverges insiste pour que le « pouvoir » contrôle les sciences. Nous devons ici examiner ce que désigne le mot « pouvoir ». Qui représente ce mot ? Qui se cache derrière ce terme abstrait ? Foureau, maire, juge-t-il seul les « dangers de la science » ? Ou bien Faverges lui-même décide-t-il laquelle des disciplines est la plus importante ? Dans Notre-Dame de Paris, le roi absolu est le « seul juge » des sciences ; il décide qulle est la plus importante des disciplines : l'alchimie est plus appréciée que la médecine, qui vaut beaucoup mieux que l'art de la coiffure[34]. Mais dans Bouvard et Pécuchet, ni roi ni empereur n'apparaît en personne, en tant que contrôleur des sciences. Ces hautes personnalités ne sont que destinataires des lettres des deux héros ; Bouvard et Pécuchet écrivent « au Roi » (p. 130) dans le chapitre III, et « à M. le préfet » dans le chapitre IV, puis ils écrivent dans le chapitre X « une note au Préfet, une pétition aux Chambres, un mémoire à l'Empereur » (p. 405), en vain. En fait, dans ce texte, les réelles pressions gouvernementales viennent de leurs proches : le curé et le maire. Examinons le moment où M. Jeufroy exerce son pouvoir. Après la révolution, Bouvard et Pécuchet font une visite à l'instituteur Petit que le curé réprimande sévèrement. Jeufroy réclame du maître d'école qu'il ne néglige pas l'histoire sainte, qu'il accorde plus de temps au cours du catéchisme, qu'il aille à la messe avec sa femme, et qu'il donne l'exemple en communiant à Pâques ; sinon, l'instituteur risque d'être déplacé (p. 246-247). Jeufroy se justifie : « la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l'instruction primaire ». Les deux héros sont effrayés par le « pouvoir du clergé » et se félicitent de leur indépendance (p. 248).

Flaubert note cependant : « Quand la Religion s'en va, l'officiel arrive » (p. 445)[35]. Plutôt que le curé, c'est le maire qui fait pression sur Bouvard et Pécuchet. Et comme nous venons de le voir dans les scénarios, la menace du gouvernement fait toujours pendant à la pression de la foule. Ainsi dans le chapitre III, Bouvard et Pécuchet sont surpris de l'arrivée de « Foureau, cédant à la rumeur publique » ; il est accompagné du « public » qui pénètre « dans le fournil », qui se pousse et qui fait trembler la table. Le maire essaie d'intimider les héros, en déclarant son intention d'écrire au Préfet (p. 120). Dans le chapitre X, le lendemain de la conférence, à leur grande surprise, Foureau vient chez eux avec les gendarmes et « un mandat d'amener », en même temps que « le public » qui « envahit peu à peu la maison » ; le fonctionnaire veut « traîner Bouvard et Pécuchet en prison » (p. 413). En outre, les deux savants s'affrontent à l'administration, lorsqu'ils font une expédition archéologique à Villiers. Ils sont en train de piocher la falaise pour en dégager un fossile, quand se montrent un « garde champêtre » et un « douanier » ; les officiels transfèrent les héros au village. Et comme prévu, « une foule de gamins » les escortent (p. 147). Par ailleurs, dans le même chapitre III, Pécuchet s'étonne lorsque Vaucorbeil le menace de le traîner « devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine » (p. 133). Les héros ont beau prétendre être « géologues » ou « médecins » ; le pouvoir public ne les reconnaît pas comme savants malgré leurs connaissances et leur tenue propre au spécialiste. D'ailleurs, il les stigmatise comme détracteurs de l'autorité.

Dans tous ces affrontements, Bouvard et Pécuchet sont surpris de se trouver en opposition avec l'État. Leur étonnement peut être s'expliquer en partie par la discrétion du pouvoir public. S'il s'agissait d'un roi, ils le remarqueraient de loin pour éviter une rencontre éventuelle. En réalité, les représentants du pouvoir sont les fonctionnaires provinciaux qui se dissimulent d'habitude dans la foule, à savoir le maire, le curé, le garde champêtre, le juge de paix, le notaire qui est aussi l'adjoint, etc. Ces officiels se situent aux extrémités de la bureaucratie pyramidale dont le sommet est invisible et ignoré (un roi ou un empereur ?). Pourtant, quoique discrète, la pression gouvernementale que subissent les protagonistes n'en est pas moins effroyable. Voyons la scène où Petit, instituteur, imagine qu'il est muté par Jeufroy et qu'il est contraint de déménager avec sa femme et ses enfants : 

Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage ; ― et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet ! ― tous, jusqu'au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante ! (p. 247) 

Les noms des officiels n'ont aucune importance. Sous d'autres appellations, les hommes exercent les mêmes fonctions En effet, le pouvoir public devient lui-même anonyme. Ses représentants ne sont que « les anneaux » dont il est difficile de dire lequel est « le seul juge » du savoir. Souvenons-nous du quiproquo de la dernière scène ; concernant le mandat d'amener, les villageois comme les héros ne savent pas de qui provient cet ordre, soit du maire qui juge les deux savants dangereux, soit du préfet qui intervient enfin en tant que juge des sciences, ou le sous-préfet qui décide de les enfermer. Il est d'ailleurs possible que ce mandat soit faux. Mais, néanmoins, cette « chaîne accablante », même si elle consiste en anneaux anonymes, s'étend sur tout le pays. Il n'y a aucune brèche dans le réseau de la bureaucratie, d'où les héros pourraient s'enfuir, de même qu'il n'existe aucune arche pour se mettre à l'abri de l'inondation de l'opinion publique, elle-même anonyme et omniprésente. 

La trinité 

La raison de l'échec est maintenant claire ; les deux héros ne pouvaient pas devenir des savants influents malgré leurs connaissances, puisque ni le public ni l'autorité ne les apprécient. Il s'avère que la société du  XIXe siècle est défavorable aux hommes de savoir en général, dès lors qu'ils excercent une influence. Non seulement ils sont incapables d'atteindre à la vérité à cause du manque de données et du défaut des connaissances humaines, mais ils sont aussi privés de paroles pour s'adresser directement au public. Ils n'ont pas non plus de roi absolu qui les promeut socialement (comme un coiffeur devenant ambassadeur), en récompense de leurs attentions personnelles envers le monarque[36]. Quant au public, il est certes massifié, mais il sait imposer son opinion. Le gouvernement se bureaucratise ; on ne sait d'où provient concrètement telle ou telle décision politique, mais il se révèle omniprésent. Dans ces conditions, il est logique que les savants perdent leur autorité. La tentative de Bouvard et Pécuchet paraît alors vouée à l'échec ; il semble impossible que le savant ait le moindre pouvoir sur l'opinion publique et sur les décisions d'État.

En fait, bien qu'anonymes, dépourvus de mécénat et de paroles directement adressées au public, incapables de toucher à la vérité et contraints parfois de jouer aux apprentis sorciers, les scientifiques exercent tout de même leur pouvoir pour guider la société vers un « meilleur » avenir. Rappelons-nous que le « progrès » scientifique était un cliché au XIXe siècle. Mais pourquoi et comment le savoir reste-t-il puissant ?

Il faut nous référer de nouveau à Bouvard et Pécuchet. À Chavignolles, les notables ont trois fonctions en même temps : le savoir, l'opinion publique et l'autorité. Ils travaillent pour le gouvernement en constituant eux-mêmes l'opinion publique. En effet, les scientifiques deviennent les serviteurs de la bureaucratie. Cette dernière les trouve d'autant plus à sa convenance qu'ils peuvent être remplacés à sa guise. Les savants, pour leur part, n'ont plus besoin de convaincre les gens de la véracité d'une théorie ; si celle-ci est utile, le gouvernement l'adoptera, sans que personne ne sache précisément d'où vient cette décision. D'ailleurs, hors de leurs domaines, les scientifiques sont submergés eux-mêmes dans la masse pour constituer l'opinion publique et exercer une pression éventuelle sur d'autres savants. Bouvard et Pécuchet pourraient réussir à monter plus haut, si seulement ils se conduisaient comme Marescot, Vaucorbeil, Jeufroy, et surtout Homais, car le pharmacien de Madame Bovary incarne à lui seul la nouvelle figure de savant, illustrée dans Bouvard et Pécuchet. Cet homme écrit des articles dans les journaux « durant six mois consécutifs »[37] afin de mener l'opinion publique. Il ne délaisse pourtant pas la science : « Il n'abandonnait point la pharmacie ; au contraire ! »[38]. Aimant utiliser la terminologie latine pour éblouir les profanes, il triomphe de tous ses concurrents. Et finalement il se fait serviteur du gouvernement, comme dit le texte : 

Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à M. le préfet de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait de lui faire justice ; il l'appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV[39].

La fin du texte montre que Homais a gagné les batailles dans les trois domaines : le savoir, l'opinion et l'autorité : « Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont succédé à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d'enfer ; l'autorité le ménage et l'opinion publique le protège. Il vient de recevoir la croix d'honneur »[40]. Le pharmacien du premier roman a obtenu tout ce que les héros du dernier roman ont perdu. Homais peut être le modèle de Bouvard et Pécuchet, d'autant plus qu'il a été entraîné « devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine » (p. 133), alors que les deux héros en sont seulement menacés[41]. Ils pourraient d'ailleurs chasser le médecin chavignollais, comme l'a fait Homais envers ses rivaux, puisque Vaucorbeil est « connu sans doute ; mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens » (p. 232). Nous pouvons maintenant dire que dans Madame Bovary, un seul facteur agit sur le sort des deux familles : la massification. Certes, les Bovary se déclassent à cause de la dette, tandis que les Homais prospèrent grâce à l'opinion publique, à l'appui gouvernemental et à la pharmacie. Pourtant, l'argent est le premier facteur de la massification sociale ; les porteurs de richesses sont maintenant dépourvus de noms (nobles), tout comme qui portent le savoir, l'opinion, et l'autorité.

Ainsi, Flaubert voit l'arrivée de la masse dans tous les milieux, même dans un domaine insoupçonné comme le savoir. Bouvard et Pécuchet montre cette situation moderne de façon réaliste et sans dramatisation, comme en témoigne Flaubert lui-même : « C'est ce que je vais tâcher de faire dans mes deux bonshommes. Ne craignez pas que ce soit trop réaliste ! »[42]

NOTES

[1] Lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août 1872, Gustave Flaubert, Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Jean Bruneau et Yvan Leclerc pour le tome V, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » (désormais abrégé en Correspondance, suivi du tome et de la page), t. IV, p. 559.
[2] Lettre à Louise Colet, 16 décembre 1852, Correspondance, t. II, p. 208.
[3] Voir les articles « Capuchon » et « Prêtres », considérés par les lecteurs de l'époque comme des attaques farouches contre l'Église.
[4] Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, textes établis, présentés et annotés par Jacques Seebacher et Yves Gohin, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1975, p. 144.
[5] Ibid., p. 164.
[6] Ibid., p. 162.
[7] Ibid., p. 437.
[8] Ibid., p. 158.
[9] Ibid., p. 250.
[10] Ibid., p. 199.
[11] Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, édition présenté et établie par Claudine Gothot-Mersch, « Folio classique », 1999, p. 62. Toutes nos citations de Bouvard seront tirées de cette édition. Nous donnerons l'indication de la page directement après la citation.
[12] Plans et scénarios, fo 47, fo 48.
[13] Pierre Rosanvallon, Le Moment Guizot, Gallimard, 1985, p. 125-126.
[14] Plans et scénarios, fo 11, fo 46.
[15] Ibid., fo 8.
[16] Ibid., fo 41, fo 46.
[17] Sur l'opposition entre le matérialisme et le spiritualisme en matière du magnétisme et d'hypnose au XIXe siècle, voir Atsushi Yamazaki, « Bouvard et Pécuchet ou la gymnastique de l'esprit », Revue Flaubert, n. 7, 2007.
[18] Norioki Sugaya, « Bouvard et Pécuchet, l'exposition critique d'un paradigme médical », Revue Flaubert, n. 4, 2004, p. 6.
[19] Lettre à Edma Roger des Genettes, 15 avril 1875, Correspondance, t. IV, p. 920.
[20] Lettre à Gertrude Tennant, 16 décembre 1879, Correspondance, t. V, p. 767.
[21] Guy de Maupassant, « Étude sur Gustave Flaubert », Pour Gustave Flaubert, Paris, Editions Complexe, « Le regard littéraire », 1986, p. 55-58.
[22] Plans et scénarios, fo 12, fo 21, fo 46.
[23] Hannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Calmann-Lévy, « Pocket », 1983, p. 35-36.
[24] Lettre à George Sand, 8 septembre 1871, Correspondance, t. IV, p. 384. C'est Flaubert qui souligne.
[25] Lettre à Edma Roger des Genettes, 26 septembre 1874, Correspondance, t. IV, p. 866. C'est Flaubert qui souligne.
[26] Lettre à Edmond et Jules de Goncourt, 6 mai 1863, Correspondance, t. III, p. 323..
[27] Yvan Leclerc, La Spirale et le monument, essai sur Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, SEDES, 1988, p. 13.
[28] Stéphanie Dord-Crouslé, Bouvard et Pécuchet de Flaubert, une « encyclopédie critique en farce », Belin, 2000, p. 44.
[29] Lettre à George Sand, 29 avril 1872, Correspondance, t. IV, p. 521.
[30] Lettre à Edma Roger des Genettes, 22 février 1873, ibid., p. 647.
[31] Lettre à la Princesse Mathilde, 8 juin 1874, ibid., p. 809.
[32] Carnet 19, fo 14r, 13v, 14v.
[33] Id.
[34] Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, ouv. cité, p. 447.
[35] Carnet 19, fo 14r, 13v, 14v.
[36] Victor Hugo, Notre de Dame de Paris, ouvr.cité, p. 447.
[37] Gustave Flaubert, Madame Bovary, préface, notes et dossier par Jacques Neefs, Le Livre de poche, 1999, p. 494.
[38] Ibid., p. 495. C'est Flaubert qui souligne.
[39] Ibid., p. 498. C'est Flaubert qui souligne.
[40] Ibid., p. 501.
[41] Ibid., p. 169.
[42] Lettre à George Sand, 8 avril 1874, Correspondance, t. IV, p. 789.


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