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Revue Flaubert, n° 5, 2005 | Flaubert et la politique
Numéro dirigé par Dolf Oelher.

La montée de la politique dans l’avant-texte :
1848 dans L’Éducation sentimentale

Tony Williams
(Université de Hull, Grande-Bretagne)

 

     La Correspondance de Flaubert révèle qu’il avait des convictions très fortes en matière de politique [1]. Souvent sceptique et négatif, il déblatère contre la démocratie, le socialisme, le peuple, tous les partis, et il insiste sur l’idée que la France s’est trompée de route en prenant « les sentiers de Rousseau » au lieu de « la grande route de M. de Voltaire » :
 
 
Je crois même que, si nous sommes tellement bas moralement et politiquement, c’est qu’au lieu de suivre la grande route de M. de Voltaire, c’est-à-dire celle de la Justice et du Droit, on a pris les sentiers de Rousseau, qui, par le Sentiment, nous ont ramené au catholicisme [2]
 
 
Si on avait continué par la grande route de M. de Voltaire, au lieu de prendre par Jean-Jacques, le néo-catholicisme, le gothique et la fraternité, nous n’en serions pas là [3].
 
En ce qui concerne les événements de 1848, il est convaincu que l’influence du christianisme a été néfaste [4]. Mais sa colère n’est nullement restreinte aux réformateurs et il souligne avec raison qu’aucun groupe n’est ménagé dans L’Éducation sentimentale :
 
 
Je vous ai dit que je ne flattais pas les Démocrates dans mon bouquin. Mais je vous réponds que les Conservateurs ne sont pas ménagés. J’écris maintenant trois pages sur les abominations de la garde nationale en juin 1848, qui me feront bien voir des bourgeois ! Je leur écrase le nez dans leur turpitude, tant que je peux [5].
 
Flaubert ne se permet pas d’exprimer ses opinions politiques dans le texte lui-même, mais cela ne signifie pas qu’il croit que son roman n’aura pas de portée politique. Quand il déclare à son ami Maxime du Camp, en contemplant en 1871 l’incendie du Palais des Tuileries, « Dire que cela ne serait pas arrivé si on avait compris L’Éducation sentimentale [6] », il entend probablement que la « leçon » politique principale du roman n’a pas été comprise, à savoir que l’action politique entreprise sans tenir compte de « l’évolution fatale des choses [7] » est vouée à l’échec.
 
     Mais qu’en est-il de l’avant-texte et en quoi la façon dont Flaubert a composé son roman éclaire-t-elle sa dimension politique ? Si la version définitive de son œuvre est souvent opaque ou nuancée, l’avant-texte à un certain stade est plus clair et moins équivoque [8]. En effet, l’avant-texte montre en gros qu’un principe sous-tend l’approche de Flaubert : tous les partis, toutes les classes, toutes les doctrines se valent. Par exemple, dans le premier résumé du roman, les cibles jumelées sont indiquées par deux expressions entre parenthèses : « bêtise des républicains » et « férocité des bourgeois [9] ». Nous allons donc entreprendre l’analyse de l’avant-texte du premier chapitre de la troisième partie de L’Éducation sentimentale, afin de voir comment Flaubert a élaboré la dimension politique de ce roman [10]. Pendant sa longue genèse, l’emboîtement des personnages dans les événements politiques deviendra de plus en plus complexe [11].
 
     Le premier stade de l’élaboration du roman commence en 1862 quand Flaubert rumine plusieurs projets tous basés sur l’expérience d’une femme mariée. Les documents dans lesquels se trouvent ces premières idées sont les plans sommaires et embryonnaires du Carnet 19, connus depuis longtemps [12]. Ensuite, en 1863, Flaubert a hésité entre deux projets, L’Éducation sentimentale et Bouvard et Pécuchet, mais les plans du premier sont perdus [13]. L’année suivante, 1864, il a longuement planifié son « grand roman parisien [14] », d’abord par des scénarios d’ensemble, ensuite par des scénarios détaillés, avant de commencer à rédiger en septembre [15]. Mais il continue à « faire du plan » dans des scénarios détaillés et des esquisses au fur et à mesure que le roman avance.
 
     Dans les tout premiers plans du Carnet 19, les rapports entre les personnages sont envisagés sans mention de l’époque. Au début, Flaubert se concentre sur la situation de la femme mariée et c’est une sorte de roman d’adultère qu’il envisage [16]. L’adultère est bien un des sujets principaux du roman du XIXe siècle. C’est à travers l’adultère que la grande question des rapports entre l’individu et la société est traitée en profondeur mais l’adultère ne requiert pas un contexte politique bien précis. Voilà pourquoi, en décidant de « ne pas faire baiser [17] » la femme mariée, Flaubert fait un pas important. La conséquence de ce changement est que « l’intérêt sera porté sur le jeune homme » et que son roman sera « une espèce d’Éducation sentimentale [18] », c’est-à-dire un Bildungsroman, non un roman d’adultère. À partir de ce moment, l’importance de la politique est destinée à croître. C’est la possibilité que Flaubert entrevoit en écrivant :
 
 
Montrer que le Sentimentalisme (son développement depuis 1830) suit la Politique et en reproduit les phases [19].
 
Flaubert envisage déjà la coordination de deux sphères : celle de la vie privée (le Sentimentalisme) et celle de la vie publique (la Politique). L’évolution du protagoniste suivra le même cours ou la même courbe que la politique, basée dans les deux cas sur une longue attente suivie d’une rapide déception.
 
     À partir des scénarios, Flaubert commence à introduire et à organiser la matière politique du roman. Les références à l’année 1848 apparaissent déjà dans les scénarios d’ensemble, se multiplient dans les deux scénarios détaillés qui couvrent la troisième partie du roman, deviennent nombreuses dans les trois scénarios détaillés qui couvrent le premier chapitre de la troisième partie, écrits un peu avant la rédaction du chapitre. C’est autour de la vie privée que la politique vient s’ordonner, plutôt que le contraire. Le chapitre s’organise d’abord autour d’une série d’oppositions entre les générations, mais peu à peu les références à la politique se multiplient et les attitudes politiques des personnages se définissent.
 
     Flaubert a rédigé quatre séries de scénarios d’ensemble dont aucune n’est complète [20]. En ce qui concerne le premier chapitre de la troisième partie, la pagination laisse supposer que certains folios ont été utilisés plusieurs fois [21]. Les folios qui appartiennent à la dernière série (17611, f° 91, 17607, f° 117) ont un intérêt particulier, parce qu’ils donnent une indication de la place que Flaubert pense accorder à la politique dans son roman futur (voir les transcriptions : 17611, f° 91 ; 17607, f° 117). Au centre du chapitre se trouve une crise dans les rapports de Frédéric et d’Arnoux :
 
 
Arn un matin rencontre Fr à la porte de la Mle (17611, f° 91).
 
Arnoux découvre que Frédéric est l’amant de Rosanette. Frédéric est gêné, n’ose pas se fâcher, en veut à Arnoux. Puis
 
 
une fois en maniant un fusil devant lui, au corps de garde, l’idée fantasque et subite le prend de le tuer comme par mégarde (17611, f° 91).
 
Mais Frédéric est empêché de tuer Arnoux par la vue d’un foulard appartenant à sa femme et il finit par se soûler avec lui. La situation devient impossible et Frédéric « emmène la Mle à Fontainebleau » (17611, f° 91). À ce stade, la scène où Frédéric éprouve des sentiments meurtriers constitue le point culminant du chapitre et la politique ne semble pas avoir une grande importance. Pourtant l’épisode est placé un peu avant les Journées de Juin, c’est-à-dire à un moment où il y a un grand conflit entre les ouvriers et les forces de l’ordre, suivi d’une répression sanglante, ce qui va permettre des parallèles et des oppositions significatifs entre la fiction et la politique. La politique va fonctionner un peu comme une soupape de sécurité, qui laisse s’exprimer l’agression qui a été bloquée dans la sphère privée.
 
     On constate aussi que Flaubert réunit dans ce chapitre les hommes plus vieux avec lesquels Frédéric est en rapport. Arnoux, d’abord, qui est à la fois son père adoptif, son protecteur et son rival, mais aussi Monsieur Dambreuse et le père Roque, qui s’appelle au départ Desroches :
 
 
Le père Dambreuze vient se mettre sous la protection de Fr (17611, f° 91)
et
 
reinvitation de Mr Dambreuse (17611, f° 91)
et
 
Le père Desroches amené à Paris par sa fille & par les evenements (17607, f° 117)
et
 
Le père Desr commet des atrocités dans la garde-nationale (17607, f° 117)
 
La présence du père Roque à Paris est surprenante mais elle est motivée par des besoins structuraux très puissants. Flaubert envisage déjà peut-être que les atrocités commises par le père Roque vont créer un contraste saisissant avec l’atrocité avortée de Frédéric dans la salle de garde.
 
 
La politique n’occupe pas beaucoup de place dans le premier jet du scénario :
 
 
48 éclate (17611, f° 91)
 
 
Juin éclate (17611, f° 91)
 
L’emploi du verbe « éclater » implique que la politique fait irruption dans la vie privée comme un coup de tonnerre. Mais la pression de la politique se fait rapidement sentir. Dès que Flaubert indique que « 48 éclate » et que « Juin éclate », il est bien obligé de spécifier les réactions provoquées par ces bouleversements. Flaubert avait d’abord imaginé que les événements laissent Frédéric « indifférent » :
 
 
(Fr. indifferent mouvement lyrique de Dussardier) (17611, f° 91).
 
Puis il spécifie que Frédéric
 
 
partage d’ab. l’animation generale
 
et qu’
 
 
il se rafraichit au gd air se retrempe dans l’humanité generale (17611, f° 91).
 
Au lieu de tourner le dos à la politique, Frédéric va s’y intéresser, ce qui entraînera la description de la Révolution de Février. Ce changement a une importance primordiale et va permettre à Flaubert de combiner la politique et la fiction dans une synthèse originale. Presque tous les ajouts concernent les amis – ceux qui ont le même âge que lui – et Flaubert envisage pour la première fois la façon dont ils réagissent en février. Ainsi, Pellerin « pense aux droits des artistes, laisse tout travail, fait partie des deputations qui reclament quelque chose » (17611, f° 91) ; Deslauriers dit « “moi je suis pr le probleme social” » (17611, f° 91) ; Hussonnet « fait des farces (avec Arn) au club des femmes. prend la Revolution en riant » (17611, f° 91) ; Sénécal « est pr les mesures contre les riches » ; et Dussardier éprouve un « immense espoir » (17611, f° 91).
 
     Frédéric est ballotté entre la vie publique et la vie privée. Ayant enregistré les réactions de ses amis, « Les sottises universelles que voient [sic] Fr. le refroidissent. » (17611, f° 91) et il retourne à Rosanette. Puis au bas de la page Flaubert ajoute :
 
 
il ne serait peut-être pas retourné chez elle ? sans un hasard qui lui montre la bêtise de tous ses amis (17611, f° 91).
 
C’est le germe de l’épisode du Club de l’Intelligence et c’est la fiction qui en quelque sorte commande la politique.
 
     Les rapports entre personnages imaginaires et politiques prennent une forme un peu différente en juin. Pendant les Journées de Juin, Frédéric est à Fontainebleau avec Rosanette. Flaubert souligne la simultanéité des faits :
 
 
Pendant ce temps là bataille dans Paris (17607, f° 117).
 
Le faire partir précisément à ce moment-là pourrait faire partie d’une stratégie qui cherche à gommer la politique. Mais il y a toujours les amis. Dans la version précédente, Flaubert avait écrit « Mort de Dussardier » (17611, f° 92). Maintenant il décide de différer la mort de Dussardier, qui devient « blessure de Dussardier » (17607, f° 117). Puis, comme on l’a vu, le père Desroches entre sur la scène politique. Dussardier et le père Roque compensent le désengagement radical de Frédéric. Ce qui est significatif, c’est que l’atrocité commise par le père Roque est un des rares épisodes où Frédéric ne sera pas présent.
 
     Au stade des scénarios d’ensemble, Flaubert concentre son attention sur la vie privée de Frédéric. Il semblerait qu’il ne se soit pas d’abord rendu compte de l’ampleur qu’aurait la politique dans le roman à venir. Mais la politique s’avère incontournable. Même si Frédéric ne s’intéresse que sporadiquement aux événements politiques, ses amis réagissent vivement en février et en juin, ce qui pousse le roman vers la politique. Flaubert comprend vite qu’il y a des moments où la politique est bien ce à quoi on ne peut pas ne pas s’intéresser.
 
     Il y a deux scénarios détaillés qui couvrent la troisième partie [22]. Le premier est proche du dernier scénario d’ensemble, le deuxième contient beaucoup d’ajouts. La vie privée continue à dominer le chapitre mais dans le deuxième surtout la politique commence à s’imposer et plusieurs épisodes importants sont mentionnés pour la première fois. En février, Frédéric « se lève court les rues assiste à la prise des tuileries etc » (17611, f° 45). Au mois de mars, il « est gagné par la contagion. il se présente au Club de l’intelligence » (17611, f° 45). En juin « Mr Roque commet des atrocités dans la garde nationale. tue un homme dans le dos. – est decoré pour cela. reçoit de grands honneurs » (17611, f° 45). Quoiqu’il fasse allusion à des tournants de l’Histoire, Flaubert ne semble pas encore envisager l’importance qu’ils auront et tous les problèmes qu’il devra résoudre.
 
     Trois scénarios couvrent le premier chapitre, rédigés selon toute probabilité en 1868 [23]. Le premier (17611, f° 44) marque le point où Flaubert cherche à coordonner politique et fiction (voir la transcription). Cela est très évident dans le calendrier des événements marquants de 1848, qui se trouve en marge mais aussi dans plusieurs ajouts interlinéaires. La fonction de ce calendrier est d’indiquer ce qui se passe sur le plan historique mais il constitue aussi une sorte de réserve d’éléments qui pourraient être incorporés. Le rôle des personnages imaginaires est développé mais Flaubert ne prévoit pas encore l’importance que certains épisodes vont avoir. Les mouvements de Frédéric lors de la Révolution de Février sont indiqués avec plus de détails :
 
 
Assiste au Château d’Eau. prise des tuileries. homme qui fume sa pipe etc. De dedans le jardin on voit laquais déchirant leurs livrées. sac du Palais Royal promenade du trône. Coup de tonnerre (17611, f° 44).
 
Certains détails précis sont fournis mais les grandes lignes de la description de la Révolution de Février ne sont pas encore posées. Flaubert établit un contraste entre l’attitude de Frédéric et celle d’Hussonnet :
 
 
rencontre Hussonnet sceptique et blagueur au milieu de l’animation tandis que Fr y est pris (17611, f° 44).
 
L’atmosphère de Paris après la Révolution de Février est envisagée :
 
 
Aspect gai de Paris. La Mle s’en amuse drapeaux à toutes les fenêtres – restes de barricades troncs pour les blessés sur les chaises – affiches, garde de Caussidière – négligé des vêtements (17611, f° 44).
 
L’épisode du Club de l’Intelligence est retenu mais reste encore assez flou :
 
 
Freder est gagné par la contagion parlante. (176 clubs au milieu de mars) & se présente au club de l’intelligence. pour quoi faire? (17611, f° 44).
 
Les événements de juin sont développés plus tard dans un scénario supplémentaire. Frédéric est rappelé à Paris par la blessure de son ami, Dussardier :
 
 
L’Émeute de juin a éclaté. on s’égorge dans Paris. Heroïsme et blessure de Dussardier. Frédéric l’apprend & veut partir – La Mle le retient Fr. Enfin il part le lundi aspect de Paris La Vatnas est établie près au chevet de Dussardier qu’elle embête (17611, f° 48).
 
L’intervention du père Roque est modifiée, Flaubert ayant trouvé dans La Commune de Paris le récit d’un épisode qui montre toute la férocité des bourgeois :
 
 
Il y a aux grilles un garde-national, feroce qui fourre dans le tas des coups de bayonnette – au hasard – fait feu, tue un homme qui demande du pain « en voilà » (il sera plus tard decoré pour ça) c’est Mr Roque (17611, f° 48).
 
L’opposition de Dussardier et de Sénécal est développée :
 
 
il a la conscience torturée. car il ne sait pas s’il a defendu la justice lequel côté est le droit. Senecal prisonnier dans le Caveau de la terrasse du bord de l’eau aux Tuileries n’a pas les mêmes doutes (17611, f° 48).
 
C’est ici que Flaubert commence à envisager la nécessité d’une interprétation politique des Journées de Juin :
 
 
expliquer comment le bourgeois le plus pacifique devient un anthropographe [24] (17611, f° 48).
 
Les scénarios correspondent à un moment d’une importance capitale dans la genèse du roman. Toutes les possibilités sont ouvertes. Tout reste à définir et à décider. On voit grandir l’importance de la politique, sans qu’il soit tout à fait apparent si elle est développée d’une façon contrôlée et méthodique ou si elle s’est imposée en prenant Flaubert un peu à l’improviste.
 
     Il est évident que les scénarios que nous avons étudiés jusqu’à présent, si nombreux soient-ils, ne sont pas suffisamment détaillés pour permettre à Flaubert de commencer la rédaction de son roman. En effet, avant d’entamer chaque épisode il lui faut planifier et développer l’action et les personnages dans des esquisses, où il continue à employer le temps présent, à ajouter des détails nouveaux et à se poser des questions. Le travail d’emboîtement des personnages dans les événements politiques continue. La politique dans les scénarios reste en retard sur la fiction : Flaubert donne des indications plutôt générales, sans entrer dans le détail de ce qui a lieu sur le plan historique. Avant de passer à ce stade, il faut tout un travail de documentation :
 
 
Je bûche la révolution de 48 avec fureur. Sais-tu combien j’ai lu et annoté de volumes depuis six semaines? Vingt-sept, mon bon [25].
 
Les notes de lecture sur 1848, qui se trouvent dans le dossier de Bouvard et Pécuchet [26], sont très détaillées. C’est dans les esquisses que les matériaux documentaires contenus dans ce dossier seront intégrés. En particulier, en ce qui concerne les esquisses du chapitre I, on constate une injection massive de détails documentaires qui risquent d’inonder le chapitre. En effet, c’est surtout à ce stade que la politique risque d’éclipser les personnages [27]. Puis vient le problème du choix [28].
 
     Flaubert a rédigé pour la Révolution de Février quatre esquisses [29], où les références neutres des scénarios (par exemple « prise des tuileries ») sont développées. La première esquisse (17606, f° 161 v°) est remarquable pour des raisons évidentes (voir la transcription). Elle montre la première tentative de Flaubert de développer le récit contenu dans le dernier scénario (17611, f° 47 [30]). A mesure que chaque épisode est développé, des détails historiques viennent s’ajouter à la fiction déjà en place. Pour l’assaut du Château d’Eau Flaubert décrit les tirailleurs, les prisonniers qui n’y étaient pas et l’intervention du maréchal Gérard correspondent tous à des détails historiques exacts mais il donne aussi des détails visuels très précis, comme les mouches [= mouchetures] blanches sur la façade et il invente le parcours de Frédéric (« Fr s’arrête au coin de la rue St Honoré ») et, après l’avoir plongé au cœur d’un tournant de l’histoire, le fait réagir :
 
 
Fr. voit un homme tomber mourant sur lui. Ça l’exaspère. Vue du sang (17606, f° 161 v°).
 
Pour le sac du Palais des Tuileries, ayant posé d’abord les lieux de l’action (la salle à manger, l’escalier, la chambre des Maréchaux), Flaubert ajoute des détails historiquement exacts, comme l’homme qui fume sa pipe et la déesse de la Liberté :
 
 
Déesse de la liberté en bonnet rouge la pique à la main sur un monceau de vêtemts tetue immobile (17606, f° 161 v°) [31]
 
Il s’agit d’une figure symbolique, une fille publique, choisie peut-être en fonction de l’opposition entre Madame Arnoux et Rosanette. L’idée de la profanation est poursuivie dans la description du trône :
 
 
Un blousier s’asseoit sur le trône Le Trône souillé & promené (17606, f° 161 v°) [32]
 
D’autres détails historiquement exacts sélectionnés sont les coups de fusil et le bris des glaces. Mais Flaubert est bien obligé d’inventer les réactions d’Hussonnet. Ces réactions ont leur origine dans les notes de Flaubert [33] mais elles sont attribuées à un personnage imaginaire. Pour la description du Palais Royal, il note des détails apparemment insignifiants comme la quantité de petits papiers volant des Tuileries. Comme il arrive souvent, l’épisode est clos par quelques paroles dont la portée ironique est évidente (« “ah! Monsieur! Tout ce peuple” ») mais, selon toute probabilité, elles ont été inventées. Événements politiques et réactions inventées se combinent dans cette esquisse. Il y a beaucoup de détails qui sont historiques mais c’est la présence des personnages imaginaires, en particulier Frédéric et Hussonnet, qui va donner tout son sens à la Révolution.
 
     La deuxième esquisse (17606, f° 170 v°), beaucoup plus détaillée, continue le travail d’insertion de la politique, commencée dans la première esquisse. Flaubert ébauche le résumé de « ce qui s’était passé pendant la nuit après la fusillade sur le Boulevard des Capucines » (voir les détails en marge). Le récit de l’assaut du Château d’Eau est étoffé. Flaubert donne beaucoup de détails sur l’aspect physique du Château d’Eau, la fusillade et l’atmosphère de détente (les cafés ouverts, un chien perdu, on plaisante), détails qui proviennent presque tous de Daniel Stern [34]. Mais il n’oublie pas son protagoniste : les ajouts, « à droite », « à gauche » instaurent un point de vue, qui appartiendra non à l’historien, mais à un personnage imaginaire. L’attitude de Frédéric est posée : « Il reste là sans savoir prquoi & cause avec les combattants », réaction peu plausible, qui est annulée. Plus bas, la réaction de Frédéric semble plus juste : « Frederic reçoit le choc d’un homme qui meurt sur son épaule. Devient furieux. cherche un fusil ». Frédéric se tient dangereusement près de l’action politique et il faut l’intervention d’un garde national qui l’invite à venir aux Tuileries pour l’empêcher d’entrer en lice. Le discours direct – « “voulez-vous venir aux Tuileries” » – marque le point où la fiction reprend ses droits.
 
     La troisième esquisse (17606, f° 165 v°) marque un tournant dans l’élaboration de l’épisode du Château d’Eau : à partir de ce moment, presque tous les détails ajoutés seront inventés. On voit très bien comment Flaubert anime le récit de la Révolution, en affublant ses comparses historiques de vêtements appropriés et en improvisant des dialogues. (« “j’ai partout fait mon devoir” » ; « “tu vas te faire tuer crapaud” »). Mais l’attitude de Frédéric n’est pas oubliée. Dans un ajout marginal important, Flaubert indique que Frédéric « reste là, fasciné, regardant avec interet » et que « les hommes qui tombent n’ont pas l’air vraiment de mourir ». L’idée d’un spectacle n’est pas loin. Flaubert commence aussi à penser à la rédaction de cet épisode. Dans l’ajout interlinéaire « on plaisantait. on allait fumer une pipe prendre une chope. puis on revenait à l’ouvrage », l’emploi de l’imparfait signale que la rédaction de l’épisode a commencé. En ce qui concerne le sac du Palais des Tuileries Flaubert continue à ajouter des détails historiques, comme le lampiste, les portraits et le craquement des boiseries (17606, f° 166 v°). Pour la description de l’arrivée du peuple, il renchérit sur ce que rapporte Daniel Stern, surtout dans la quatrième esquisse [35]. À ce stade la description de la foule est élaborée sans penser à l’attitude des personnages imaginaires. Flaubert montre tout simplement que « la foule augmente » et que « le flot les pousse d’appartement en appartement » (17607, f° 16). De la même façon l’avant-texte est agité par la panique de Flaubert face à l’immense puissance du peuple.
 
     Pour l’épisode du Club de l’Intelligence Flaubert développe systématiquement dans les esquisses le jalon posé dans la première esquisse : « Le club... discours – mines » (17607, f° 15). En parcourant les transcriptions des esquisses suivantes, on constate qu’à un certain moment se produit une injection massive de détails documentaires qui risquent d’inonder l’épisode [36]. Les listes qui sont dressées en bas de page ou en marge contiennent presque exclusivement des propositions et des procédés cités dans les notes de lecture. Il s’agit de matériau documentaire à l’état brut, sélectionné pour illustrer « les sottises universelles » qui caractérisent ce que Flaubert appelle « la contagion parlante » (17611, f° 46, 47) des clubs politiques dans lesquels l’enthousiasme révolutionnaire de la Révolution de Février s’est prolongé [37]. Le fait que ses amis déçoivent Frédéric quand il pose sa candidature à l’élection l’empêche d’être éclipsé par la politique ; l’avant-texte montre qu’il s’en est fallu de peu qu’il ne se noie dans la marée montante de la politique.
 
     La première esquisse (17607, f° 177) des événements qui suivent les Journées de Juin développe le dernier scénario détaillé (voir la transcription). C’est quand Frédéric retourne à Paris que la politique refait surface par l’intermédiaire de ses amis. Flaubert développe les rapports entre Dussardier et La Vatnaz mais il lui faut aussi trouver « une action d’éclat » qui concrétise son « héroisme ». L’incident qu’il raconte dans un ajout au bas de la page adapte un incident historique que Flaubert a trouvé dans le livre d’un mémorialiste [38]. Il est significatif que Flaubert se soit permis de transformer l’épisode en question [39]. Le contraste entre Dussardier et Sénécal entraîne l’introduction de la description détaillée du caveau de la terrasse du bord de l’eau, basée sur un article qui parut dans La Commune de Paris [40]. La description du caveau entraîne à son tour le récit de l’atrocité du Père Roque [41], qui reprend celui que l’on trouve dans le dernier scénario (17611, f° 48). Flaubert n’a pas l’intention de ménager ses lecteurs bourgeois. Il fait aussi mention en marge d’autres atrocités, qui ne seront pas retenues dans la version définitive. Il s’agit d’un surplus d’incidents qu’il faudra réduire si Flaubert veut faire œuvre de romancier et non d’historien. On constate en effet une certaine tension entre l’historien et le romancier. En tant qu’historien, Flaubert cite toute une série d’événements qui ont marqué la fin de la réaction, mais, en tant que romancier, il sait qu’il faut décrire quelque chose de particulier – une seule atrocité commise de préférence par un personnage romanesque.
 
     Il est évident que dans les esquisses Flaubert utilise très librement ses sources. Il ne se préoccupe pas de la vérité historique, attribuant à des personnages imaginaires des actions historiques qui ont été considérablement modifiées. En étudiant les esquisses, on commence à comprendre l’étendue des problèmes que Flaubert a dû résoudre en écrivant L’Éducation sentimentale. Les esquisses représentent la fin de la planification du roman. Flaubert sait quels seront les événements principaux, les sentiments, les réactions et les mobiles de ses personnages, mais aussi quels seront les événements historiques qui seront introduits. Jusqu’à ce stade, la ligne de partage entre la fiction et la politique semble relativement claire. À partir de ce stade, Flaubert fond la politique dans la fiction. En effet, tout est traité de la même façon. Qu’un détail soit historiquement attesté, ou qu’il soit purement imaginaire, il connaîtra le même sort dans le travail homogénéisant des brouillons. Mais l’analyse de la textualisation nécessiterait beaucoup plus de temps [42]. Ce qu’on peut dire c’est que le moment où, pour employer une expression de Jacques Neefs, « l’œuvre se détache en œuvre » [43], est bien le moment où Flaubert est arrivé à emboîter solidement ses personnages dans les « événements politiques ».
 
 

Notes


[1]. Pour un bon tour d’horizon des idées politiques de Flaubert, voir J.-P. Duquette, « Flaubert politique », in Essais sur Flaubert : En l’honneur du professeur Don Demorest (Paris, Nizet, 1979).
[2]. Lettre à Amélie Bosquet du 2 janvier 1868 (Correspondance, Paris, Bibl. de la Pléiade, 1991, t. III, p. 720).
[3]. Lettre à Jules Duplan du 15 décembre 1867 (Corr., t. III, p. 708). Voir aussi « Si on avait suivi la grande route de M. de Voltaire au lieu de prendre les petits sentiers néo-catholiques, si on avait un peu plus songé à la Justice sans tant prêcher la Fraternité, si l’on se fût préoccupé de l’instruction des classes Supérieures en reléguant pour plus tard les comices agricoles, si on avait mis enfin, la Tête au-dessus du Ventre, nous n’en serions pas là, probablement ? », Lettre du 18 décembre 1867 à George Sand (Corr., t. III, p. 711) ; « Je crois qu’il [Rousseau] a eu une influence funeste. C’est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l’idée du droit », Lettre à Jules Michelet du 12 novembre 1868 (Corr., t. III, p. 701).
[4]. « J'aborde la Révolution de 1848 et, en étudiant cette époque-là, je découvre beaucoup de choses du passé qui expliquent les choses actuelles. Je crois que l'influence catholique y a été énorme et déplorable », lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie du 24 janvier 1868 (Corr., t. III, p. 725) ; « Je suis en plein, maintenant, dans l'histoire de 1848. Ma conviction profonde est que le clergé a énormément agi », lettre à Jules Michelet du 19? février 1868 (Corr., t. III, p. 728) ; « Tout ce que je trouve de christianisme dans les révolutionnaires m'épouvante ! », lettre à George Sand du 5 juillet 1868 (Corr., t. III, p. 770).
[5]. Lettre à George Sand du 19 septembre 1868 (Corr., t. III, p. 805). Voir aussi la lettre à George Sand du 5 juillet 1868 : « J'ai violemment bûché depuis six semaines. Les patriotes ne me pardonneront pas ce livre, ni les réactionnaires non plus ! » (Corr., t. III, p. 770).
[6]. Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, Paris, Hachette, 1882-1883.
[7]. Voir la lettre à Maxime Du Camp du 13 novembre 1879 : « C’est parce que les socialistes sont dans la vieille théologie qu’ils sont si bêtes et si funestes. La Magie croit encore aux transformations […] comme le Socialisme. Ni l’un ni l’autre ne tiennent compte du temps et de l’évolution fatale des choses » (Correspondance. Supplément, Paris, Conard, 1954, t. IV, p. 275). Voir aussi « Le réformateur ne croit pas à l’organisation essentielle [sic] de l’histoire ! », Ms. VII, f° 205, cité par Alberto Cento, Il realismo documentario nell’«Éducation sentimentale», Naples, Luguori, 1967, p. 140.
[8]. Le dossier des manuscrits de L’Éducation sentimentale (Scénarios, Brouillons, etc.) se trouve à la Bibliothèque Nationale (Nouvelles Acquisitions Françaises 17599 – 17611).
[9]. Voir le Résumé II, 17611, f° 105 :
III l'Experience

I. 48. Mr Dambreuse vient demander sa protection les amis – et les partis (bêtise des républicains) - jaloux d'Arn a envie de le tuer emmène la Mle à Fontainebleau
lune de miel. – émeute de juin. ferocité des bourgeois Mlle D. fait venir son père à Paris.
[10]. Notre site sur la toile, History in the Making/L’Histoire en question (www.hull.ac.uk/hitm) contient des fac-similés, des transcriptions et des analyses de l’avant-texte de ce chapitre.
[11]. Voir la lettre à Caroline du 9 mars 1868 : « Et j'ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques » (Corr., t. III, p. 729). Voir aussi la lettre du 14 mars 1868 : « Quant à ton vieux géant, il a commencé aujourd'hui le premier chapitre de sa troisième partie. Mais j’ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques de 48 ! J’ai peur que les fonds ne dévorent les premiers plans. »
[12]. Voir l’édition des Carnets de travail, éd. Pierre-Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988.
[13]. Lettre à Jules Duplan du 29 mars 1863 : « Quant à moi, je suis dans la confection simultanée de mes deux plans. C’est à cela que je passe toutes mes soirées. Je ne sais pour lequel me décider » (Corr., t. III, p. 314).
[14]. Lettre à sa nièce Caroline du 18 avril 1863 : « Heureusement que maintenant je travaille beaucoup. – Au plan de mon grand roman parisien. Je commence à le comprendre, mais jamais je n'ai autant tiré sur ma pauvre cervelle » (Corr., t. III, p. 389).
[15]. Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie du 6 octobre 1864 : « Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de mœurs modernes qui se passera à Paris » (Corr., t. III, p. 409).
[16]. Le danger de la répétition est vu clairement par Bouilhet dans sa lettre du 2 mai 1863 : « ton idée de retrancher la femme du monde, et de faire passer la femme mariée par tous les degrés serait fort bonne, si un nommé Flaubert n'avait déjà fait un chef d'œuvre qui s'appelle Madame Bovary [...] C'est, au fond, retomber dans la même étude. Si avec les éléments psychologiques que tu as déjà, tu pouvais trouver des faits amusants, de façon à faire, dans ton livre, moins d'analyses que [de] narrations, tout serait gagné » (Corr., t. III, p. 957-958).
[17]. Carnet 19, f° 35 v° : « Il serait plus fort de ne pas faire baiser Mme Moreau qui, chaste d’action, se rongerait d’amour. »
[18]. Carnet 19, f° 36.
[19]. Carnet 19, f° 38 v°.
[20]. Voir notre édition des scénarios, L’Éducation sentimentale. Les Scénarios, Paris, Corti, 1992. Voir aussi Éric Le Calvez, « Génétique scénarique : méandres flaubertiens », p. 35-89, La Production du descriptif. Exogenèse et endogenèse de L’Éducation sentimentale, Amsterdam, Rodopi, 2002.
[21]. Selon toute probabilité 17611, f° 91 et 17607, f° 117 font partie de la dernière série. Voir Tony Williams, « A Missing Section of a scenario for L'Education sentimentale », French Studies Bulletin, No 56, Autumn 1995, p. 12-15.
[22]. 17611, f°s 46, 45.
[23]. Voir la lettre à sa nièce Caroline du 11 mars 1868 : « Je tâche d'arranger le plan de ma 3e partie, et je lis un tas de choses ineptes » (Corr., t.III., p 733).
[24]. Flaubert écrit bien « anthropographe », mais on trouve « anthropophage » dans le résumé V (17611, f° 108).
[25]. Lettre à Louis Bouilhet du 1er avril 1867 (Corr., t. III, p. 624).
[26]. Ms. g 226 1-8 à la Bibliothèque municipale de Rouen.
[27]. Voir la lettre à Jules Duplan du 14 mars 1868 : « Quant à ton vieux géant, il a commencé aujourd'hui le 1er chapitre de sa 3e partie. Mais j’ai bien du mal à emboîter mes personnages dans les événements politiques de 48 ! J’ai peur que les fonds ne dévorent les premiers plans. Les personnages de l’histoire sont plus intéressants que ceux de la fiction, surtout quand ceux-là ont des passions modérées. On s’intéressera moins à Frédéric qu’à Lamartine ? » (Corr., t. III, p. 734).
[28]. Voir la suite de la lettre à Jules Duplan du 14 mars 1868 : « Et puis, quoi choisir parmi les Faits réels ? Je suis perplexe. C’est dur ! Quant aux renseignements à recueillir, ça me demande un temps terrible ! » (Corr., t. III, p. 734).
[29]. Esquisse I : 17606, f° 161 v° ; Esquisse II : 17606, f° 170 v° ; Esquisse III : 17606, f° 165 v° et 1760, f° 166 v° ; Esquisse IV : 17607, f° 12 et 17606, f° 16.
[30]. « assiste a l’affaire du Chateau d’Eau, aux tuileries, au Palais royal promenade du trone rencontre Hussonnet lequel est blagueur & sceptique. Mais Fr est pris par l’animation populaire generale hume l’air de la Revolution avec delices. – & le soir rentre ereinté chez lui & se couche. Son domestique “tout ce peuple” » (17611, f° 47).
[31]. Flaubert rédigea la note documentaire suivante : « Dans l’ancien vestibule du roi, s’établit une Déesse de la Liberté trônant la pique à la main sur les monceaux de vêtements », Mss. g 226 4, f° 175, (Louis Tirel, La République dans les Carrosses du roi). Presque tous les mémorialistes ont décrit cette statue vivante mais la note documentaire suggère que la source principale est le livre de Louis Tirel. Voir aussi « L’une d’elles, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tête, se place dans le vestibule et y demeure, pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes, l’oeil fixe, dans l’attitude d’une statue de la Liberté : c’est une fille de joie », Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Balland, 1985, p. 174.
[32]. Flaubert fit plusieurs notes documentaires sur le trône : « Le trône jeté par la fenêtre, porté sur la Bastille et brûlé au pied de la colonne de juillet – lorsque les tapissiers vinrent pour enlever le dais, les blessés se jetèrent dessus et s’en firent des calottes rouges », Mss. g 226 4, f° 175 v°, (Louis Tirel, La République dans les Carrosses du roi) ; « un homme du peuple s’assoit sur le trône et proclame la République », Mss. g 226 4, f° 181 (Histoire de l’Armée et de tous les Régiments) ; « Aux Tuileries, envahissement de la Salle-du-Trône. (un bourgeois mit la robe de chambre de Louis-Philippe, et harangua le peuple “c’est toujours avec un nouveau plaisir” fait vu et rapporté à moi par Edmond de Goncourt) – On s’asseoit dessus. Le Peuple est Roi “fantaisie grotesque. mythe profond” », Mss. g 226 4, f° 190 (Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution). Voir aussi « Enfin, vers trois heures, le trône, incessamment foulé aux pieds par les insurgés, qui avaient tous voulu y monter à leur tour, est enlevé à bras et descendu par le grand escalier dans le vestibule du pavillon de l’Horloge. On prépare une marche triomphale [...] le fauteuil est porté sur les épaules de quatre ouvriers, que suit une foule nombreuse », Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, p. 174. L’élaboration de cet épisode est analysée dans Tony Williams, « History in the Making : A Genetic Approach to the Tuileries Episode in L’Éducation sentimentale », in New Approaches in Flaubert Studies, ed. Tony Williams and Mary Orr Lewisham : Edwin Mellen, 1998, p. 130-169.
[33]. Hussonnet écrit son nom dans le livre des visiteurs, comme Étienne Arago (voir la note de lecture de Flaubert : « sur le registre des visiteurs Étienne Arago s’inscrivit. beaucoup d’autres imitèrent cette plaisanterie », Mss. g 226 4 , f° 181 [Jules Du Camp Histoire de l’Armée et de tous les Régiments]). En ce qui concerne son commentaire sur le peuple souverain en voyant un blousier sur le trône («quel mythe») Flaubert rédigea la note documentaire suivante : « Aux Tuileries, envahissement de la Salle-du-Trône. (un bourgeois mit la robe de chambre de Louis-Philippe, et harangua le peuple c’est toujours avec un nouveau plaisir » fait vu et rapporté à moi par Edmond de Goncourt) – On s’asseoit dessus. Le Peuple est Roi « fantaisie grotesque. mythe profond » , Mss. g 226 4 , f° 190, (Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution). L’observation attribuée à Hussonnet est peut-être un détournement ironique de celle de Garnier-Pagès.
[34]. Histoire de la Révolution de 1848, Paris, Balland, 1985.
[35]. Voir « La colonne populaire qui vint prendre possession des Tuileries marchait en bon ordre et sans aucun tumulte. […]. On y voyait des ouvriers en blouse, des gardes nationaux, des soldats de ligne, des femmes, des enfants qui se donnaient gaiement le bras et semblaient, tout ravis de leur victoire, n’avoir d’autre pensée que celle d’une fraternité confiante. Cette foule inoffensive se répandit bientôt dans les appartements royaux », Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848, p. 171-172. Dans la quatrième esquisse (17606, f° 12) Flaubert commence à donner une impression très différente : « arrivée du peuple.craquement des boiseries Marseillaise – souffle chaud Marseillaise. puis bruit de mille pas sur le plancher les fers des souliers comme des ongles comme un animal à plusieurs pieds onglés [= ongulés] – et clapotement de voix. »
[36]. Voir la deuxième esquisse, 17607, f° 43 ; la troisième esquisse, 17607, f° 39 v° et 17607, f° 45 ; et la quatrième esquisse, 17607, f° 54, 17607, f° 60, et 17607, f° 71).
[37]. Pour une analyse plus détaillée de cet épisode, voir Tony Williams, « Avant-texte, intertexte, hypertexte : l’épisode du Club de l’Intelligence dans L’Éducation sentimentale », dans La Création en Acte, éd Paul Gifford et Marion Schmid, Amsterdam, Rodopi, à paraître.
[38]. Le Marquis de Normanby, Une Année de Révolution, Paris, Plon, 1858, 2 vols, vol. 2, p.145. Voir la note de lecture de Flaubert : « Héroïsme de Monsieur de la Ferté, qui porte un mobile par son dos, pour lui faire prendre un drapeau rouge sur une barricade » (t. 2, p. 145) » (Ms. g 226 4, f° 199).
[39]. Il s’agit dans les deux cas de saisir un drapeau, soit le tricolore, soit le drapeau rouge mais la motivation de la saisie du drapeau est complètement transformée. Monsieur de la Ferté prend pitié du gamin blessé et l’aide à conquérir le drapeau, tandis que le geste humanitaire de Dussardier est dirigé vers un insurgé de l’autre bord et la blessure est reçue par Dussardier qui devient un des « héros de juin ». Voir notre article « Dussardier sur les barricades : genèse d’un “héros de juin” », Revue d’Histoire littéraire de la France, janvier-février 2001, n° 1, p. 71-80.
[40]. « Notice historique » in La Commune de Paris, mars 1849. Voir les notes documentaires dans le Carnet 14, f°s 14 – 14 v°.
[41]. Voir notre article, « From Document to Text : the “terrasse du bord de l'eau” episode in L'Éducation sentimentale », French Studies, April 1993, p. 156-171.
[42]. Voir Éric Le Calvez, op. cit., p. 146 : « Une fois insérées dans l’univers de la fiction, les notes perdent leur statut documentaire initial. Elles sont transformées et se soumettent ensuite, tout comme les détails inventés, au souci primordial de la composition, relevant d’ailleurs des mêmes processus de textualisation. »
[43]. « La projection du scénario », Études françaises, 28 (1992), p. 67-81 (ici, p. 80).



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