REVUE
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site
Revue Flaubert, n° 7, 2007 | Flaubert et la philosophie.
Numéro dirigé par Jacques Goetschel.

Bouvard et Pécuchet ou la gymnastique de l'esprit

Atsushi Yamazaki
Maître de conférence à l'Université Chukyo (Nagoya)

« Les livres d'où ont découlé les littératures entières, comme Homère, Rabelais, sont des encyclopédies de leur époque. »[1] On a souvent cité ce passage pour illustrer la conception flaubertienne de l'encyclopédisme littéraire. On retrouve le terme « encyclopédie » à plusieurs reprises sous la plume de Flaubert, au moment où il expose à ses correspondants le projet de Bouvard : l'« encyclopédie critique en farce »[2] ou l'« encyclopédie de la Bêtise moderne »[3] . Depuis Maupassant, qui fut le premier à parcourir les dossiers de Bouvard, nombreux sont les commentateurs qui ont fait appel à la notion d'« encyclopédie » et aux diverses perspectives qu'elle implique, pour éclairer l'enjeu philosophique du projet inachevé de Flaubert[4]. Mais, comme déjà chez ce dernier la formule « encyclopédie critique en farce » est assez paradoxale − comment une encyclopédie s'assimile-t-elle à une farce ? −, on est amené à souligner l'aspect paradoxal de cette encyclopédie : Bouvard est une encyclopédie à rebours, un dispositif critique et ludique par lequel se révèle l'impossibilité même de tout encyclopédisme. Bref, il s'agit d'une parodie d'encyclopédie, celle que Flaubert devait radicaliser dans la composition de la Copie. Autrement dit, Bouvard n'est encyclopédique que sur le mode du « faire-semblant ». Un tel déguisement parodique paraît se dévoiler dans les transitions reliant de façon arbitraire les expériences des deux héros. Comment ne pas voir en effet qu'il y a bien des trous et des sauts dans la table des matières de cette encyclopédie romanesque ?

« Sur la table de Flaubert, écrit Claude Mouchard, des livres, toujours renouvelés »[5] : au désordre de la table sur laquelle Flaubert entasse pêle-mêle des livres hétéroclites correspond une certaine confusion brouillant l'unité de la table des matières du roman encyclopédique (cette table au sein de laquelle s'opèrent des rencontres incongrues, le voisinage soudain des choses sans rapport, telle la célèbre « table d'opération » de Lautréamont, trouvera son pendant fictionnel dans le « bureau à double pupitre » que les copistes font confectionner pour leur Copie). La structure tabulaire de l'encyclopédie, en effet, est difficilement transposable dans le déroulement linéaire du récit. D'où un effet de tabula rasa permanent auquel s'expose la narration de ce roman, circulaire et interminable[6].

La table des matières du huitième chapitre présente sans doute les rencontres les plus insolites : la gymnastique, les tables tournantes, le magnétisme, le spiritisme, la magie, la baguette divinatoire, l'hypnotisme et la philosophie. On imagine mal une encyclopédie qui, sous la même rubrique, traiterait trois domaines aussi éloignés que la gymnastique, le magnétisme et la philosophie. Nulle encyclopédie ne placerait sur le même plan ces trois chefs de file : Amoros, Mesmer, Cousin. Et pourtant, sur la table de Flaubert, Allan Kardec se trouve à côté de Charles Bonnet, Spinoza à côté d'Amoros, Alfred Maury à côté de Hegel, ou le Dictionnaire des sciences occultes de Collin de Plancy voisine avec le Dictionnaire philosophique de Voltaire, le Sanctuaire du spiritualisme de Cahagnet avec l'Essai sur le libre arbitre de Schopenhauer, et enfin Les Farfadets, ou Tous les démons ne sont pas de l'autre monde de Berbiguier avec la Critique de la raison pure de Kant (tous ces auteurs et livres figurent dans les dossiers composés par Flaubert pour la rédaction du chapitre VIII). L'encyclopédie comme « cabinet de curiosités » des temps modernes, une sorte de Wunderkammer où les « merveilles » de la philosophie et de l'occultisme s'exposeraient les unes à côté des autres dans une proximité déconcertante (L'Histoire du merveilleux dans les temps modernes de Louis Figuier sert de fil directeur à la documentation que Flaubert effectue pour la première partie du chapitre VIII).

Or Flaubert écrit dans un plan : « La transition des connaissances doit être naturelle. Une idée les conduit à une autre. »[7] Quelle transition a-t-il donc aménagée entre la gymnastique et les tables tournantes, ou entre la baguette divinatoire et la philosophie ? Le regroupement de la gymnastique, du magnétisme et de la philosophie est-il aussi nécessaire ou aussi « naturel » que les regroupements des savoirs au chapitre III (chimie, médecine, histoire naturelle, géologie, etc.) ou au chapitre IV (archéologie, histoire, etc.) ? Faut-il en conclure que la dispositio du roman encyclopédique est frappée d'arbitraire, à la faveur de l'exposition des merveilles ? Non, il n'y a rien d'arbitraire : derrière ce voisinage apparemment aléatoire des savoirs, on va voir se dessiner une problématique qui sert de fil directeur à l'ensemble des savoirs ainsi réunis : les interrogations sur le dualisme du corps et de l'esprit, ou sur l'opposition entre matérialisme et spiritualisme. Dans les pages qui suivent, je vais essayer de montrer à quel point le dualisme du corps et de l'esprit détermine la structure du chapitre VIII et de quelle manière il en constitue le scénario épistémologique qui dépasse les limites d'un seul chapitre. 

L'« alliance de la gymnastique et de la morale »

Au début du chapitre VIII, on voit Bouvard et Pécuchet, suivant fidèlement le manuel de gymnastique publié par Francisco Amoros (1770-1848), chanter quelques « hymnes » tout en faisant des exercices gymnastiques. En marchant, ils répètent : « Un roi, un roi juste est un bien sur la terre » ; et en se battant la poitrine, ils crient : « Amis, la couronne et la gloire ». Enfin, ils chantent au pas de course :  

« À nous l'animal timide !
Atteignons le cerf rapide !
Oui ! nous vaincrons !
Courons ! courons ! courons ! » (p. 257).[8]

Le corps qui imite, qui chante, qui court : les corps de Bouvard et de Pécuchet mettent en spectacle les savoirs, en l'occurrence le savoir-faire gymnastique. « Les corps de Bouvard et Pécuchet, écrit Stéphanie Dord-Crouslé, sont infiniment plastiques ; ils se métamorphosent à volonté et se prêtent avec un égal bonheur à l'exploration mimétique de tous les savoirs. »[9] Cela dit, les idées, les notions, les propositions, les discours ou les savoirs viennent traverser tour à tour le corps des personnages : ceux-ci tendent à se redresser suivant les « prescriptions » données par chacun des livres qu'ils lisent : « Pour suivre les prescriptions du manuel, ils tachèrent de devenir ambidextres » (p. 257). Il s'agit donc d'un dressage du corps, mais, il faut le souligner, le dressage du corps va toujours de pair avec celui de l'esprit (« redresser l'intelligence, dompter les caractères » (p. 352), tel est le rêve qui occupe les deux pédagogues au chapitre X). Cela est particulièrement visible dans l'épisode de la gymnastique, puisque celle-ci est une discipline qui manipule l'esprit par l'intermédiaire de son emprise sur le corps.

« Alliance de la gymnastique et de la morale » : cette expression apparaît à plusieurs reprises dans des brouillons concernant le plan détaillé de l'épisode de la gymnastique[10]. Les « hymnes » mettent clairement en relief l'enjeu moralisateur de la gymnastique « amorosienne ». N'oublions pas, d'ailleurs, que le manuel consulté par Bouvard et Pécuchet, c'est-à-dire celui annoté par leur auteur, s'intitule précisément le Nouveau manuel complet d'éducation physique, gymnastique et morale[11]. Aussi la gymnastique amorosienne se définit-elle d'abord et surtout comme une éducation à la fois « physique » et « morale ». Il est significatif que Flaubert appelle le manuel d'Amoros la « gymnastique et moral » dans ses notes de lecture[12].

Pour ce fondateur de la gymnastique en France, le chant est, cite Flaubert dans le f° 308, « l'instrument de civilisation, de moralisation & de régénération le plus puissant qui existe » : la musique devient un instrument disciplinaire. C'est dans un but moralisateur, rappelons-le, que Pécuchet apprend à Victor la musique au chapitre X : « Mais sa brutalité les effrayait. La musique adoucissant les mœurs, Pécuchet imagina de lui apprendre le solfège ». Le pédagogue ne manque pas de saisir cette occasion pour redresser le corps de son élève : « Il le fit se mettre tout droit, la poitrine en avant » (p. 369). La pratique musicale se trouve ainsi inscrite dans la norme du « corps redressé » (G. Vigarello[13]).

Amoros ne s'est pas contenté de faire de la musique le simple accessoire des exercices physiques ; il va jusqu'à ériger la gymnastique en une Muse régnant sur l'ensemble des arts plastiques ! Lea Caminiti a trouvé la citation suivante dans le dossier de Rouen :

Idées scientifiques.
Art de dessiner et de modeler. Il n'y a pas doute que ces deux arts appartiennent à la gymnastique, comme la source de tous ceux qui se font par le moyen des manipulations et des mouvements.
Amoros, Gymnastique et morale, t. II, p. 377.[14]

Quelle idée scientifique ! Pour Flaubert, rappelons-le, tous les discours affirmant qu'« il n'y a pas de doute » méritent d'être répertoriés dans la Copie comme « idées scientifiques ». Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Amoros, admirateur des Grecs, place la sculpture sous le signe de la gymnastique, car il définit la gymnastique comme un « art de sculpter l'âme ». Mentionnons aussi cette citation que Lea Caminiti a également trouvée dans le dossier de Rouen :

Contre les vices et les crimes
Tournons nos efforts magnanimes,
Et luttons avec fermeté.
De sa gloire l'homme est le maître,
Et la nature le fit naître
Pour chercher l'immortalité
Roux de Rochelle

L'élévation de sentiments que cette dernière strophe excite est telle, que j'ai vu quelques disciples du gymnase s'élever sur la pointe de leurs pieds pour se ragrandir matériellement lorsqu'ils chantaient, et je me suis surpris moi-même recevant cette impulsion physique, effet bien naturel de l'agrandissement de l'âme, inspirée par des idées si sublimes.
le colonel Amoros, Gymnastique et morale, t. I, p. 148.[15]

Amoros joue systématiquement sur la dualité des significations physique et morale de chaque mot : le sentiment s'élevant, le corps s'élève nécessairement ; l'agrandissement de l'âme est parallèle à celui du corps. Telle est la rhétorique utilisée par Amoros pour promouvoir son projet d'« éducation physique, gymnastique et morale ».

Dans le Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, paru quelques années après la publication posthume de Bouvard, l'auteur de l'article « Amoros » souligne bien, en s'appuyant sur un rapport présenté par Amoros à la Société pour l'instruction élémentaire, la fonction des chants dans sa méthode gymnastique : 

Amoros est le fondateur en France de la gymnastique rationnelle. Sa méthode consiste en exercices gradués propres à développer harmoniquement les organes. Mais ce qui la distingue surtout, c'est que ces exercices physiques eux-mêmes doivent contribuer au développement des facultés morales. Amoros « avait imaginé d'assujettir tous les mouvements de ses élèves au rythme, ce qui d'abord maintient l'ordre et la régularité. Le rythme est marqué par des chants dont les paroles expriment les sentiments les plus élevés qui puissent remplir un cœur humain, le respect et l'adoration envers Dieu, l'amour du chef de l'État, le dévouement à la patrie, etc. [...]. » (Rapport de la Société pour l'instruction élémentaire.)[16]  

« Assujettir tous les mouvements de ses élèves au rythme », c'est mettre le corps des gymnastes au travail dans des pratiques mécanisées et chiffrées. Dans l'« atlas » du manuel d'Amoros dont les images émerveilleront Bouvard et Pécuchet, les gestes des gymnastes sont rigoureusement décomposés et chiffrés. En effet, la « gymnastique élémentaire » inventée par Amoros repose sur la mécanisation de la motricité. Les chants ont justement pour fonction d'articuler étroitement l'ordre corporel créé par les « mouvements élémentaires » avec l'ordre social et religieux[17]. L'hygiéniste Auguste Debay (1802-1890), pour sa part, dans La Vénus féconde et callipédique, ouvrage qui figure dans le dossier médical composé par Flaubert pour le chapitre III, insiste sur la prétention moralisatrice de la gymnastique amorosienne : « D'après MM. Amoros et Clias, les premiers qui ouvrirent des gymnases à Paris, les bienfaits de la gymnastique ne se borneraient pas seulement au développement du physique, le moral en prendrait sa bonne part. − La gymnastique telle que nous l'enseignons, disaient-ils, porte sa double influence sur le corps et sur l'esprit, lorsqu'elle est continuée assez longtemps »[18]. L'un des exercices que Debay présente quelques pages plus loin retient l'attention de Flaubert : « exercices gymnastiques exercice du bâton que l'on se met derrière les épaules. − comique − »[19]. Debay le décrit en ces termes : « Partez de la première position, faites passer la baguette au-dessus de la tête et, sans la lâcher, faites-la glisser derrière le dos jusqu'à la hauteur des hanches ; − opérez quelques balancements de droite à gauche et de gauche à droite ; puis remontez la baguette au-dessus de la tête et ramenez-la dans la première position »[20]. Cet exercice s'inscrit, soulignons-le, dans le cadre de la « gymnastique médicale ou orthopédique », un genre de gymnastique qui a pour objet principal « l'application des exercices physiques [...] au redressement des déviations et des difformités du corps, ainsi qu'à la guérison de certaines maladies »[21]. Il s'agit donc d'une pédagogie hygiénique et orthopédique qui est censée façonner la « Vénus féconde ». Or Bouvard cherche lui aussi à redresser son corps avec des « bâtons orthosomatiques » :  

Les « bâtons orthosomatiques » lui plurent davantage, c'est-à-dire deux manches à balai reliés par deux cordes dont la première se passe sous les aisselles, la seconde sur les poignets − et pendant des heures il gardait cet appareil, le menton levé, la poitrine en avant, les coudes le long du corps. (p. 256)  

La désignation « bâtons orthosomatiques » découle du manuel d'Amoros[22], alors que, comme le suppose R. Descharmes[23], Flaubert invente les détails de cet exercice (L'exercice décrit par Debay est-il pour quelque chose dans cette invention ?). Quoi qu'il en soit, cet exercice « orthosomatique » fait apparaître au grand jour un autre aspect de la gymnastique amorosienne, à savoir son aspect hygiénique, corrélatif de son aspect moralisateur. Rappelons que la maladie secrète contractée lors de son aventure avec la servante pousse Pécuchet à soigner son corps et à « s'améliorer le tempérament par de la gymnastique » (p. 255). Bouvard et Pécuchet abordent la gymnastique, au même titre que l'hydrothérapie à laquelle ils se sont livrés juste avant, comme un moyen hygiénique[24]. Florence Emptaz, dans son étude sur l'orthopédie dans l'œuvre de Flaubert, fait ressortir à juste titre le caractère orthopédique déterminant certains des exercices tentés par les deux gymnastes : « une fois leur corps rééduqué, allégé, redressé, et certains vices de leur conformation supprimés, il ne devrait plus y avoir de place, dans leur existence, pour les dérapages sentimentaux. De la gymnastique comme remède à l'amour. »[25]   

L'hygiène morale, la gymnastique militaire et l'hydrothérapie : 
autour du Dictionnaire des idées reçues  

 Quand Bouvard et Pécuchet s'aperçoivent de la « mauvaise habitude » de leur élève, Victor, ils s'accordent pour recourir aux exercices physiques, comme s'ils voulaient mettre en pratique la prescription donnée par l'article « gymnastique » du Dictionnaire des idées reçues (« Exténuez-y les enfants »[26] ) : « Ils préférèrent le fatiguer par l'exercice, et entreprirent des courses dans la campagne » (p. 372). Il apparaît à la fin du chapitre X que l'éducation physique, incapable de corriger les vices de l'élève, n'a abouti qu'à en faire un voleur :  

Victor escaladait les murs et montait dans les combles pour y appendre un signal, témoignait de la bonne volonté et même une certaine ardeur. [...] D'où provenait-elle [la pièce que Victor cache dans sa commode] ? d'un vol, bien sûr ! et commis durant leurs tournées d'ingénieurs. (p. 380-381)  

Le même jour, Bouvard surprend Victorine enlacée dans le fournil avec Romiche, le bossu. Or ce personnage n'est introduit dans le roman qu'à cet ultime moment, comme s'il n'avait d'autre rôle à y jouer que de souligner l'échec de l'expérience pédagogique des deux bonshommes. Tout se passe comme si un bossu, c'est-à-dire un corps déformé rebelle à toute intervention orthopédique, tombait du ciel uniquement pour tourner en dérision la pédagogie de l'hygiène morale. Ce syntagme « hygiène morale », je l'emprunte ici au titre que Casimir Broussais[27](1803-1847), fils du célèbre médecin François Broussais (1772-1838), a donné à un des ses ouvrages, celui qui figure dans le dossier « éducation-morale » composé par Flaubert pour le chapitre X[28]. Flaubert, à partir des citations qu'il a réunies sur une page de notes de lecture (Ms. g 226 (2) f° 189), résume, dans la fiction, la théorie hygiénique de Casimir Broussais en une seule phrase, dérisoire et bouffonne :  

Pécuchet aux heures des leçons avait beau tirer la cloche, et crier par la fenêtre l'injonction militaire, le gamin n'arrivait pas. Ses chaussettes lui pendaient toujours sur les chevilles. À table même, il se fourrait les doigts dans le nez, et ne retenait point ses gaz. Broussais là-dessus défend les réprimandes. Car « il faut obéir aux sollicitations d'un instinct conservateur ». (p. 355)[29]  

L'« hygiène morale » de Broussais, il faut le souligner, s'inscrit dans la pensée organiciste qui cherche à surmonter l'antagonisme entre le corps et l'esprit : « l'homme est moral, quand sa vie n'est que l'accomplissement de la loi de sa nature, de son organisme harmonieux »[30]. Le corps (la nature) ne s'oppose pas à l'esprit (la morale), car c'est le Créateur qui a inscrit chez l'homme, « en traits de chair et d'os, sa loi, sa mission, sa destinée »[31]. Par conséquent, recopie Flaubert dans le f° 189 mentionné ci-dessus, « dire que l'homme a été doué d'un seul besoin inutile, d'une seule faculté immorale, c'est un blasphème ». Ainsi, l'hygiène morale s'apparente, à bien des égards, à la gymnastique morale. Rien d'étonnant donc à ce que Casimir Broussais comme son père figure parmi les médecins qui ont apporté une caution médicale à la gymnastique amorosienne[32]. Mais ce n'est pas tout. Il y a, dans le passage cité, un autre élément qui renvoie à la gymnastique amorosienne : la cloche utilisée par Pécuchet. Celui-ci adopte ici la méthode de Pestalozzi[33](1746-1827), le pionnier de l'éducation physique sur le modèle duquel a été construite la gymnastique d'Amoros. Ainsi se dessine ici toute une généalogie de l'éducation physique et morale : Rousseau, Pestalozzi (il s'est engagé, comme Bouvard et Pécuchet, dans l'enseignement des enfants abandonnés et il est connu pour avoir traduit en pratiques la théorie éducative de Rousseau dont les traces sont partout présentes tout le long du chapitre X), Amoros, Casimir Broussais (ce médecin et son père ont en commun avec Bouvard et Pécuchet de défendre la phrénologie[34]). Ce n'est donc pas un hasard si Pécuchet recourt également dans le passage cité à l'« injonction militaire » pour façonner les « corps dociles » (Michel Foucault[35]) . En effet, dans le projet d'éducation des adultes que Bouvard et Pécuchet élaborent pour réparer leur échec avec les enfants, la visée hygiénique et militaire est dominante : « Pendant qu'ils attendaient Victor, ils causaient avec les passants − et par besoin de pédagogie, tâchaient de leur apprendre l'hygiène, déploraient la perte des eaux, le gaspillage des fumiers » (p. 372). L'une des trois « conceptions » pédagogiques qu'ils exposent aux villageois révèle clairement l'origine militaire de leur projet : « − hiérarchiser les Français, − et pour conserver son grade, il faudrait de temps à autre, subir un examen » (p. 379). Et pourtant, ce sont les deux futurs pédagogues (Bouvard et Pécuchet) et l'instituteur Petit qui, dans les jours qui ont suivi la révolution de 1848, ont résisté, ne serait-ce que par leurs maladresses, au contrôle disciplinaire exercé par la gymnastique militaire :  

C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorgu en bourgeron bleu, une cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale. − « Rentrez les ventres ! » Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son abdomen, tendait la croupe. − « On ne vous dit pas de faire un arc, nom de Dieu ! » Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite, demi-tour à gauche ; mais le plus lamentable était l'instituteur. Débile et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins. (p. 216)  

Amoros acquiert ses lettres de noblesse dans la gymnastique militaire (le « gymnase normal, civil et militaire » qu'il crée à Grenelle en 1819 est à l'origine de l'École de Joinville fondée en 1852 par Napoléon Laisné, son disciple), alors que Bouvard et Pécuchet échouent complètement dans les « escalades militaires » :  

Dès qu'on a enfourché le premier bâton, et saisi le troisième, on jette ses jambes en dehors, pour que le deuxième qui était tout à l'heure contre la poitrine se trouve juste sous les cuisses. On se redresse, on empoigne le quatrième et l'on continue. Malgré de prodigieux déhanchements, il leur fut impossible d'atteindre le deuxième échelon. (p. 257)  

« On se redresse, et l'on continue », mais, hélas, leur corps ne se redresse guère ! La gymnastique militaire ne sert à rien. « Décidément la gymnastique ne convenait point à des hommes de leur âge » (p. 258). En fin de compte, la gymnastique n'est pas plus efficace que l'hydrothérapie, pour « s'améliorer le tempérament », et ceci contrairement (et conformément) aux définitions du Dictionnaire des idées reçues : « GYMNASTIQUE On ne saurait trop en faire. Exténuez-y les enfants » ; « HYDROTHERAPIE Enlève toutes les maladies et les procure ».

Mais pourquoi Flaubert a-t-il fait de l'hydrothérapie la « transition » entre le chapitre de l'amour et le chapitre qui contient la gymnastique, le magnétisme et la philosophie ? Qu'est-ce que l'hydrothérapie, précisément ? Au XIXe siècle, les bains sont considérés comme un moyen puissant de guérison. La médecine mentale accorde à l'hydrothérapie une importance telle que les asiles ne peuvent se permettre de fonctionner sans un service de bains. Dans les années 1870, période pendant laquelle Flaubert a rédigé son dernier roman, les établissements d'hydrothérapie ont connu une vogue mondiale. La plupart des dictionnaires de médecine publiés au cours du siècle consacrent de nombreuses pages à l'explication de cette thérapie. Dans le cadre de l'éducation physique, on combine à l'époque très fréquemment la gymnastique et l'hydrothérapie :  

Dans la période comprise entre 12 et 18 ans, il serait à souhaiter que l'hydrothérapie, comme la gymnastique, fût employée pour concourir à l'éducation physique. A cet âge, elle favorise l'essor des jeunes sujets vers les qualités viriles, en augmentant la puissance de l'organisme, la force musculaire, en équilibrant le système nerveux, et en corrigeant certains penchants funestes qui peuvent être la source de maladies sérieuses[36].  

Bien sûr, la « mauvaise habitude » dont sera victime l'élève des deux pédagogues est au nombre des « penchants funestes » qu'on doit surmonter par l'hydrothérapie. C'est à la fois sur le corps et sur l'esprit que l'hydrothérapie est censée agir. Flaubert écrit d'ailleurs à Mlle Leroyer de Chantepie : « Vous a-t-on conseillé l'hydrothérapie ? L'eau froide réussit parfois très bien dans les névroses »[37]. Il faut préciser que c'est de la perte d'un être aimé (un chien) que sa correspondante souffre : « Qu'on aime une bête ou un homme (la différence n'est pas si grande), le beau est d'aimer ». Cela dit, Flaubert considère ici l'hydrothérapie comme un remède aux névroses provoquées par la blessure de l'amour. Parmi les affections visées par l'hydrothérapie figurent la mélancolie, la manie, les névroses, l'épilepsie, l'hypocondrie, la nymphomanie et l'hystérie[38]. Cette liste des affections recoupe en grande partie celle des troubles mentaux visés par la gymnastique : « Dans la plupart des névroses, dites cérébrales, telles que l'épilepsie, l'hystérie, la mélancolie, l'hypocondrie, un exercice même violent, et poussé jusqu'à la fatigue, est un moyen de la plus grande efficacité. »[39]

Si l'on tient compte de ce contexte historique de la médecine, la transition (l'hydrothérapie) qu'a aménagée Flaubert pour relier les deux chapitres n'a plus rien d'aléatoire : cette transition narrative est bien fondée ou motivée sur le plan épistémologique, mais, du même coup, elle trouve aussi son fondement dans le Dictionnaire des idées reçues. Il s'agit là d'un effet de miroir, vertigineux, qui semble se nouer entre l'œuvre qu'est Bouvard et Pécuchet et le Dictionnaire des idées reçues, dont celle-ci semble être née, « dans une genèse quelque peu contre nature, puisque, au terme du processus, l'œuvre-source se retrouve englobée dans l'œuvre à laquelle elle a donné vie »[40]. Cela dit, le Dictionnaire d'où est issue la fiction et qui en est pourtant partie intégrante sert de référence pour analyser la composition de cette « encyclopédie critique en farce ». Ajoutons maintenant aux idées reçues précédentes deux autres : « HYSTERIE La confondre avec la nymphomanie » ; « MAGNETISME Joli sujet de conversation, et qui sert “ à faire des femmes ! ” ». Quel rapport peut-on nouer entre l'hystérie, la nymphomanie et le magnétisme par rapport au chapitre qui nous intéresse ? Rappelons d'abord que l'une des patientes que Bouvard et Pécuchet réussissent à guérir en la mettant en état de somnambulisme, la malade appelée « la Barbée », manifeste quelques symptômes classiques de l'hystérie :   

Elle sentait comme un clou à l'occiput, parlait d'une voix rauque, restait souvent plusieurs jours sans manger, puis dévorait du plâtre ou du charbon. Ses crises nerveuses débutant par des sanglots se terminaient dans un flux de larmes ; et on avait pratiqué tous les remèdes, depuis les tisanes jusqu'aux moxas − si bien que par lassitude, elle accepta les offres de Bouvard. (p. 263)  

Le médecin Vaucorbeil, à son tour, dans la séance de magnétisme organisée par les deux magnétiseurs, identifie leur somnambule à une hystérique : « Rien d'étonnant, après tout ! une hystérique ! Le diable y perdrait son latin ! » (p. 268). D'ailleurs, la manière dont Bouvard et Pécuchet pratiquent des « passes magnétiques » sur leur patiente rappelle forcément la « fureur utérine », à laquelle la plupart des médecins attribuaient l'hystérie jusqu'au milieu du siècle : « Quand il eut congédié la servante et poussé les verrous, il se mit à frictionner son abdomen en appuyant sur la place des ovaires » (p. 263). En outre, s'ils renoncent à construire un baquet mesmérien, c'est parce qu'ils ont peur de provoquer chez leurs patientes non pas une « crise magnétique », celles que Mesmer pouvait provoquer à volonté chez ses clientes dans sa célèbre « salle de crise », mais une crise nymphomaniaque : « Parmi les malades, il viendrait des personnes du sexe : − “ Et que ferons-nous s'il leur prend des accès d'érotisme furieux ? ” » (p. 264). Le baquet magnétique apparaît ainsi comme un instrument servant « à faire des femmes », comme le dit Dictionnaire des idées reçues. C'est curieusement dans un dictionnaire de médecine que Flaubert a trouvé cette accusation courante contre le magnétisme[41] :    

Beautés du magnétisme
rapport secret sur le mesmérisme
(1er vol. de Conservateur, p. 146.) 
« un satyriasis survint subitement à un monsieur à la vue d'une jeune demoiselle homme
qui était avec sa mère ; les choses allaient si loin que la mère se leva pr. y mettre ordre.
Mais Mr d'Eslon s'écria : Laissez-les faire, ou ils mourront » ![42]   

Cependant, « La Barbée », identifiée par Vaucorbeil à une hystérique, fait preuve de « lucidité » magnétique en parvenant à voir à distance ce qui se passe chez le médecin. Bouvard et Pécuchet semblent par là triompher de leur adversaire, mais cela ne fait que renforcer l'opinion négative du médecin à l'égard du magnétisme, puisque toutes les voyantes sont, comme le pensent la plupart des médecins au XIXe siècle, des hystériques[43]. Bouvard et Pécuchet, quant à eux, ayant écarté la thèse du médecin selon laquelle tous les phénomènes extraordinaires liés au magnétisme s'expliquent en termes de « suggestion », croient en identifier la « cause physique » en faisant appel à l'« od », la « substance intermédiaire entre le monde et nous », laquelle n'est rien d'autre qu'un avatar du fluide universel mesmérien : « Ces images ne seraient donc pas une illusion, et les dons extraordinaires des possédés pareils à ceux des somnambules, auraient une cause physique ? » (p. 273). Cette interrogation répond en écho à une autre interrogation qui mène les deux magnétiseurs à l'étude philosophique : « l'extase dépend d'une cause matérielle. Qu'est donc la matière ? » (p. 279).  

L'hypnose des animaux  

Quelle transition Flaubert a-t-il ménagée pour relier le magnétisme (et le mysticisme) et la philosophie ? Le scénario épistémologique élaboré paraît tout à fait surprenant : c'est l'extase des dindes (plus précisément, l'hypnose des dindes) qui fait charnière entre les deux ! Citons le passage qui marque cette transition :

Avec du blanc d'Espagne, ils tracèrent une ligne au milieu du pressoir, lièrent les pattes d'un dindon, puis l'étendirent à plat ventre, le bec posé sur la raie. La bête ferma les yeux, et bientôt sembla morte. Il en fut de même des autres. Bouvard les repassait vivement à Pécuchet, qui les rangeait de côté dès qu'elles étaient engourdies[44]. [...]
N'importe ! Le problème était résolu ; l'extase dépend d'une cause matérielle.
Qu'est donc la matière ? Qu'est-ce que l'esprit ? D'où vient l'influence de l'une sur l'autre, et réciproquement ?
Pour s'en rendre compte, ils firent des recherches dans Voltaire, dans Bossuet, dans Fénelon − et même ils reprirent un abonnement à un cabinet de lecture. (p. 279-280)  

Flaubert pose ainsi la question de l'hypnose des animaux à la charnière des deux moments du parcours intellectuel des deux bonshommes, et cela tout en jouant sur l'opposition entre cause matérielle et cause spirituelle, ou sur celle entre matière et esprit, c'est-à-dire entre matérialisme et spiritualisme.

C'est le médecin Vaucorbeil qui apprend le procédé hypnotique aux deux bonshommes : « “ La visière vernie vous hypnotise comme un miroir. Et ce phénomène n'est pas rare chez les personnes qui considèrent un corps brillant avec trop d'attention. ” Il indiqua comment pratiquer l'expérience sur des poules, enfourcha son bidet, et disparut lentement » (p. 279). L'explication de Vaucorbeil repose sur la théorie naissante de l'hypnotisme. C'est le médecin écossais James Braid (1795?-1860), le promoteur de l'hypnose dans le monde scientifique, qui inventa, aux alentours des années 1840, ce procédé d'induction hypnotique par la fixation des yeux sur un corps brillant[45]. L'hypnose est pour lui un phénomène neurophysiologique permettant de plonger le patient dans un « sommeil nerveux » par la fixation visuelle : « Je suis convaincu que les phénomènes sont uniquement provoqués par une impression faite sur les centres nerveux, par la condition physique et psychique du patient, à l'exclusion de toute autre force provenant directement ou indirectement d'autrui. »[46] Braid récuse non seulement la théorie des fluides − Vaucorbeil dit dans la séance de magnétisme : « Mais prouvez-le ! Montrez-le ! votre fluide ! D'ailleurs les fluides sont démodés » (p. 270) − , mais également la théorie de l'imagination selon laquelle tous les phénomènes du somnambulisme s'expliquent par le pouvoir de l'imagination. Pour Braid, en effet, la « condition psychique » du patient n'est pour rien dans l'induction hypnotique. Parallèlement, la volonté de l'opérateur n'y joue aucun rôle. Au lieu d'expliquer le « sommeil nerveux » par l'imagination, comme le fait Alexandre Bertrand[47] (1795-1831), le fondateur de l'hypnotisme l'explique « par une cause physiologique, c'est-à-dire par la fatigue des centres nerveux liée à la paralysie de l'appareil oculaire »[48]. Expliquer en termes physiologiques tous les phénomènes dits magnétiques, tel est le défi de l'hypnotisme qui s'applique désormais à se démarquer de son prédécesseur. Dans cette perspective, on comprend mieux pourquoi Bouvard et Pécuchet, ayant réussi à hypnotiser des dindes, peuvent affirmer : « Le problème était résolu ; l'extase dépend d'une cause matérielle ».

Les deux magnétiseurs n'hypnotisent pas seulement des dindes mais aussi une vache. Voici la scène de la « zoomagnétisation », selon la formule du magnétiseur Aubin Gauthier qui en a fourni les détails au romancier[49].  

Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent, l'un devant les cornes, l'autre à la croupe − et avec de grands efforts intérieurs et une gesticulation frénétique, ils écartaient les doigts, pour épandre sur l'animal des ruisseaux de fluide, tandis que le fermier, son épouse, leur garçon et des voisins les regardaient presque effrayés.[...]
Le débouché s'opéra. L'espérance jaillit dans un paquet de matières jaunes, éclatant avec la force d'un obus. Les cœurs se desserrèrent, la vache dégonfla. Une heure après, il n'y paraissait plus.
Ce n'était pas l'effet de l'imagination, certainement. Donc, le fluide contient une vertu particulière.(p. 265) 

La théorie du fluide universel est évidemment en jeu dans cette expérience de la « zoomagnétisation ». Bouvard et Pécuchet font de la prétendue vache magnétisée une preuve à l'appui de l'existence du fluide et de sa vertu agissant sur l'organisme. Du même coup, ils écartent la théorie de l'imagination, défendue par leur adversaire, Vaucorbeil : « Alors il tonna contre le magnétisme, un tas de jongleries, et dont les effets proviennent de l'imagination » (p. 264-265). Autrement dit, ils écartent la cause morale (l'imagination) au profit d'une cause matérielle (le fluide). Au cours du chapitre VIII, Bouvard et Pécuchet se confrontent successivement aux différentes versions d'une seule et même alternative : le matérialisme ou le spiritualisme. Avec la vache magnétisée, ils optent pour la version mesmérienne du matérialisme (la théorie des fluides), et finalement avec les dindes hypnotisées, ils optent pour la version physiologique du matérialisme (l'hypnotisme). Entre ces deux moments, ils abordent aussi plusieurs hypothèses spiritualistes, notamment le spiritisme d'Allan Kardec : « Les esprits, après la mort et dans l'extase, y sont transportés. Mais quelquefois ils descendent sur notre globe, où ils font craquer les meubles, se mêlent à nos divertissements, goûtent les beautés de la nature et les plaisirs des arts » (p. 271-272). Les deux magnétiseurs se livrent enfin à un spiritualisme mystique en essayant de faire apparaître un mort, l'âme du père de Bouvard. Dans ces différents cadres théoriques, des questions, presque toujours les mêmes, sont posées, recevant chaque fois des solutions différentes. 

L'opposition entre matérialisme et spiritualisme dans le magnétisme

Cette alternative entre matérialisme et spiritualisme à laquelle deux magnétiseurs sont confrontés s'inscrit dans la querelle du magnétisme qui se poursuit tout au long du XIXe siècle. Au milieu du siècle, moment auquel l'épisode du magnétisme se déroule, Ségouin, le magnétiseur consulté par Laporte et commenté par Flaubert (Ms. g 226 (5) f° 299-f° 301 v°), distingue trois écoles : l'école matérialiste, l'école spiritualiste et l'école intermédiaire qui se situe entre les deux pôles[50].

D'abord, le matérialisme : dans le magnétisme, la doctrine matérialiste se formule dans la conception mesmérienne du fluide universel. Pécuchet en résume le principe en suivant le Guide du magnétiseur par Montacabère (un ouvrage fictif qui permet au romancier de présenter rapidement les divers courants du magnétisme) : « Tous les corps animés reçoivent et communiquent l'influence des astres, propriété analogue à la vertu de l'aimant. En dirigeant cette force on peut guérir les malades, voilà le principe » (p. 262).

Les spiritualistes, quant à eux, récusent ce prétendu fluide universel. Ils se sous-divisent en deux courants : les uns, refusant tout recours à un agent matériel, réduisent tous les phénomènes somnambuliques au processus mental, essentiellement à la volonté du magnétiseur ; les autres font intervenir des entités surnaturelles pour expliquer le somnambulisme magnétique (anges, esprits, démons, etc.). Au cours du siècle, le courant spiritualiste a connu toutes sortes de variantes, en prenant de plus en plus une tournure antimoderne. Au milieu du siècle, le magnétiseur spiritualiste Cahagnet (1809-1885) a édifié son Sanctuaire du spiritualisme[51]. Citons quelques passages révélateurs de la pensée spiritualiste, des notes prises par Flaubert sur ce livre : « Les pensées sont des êtres vivants, agissants. nous vivons en elles — elles vivent en nous & nous suivent après notre départ de la terre, surtout celles que nous avons le plus affectionnées » ; « Les idées ont un corps cela est devenu palpable pr. moi. Je les voyais trop parfaitement pr. ne pas en être certain. J'ai vu mon âme ainsi que la vôtre sous forme humaine ». Le seul détail que Flaubert ait emprunté à ce livre est la description d'une mystérieuse boîte magique : « enfin ils adoptèrent la boîte magique − une petite boîte, d'où s'élève un champignon hérissé de clous et que l'on garde sur le cœur par le moyen d'un ruban attaché à la poitrine. Tout rata[52]. » (p. 274).

La troisième école est représentée par la figure du marquis de Puységur (1751-1825) qui a découvert le somnambulisme. Puységur et ses disciples « estiment que le somnambulisme dévoile les puissances latentes de l'âme, mais refusent toute référence à des entités extérieures à la conscience humaine »[53]. Ils font appel au fluide magnétique, mais non aux entités surnaturelles. Dans un précédent article, j'ai rangé Bouvard et Pécuchet dans cette troisième catégorie, tout en soulignant les dérives de leurs pratiques magnétiques par rapport aux normes imposées par cette école[54].

Voici le schème oppositionnel du matérialisme et du spiritualisme qui marque en profondeur la querelle du magnétisme. Il faut bien souligner que cette alternative s'impose d'emblée aux deux bonshommes avant qu'ils ne se livrent aux expériences du magnétisme :  

Le phénomène des tables tournantes n'en est pas moins certain. Le vulgaire l'attribue à des esprits, Faraday au prolongement de l'action nerveuse, Chevreul à l'inconscience des efforts, ou peut-être, comme admet Ségouin, se dégage-t-il de l'assemblage des personnes une impulsion, un courant magnétique ? (p. 261)  

L'âme des animaux, question hypnotique et philosophique

Mais comment se fait-il qu'à l'expérience d'hypnose des animaux succèdent les lectures de Voltaire, Bossuet et Fénelon ? En ce qui concerne Voltaire, de l'article « âme » du Dictionnaire philosophique, Flaubert retient justement ceci dans ses notes de lecture :  

l'âme est esprit ! mais qu'est-ce qu'un esprit ?

l'âme est matière ! mais qu'est-ce que matière ?

c'est qque chose de distinct de la matière − qu'en savez-vous ? − qui vous a dit que les premiers principes de la matière sont divisibles & figurables.

La gravitation, le mouvement, la végétation, non plus, ne sont pas de la matière[55].  

Les interrogations rapportées au discours indirect libre dans le texte final − « Qu'est donc la matière ? Qu'est-ce que l'esprit ? » − correspondent visiblement aux citations tirées par Flaubert de l'article de Voltaire (bien évidemment, celui-ci ne fait pour sa part que reprendre l'une des questions philosophiques les plus rebattues).

Pour ce qui est de Bossuet, les choses sont beaucoup plus subtiles. Un ouvrage de Bossuet, De la connaissance de Dieu et de soi-même, figure dans le dossier « philosophie ». Flaubert, tout en laissant de côté la substance essentielle de cet ouvrage, retient les lignes suivantes :  

L'âme des animaux n'est ni un esprit ni un corps. − ils n'ont pr. toute âme que le sang & les esprits.

Les mouvements des animaux sont expliqués par l'organisation des parties, l'impression des objets sur le cerveau & la direction des esprits pr. faire jouer les muscles ! − c'est en cela que consiste l'instinct ou force mouvante par laquelle les muscles sont ébranlés & agités[56].  

Cet argument de Bossuet sur la question de l'âme des animaux fait référence à la conception cartésienne des « esprits animaux » aussi bien qu'à celle des « animaux-machines ». Dans le dossier « philosophie », on voit le romancier attacher une attention toute particulière à la problématique du partage entre l'homme et l'animal : il réunit, dans une reprise de notes (Ms. g 226 (6) f° 70), sous l'entrée « âme des animaux », quatre citations[57]. Dans le texte final, la question de l'âme des animaux se traduit par celle de l'hypnose des animaux : Flaubert déplace très subtilement la question « les animaux ont-ils des âmes ? » vers la question « peut-on les hypnotiser ? ». On peut hypnotiser les animaux sans leur supposer une âme, car, pensent Bouvard et Pécuchet suivant l'explication du médecin, l'hypnose « dépend d'une cause matérielle ». Cela dit, l'hypnose des animaux justifie et en même temps repose sur la thèse des « animaux-machines » : les dindes qu'ils ont mises en extase n'ont pas d'âme. Dans la cartographie élaborée par Flaubert, les dindes hypnotisées croisent ainsi obliquement l'évêque de Meaux, et ceci autour de la question de l'âme des animaux.

Pécuchet, en face d'un cheval battu, la reprendra au chapitre X : « Et Pécuchet survenant, ajouta que les animaux avaient aussi leurs droits, car ils ont une âme, comme nous, − si toutefois la nôtre existe ? » (p. 363). C'est le chat massacré par leurs élèves qui marque l'échec désastreux de la pédagogie morale menée par Bouvard et Pécuchet : « On reconnut le chat, tout efflanqué, sans poil, la queue pareille à un cordon. Des yeux énormes lui sortaient de la tête. Ils étaient couleur de lait, comme vidés et pourtant regardaient » (p. 365). Victor et Victorine voient-ils une âme dans les yeux « vides » du chat mourant ? L'Animal traverse ainsi comme leitmotiv tout le roman, autrement que dans La Légende de saint Julien l'hospitalier[58] et dans La Tentation de saint Antoine (combien d'animaux tuent deux bonshommes lors de leurs expériences agricoles et physiologiques ?). L'épisode de l'hypnose des dindes, apparemment anodin, occupe une place centrale dans le « bestiaire » de Bouvard.  

L'opposition entre matérialisme et spiritualisme en philosophie

Dans leurs expériences du magnétisme, Bouvard et Pécuchet adhèrent à la même doctrine (voie intermédiaire entre matérialisme et spiritualisme). Mais, après la séance de magnétisme qui est, malgré la réussite de la voyance opérée par leur patiente, loin d'être concluante sur le fluide magnétique et sur le somnambulisme, Pécuchet se livre à des théories et des pratiques de plus en plus spirituelles et occultes, en exerçant des influences sur son ami sceptique : d'abord le spiritisme d'Allan Kardec[59] (1804-1869), puis la « trompe aromale » de Victor Hennequin[60] (1816-1854), le swedenborgisme[61], l' « od » d'Arnold Boscowitz[62] (1826-....), la médiumnité, la « boîte magique », le « cercle » du magnétiseur Dupotet[63] (1796-1881). Devenus magiciens, ils invoquent vainement Béchet pour faire apparaître l'âme du père de Bouvard. Et finalement, les deux magiciens utilisent la baguette divinatoire, une pratique occulte mise en vogue par Jacques Aymar à la fin du XVIIe siècle qu'on assimilait à l'époque au phénomène des tables tournantes. C'est alors que leur adversaire matérialiste, le médecin Vaucorbeil, vient effacer, d'un coup, toute l'expérience mystique en faisant appel à la théorie de l'hypnotisme, selon laquelle l'extase s'explique par la cause matérielle[64] : le matérialisme paraît l'emporter définitivement sur le spiritualisme.

Cependant, dès les premières lignes de l'épisode de la philosophie, Flaubert réinstalle cette opposition structurante[65] en marquant nettement la symétrie idéologique des deux héros : « Bouvard tirait ses arguments de La Mettrie, de Locke, d'Helvétius ; Pécuchet de M. Cousin, Thomas Reid et Gérando. Le premier s'attachait à l'expérience, l'idéal était tout pour le second » (p. 280). Bouvard est matérialiste, et Pécuchet spiritualiste. Ce schéma oppositionnel détermine l'enjeu de toutes les discussions philosophiques qu'entretiendront Bouvard et Pécuchet au cours de leurs études philosophiques, surtout celle concernant l'immatérialité et l'immortalité de l'âme. Je cite cette discussion sur l'âme en indiquant en notes la source documentaire de chaque énoncé[66] :  

− « L'âme est immatérielle[67] ! » disait l'un.
− « Nullement ! » disait l'autre. « La folie, le chloroforme, une saignée la bouleversent[68] et puisqu'elle ne pense pas toujours, elle n'est point une substance ne faisant que penser[69]. »
− « Cependant » objecta Pécuchet « j'ai, en moi-même, quelque chose de supérieur à mon corps, et qui parfois le contredit. »
− « Un être dans l'être ? l'homo duplex [70] ! Allons donc ! Des tendances différentes révèlent des motifs opposés. Voilà tout. »
− « Mais ce quelque chose, cette âme, demeure identique sous les changements du dehors[71]. Donc, elle est simple, indivisible et partant spirituelle ! »
− « Si l'âme était simple » répliqua Bouvard, « le nouveau-né se rappellerait, imaginerait comme l'adulte[72] ! La pensée, au contraire, suit le développement du cerveau. Quant à être indivisible, le parfum d'une rose, ou l'appétit d'un loup, pas plus qu'une volition ou une affirmation ne se coupent en deux[73]. »
− « Ça n'y fait rien ! » dit Pécuchet. « L'âme est exempte des qualités de la matière[74] ! »
− « Admets-tu la pesanteur ? » reprit Bouvard. « Or si la matière peut tomber, elle peut de même penser[75]. Ayant eu un commencement, notre âme doit finir, et dépendante des organes, disparaître avec eux. »
− « Moi, je la prétends immortelle ! Dieu ne peut vouloir...[76] » (p. 280-281).  

L'examen des sources documentaires révèle que Flaubert a élaboré l'argument spiritualiste de Pécuchet à partir de deux philosophes de l'école éclectique, Damiron (1794-1862) et Garnier (1801-1864), et l'argument matérialiste de Bouvard à partir de Voltaire : l'un est « psychologue » spiritualiste, l'autre est résolument voltairien. Or, pour dénier le spiritualisme éclectique de Pécuchet, Flaubert aurait pu attribuer à Bouvard, au lieu de l'argument de Voltaire, des arguments tirés d'autres philosophes des Lumières comme La Mettrie ou Helvétius, ou bien ceux des idéologues comme Condillac ou Cabanis, ou bien encore ceux des positivistes comme Comte ou Taine, c'est-à-dire tous ces philosophes sur lesquels il s'était documenté et contre lesquels l'école éclectique a défini sa philosophie spiritualiste au cours de la première moitié du XIXe siècle. Notamment, Les Philosophes français du XIXe siècle, l'ouvrage dans lequel son ami Taine passe en revue et critique sévèrement les figures centrales de l'école éclectique (notamment Cousin et Jouffroy), aurait pu fournir au romancier un bel argument pour caricaturer la doctrine éclectique[77]. Pourquoi Flaubert a-t-il fait de Bouvard le voltairien dans ce débat sur l'immatérialité de l'âme ? A-t-il conçu Bouvard comme porte-parole de la philosophie voltairienne ? Certainement pas, puisque, dans la discussion sur les causes finales, celle que Flaubert a enchaînée étroitement avec la précédente, c'est cette fois Pécuchet qu'il a placé implicitement sous le signe de Voltaire :  

− « Cependant, l'estomac est fait pour digérer, la jambe pour marcher, l'œil pour voir, bien qu'on ait des dyspepsies, des fractures et des cataractes. Pas d'arrangement sans but ! Les effets surviennent actuellement, ou plus tard. Tout dépend de lois. Donc, il y a des causes finales[78]. » (p. 282)  

Pécuchet est donc aussi voltairien que Bouvard. Autrement dit, Voltaire est aussi spiritualiste que matérialiste[79]. En effet, Flaubert cite dans l'article « Dieu » du Dictionnaire philosophique une citation concernant l'âme[80] tout en notant en marge : « Volt. spiritualiste ». Ainsi, « le spiritualisme et le matérialisme se démolissent » − l'expression qu'on trouve à plusieurs reprises dans les brouillons de l'épisode[81] − au moment où se manifeste l'ambiguïté de la pensée de Voltaire, l'auteur auquel les deux bonshommes font référence pour défendre leurs thèses opposées :  

− « Ton Descartes patauge ! Car il soutient que le fœtus les possède et il avoue dans un autre endroit que c'est d'une façon implicite[82]. »
Pécuchet fut étonné :
− « Où cela se trouve-t-il ? »
− « Dans Gérando ! » Et Bouvard lui donna une claque sur le ventre.
− « Finis donc ! » dit Pécuchet. Puis venant à Condillac : « Nos pensées ne sont pas des métamorphoses de la sensation ! Elle les occasionne, les met en jeu. Pour les mettre en jeu, il faut un moteur. Car la matière de soi-même ne peut produire le mouvement ; et j'ai trouvé cela dans ton Voltaire[83] ! » ajouta Pécuchet, en lui faisant une salutation profonde. (p. 285)  

Écarter la thèse de l'adversaire en faisant apparaître au grand jour les contradictions qui ne manquent pas de se former entre les autorités sur lesquelles les adversaires s'appuient respectivement (Descartes chez Pécuchet, Voltaire chez Bouvard), telle est la règle du jeu qui caractérise toute une série de « dialogues de sourds » entre Bouvard et Pécuchet : « Ils rabâchaient ainsi les mêmes arguments, − chacun méprisant l'opinion de l'autre, sans le convaincre de la sienne » (p. 285).

En effectuant un travail de montage intertextuel, extrêmement élaboré comme le montrent les étapes successives des brouillons, Flaubert vise le philosophe qu'il connaît le mieux : il le place dans ce que Sartre appelle, en parlant du matérialisme outré du « Garçon », le « tourniquet de rires » :  

Ainsi la blague du matérialisme, c'est le romantisme et la blague du romantisme c'est le matérialisme scientiste. Le Garçon n'est donc nullement un bourgeois se moquant de lui-même. Ou, s'il l'est, c'est à un certain niveau. Il est habité, au contraire, par un tourniquet de rires ; en lui le romantisme se moque du matérialisme et vice versa. Qu'est-ce qui reste, en ce cas ? Nous verrons bien. Ce qui est sûr, c'est qu'on retrouve ici le conflit des deux idéologies contemporaines − scientisme bourgeois, religiosité aristocratique − transformé en tourniquet contestataire[84].  

S'il est vrai que le spiritualisme de Voltaire est la blague de son propre matérialisme, et vice versa, il est aussi vrai que le spiritualisme de Pécuchet est la blague du matérialisme de Bouvard, et vice versa. Il faut pourtant souligner aussitôt que ce « tourniquet de rires » n'est pas, comme le suggère Sartre à propos du « Garçon », le reflet de deux aspects contradictoires de la pensée de Flaubert, mais qu'il est le dispositif narratif qu'il met en place pour créer ce qu'il appelle le « comique d'idées ».

Mais n'oublions pas que ce « comique d'idées » renvoie ici à un contexte philosophique, historiquement assignable (« Mais Jouffroy et Damiron les initièrent à la philosophie moderne[85] ») : la querelle sur la distinction de la psychologie et de la physiologie, celle de l'âme et du corps. Dans une page de notes de lectures relatives au Cours de Philosophie de Damiron, on trouve cette notation : « Pr. la réfutation des opinions matérialistes, voy. du même auteur, Essai sur la philoso. en Fr. au 19e siècle, chap. Cabanis, Garat, Lancetin, Gall, Broussais »[86]. Ainsi cet historien de la philosophie désigne en 1837 comme ennemis de la psychologie éclectique ces médecins ou philosophes matérialistes. Serge Nicolas décrit la querelle qui eut lieu entre Broussais et Jouffroy (1796-1842) dans les années 1830 autour de cette question philosophique :  

Broussais lira un mémoire (1834) sur L'association du physique et du moral à l'Académie des Sciences morales et politiques auquel Jouffroy répondra avec un mémoire (1838) sur la Légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie. [...] Il [=Jouffroy] notera en introduction qu'il est généralement admis que l'homme doit être l'objet d'une science spéciale ; mais que cette science puisse légitimement se subdiviser en deux autres, la physiologie et la psychologie, voilà ce qui est contesté par d'éminents scientifiques, dont Broussais[87].  

Quelle est précisément la psychologie telle qu'elle a été élaborée par les philosophes de l'école éclectique entre 1820 et 1850 ? Bouvard et Pécuchet en trouvent la définition dans le Cours de philosophie, à l'usage des classes, par M. Guesnier (un ouvrage fictif que Flaubert invente pour donner une présentation parodique de la philosophie éclectique) :  

L'auteur se demande quelle sera la bonne méthode, l'ontologique ou la psychologique[88] ?
La première convenait à l'enfance des sociétés, quand l'homme portait son attention vers le monde extérieur. Mais à présent qu'il la replie sur lui-même « nous croyons la seconde plus scientifique ». Et Bouvard et Pécuchet se décidèrent pour elle.
Le but de la psychologie est d'étudier les faits qui se passent « au sein du moi ». On les découvre en observant. (p. 283-284)

La psychologie est donc l'étude de l'acte conscient s'analysant dans l'observation intérieure et se saisissant synthétiquement par l'intuition réflexive. L'« observation intérieure » que Damiron définit comme un « acte qui nous donne la connaissance claire des objets individuels »[89] se trouve cruellement caricaturée dans l'expérience des deux bonshommes : « “ Observons ! ” Et pendant quinze jours, après le déjeuner habituellement, ils cherchaient dans leur conscience, au hasard − espérant y faire de grandes découvertes, et n'en firent aucune − ce qui les étonna beaucoup[90] » (p. 284).

Ainsi la méthode psychologique − même s'ils l'appliquent « au hasard » −, la véritable pierre angulaire sur laquelle a été bâti tout le système du spiritualisme éclectique, se trouve d'emblée disqualifiée dans cette scène bouffonne. Mais pourquoi ce détail apparemment inutile : « après le déjeuner habituellement » ? Est-ce l'acte digestif des deux bonshommes, le phénomène physiologique par excellence, qui les empêche de mener à bien leur observation intérieure, qui est admise comme une faculté de l'âme ? Flaubert cite, dans une page de notes de lecture relatives au Traité des facultés de l'âme de Garnier, le passage suivant :  

« pr. classer les facultés de l'âme d'après l'intervention du corps dans leur exercice, il faut que les rapports de l'âme & du corps soient parfaitement connus, et pr. cela il faut mêler étudier le corps, l'anatomie & la physiologie à & la psychologie.

Mais sans rien nier l'importance du rapprochement de ces trois sciences ( !) pensons qu'il est d'abord nécessaire de les étudier chacune séparément. Il faut donc essayer de classer les facultés de l'âme par les caractères qu'elles présentent en elles-mêmes, sans considérer d'abord l'entremise des organes corporels. »[91]  

En marge, le commentaire de Flaubert : « fausse méthode de Garnier. − c'est là le défaut de tous les spiritualistes ». Pour faire barrage à la montée du matérialisme physiologique (surtout la phrénologie de Gall[92], la physiologie de Broussais qui a repris à son compte les théories principales de ce médecin autrichien, et sans oublier divers courants matérialistes du magnétisme), tous les psychologues de l'école éclectique s'appliquent, sous la monarchie de Juillet, à séparer les faits psychologiques des faits physiologiques, mais en instituant cette séparation chimérique, ils obéissent à certaines préoccupations du spiritualisme dogmatique. Flaubert a pu tirer nombre de sottises dogmatiques de ce Traité des facultés de l'âme, un livre qui sera pourtant considéré comme le plus grand traité de psychologie philosophique du XIXe siècle. Dans une page de reprise des notes de lecture (Ms. g 226 (6) f° 70), Flaubert recopie les raisons présentées par Garnier pour justifier « la distinction de l'âme et du corps » : 1° « par la nécessité des peines & des récompenses qui exige cette séparation » ; 2° « nous avons la notion de l'immortalité qui n'a pas été mise en vain dans notre cœur » ; 3° « Bonté divine » ; 4° « l'œuvre de dieu doit contenir qq chose d'immortel » ; 5° « il faut bien que nous ayons un but dans la vie » ; 6° « il y a des mouvements du corps où l'âme ne participe pas. — Le coq décapité, le cadavre galvanisé ». Toutes les raisons présentées par Garnier ne sont ni d'ordre psychologique ni d'ordre physiologique, mais évidemment d'ordre théologique : la psychologie se transforme en une théologie dogmatique. L'intéressant en ce sens, c'est que cette psychologie ignore complètement l'âme des animaux : « Les animaux n'ont pas d'idées morales. par conséquent ils ne doivent pas avoir d'âme. Dieu ne les a pas destinés à une autre existence que l'existence terrestre. »[93] Dans le texte final, Flaubert réduit la psychologie philosophique à un pur inventaire des facultés de l'âme :  

− Et ils passèrent au chapitre deuxième : des facultés de l'âme.
On en compte trois, pas davantage ! celle de sentir, celle de connaître, celle de vouloir.
Dans la faculté de sentir, distinguons la sensibilité physique de la sensibilité morale.
Les sensations physiques se classent naturellement en cinq espèces, étant amenées par les organes des sens.
Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doivent rien au corps. − « Qu'y a-t-il de commun entre le plaisir d'Archimède trouvant les lois de la pesanteur et la volupté immonde d'Apicius dévorant une hure de sanglier ! »
Cette sensibilité morale a quatre genres ; − et son deuxième genre « désirs moraux » se divise en cinq espèces, et les phénomènes du quatrième genre « affections » se subdivisent en deux autres espèces, parmi lesquelles l'amour de soi « penchant légitime, sans doute, mais qui devenu exagéré prend le nom d'égoïsme ». (p. 285-286) 

Dresser l'inventaire des facultés de l'âme et des lois auxquelles elles semblent obéir en se fondant sur l'« observation intérieure », faire entrer tous les processus mentaux dans une taxinomie bipolaire, éminemment simpliste (physique ou moral), enfin hiérarchiser les facultés ainsi observées et nommées selon un principe moralisateur, c'est-à-dire selon le degré d'indépendance de chaque faculté de l'âme par rapport au corps (« Les faits de la sensibilité morale, au contraire, ne doivent rien au corps »), telle est la visée « scientifique » de la psychologie spiritualiste. Cette psychologie classificatrice multiplie singulièrement les facultés à partir de la tripartition première − « On en compte trois, pas davantage ! » −, pour bannir du monde intérieur tout ce qu'il peut y avoir d'obscur, donc pour façonner le sujet parfaitement unitaire, transparent et ordonné : l'âme est découpée par les mots pour entrer dans un tableau intemporel, celui-là même que Dieu, le créateur du monde, a dressé. D'où un dégoût profond des deux bonshommes : « Tant d'embarras pour démontrer des platitudes, le ton pédantesque de l'auteur, la monotonie des tournures [...] enfin tout ce verbiage, les écœura tellement » (p. 286). Et ils abandonneront ce manuel de la philosophie éclectique pour s'attacher ensuite à « parcourir les tables de plusieurs volumes » (p. 288). Cependant, ils y retrouvent encore l'opposition entre matérialisme et spiritualisme :

− « [...] La création du monde par les atomes[94], ou par un esprit, demeure inconcevable.
« Je me sens à la fois matière et pensée tout en ignorant ce qu'est l'une et l'autre. L'impénétrabilité, la solidité, la pesanteur[95] me paraissent des mystères aussi bien que mon âme − à plus forte raison l'union de l'âme et du corps. (p. 288)  

Enfin, le doute sceptique efface complètement cette opposition idéologique, en renvoyant dos à dos les deux termes. Quant à Pécuchet :  

Son besoin de vérité devenait une soif ardente.
Ému des discours de Bouvard, il lâchait le spiritualisme, le reprenait bientôt pour le quitter, et s'écriait la tête dans les mains : − « Oh ! le doute ! le doute ! J'aimerais mieux le néant ! »
Bouvard apercevait l'insuffisance du matérialisme, et tâchait de s'y retenir, déclarant, du reste, qu'il en perdait la boule. (p. 290) 

Pour ce qui est de Bouvard :  

Bouvard ne croyait même plus à la matière.
La certitude que rien n'existe (si déplorable qu'elle soit) n'en est pas moins une certitude. Peu de gens sont capables de l'avoir. (p. 295) 

Décidément, « la métaphysique ne sert à rien », et pourtant, « la métaphysique rev[ient] » tout de suite (p. 289). Ainsi recommence un ballet à deux, bien réglé, où Bouvard et Pécuchet dessinent leurs figures, toujours en s'opposant l'un à l'autre, tantôt se faisant front, tantôt marchant du même pas, ainsi de suite, jusqu'au jour où, à cause de l'échec de la conférence et de leur isolement au sein du village qui en résulte, ils tombent dans un état d'inertie totale ; mais, ce ballet à deux recommencera avec l'idée de la Copie. Au chapitre VIII, ce ballet à deux est rythmé par le leitmotiv de l'opposition entre corps (matière) et âme (esprit), « deux impertinences égales »[96], comme le dit Flaubert dans une lettre. Ce leitmotiv paraît s'estomper dans la scène finale de ce chapitre, c'est-à-dire la messe de Noël où l'âme triomphe finalement du corps : « Bouvard et Pécuchet involontairement s'y mêlèrent ; et ils sentaient comme une aurore se lever dans leur âme » (p. 303). Cependant, le leitmotiv revient au moment précis où leurs croyances sont en péril : « Un monsieur devait lui envoyer de la “ pâte des martyrs ” : mélange de cire pascale et de poussière humaine prise aux catacombes, et qui s'emploie dans les cas désespérés en mouches ou en pilules. Elle en promit à Pécuchet. Il parut choqué d'un tel matérialisme » (p. 333).


NOTES

[1]. Lettre à Louise Colet, 7 avril 1854 (Correspondance, éd. Jean Bruneau, Gallimard, coll. « Pléiade », t. II, 1980, p. 544-545).

[2]. Lettre à Edma Roger des Genettes, 19 août 1872 (Corr., id., t. IV, 1998, p. 559).

[3]. Lettre à Adèle Perrot, 17 octobre 1872 (Id., p. 590).

[4]. À ce sujet, voir notamment Yvan Leclerc, La Spirale et le monument, SEDES, coll. « Présences critiques », 1988, p. 65-69.

[5]. Claude Mouchard, « La consistance des savoirs dans Bouvard et Pécuchet », dans Travail de Flaubert, Seuil, 1983, p. 167.

[6]. Voir Claudine Gothot-Mersch, « Le roman interminable : un aspect de la structure de Bouvard et Pécuchet », dans Flaubert et le comble de l'art. Nouvelles recherches sur Bouvard et Pécuchet, SEDES-CDU, 1981, p. 9-22.

[7]. OEuvres complètes, Club de l'Honnête Homme, t. 6, 1972, p. 839, cité par Yvan Leclerc, ouvr. cité, p. 67.

[8]. Toutes les citations des chapitres rédigés de Bouvard seront tirées, sauf indication contraire, de l'édition de Stéphanie Dord-Crouslé (Bouvard et Pécuchet, Flammarion, coll. « GF », 1999). Je donnerai l'indication de la page entre parenthèses directement après l'extrait cité.

[9]. Stéphanie Dord-Crouslé, Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Une « encyclopédie critique en farce », Belin, 2000, p. 56.

[10]. Ms. g 225 (2) f° 362 v° et f° 356 [Ms. g 225 (7) f° 773 v° et f° 767]. Les brouillons de Bouvard, conservés à la Bibliothèque municipale de Rouen, ont connu, il y a une dizaine d'années, une nouvelle reliure. Les brouillons du chapitre VIII sont conservés sous les cotes Ms. g 225 (7) f° 766-940. Je les cite selon la nouvelle disposition de la foliotation en indiquant également la précédente entre crochets.

[11]. Paris, Roret, 1848, 3 vol.

[12]. Ms. g 226 (5) f° 308, 308 v° et 309. Dans le f° 308, outre trois chants cité au-dessus, on en trouve trois. Pour le « pas accéléré », Amoros indique ce chant : « Dans les sables brûlants, dans les climats glacés... ». Pour la « Course sur place », il indique celui-ci : « qui chérit la patrie est esclave des lois... ». Finalement, dans l'exercice « élever les bras en avant », on doit chanter : « ne nous laissons jamais aller à la paresse... ».

[13]. Le corps redressé : histoire d'un pouvoir pédagogique, A. Colin, 2001.

[14]. Le Second volume de Bouvard et Pécuchet, le projet du Sottisier, reconstitution conjecturale de la « copie »..., éd. Alberto Cento et Lea Caminiti Pennarola, Naples, Liguori, 1981, p. 315. On ne trouve pas cette citation dans les notes de lectures relatives au manuel d'Amoros.

[15]. Ibid., p. 219-220. Dans le Ms. g 226 (5) f° 308, Flaubert ne cite pas ce passage mais indique la page du manuel.

[16]. Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, dir. F. Buisson, Paris, Hachette, 1882-1893, 7 vol, t. 1, p. 74.

[17]. Les Cantiques religieux et moraux, ou la Morale en chansons (Paris, Colas, 1818) illustrent bien l'importance primordiale accordée par Amoros aux chants religieux dans sa méthode gymnastique.

[18]. A. Debay, Lé Vénus féconde et callipédique..., Paris, E. Dentu, 6e éd., 1888, p. 346. L'édition consultée par Flaubert est de 1871. En ce qui concerne le dossier médical, voir la thèse de Norioki Sugaya, Les sciences médicales dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert, 2 vol., Thèse N. R., Université Paris 8, 1999. 

[19]. Ms. g 226 (7) f° 85. Je me suis appuyé sur la transcrition donnée par N. Sugaya dans la thèse mentionnée ci-dessus.

[20]. A. Debay, ibid., p. 352.

[21]. Id., p. 348.

[22]. Flaubert note : « bâtons à lutter debout par derrière. cet instrument est tout à fait “ orthosomatique ” et bien bien employé pr. corriger plusieurs vices de conformation du thorax, des épaules & de la colonne vertébrale. » [Ms. g 226 (5) f° 308]. En citant les notes de lecture, je conserve désormais les graphies de Flaubert : orthographes, ponctuations, majuscules, soulignements, abréviations (« pr. » = pour ; « qque » ou « qq » = quelque ; « gd » = grand ; « prquoi » = pourquoi). En revanche, pour faciliter la lecture, j'ai remplacé les lettres grecques « α » utilisées par Flaubert pour la coordination par les signes « & », et ai souvent rétabli les points en fin de ligne.   

[23]. René Descharmes, Autour de Bouvard et Pécuchet, Librairie de France, 1921, ch. 6, « Bouvard et Pécuchet gymnastes ».

[24]. Dans les scénarios d'ensemble du roman transcrits par A. Cento (Bouvard et Pécuchet, Nizet, 1964), il n'y a aucune mention d'Amoros. On n'y trouve que quelques mentions du « système Banting ». Il s'agit de William Banting (1797-1878) dont l'ouvrage sur la diète était alors très connu, De l'Obésité, traduit de l'anglais, Paris, P. Asselin, 1864. Cela veut dire que Flaubert, durant cette étape des scénarios d'ensemble, a conçu la gymnastique comme une auxiliaire de l'hygiène et de la diète. La lecture du manuel d'Amoros (janvier 1879) a complètement transformé le scénario de l'épisode. 

[25]. Florence Emptaz, Aux pieds de Flaubert, Bernard Grasset, 2002, p. 186.

[26]. Les citations du Dictionnaire des idées reçues renvoient désormais à l'édition établie par Anne Herschberg Pierrot, Le Livre de poche, 1997.

[27]. Casimir Broussais, Hygiène morale, ou Application de la physiologie à la morale et à l'éducation, Paris, J.-B. Baillière, 1837.

[28]. Sur la composition de ce dossier, voir la liste dressée par Mitsumasa Wada et publiée sur le site de l'équipe Flaubert de l'Item (http ://www.item.ens.fr.). Voir aussi sa thèse de doctorat qui analyse minutieusement le chapitre X du roman, Roman et Éducation. Étude génétique de Bouvard et Pécuchet de Flaubert, 4 vol., Thèse N. R., Université Paris 8, 1995.

[29]. Flaubert écrit dans une note de lecture relative à cet ouvrage de Casimir Broussais : « X besoin d'exonération. “ tout le monde sait que l'état social nous impose à cet égard des règles dont notre santé a qqfois beaucoup à souffrir ” il faut céder aux inst sollicitations d'un instinct conservateur ” » [Ms. g 226 (2) f° 189].

[30]. Hygiène morale, ibid., p. 7. Flaubert recopie partiellement ce passage dans le folio cité ci-dessus : « L'homme est moral quand sa vie n'est que l'accomplissement d'une loi de la nature ».

[31]. Hygiène morale, id., p. 20.

[32]. Voir surtout la brochure de Casimir Broussais intitulée De la Gymnastique, considérée comme moyen thérapeutique et hygiénique, Paris, impr. de Lachevardière fils, 1827. En ce qui concerne François Broussais, citons ce passage : « toutes les maisons d'aliénés devraient être pourvues des machines inventées ou perfectionnées par le colonel Amoros. » (De l'irritation et de la folie..., Paris, Delaunay, 1828, p. 528.)

[33]. On lit en effet dans un brouillon : « DISCIPLINE. tout régler au son de la cloche. Pestalozzi ». Voir Bouvard et Pécuchet, éd Alberto Cento, ibid., p. 219. 

[34]. Voir notamment Casimir Broussais, De la Phrénologie humaine et comparée..., Paris, impr. de Moquet et Hauquelin ; François Broussais, Cours de phrénologie, Paris, J.-B. Baillière, 1836.

[35]. Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, coll. « tel », 1975, partie III, chapitre I.

[36]. Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, Paris, J.B. Baillière, 1874, t. 18, art. « hydrothérapie », p. 87.

[37]. Lettre du 13 décembre 1866 (Corr., t. III, 1991, p. 577).

[38]. Le dossier médical contient le fameux ouvrage du docteur Pomme (Traité des affections vaporeuses des deux sexes), médecin connu pour sa théorie des « vapeurs », qui préconise comme traitement contre l'hystérie, l'hypocondrie et la mélancolie, l'immersion dans des bains prolongés parfois pendant 8 à 12 heures par jour. Flaubert a noté : « le délire maniaque. hystérique. 8 heurs de bain par jour » [ Ms. g 226 (7) f° 86]. Voir la thèse de N. Sugaya citée plus haut.

[39]. Dictionnaire de médecine ou répertoire général des sciences médicales..., Paris, Béchet jeune, 2e éd., 1836, t. 14, art. « gymnastique », p. 470.

[40]. Stéphanie Dord-Crouslé, « Présentation », dans son édition de Bouvard, ouvr. cité, p. 18.

[41]. Sur l'« eros magnétique », voir Jacqueline Carroy, Les personnalités doubles et multiples. Entre science et fiction, PUF, 1993, p. 3-22. 

[42]. Ms. g 226 (5) f° 293. Ce folio est la note de lecture relative à l'article « Magnétisme animal », Dictionnaire des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1812-1822, 60 vol, t. 29, p. 463-558.

[43]. Voir Nicole Edelman, Les métamorphoses de l'hystérique. Du début du XIXe siècle à la Grande Guerre, La Découverte, 2003.

[44]. C'est dans un livre de Louis Figuier (Histoire du merveilleux dans les temps modernes, Paris, L. Hachette, 1860, 4 vol.) que Flaubert a trouvé les détails de l'hypnose des animaux [Ms. g 226 (5) f° 286 v°]. À propos de l'hypnose des animaux, A. Binet et Ch. Féré écrivent : « Dès 1646, le père Athanase Kircher racontait dans un livre in­titulé Ars magna lucis et umbrœ, qu'un coq placé les pattes liées devant une ligne tracée sur le sol avec un morceau de craie de­vient au bout de quelques instants complètement immobile; on peut lui enlever la ligature et l'exciter sans le faire sortir de cette espèce de catalepsie. » (Le Magnétisme animal, troisième édition, Paris, Félix Alcan, 1890, p. 58). Ainsi, par l'intermédiaire de l'hypnose des animaux, se recoupent deux livres parmi les plus baroques qu'ait connus l'Europe moderne ! L'encyclopédisme de Bouvard partage beaucoup de caractéristiques avec l'encyclopédisme baroque de Kircher : l'obsession classificatrice, le fétichisme du détail, et surtout la fascination pour les merveilles.

[45]. C'est dans le livre de Figuier, déjà cité, que Flaubert a puisé les informations sur le théorie de Braid [Ms. g 226 (5) f° 289 v°].

[46]. James Braid, Neurypnologie. Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme, traduit par J. Simon, Paris, Adrien Delahaye et Emile Lecrosnie, 1883, p. 36. Braid écrit aussi : « En effet, chacun peut s'hypnotiser soi-même, en suivant strictement les simples règles que j'indique ». Suivant cette théorie, Pécuchet, tout en se réclamant du pouvoir magnétique, est tombé, en s'hypnotisant à son insu, dans un état somnambulique !

[47]. Flaubert a pris des notes sur l'ouvrage très connu de Bertrand : Du magnétisme animal en France et des jugements qu'en ont portés les Sociétés savantes..., Paris, J.-B. Baillière, 1826, [Ms. g 226 (5) f° 292].

[48]. Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité (1784-1840), t. 1, « Le défi du magnétisme animal », Institut Synthélabo, 1999, p. 482.

[49]. Aubin Gauthier, Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme ou Résumé de tous les principes et procédés du magnétisme..., Paris, G. Baillière, 1845, [Ms. g 226 (5) f° 310 v°].

[50]. A. Ségouin, Les Mystères de la magie, ou les secrets du magnétisme dévoilés, suivis d'un aperçu sur la danse des tables et la magie de M. Dupotet, Paris, Moreau, 1853, p. 15.

[51]. Louis-Alphonse Cahagnet, Sanctuaire du spiritualisme. Étude de l'âme humaine et de ses rapports avec l'univers, d'après le somnambulisme et les extases, Paris, chez l'auteur, 1850, [Ms. g 226 (5) f° 311].

[52]. Dans le f° 311, on lit : « efforts de l'auteur pr. avoir les visionscomposition d'une boîte magique (95) »

[53]. Bertrand Méheust, ouvr. cité, t. 1, p. 135. 

[54]. « L'inscription d'un débat séculaire : le magnétisme dans Bouvard et Pécuchet », Revue Flaubert, n° 4, « Flaubert et les sciences », 2004.

[55]. Ms. g 226 (6) f° 41.

[56]. Ms. g 226 (6) f° 30.

[57]. 1° « [l'âme des animaux] n'existe pas pr. moi. −Buchez phil. » ; 2° « L'âme des animaux n'est ni un esprit ni un corps. Ils n'ont pr. toute âme que le sang & les esprits. − Bossuet conn. de Dieu » ; 3° « [Les animaux] n'ont pas d'âme parce qu'ils n'ont pas péché & ne peuvent souffrir. Mallebranche. − Renouvier 2 » ; 4° « [Les animaux n'ont pas d'âme] parce qu'ils n'ont pas d'idées morales. −Garnier. »

[58]. Sur les animaux de Saint Julien, voir Elisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Fayard, 1998, p. 39-42.

[59]. Allan Kardec (Hippolyte-Léon-Denizard Rivail, dit), Le livre des esprits..., 5e éd., Paris, Didier, 1861, [Ms. g 226 (5) f° 315-f° 317 v°].

[60]. La source de ce détail se trouve dans le livre suivant : Alexandre-André Jacob (pseud. Alexandre Erdan), La France mistique, tableau des excentricités religieuses de ce temps, Paris, Coulon-Pineau, 1855, 2 vol, [Ms. g 226 (7) f° 209]. Les notes de lecture relatives à cet ouvrage [Ms. g 226 (7) f° 207-210] se trouvent insérées dans le dossier « socialisme ».

[61]. Jacques Matter, Emmanuel de Swedenborg, sa vie, ses écrits et sa doctrine, Paris, Didier, 1863, [Ms. g 226 (5) f° 313 et 313 v°].

[62]. Arnold Boscowitz, « Recherches sur un nouvel agent impondérable : l'Od », Revue germanique, t. 15, 1861, p. 260-288 et p. 366-382, et, t. 16, p. 421-455, [Ms. g 226 (5) f° 323].

[63]. C'est dans l'ouvrage de Figuier que Flaubert a trouvé la description de ce cercle, [Ms. g 226 (5) f° 286 v°]. Figuier classe la théorie magnétique de Dupotet dans la « théorie magico-magnétique ».

[64]. Cela dit, d'une part, l'état anesthésique dans lequel Pécuchet tombe « absolument comme la Barbée » (p. 278) résulte de l'auto-hypnotisation, et d'autre part, son engouement délirant pour le mysticisme peut s'expliquer par ses affections physiques : « Ah ! ah ! fructus belli ! − Ce sont des syphilides, mon bonhomme ! » (p. 278).

[65]. Dans un brouillon qui élabore le passage de l'hypnose des dindes à l'étude philosophique, on trouve une indication très intéressante : « Mais l'hypnotisme en somme n'explique rien. - & à propos de cela, le matérialisme & le spiritualisme peuvent être défendus, mutuellement par B. & par P. » : Ms. g 225 (7) f° 841[Ms. g 225 (3) f° 31].

[66]. Pour l'identifier, j'ai minutieusement examiné le dossier « philosophie », soit cent vingt-six pages de notes de lecture qu'a prises Flaubert en vue de la rédaction de l'épisode de la philosophie (Ms. g 226 (6) f° 1-f° 76 v°), notamment les pages de ce qu'il appelle des « notes de notes » (f° 67-f° 75). J'ai également examiné quatre pages de brouillons qu'on peut considérer comme les scénarios détaillés de cette discussion. Je présente en appendice les transcriptions de ces brouillons ainsi que celles des « notes de notes » qui réunissent sous la rubrique « âme » plus d'une trentaine de citations. Sur la composition du dossier « philosophie », voir mon article, « Bouvard et Pécuchet ou la pulvérisation de la philosophie », Études de langue et littérature françaises, Société japonaise de langue et littérature françaises, n° 90, 2007, p. 81-100.

[67]. Jean-Félix Nourrisson, Tableau des progrès de la pensée humaine depuis Thalès jusqu'à Hegel, Paris, Didier, 1858, [Ms. g 226 (6) f° 23] : « Descartes. l'immatérialité de l'âme est assurée de cela seul qu'il y a entre l'âme substance pensante, & le corps substance étendue une distinction évidente. »

[68]. Voltaire, Dictionnaire philosophique, in OEuvres complètes, Kehl, De l'Imprimerie de la Société littéraire typographique, 1785-1789, 70 vol., t. 37-43, [Ms. g 226 (6) f° 43 v°] : « Folie = argument contre l'immatérialité de l'âme. comment l'âme recevant les perceptions que les plus sages éprouvent en fait-elle un assemblage extravagant, sans pouvoir s'en dispenser — c'est qu'elle ne reçoit pas les mêmes perceptions. l'âme fait un mauvais usage de ses sens, ou bien elle n'est qu'un sens vicié en un mot, ou mon âme est folle par elle-même, ou je n'ai point d'âme. »

[69]. Voltaire, Traité de métaphysique, id., t. 32, p. 13-76, [Ms. g 226 (6) f° 46] : « âme. Dieu. si l'âme ne pense pas toujours, il est absurde de reconnaître en l'homme une substance dont l'essence est de penser. »

[70]. Voltaire, Remarques sur les pensées de M. Pascal, id., t. 32, p. 289-348, [Ms. g 226 (6) f° 47] : « Duplicité de l'homme − absurdité. Le chien qui mord & caresse. l'arbre tantôt feuillé, tantôt dépouillé est double aussi. “ il n'y a pas plus de contradiction dans l'homme que dans tout le reste. ” »

[71]. Adolphe Garnier, Traité des facultés de l'âme, comprenant l'histoire des principales théories psychologiques, Paris, L. Hachette, 1852, 3 vol, [Ms. g 226 (6) f° 3] : « L'âme se distingue du corps par sa permanence identique. un être simple ne peut subir le renouvellement. changer, pr. lui c'est disparaître tout entier. Ce qui pense dans le corps humain, ce qui pense dans le corps humain ne peut donc pas être une partie de ce corps, − à moins qu'elle n'ait pas besoin de se renouveler, qu'elle ne soit pas matière, et qu'elle soit par conséquent l'esprit, ou l'âme que nous cherchons. »

[72]. Jean Meslier (curé d'Estrepigny, dit le Curé Meslier) et Paul-Henri-Dietrich, baron d'Holbach, Le Bon sens du curé J. Meslier, suivi de son testament..., Paris, Guillaumin, 1830, [Ms. g 226 (6) f° 58 v°] : « L'âme si elle est une substance simple devrait être précisément la même dans tous les individus de l'espèce humaine, qui tous devraient avoir les mêmes facultés intellectuelles. »

[73]. Voltaire, Dictionnaire philosophique, ibid., [Ms. g 226 (6) f° 41] : « âme L'indivisibilité de la pensée ne prouve rien. Vous ne pouvez pas plus couper en deux la végétation d'une rose, la vie d'un cheval, l'instinct d'un chien que vous ne pouvez couper en deux une sensation, une négation, une affirmation. »

[74]. Jean-Philibert Damiron, Cours de philosophie, 2e éd., Paris, Hachette, 1837, 3 vol, [Ms. g 226 (6) f° 13] : « La pensée n'est pas sans l'unité ou plutôt l'unité est le fond de la pensée. c'est précisément le contraire pr. l'étendue, & toutes les qualités qui modifient la matière. »

[75]. Voltaire, Dictionnaire philosophique, ibid., [Ms. g 226 (6) f° 41] : « matière. nous avions d'abord défini la matière une substance puissance étendue, ensuite nous avons reconnu qu'il fallait lui ajouter la solidité ; qq temps après, il a fallu admettre que cette matière a une force qu'on nomme force d'inertie, après cela, nous avons été tout étonnés d'être obligés d'avouer que la matière gravite.” La difficulté consiste moins à deviner comment la matière pourrait penser, qu'à deviner comment une substance quelconque pense. »

[76]. Adolphe Garnier, ibid., [Ms. g 226 (6) f° 3] : « Distinction de l'âme & du corps. [...] 3. La notion de l'immortalité n'est pas mise en vain dans le cœur de l'homme par la Providence ! 4e Bonté de Dieu & grandeur nécessaire de son œuvre. 5. l'œuvre de Dieu doit contenir qq chose de durable & d'immortel à quoi tout le reste se rapporte. »

[77]. Hippolyte Taine, Les Philosophes français du XIXe siècle, 2e éd., Paris, L. Hachette, 1860, [Ms. g 226 (6) f° 49].

[78]. Voltaire, Dictionnaire philosophique, ibid., [Ms. g 226 (6) f° 42] : « Causes finales. Les admirables machines se détraquent, sans cesse. le monde fait par un ouvrier ? — où le placerons-nous ? De ce que les moyeux de votre carrosse auront pris feu, s'ensuit-il que votre carrosse n'ait pas été fait expressément pr. vous porter d'un lieu à un autre. — tout est un l'effet prochain ou éloigné d'une cause finale. il y a des effets immédiats, produits par les causes finales, & des effets en très gd nombre, qui sont des produits éloignés de ces Causes. »

[79]. Voltaire figure dans la liste des sujets qui embêtent Flaubert « par n'importe quel bout on les prend » : « Cela nous semble fort enfantin que de déclarer contre les sorciers ou la baguette divinatoire. L'absurde ne nous choque pas du tout ; nous voulons seulement qu'on l'expose, et quant à le combattre, pourquoi ne pas combattre son contraire, qui est aussi bête que lui ou tout autant ? Il y a ainsi une foule de sujets qui m'embêtent également par n'importe quel bout on les prend. (C'est qu'il ne faut pas sans doute prendre une idée par un bout, mais par son milieu). Ainsi Voltaire, le magnétisme, Napoléon, la révolution, le catholicisme, etc., qu'on en dise du bien ou du mal, j'en suis mêmement irrité. La conclusion, la plupart du temps, me semble acte de bêtise. » (Lettre à Louise Colet, 31 mars 1853, Corr., t. II, p. 295). Il est fort intéressant que Flaubert parle du magnétisme et de la baguette divinatoire en présentant son principe esthétique de l'exposition. 

[80]. Voltaire, Dictionnaire philosophique, ibid., [Ms. g 226 (6) f° 42 v°] : « âme. “ j'ai des sensations & des pensées. à qui le dois-je ? ce n'est pas à de l'eau, à de la fange : il est vraisemblable que c'est à qque chose de plus puissant que moi. c'est à la combinaison seule des éléments, me direz-vous. Prouvez-le-moi donc. Faites-moi donc voir nettement qu'une cause intelligente ne peut m'avoir donné l'intelligence. »

[81]. Ms. g 225 (7) f° 775 v° [Ms. g 225 (2) f° 364 v°] ; Ms. g 225 (7) f° 768 v° [Ms. g 225 (2) f° 357 v°] ; Ms. g 225 (7) f° 854 v° [Ms. g 225 (3) f° 44 v°].

[82]. Joseph-Marie de Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie..., 2e éd., Paris, Ladrange, 1847, 4 vol, [Ms. g 226 (6) f° 20] : « idées innées. [Descartes] ne s'est pas compris lui-même. “[illis.] “ L'esprit de l'enfant dans le sein de sa mère n'a pas moins en soi les idées de Dieu, de lui-même etc. puis il reconnaît que ces idées n'existent dans notre en nous esprit qu'en puissance, d'une manière implicite, il les considère seulement comme naturelles. »

[83]. Voltaire, Traité de métaphysique, ibid., t. 32, p. 13-76 [Ms. g 226 (6) f° 46] : « Dieu. [...] Je produis du le mouvement. — donc le mouvement n'existait pas auparavant. — donc le mouvement n'est pas essentiel à la matière. — donc la matière le reçoit d'ailleurs. donc il y a un Dieu. »

[84]. Jean-Paul Sartre, L'idiot de la famille. Gustave Flaubert de 1821 à 1857, nouvelle édition revue et complétée, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1988, 3 vol., t. 2, p. 1263.

[85]. Bouvard et Pécuchet, ouvr. cité., p. 280.

[86]. Ms. g 226 (6) f° 13.

[87]. Serge Nicolas, Histoire de la psychologie française. Naissance d'une nouvelle science, In Presse édition, 2002, p. 80. Dans le dossier « philosophie » figure un ouvrage de Jouffroy, Mélanges philosophiques, Paris, Paulin, 1833, [Ms. g 226 (6) f° 31 et f° 31 v°]. Citons quelques passages qu'a recopiés Flaubert dans ces folios : « l'illusion des matérialistes. c'est de prendre les idées d'étendue, de solidité, de forme qui ne sont que des phénomènes en nous pr. les qualités réelles d'une chose hors de nous. — que deviendraient ces idées-là si notre intelligence n'existait pas. » [f° 31] ; « Le spiritualiste en ne se servant point de ses sens cherche la matière au-dedans de lui & ne la trouve pas. Le matérialiste en ne faisant point usage de sa conscience cherche l'âme au dehors & ne la trouve pas. » [f° 31] ; « La psychologie étudie l'homme c'est-à-dire le principe dans lequel chacun de nous sent que sa personnalité est concentrée. c'est là le moi ou l'homme véritable. l'objet de la psychologie c'est le principe intelligent. [...]» [f° 31 v°]

[88]. Charles-Auguste Mallet, Manuel de philosophie, à l'usage des élèves qui suivent les cours de l'Université, édition inconnue, [Ms. g 226 (6) f° 64] : « quelle est la meilleure (4e leçon) la psychologique est plus savante que l'ontologique. »

[89]. Flaubert cite cette définition de Damiron dans le Ms. g 226 (6) f° 13.

[90]. Auguste Comte, Principes de philosophie positive..., précédés de la préface d'un disciple, par E. Littré, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1868, [Ms. g 226 (6) f° 48] : « L'observation intérieure est une plaisanterie. (122). Que les psychologues citent une seule découverte qu'ils aient faite en vertu de cette méthode ». Cette citation renvoie à la préface rédigée par Littré.

[91]. Adolphe Garnier, ouvr. cité, [Ms. g 226 (6) f° 3 v°].

[92]. Au chapitre X, le curé critique précisément le matérialisme de la phrénologie : « Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manœuvre, le curé, tout à coup, parut, et voyant ce qu'ils faisaient accusa la phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme. » (p. 350)

[93]. Ms. g 226 (6) f° 3 v°. En marge, on lit : « X ! ». L'ouvrage de Garnier est plein des assertions ridicules sur le partage entre homme et animal : « une révélation du Feu par Dieu. selon Garnier. Quant à l'invention du feu “ la chair des animaux préparée par le feu est si bien appropriée à la nourriture de l'homme qu'on ne peut croire que la Providence ait laissé au hasard la découverte de la préparation ” » ; « Causes finales. Prquoi pas aux Animaux ! La Providence a refusé aux animaux l'instinct de faire du feu “ afin qu'ils ne puissent pas détruire les ouvrages de l'homme ! ” » [Ms. g 226 (6) f° 4].

[94]. Paul Janet, Les causes finales, Paris, G. Baillière, 1876, [Ms. g 226 (6) f° 24 v°] : « objection des Épicuriens. Les atomes ayant épuisé toutes les combinaisons initiales, il faut bien qu'ils soient arrivés à la combinaison de l'ordre. objection (peu claire, 437.) il faut que les matériaux aient été préparés, en vue de cet ordre possible. »

[95]. Auguste Penjon, Étude sur la vie et les œuvres philosophiques de Georges Berkeley, évêque de Cloyne, Paris, G. Baillière, 1878, [Ms. g 226 (6) f° 27] : « nihilisme pesanteur force = qualités occultes, & qui n'expliquent rien. »

[96]. « N. B. [...] Je ne sais pas ce que veulent dire ces deux substantifs Matière et esprit ; on ne connaît pas plus l'une que l'autre. Ce ne sont peut-être que deux abstractions de notre intelligence ? Bref, je trouve le Matérialisme et le Spiritualisme deux impertinences égales. » (Lettre à sa nièce Caroline, 23 mars 1868, Corr., t. III, p. 738.) Jacques Derrida analyse cette nota bene, « Une idée de Flaubert : “la lettre de Platon” », Revue d'Histoire littéraire de la France, n° 4-5, 1981, p. 658-676.



Mentions légales