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Revue Flaubert, n° 5, 2005 | Flaubert et la politique
Numéro dirigé par Dolf Oelher.

Une lecture politique de Madame Bovary : le bovarysme et l’envie démocratique postromantique[1]

Kazuhiro Matsuzawa
Université de Nagoya (Japon)

Voilà notre bilan, le tout ayant pour substratum le péché
capital appelé l’Envie, lequel est la base de la démocratie.
– Ah ! Si la France s’en guérissait !...
(Lettre de Flaubert à Raoul Duval, le 7 février 1871)[2]

La question du bovarysme

Dans son article du 18 octobre 1857 publié dans L’Artiste, Baudelaire soulignait avec une perspicacité singulière d’une part que la figure d’Emma dont la grandeur héroïque est faite de qualités viriles cache un poète hystérique, et que, d’autre part, le romancier se devait d’être « vulgaire dans le choix du sujet, puisque le choix d’un sujet trop grand est une impertinence pour le lecteur du XIXe siècle »[3]. Le succès éditorial du roman a fait de son héroïne un type littéraire au point de donner naissance à une notion originale. Jules Gaultier a proposé d’appeler bovarysme « la faculté départie à l’homme de se concevoir autrement qu’il n’est »[4]. Cette définition a exercé l’influence la plus étendue et la plus décisive sur la lecture de Madame Bovary. Le roman semble lui donner raison dans la mesure où l’héroïne se livre souvent à la séduction des sirènes qui l’appellent vers le monde de l’imagination et de l’idéal. Ainsi le bovarysme donne-t-il le ton et n’est-il plus regardé comme une disposition d’esprit à part. Cependant, le dualisme si familier du réel et de l’imaginaire possède-t-il une validité pour expliquer le désir d’Emma Bovary ? Ainsi Yvan Leclerc a-t-il signalé judicieusement que « la définition de Gaultier qui se veut psychologique, morale, philosophique, ne retient rien [du] désir d’ascension sociale »[5]. Cette remarque institue par là sinon une solution, du moins une position juste concernant le problème de la définition. Une question ne manque pas alors de se poser : comment rendre compte de ce « désir d’ascension sociale » qui fait éprouver à notre héroïne d’origine paysanne une douleur insupportable de mener une existence de petite bourgeoise au point qu’elle exècre « l’injustice de Dieu » (p. 69.)[6] ? Le sens de la quête frénétique de l’héroïne ne peut se lire suffisamment selon le dualisme psychologique et philosophique du réel et de l’imaginaire ; il faut replacer cette quête dans le rapport qu’elle entretient avec la société démocratique pour laquelle la naissance ne détermine plus la position sociale. En d’autres termes, une autre interprétation du bovarysme s’impose suivant une perspective historique plus complexe, susceptible de montrer avec plus de netteté que le désir d’Emma s’inscrit dans la logique de l’homo democraticus chez qui l’idée d’égalité apparaît immédiatement émancipatrice, libératrice, pour devenir très vite une passion aveugle.

Notre effort d’interprétation politique donnera à la notion de bovarysme une nouvelle portée qui lui permettra de recevoir des enrichissements ultérieurs : si nous examinons les itinéraires d’Emma et d’Homais, deux protagonistes du roman en contraste (du moins en apparence) à la lumière de la passion démocratique, nous verrons que sans coïncider exactement, ils se complètent et se réfléchissent comme un miroir. Il s’agira donc d’éclairer quelques aspects socio-politiques du bovarysme en nous limitant d’une part à la passion aveugle d’Emma, d’autre part à l’ambition sournoise du pharmacien Homais. Mais la lecture politique du roman requiert préalablement un léger détour par la Correspondance de l’écrivain qui ne cesse de remettre en question l’égalité démocratique. En rupture avec un regard psychologique et individualiste jusqu’ici trop communément porté sur le bovarysme dans Madame Bovary, la seule ambition des pages qui suivent est de dégager du roman la problématique à la fois centrale et souterraine de la passion démocratique afin d’en donner une interprétation politique précisant les contours exacts du bovarysme.

Le bovarysme comme envie démocratique postromantique

Le fait est bien connu : Flaubert était antidémocrate. Sa Correspondance montre l’écrivain souvent pris d’une haine presque panique de l’idée d’égalité démocratique. Ainsi lorsqu’il rédige la scène des comices agricoles dans Madame Bovary, il écrit à Louise Colet, le 22 septembre 1853 :

Il faut se renfermer, et continuer tête baissée dans son oeuvre, comme une taupe. [...] 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n’y a plus rien, qu’une tourbe canaille et imbécile. – Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L’égalité sociale a passé dans l’Esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l’art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L’humanité a la rage de l’abaissement moral. – Et je lui en veux, de ce que je fais partie d’elle.

Dans ce passage où perce un désenchantement profond, c’est la confusion des valeurs qui met Flaubert en fureur. La Révolution et l’Empire ont détruit l’Ancien Régime dont la majestueuse unité d’obéissance et d’enthousiasme avait rallié pendant quelques siècles au pied du trône toutes les forces divergentes de la nation. La tempête révolutionnaire qui a déchiré la première moitié du XIXe siècle a laissé derrière elle un paysage vide et gris, qui donne le sentiment d’un malaise à la fois social et individuel : à l’effondrement soudain de tous les repères anciens s’ajoute, après l’échec tragique de 48 [7], le sentiment d’être mis à l’écart par le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte et le suffrage universel qui l’a justifié en 1851. Quelque chose d’essentiel à la société, l’une de ses croyances les plus fondamentales, s’en est allé avec la crédibilité de l’espoir républicain et romantique. Le propos de fond de Flaubert est qu’en France, on se trouve en présence de l’émergence d’une nouvelle société qui, reposant sur « l’égalité sociale », récuse toute autorité, celle du génie comme celle du prêtre. Au point de vue historique, il s’agit là du passage d’une société aristocratique à une société démocratique à travers le processus d’égalisation des conditions qui peut s’avérer destructeur de liberté et de valeur littéraire. Flaubert se résigne mal au triomphe de l’égalité démocratique s’accompagnant de « l’abaissement moral » et de la grisaille du monde des intérêts où règne l’argent, nouveau Dieu. Dans une lettre du 15-16 mai 1852, Flaubert s’interroge sur l’idée d’égalité : « Cette manie du rabaissement, dont je parle, est profondément française, pays de l’égalité et de l’anti-liberté. [...] Qu’est-ce donc l’égalité si ce n’est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la nature elle-même ? L’égalité, c’est l’esclavage. » N’oublions pas toutefois que si Flaubert a posé l’immense question de l’égalité démocratique, il ne l’a pas posée stérilement en théoricien pur, mais en écrivain.

Suivons sous cet angle l’itinéraire de notre héroïne qui, entre le rêve d’un monde idéal et la monotonie de la vie quotidienne, se meut sans cesse du désespoir à l’ivresse au cours du roman. Dès son mariage, aux côtés de Charles qui goûte aux joies simples du bonheur conjugal, Emma connaît ses premières désillusions : la réalité ne correspond pas à ce qu’elle a lu dans les livres. Initiée à la lecture des romans par la lingère du couvent, Emma y a découvert avec passion toute l’imagerie sentimentale et historique qui nourrit ses rêveries et ses aspirations et modèle son imagination. Cette éducation manquée, sentimentale plutôt que religieuse, permet de comprendre sa tendance impérieuse à la rêverie et son incapacité à accepter la vie telle qu’elle est. Mais la comparaison qu’elle fait avec le monde des livres ne suffit pas à rendre la jeune femme follement envieuse. À la fin de septembre, un événement vient rompre la monotonie de son existence : les deux époux sont invités à un bal à la Vaubyessard, chez le Marquis d’Andervilliers, noble propriétaire préparant une carrière politique sous la monarchie de Juillet. Par cette soirée mondaine, Emma pénètre pour la première fois dans ce milieu aristocratique qui la séduit. Le terrain était déjà bien préparé : l’idéalisation de la noblesse à travers les chansons de la lingère et les romans de Walter Scott lus au couvent expliquent la fascination de l’héroïne. Emma émerveillée, découvre un autre monde qu’elle trouve supérieur à la vie de petite bourgeoise qu’elle mène. Mais les lumières du bal préparent des lendemains désenchantés. Dès le retour à Tostes, elle rêve aux séductions inconnues de la vie parisienne que doit mener le vicomte avec qui elle a valsé en éprouvant un vertige sensuel. Rien ne peut assouvir ses désirs et elle s’irrite de plus en plus de la médiocrité de son mari jusqu’au point de s’en prendre à Dieu :

Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu’elle n’en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses à la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons plus communes, et elle exécrait l’injustice de Dieu. (p. 69)

L’analyse du texte et de l’avant-texte de ce passage pourra éclairer d’un jour nouveau le mécanisme du bovarysme. Les interrogations et l’exclamation du début de ce passage montrent qu’il s’agit du discours indirect libre où se mêlent inextricablement la voix d’Emma et celle du narrateur. Emma manifeste son désir de ne pas être inférieure aux duchesses de la Vaubyessard qui ont « la taille plus lourde » que la sienne et des «façons plus communes » que les siennes. Ce qui nous frappe tout particulièrement, c’est l’intensité émotionnelle de la haine qu’Emma éprouve pour « l’injustice de Dieu ».

Dans les trois premiers scénarios ou plans [8] (Ms. gg 9, f° 1r° ; f° 3r° ; f° 9 v°) les « rêves de la vie parisienne » précèdent toujours l’épisode du bal. « la vie parisienne » reste toujours hors de la portée d’Emma. Dans la mesure où le degré de proximité reste faible entre Emma et l’objet de son désir, il y a peu de chances qu’apparaisse une envie brûlante. C’est à partir du f° 8v° que l’ordre des deux faits est inversé dans les scénarios : l’aspiration à la vie parisienne est désormais présentée comme l’effet immédiat de l’expérience du bal. Cette modification apportée à l’ordre contribue à l’intensification de la haine qu’Emma éprouve pour son entourage. Du monde des livres au bal dans le réel, l’écart devient faible et cette proximité suscite une envie brûlante chez Emma. L’interrogation d’Emma sur sa condition inférieure est inscrite avec le mot d’ « injust » pour la première fois au f° 43r° consacré à « irritations d’Emma » :

<prquoi n’était-elle pas dans ce monde – est-ce qu’elle n’était pas faite pr y briller – injust>

Comment ne pas trouver dans cet ajout interlinéaire l’accent mis sur l’idée de l’injustice qui exacerbe l’envie démocratique d’Emma ? C’est par le contact du monde désiré qu’Emma peut se figurer qu’il pourrait et devrait en être autrement, que ces circonstances sont injustes. Dès le premier état du brouillon de ce passage (Mss. g 223-1, f° 269r°) qui relève en fait du scénario détaillé, ce point se précise de la façon suivante :

fureurs injustices du sort-Colères-prquoi n’était-elle pas ?... <est-ce que ça durerait toujours ? >

Ce qui retient notre attention est l’inscription de « injustices du sort » qui devient « injustice du ciel » dans le deuxième état du brouillon (f° 299r°). Liée étroitement à l’idée de justice, l’idée d’égalité devient de la sorte un facteur majeur d’intensité émotionnelle (« Colères »). Le luxe du monde aristocratique suscite nécessairement chez Emma l’envie ou fait bouillir comme une lave un sentiment d’injustice. Le troisième état (f° 278r°) fait apparaître concrètement pour la première fois la comparaison avec « une autre » : « elle en valait bien une autre » pose évidemment la question du mérite. Et le quatrième état (f° 283r°) inscrivant « elle exécrait l’injustice de Dieu » évolue d’emblée vers le texte final. Il ne manque pas de résulter de la comparaison avec « toutes celles qui vivaient heureuses » (f° 283r°) une prise de conscience assez aiguë de l’injustice et du mérite. Envieuse, Emma réclamera une répartition plus égale des richesses au nom de la justice. Ainsi la révolte contre « l’injustice de Dieu » sert-elle de prétexte à l’assouvissement d’une envie égoïste.

Il est à noter ici qu’au fur et à mesure que l’égalité démocratique pénètre dans la société au cours de la première moitié du XIXe siècle, s’établit une sorte de classe intermédiaire, celle de petit-bourgeois, à travers laquelle l’ascension sociale, assurée par l’argent, devient possible. Dans la société démocratique, le sentiment égalitaire pousse l’homme à agir pour plus d’égalité, alors que dans la société aristocratique l’ascension sociale étant fermée, un certain équilibre affectif s’établissait autour de situations de fait. Mais le processus d’égalisation est potentiellement sans limites puisque l’égalité absolue est hors d’atteinte. L’égalisation des conditions que Tocqueville considère dans De la démocratie en Amérique comme un fait générateur de la société démocratique représente néanmoins un mirage qui s’efface au fur et à mesure qu’on s’en approche.

Emma aperçoit qu’il y a une inégalité sociale et économique séparant comme un grand mur la vie du couple Bovary et le monde aristocratique qui garde une ambition politique. Mais notre attention se porte plutôt sur le fait qu’Emma considère sans aucune hésitation les duchesses comme des « semblables » auxquelles elle a le plus de chances d’être comparée. Elle ne peut s’empêcher alors de prendre conscience du fait que sa situation d’infériorité ne reflète pas sa véritable valeur. La passion égalitaire s’enflamme alors dans le cœur de l’héroïne à tel point qu’elle y brûle. Rien n’interdit donc de considérer le bovarysme d’Emma comme l’envie démocratique et égalitaire par excellence. Soumise à la tentation infernale de « se concevoir autrement qu’elle n’est », Emma doit chercher inlassablement ce qui lui échappe sans cesse. Rien d’étonnant si Emma veut qu’un modeste officier de santé comme Charles soit digne d’une grande réputation dans la France entière :

Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez les libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France. Mais Charles n’avait point d’ambition ! (p. 63.)

Habitée par la passion de la réputation, Emma se trouve emportée par une vanité démesurée jusqu’au point d’éprouver une sorte de haine dirigée contre son mari qui n’a pas le moindre souci d’ambition. Notre redéfinition du bovarysme comme envie démocratique aura d’ailleurs l’avantage de permettre de comprendre pourquoi la joie qu’éprouve Emma après s’être donnée à Rodolphe, se résume en termes de « légion », « vengeance » ou de « triompher » :

Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. [...] D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant. (p. 167.)

Le terme « légion » évoquant l’image d’un cortège combatif, conjoint à celui de « vengeance » et à l’idée de « triompher » ne manque pas de laisser entendre qu’il s’agit d’une victoire dans une libre concurrence ouverte à tous.

L’une des originalités de Madame Bovary réside dans la mise en scène romanesque de cette transformation de l’homme par la démocratie : l’invention de l’homme démocratique postromantique. Dépourvu de tout repère sûr, sans savoir comment orienter sa vie, l’homme démocratique se trouve réduit à cet individu pauvre, démuni, solitaire, vide et nu. Il retrouvera un remède temporaire à son angoisse dans une hypothèse, l’hypothèse selon laquelle tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. À partir du moment où les hommes, même seulement masculins, se considèrent tous comme égaux en droit, le sentiment d’égalité se diffuse naturellement au-delà des institutions politiques, dans les mœurs et les comportements. D’où le sentiment d’une ressemblance entre les individus. Le choix d’un sujet vulgaire comme l’adultère d’une provinciale permet de décrire l’envie démocratique. Mais, il nous faut le souligner, l’ironie silencieuse et omniprésente dans le texte du roman n’épargne point Emma qui déteste la vie de petite-bourgeoise. C’est par l’ironie flaubertienne que se traduit un nouveau stade historique de l’envie démocratique : à la solennité politique et idéologique succède la dépolitisation postromantique, hantée par une ombre d’impuissance. Le drame d’Emma qui est à la fois sujet et victime de l’envie postromantique nous invite à réfléchir sur le destin de cet homme démocratique que nous sommes devenus [9].

Le bovarysme d’Homais et la démocratisation de l’honneur

Au plan socio-économique, l’échec d’Emma Bovary est souvent apparu comme la tragédie de la condition inférieure des femmes qui, exclues de la vie publique et condamnées à l’enfermement domestique, n’avaient une identité reconnue que par leur mari. D’ailleurs, depuis la Restauration, le divorce n’était pas légalement admis. Mais notre redéfinition du bovarysme comme envie démocratique postromantique sera apte à rendre compte de ce que le mal frappe aussi les hommes. En effet un autre protagoniste du roman, le pharmacien Homais, apparaît également dévoré d’un insatiable désir d’ascension sociale. Il se présente tout d’abord comme un personnage typique des lumières libérales, admirateur des « immortels principes de 89 » (p. 79), « guidé par l’amour du progrès et la haine des prêtres » (p. 351). Lecteur de Voltaire, correspondant pour Le Fanal de Rouen, Homais « en vint à rougir d’être un bourgeois. Il affectait le genre artiste » (ibid.). Il est notable et intellectuel par excellence dans ce village. Pourtant, la situation où se trouve le pharmacien ne lui est pas favorable : « sa médisance et ses opinions politiques ayant écarté de lui successivement différentes personnes respectables. » (p. 101). Le libre penseur se trouve politiquement isolé dans ce village. D’ailleurs, à cause de la consultation anodine que Homais continue de pratiquer dans son arrière-boutique, il a des ennuis avec la justice.

Vers la fin du roman, le texte dévoile l’ambition qui hante Homais depuis longtemps, celle d’obtenir la croix d’honneur. Il convient de rappeler ici que la légion d’honneur est, selon Littré, « instituée par Napoléon Ier pour récompenser les services, les vertus, les talents distingués, les actions d’éclat de toute nature ». Il s’agissait, pour Napoléon Ier, d’une sorte de compromis difficile, mais nécessaire entre les notables qui l’avaient porté au pouvoir et une haute bourgeoisie imbue d’idées antinobiliaires. La notion d’honneur ayant été longtemps à la base du statut de noble, la voie est à présent ouverte à tous, d’où la concurrence de tous contre tous : chacun courtise ses supérieurs pour gagner de l’avancement. On assiste alors à ce que nous pourrions appeler « la démocratisation de l’honneur ».

Or, si l’envie n’est suscitée que vis-à-vis de ceux auxquels on se compare, que l’on peut considérer comme ses semblables, quel serait alors l’objet de l’envie d’Homais ? N’oublions pas que Homais, ce « partisan du progrès » (p. 178) est obsédé par « cette idée patriotique que Yonville » doit « se mettre au niveau » (ibid.). Or, la description de Yonville au début de la deuxième partie frappe de stérilité ce village : « C’est là que l’on fait les pires fromages de Neufchâtel de tout l’arrondissement, et, d’autre part la culture y est coûteuse, parce qu’il faut beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de sable et de cailloux » (p. 72). Ainsi que l’a bien remarqué Philippe Dufour [10], se fait entendre la voix du pharmacien qui se mêle inextricablement à celle du narrateur. L’avant-texte fait apparaître en effet l’envie de Yonville à l’égard de Forges, de Neufchâtel et de Fleury : « Yonville envie Forges pr ses eaux, Neufchâtel pr ses fromages, Fleury pr ses fabriques « (Mss. g 223-2, f° 7r°). Tout se passe alors comme si le discours du narrateur se faisait l’écho de la voix d’Homais se plaignant amèrement du retard du progrès du village dont il veut être l’un des notables représentatifs tout en essayant de monopoliser « l’opinion publique ». Il ne fait pas de doute que la situation d’infériorité de Yonville suscite une envie brûlante chez son notable patriotique.

À la fin du roman, Homais réussit à pourchasser l’Aveugle qu’il n’a pas su guérir par la publication d’articles anonymes dans le Fanal de Rouen, qui se sont accumulés en véritable orage. Cette « batterie cachée, qui décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de sa vanité » (p. 350) laisse découvrir le vrai visage de ce vaniteux immoral qui agit avec habileté pour se rendre favorable à l’opinion publique. Comme l’a bien remarqué Michel Crouzet [11], on peut y reconnaître l’expansion de « la religion du Moi » qui ramène tout à soi-même. Pour être loué et admiré plutôt qu’être digne de l’être, Homais franchit les bornes du bon sens pour soudoyer politiquement ses laudateurs :

Alors Homais inclina vers le Pouvoir. Il rendit secrètement à M. le préfet de grands services dans les élections. Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au souverain une pétition où il le suppliait de lui faire justice ; il l’appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV. (p. 353-354.)

Trouvant que la situation ne reflétait pas ses mérites, Homais finit par supplier en vain le souverain de « lui faire justice ». Le pharmacien attribue la cause de cette injustice à « l’ineptie du gouvernement et l’ingratitude des hommes » (p. 353-354). Ce qui nous frappe, c’est que le bovarysme apparaît alors chez Homais comme chez Emma comme une passion vaniteuse mais aussi comme une envie démocratique, égalitaire, accompagnée de l’idée de justice. Au temps de la démocratie, le code traditionnel de l’honneur fait place au culte du Moi vaniteux et la réputation dépend de l’opinion publique avec sa versatilité. La pratique de la « vertu » chez Homais ne s’avère plus seulement le masque du patriotisme, mais une marchandise qui demande à s’échanger contre la croix d’honneur. En maudissant « l’ineptie du gouvernement et l’ingratitude des hommes », Homais répète et réfléchit comme un miroir le geste d’Emma qui exècre « l’injustice de Dieu ».

Et au-delà d’une simple satire du bourgeois, l’ironie n’épargne pas non plus la victoire du pharmacien. Dans la présentation d’Yonville au début de la deuxième partie, le narrateur n’a-t-il pas dit par avance : « Depuis les événements que l’on va raconter, rien, en effet, n’a changé à Yonville » (p. 75) ? En effet, « les foetus du pharmacien, comme des paquets d’amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans l’alcool bourbeux » (ibid.). Dans un état du brouillon (Mss. g 223-2, f° 17r°) Flaubert a raturé «doucement lentement » en faveur de « de plus en plus ». Cette substitution renforce l’impression d’ennui et d’abandon que dégage ce bourg, mais qui ne s’accorde guère avec la description de la boutique tape-à-l’œil du pharmacien. Ainsi se fait percevoir une sourde ironie contre le triomphe “final” de M.Homais que « l’on va raconter » à la fin du roman. Emma et Homais, les deux protagonistes, finissent par être absorbés dans le paysage stérile et morne des mœurs de province [12].

Au terme de la lecture des deux figures centrales du bovarysme, s’impose la nécessité de prendre en considération l’envie démocratique qui pousse et attire les deux protagonistes. À l’écart des romans de Balzac ou de Stendhal, Madame Bovary a donné naissance à une version originale de l’envie démocratique postromantique dans le genre du roman. Cette oeuvre fut à coup sûr l’un des événements féconds dont les effets sont loin d’être épuisés. Un siècle et demi après la publication de Madame Bovary, nous sommes encore fascinés par son charme énigmatique. Comme tout chef-d’œuvre, Madame Bovary nous instruit par ses ambiguïtés problématiques. En ce sens Madame Bovary a encore beaucoup à nous apprendre sur nous-mêmes.

Notes


[1]. L’article présent est une version abrégée de Lire Madame Bovary – l’amour, l’argent, la démocratie (en japonais), Éditions Iwanami, Tokyo, 2004.

[2]. La Correspondance est citée dans l’édition de Jean Bruneau, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 4 volumes, 1973-1998.

[3]. Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 80.

[4]. Le Bovarysme. La Psychologie dans l’œuvre de Flaubert, Librairie Léopold Cerf, 1892, p. 20.

[5]. « Bovarysme, histoire d’une notion », dans Le Bovarysme et la littérature de langue anglaise, dirigé par Nicole Terrien et Yvan Leclerc, Publication de l’université de Rouen, 2004, p. 8.

[6]. Les indications de pages entre parenthèses renvoient à l’édition établie par Claudine Gothot-Mersch, Classiques Garnier, Bordas, 1990.

[7]. Dolf Oehler a montré dans son Spleen contre l’oubli (Payot, 1996) que le massacre des insurgés de juin 1848 a bien été un événement capital pour la littérature de l’époque qui en garde les traces.

[8]. Plans et scénarios de Madame Bovary Gustave Flaubert, éd. Yvan Leclerc, CNRS Éditions, 1995. Dans les citations des manuscrits qui sont mis ici en italique, les barres indiquent des suppressions et les soufflets des additions. Nous avons tiré profit de « Classement des scénarios et brouillons de Madame Bovary » par Hisaki Sawasaki (in Analyses critiques et études génétiques sur les manuscrits de Flaubert, édité par Shiguehiko Hasumi, Université de Tokyo, 1993), de la thèse de Marie Durel, Classement et analyse des brouillons de Madame Bovary, Université de Rouen, 2000 aussi bien que de La transcription intégrale des manuscrits de Madame Bovary dirigée par Danielle Girard et Yvan Leclerc
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[9]. Dans le sillage de Tocqueville, René Girard fait remarquer que la passion de l’égalité est une folie : « L’égalité [...] n’engendre pas l’harmonie mais une concurrence toujours plus aiguë. Source de bénéfices matériels considérables, cette concurrence est une source de souffrances spirituelles plus considérables encore car rien de matériel ne peut l’assouvir. L’égalité [...] ne peut pas satisfaire ceux-là mêmes qui l’exigent avec le plus d’âpreté. » (René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, 1961, p. 141).

[10]. Philippe Dufour, Flaubert et le pignouf. Essai sur la représentation romanesque du langage, Presses universitaires de Vincennes, 1993, p. 60.

[11]. Michel Crouzet, « Ecce Homais », dans la Revue d’histoire littéraire de la France, no 6, novembre-décembre 1989.

[12]. J’ai essayé ailleurs de montrer que Homais trouve un prédécesseur dans le personnage du père Rouault qui joue un rôle très important dans l’épisode des Bertaux aux chapitres 2 et 3 de la première partie du roman (« Essai de commentaire génétique de l’épisode des Bertaux dans Madame Bovary », Equinoxe numéro 14, Rinsen Books, Kyoto, 1997, diffusion Editions Slatkine, Genève).



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