Revue
Flaubert, n° 8, 2008 Mélodies
et sentiments : l’empoisonnement musical d’Emma Bovary[1]
Damien
Dauge Étudiant
en Master 2 à l’EHESS (Paris)
L’écoute
des occurrences musicales de Madame
Bovary amène à distinguer esthétique et sociologie de la musique.
L’analyse sociologique s’impose de manière évidente. Chaque forme
musicale est reliée à un milieu social spécifique dans le roman :
le peuple avec les chansons populaires, entonnées à table ou dans les
auberges et cabarets ; l’Église avec les prières psalmodiées[2] ;
les salons évoqués à travers les romances, les morceaux de piano et
l’orgue de Barbarie ; l’aristocratie provinciale de la
Vaubyessard avec les valses et quadrilles ; et enfin la bourgeoisie
en représentation à l’Opéra de Rouen. Dans cette perspective, les
situations musicales du roman se révèlent parfaitement vraisemblables et
même étonnamment exhaustives quant au contexte de la vie provinciale au
XIXe siècle… Un historien de la paysannerie, contemporain de
Flaubert, semble ainsi, par le plus grand des hasards, résumer le
parcours musical du roman : Tandis
que le paysan vocifère à pleine voix [...], l’ouvrier répète les
refrains immortels de Béranger, […] les inspirations ravissantes
d’Auber et de Donizetti, que la musique du régiment, l’orgue de
Barbarie ou les chanteurs ambulants lui ont appris[3]. Cette
confrontation avec l’histoire sociale de son temps construit un réalisme musical. Sans que Flaubert ait cherché à parler spécifiquement
de musique d’une façon réaliste, l’auteur témoignerait, jusque dans
ce fil musical du roman, d’une fascinante capacité à inventer le vrai[4]. Pourtant,
on ne saurait réduire l’engagement de l’auteur à une reproduction réaliste
– plus ou moins fortuite – des places et fonctions de la
musique dans la société car Flaubert dépasse et subvertit la pure
mimesis en envisageant le son musical en tant que phénomène acoustique
et esthétique. En même temps qu’il refuse bien
souvent de livrer les impressions que la musique procure sur
l’auditeur, il récuse, par des déviations tant sonores que mécaniques,
la puissance expressive et sentimentale de celle-ci. Or
cette position du narrateur / auteur s’oppose radicalement à une
certaine conception romantique de la musique, et par là même à la mélomanie
d’Emma. L’ardeur de l’héroïne pour la musique entrera dès lors
fatalement dans la chaîne causale qui la mène au suicide, ce dernier
trouvant peut-être une nouvelle justification musicale d’ordre esthétique
et sentimental. Échec
et narcissisme d’un
amour cantabile[5] Romance
au clair de lune Afin
de bien comprendre les procédés et les enjeux de ce que l’on pourrait,
avec précaution, appeler une pensée
musicale flaubertienne, revenons sur un passage fugitivement musical,
dans le troisième chapitre de la troisième partie : Emma se
« m[et] à chanter » « Le Lac », au clair de lune,
à bord d’une barque qui vogue sur la Seine. Le décor, la situation
amoureuse, et précisément le fait qu’elle chantonne pourraient
indiquer que l’héroïne réalise ici un vieux rêve d’adolescence,
projeté sur une de ces « nacelles au clair de lune » (p. 100[6])
si fréquemment convoquées dans ses lectures de couvent. À première
vue, rien ne vient faire échouer
cette idylle amoureuse. La scène constituerait en ce sens une concession
significative à un certain romantisme sentimental de la part de Flaubert
qui, pourtant, dès la première Éducation
Sentimentale [1845], faisait le procès de ce même lieu commun :
« Le lac, avec son éternelle barque et son perpétuel clair de
lune, lui parut tellement inhérent aux keepsakes
qu’il s’interdit d’en parler, même dans la conversation familière »[7].
Concession
romantique ou détournement du cliché ? La réponse – et
l’ironie antiromantique de l’auteur – se situent peut-être
dans le discours musical à l’oeuvre dans cette scène qui occupe une
place centrale dans la discrète partition. « Sa
voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots ; et le vent
emportait les roulades que Léon[8]
écoutait passer, comme des battements d’ailes, autour de lui. »
(p. 387) On sait que l’univers romantique des « romances »
d’Emma est peuplé de « petits anges aux ailes d’or, de madones,
de lagunes, de gondoliers » (p. 101), comme le bel
canto de Rossini par exemple aimait à mettre en scène. Emma, dans
ce décor idéal, entonne une des romances qu’elle a dû apprendre au
couvent[9].
Pourtant le décor, qu’elle croyait si propice[10],
fait en réalité obstacle à la portée de sa voix, sans toutefois la
fausser (celle-ci demeure « harmonieuse et faible »). Cette
impossible diffusion du son dans l’espace surprend d’autant plus
qu’elle s’oppose à d’autres évocations musicales, notamment au début de la représentation de Lucie : Emma quitte l’univers musical de Donizetti afin de
s’inventer une autre musique, intérieure, évoquant également
l’univers d’un roman britannique du XVIIIe siècle :
« Il lui semblait entendre, à travers le brouillard, le son des
cornemuses écossaises se répéter sur les bruyères » (p. 341).
Faisant abstraction de la musique qu’elle entend, Emma musicalise le décor.
Ainsi, dans l’ensemble du roman[11],
les images qui se rapportent aux musiques imaginaires, subjectives,
insistent sur la résonance du son, sur des phénomènes parfois
invraisemblables d’écho qui leur confèrent un caractère onirique,
tout en dessinant des parois acoustiques qui reflètent le cloisonnement
de l’imaginaire de l’héroïne. Dans
la barque, il ne s’agit plus des « rafales de la musique » (p. 342)
comme à l’Opéra, mais au contraire de bourrasques qui balaient les
sons musicaux. Cette tempête – autre cliché romantique –
semblerait même n’intervenir que pour déconcerter,
détourner les sons musicaux. En effet, le « silence » (p. 386)
environnant, et le caractère paisible de la scène inciteraient à
comprendre le mot « vent » au sens d’air,
Flaubert s’étant sûrement interdit l’ambiguïté peu élégante
entre l’air atmosphérique et l’air musical[12].
Cette bourrasque sépare et étouffe donc deux objets musicaux : la
voix et les roulades. La voix retombe, mais ne plonge pas pour autant dans
l’eau, elle « se perdait sur les flots » (et non pas dans les flots), comme si elle s’éloignait mais continuait à
flotter, voguant sans relâche sur « les méandres lamartiniens »
(p. 104). Quant aux « roulades », elles échouent
totalement en tant qu’effet
musical puisque la comparaison « comme des battements d’ailes »
gomme l’aspect musical du son et ne figure qu’un bruit infime, une
oscillation dénuée de toute résonance. On se souvient que les mots de Rodolphe et d’Emma étaient en apparence musicalisés
dans le jardin, autre décor romantique : « et, au milieu
du silence, il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur
âme avec une sonorité cristalline et qui s’y répercutaient en
vibrations multipliées » (p. 273). Toutefois, de manière étonnante,
la comparaison n’est pas mélodique mais percussive : l’âme
semble implicitement comparée à une cymbale que viendraient faire tinter
des mots affectueux. Le comparant métaphorique de ces paroles
ostensiblement amoureuses est anti-musical, décomposant le son en phénomène
vibratoire. En
outre, le cadre superlativement romantique, la barque au clair de lune,
empêche la musique de pénétrer l’âme de son auditeur présumé, Léon,
amant pourtant disponible, qui ne fait que l’« écouter passer
[…] autour de lui ». Cette imperméabilité de l’auditeur à la
musique s’oppose fortement, dans l’économie du roman, aux mélodies
qui font vibrer Emma, et
semblent la déposséder d’une partie de son propre corps, comme si
elles la ramenaient chaque fois dans les bras du Vicomte. Dès le
quadrille à la Vaubyessard en effet, « un sourire lui montait aux lèvres
à certaines délicatesses du violon qui jouait seul » (p. 119).
La tournure syntaxique aliène le corps d’Emma. C’est exactement ce
qui se répète lorsque l’héroïne s’apprête à valser (« Le
coeur d’Emma lui battit un peu », p. 119), ou encore au
moment où elle pénètre dans la salle du Théâtre des Arts :
« Un battement de coeur la prit dès le vestibule » (p. 340).
La musique lui impose jusqu’à ses battement cardiaques. En vérité,
seules les mélodies agissent sur elle de manière aussi physique :
à l’Opéra, « elle se laissait aller au bercement des mélodies
et se sentait elle-même vibrer de tout son être comme si les archets des
violons se fussent promenés sur ses nerfs » (p. 342). Ces mélodies
suscitent en elle une sympathie absolue : son esprit s’abandonne,
s’absente et se laisse envahir par elles. Dans
la scène de la promenade en barque, une seconde comparaison musicale
inverse les termes de la première : c’est le comparé (« Les
avirons carrés sonnaient entre les tolets de fer », p. 386)
qui est sonore cette fois-ci, tandis que le comparant (« et cela
marquait dans le silence comme un battement de métronome »)
introduit le lexique musical. D’une part, la pulsation du métronome, en
ce qu’elle intervient « dans le silence », avant que ne
chante Emma, remplit parfaitement sa fonction liminaire, donnant le tempo
de la musique à venir. Et d’autre part, l’image du battement
rythmique des rames, comme l’écho d’une pulsation cardiaque, renvoie
directement au poème de Lamartine, et plus précisément à la strophe
qui sert de refrain à la romance de Niedermeyer : Un
soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence; Flaubert
explicite l’aspect musical de l’image tout en la faisant passer du côté
de la mécanique : à la perception si romantique des « flots
harmonieux », il substitue celle, mécanique, artificielle et
exclusivement rythmique de l’objet industriel qui décompose le temps
avec une régularité obstinée. Cette référence au temps s’avère
d’ailleurs primordiale, dans la mesure où le poème de Lamartine
mettait en évidence la fugacité de l’instant présent et du bonheur
amoureux jusque dans la célébrissime apostrophe : « Ô temps !
Suspends ton vol. » Flaubert, au contraire, se joue du cliché qui
associe la stagnation de l’eau à l’instant arrêté puisque cette barcarolle
s’apparente à une mascarade romantique au cours de laquelle non
seulement le temps ne se fige pas comme pouvait l’espérer Emma, mais
aucun dialogue amoureux ne s’établit. Le chant, qui ne parvient pas
jusqu’aux oreilles de Léon, semble même déclenché automatiquement :
« Une
fois, la lune parut ; alors ils ne manquèrent pas à faire des
phrases, trouvant l’astre mélancolique et plein de poésie ; même
elle se mit à chanter » (p. 386). Le passé simple marque une
rupture temporelle avec le résumé qui précède. L’apparition de la
lune constitue un événement déclencheur du discours creux et inepte[13],
dans le cadre duquel « faire des phrases » ne signifie pas communiquer.
Tout se passe comme dans une boîte à musique à l’ouverture de
laquelle on découvrirait un dessin, représentant par exemple une de ces
« ladies anglaises à
boucles blondes, qui […] contemplaient la lune » (p. 102)[14].
Et en même temps qu’apparaîtrait l’illustration, un mécanisme
viendrait déclencher automatiquement (« alors ils ne manquèrent
pas ») un air connu. Flaubert ne cite d’ailleurs que le premier
vers du texte de Lamartine, et ne le termine même pas, sinon par un dédaigneux
« etc. » : on ignore où Emma arrête sa chanson,
puisqu’il est peu probable que le « etc. » fasse partie du
discours direct du personnage. L’échec
musical, à travers lequel transparaît l’échec de la déclaration
amoureuse et, plus généralement, de la conversation, indique l’ennui
que ressent le couple, ou en tout cas l’absence d’une passion dévorante :
dans les « nacelles au clair de lune » des romans du couvent,
tout n’était que « sanglots, larmes et baisers » (p. 100).
Ici au contraire, jusque dans l’intimité de la barque, Emma est rattrapée
par ses propres mensonges, avec l’évocation inopinée de Rodolphe par
le batelier ; le seul frisson qu’elle éprouve n’est pas celui du
bonheur amoureux – que reproduit si bien la musique mélodique –
mais de la femme adultère qui entend parler de l’amant qui l’a désespérée.
Le batelier, au lieu de chanter, en bon gondolier, ne fait qu’enfoncer, l’air
de rien, Emma dans le douloureux souvenir de Rodolphe. Même le décor
et le personnage secondaire participent de ce désenchantement :
loin du lac qui se perdrait dans la nature à perte de vue, la Seine
rouennaise fait office de simulacre de canal vénitien, une « barque
couverte » (p. 386) prenant pour l’occasion des allures de
gondole. Flaubert se sert du cliché romantique de Venise comme ville de
l’amour, mais également du topos littéraire[15]
et musical du décor vénitien. Comme si Rouen pour Emma ne pouvait rien
être d’autre qu’une « ignoble petite Venise » (p. 65). Le
chaudron fêlé musical La
description musicale et acoustique amorce la défaite du discours amoureux
dans une mise en scène bien romantique. La critique adressée par
Flaubert au régime mélodique et sentimental d’une certaine musique se
perçoit en fait tout au long du roman, et jusque dans l’ensemble de ses
écrits, oeuvres et correspondance confondues. La formulation la plus
marquante, comme peut-être la plus énigmatique de cette position
d’esthétique musicale pourrait se trouver dans le légendaire chaudron
fêlé : « la parole humaine est comme un chaudron fêlé où
nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait
attendrir les étoiles » (p. 301). Le
terme de « chaudron » peut désigner un mauvais piano[16],
par allusion au son que rend un chaudron sur lequel on frappe, et ainsi
nous renvoyer au vieux piano qu’Emma « secoue » (p. 107).
Le chaudron fonctionnerait comme métaphore in absentia du piano ; d’autant plus vraisemblablement que
Flaubert insiste systématiquement sur l’aspect percussif de
l’instrument (Emma « frappait sur les touches avec aplomb »)
et se joue de la mécanique complexe de
celui-ci pour en faire un idiophone[17]
que l’on frappe directement, tel un xylophone, une cymbale, une
cloche… ou un chaudron. Le lexique musical de Flaubert autorise et
incite même à penser au piano comme instrument sur lequel nous « battons
des mélodies ». Qu’est-ce
qu’une musique « à faire danser les ours » ? Au sens
figuré, la danse d’ours désigne « une musique grotesque écrite
en style louré »[18].
Mais littéralement, soit l’expression réfère au domptage[19],
soit plus généralement au spectacle des montreurs d’ours. Cette image
de dompteur ou de montreur qui revêt dans les deux cas une forme
circassienne évoque la représentation sociale d’une musique à la fois
tournée en dérision et réduite à ne plus accompagner qu’une danse
lourde et sans grâce. Mais
il se trouve que ce piano-chaudron est « fêlé ». La fêlure
signale un « vieil instrument » (p. 107) qui aurait été
trop joué, trop frappé, voire trop « secoué », que le temps
et les musiciens auraient ruiné. Surtout, la fêlure d’un instrument
idiophone implique une réduction, voire une annulation des vibrations qui
permettent la résonance du son. Depuis le XIXe siècle,
l’adjectif « fêlé » qualifie un son faux, mat, c’est-à-dire
précisément qui n’a plus de résonance[20].
On pense à la cloche de Tostes dont Emma, venant tout juste de déclarer
qu’elle abandonnait la musique, n’entend plus les résonances :
« Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait les vêpres !
Elle écoutait, dans un hébétement attentif, tinter un à un les coups fêlés
de la cloche » (p. 135). L’hypallage transfère explicitement
la fêlure de l’instrument à la sonorité de celui-ci. Au lieu de
vibrer tout entier et d’émettre les sons mélodiques que l’on cherche
à battre, cela sonne creux, exactement comme « les métaphores les
plus vides » (p. 301). Le
chaudron s’est usé à force de mélodies,
si bien que l’on n’en maîtrise plus ni la puissance ni le timbre.
Contrairement à une tournure finale de type « pour faire »
qui aurait la réalité d’un vouloir
faire, « à faire » signale l’absence de contrôle et la
dérision – virtuelle – d’une volonté vaniteuse. À
l’opposé d’une musique qui toucherait à l’harmonie des sphères
(les étoiles), le son mélodique se réduit à une pulsation de dressage.
Les efforts demeureront vains[21] :
on aurait beau battre de toutes ses forces les mélodies par lesquelles on
vise à « attendrir les étoiles » ; qu’on le veuille
ou non, le son ne tomberait pas plus loin que dans les oreilles d’un
ours, les tentatives de mélodies n’agrandissant rien d’autre que la fêlure
qui les assourdit[22].
Il
s’agirait donc d’un amour qui, à mesure qu’il se dirait,
s’éloignerait de son objet, se complaisant chaque fois un peu plus dans
un amour de soi. Le
narcissisme mélodique Le
discours amoureux et la musique sentimentale qui surgissent dès que
« la lune parut » ne se fondent pas sur une bonne raison. Le
clair de lune n’avive aucune passion véritable, il ne fait que suggérer
une représentation trompeuse de l’amour. À de nombreuses reprises,
Flaubert dénonce « la lune et [les] étoiles, ressources naïves
d’une passion affaiblie, qui essayait de s’aviver à tous les secours
extérieurs » (p. 419). L’erreur – sinon la bêtise ? –
d’Emma consiste ainsi à faire feu de tout bois sentimental, « cherchant tout autour
d’elle ce qui pouvait […] aviver davantage » sa passion (p. 216).
Emma croit aveuglément que la musique permet d’exprimer son amour. Au
contraire, elle fait peut-être preuve d’une grande lucidité quand elle
se rend compte que cet amour se perd en partie à
cause de tout ce qu’elle entend, – de tous les sons et
a fortiori toutes les musiques – : « Elle aurait
voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas déranger le
recueillement de son amour qui allait se perdant, quoi qu’elle fît,
sous les sensations extérieures » (p. 381). Autrement dit,
l’alternative fondamentale qu’Emma ne posera jamais pourrait se
formuler ainsi : il faut choisir entre l’amour et la musique. En
effet, de même que toutes les musiques prétendant exprimer des
sentiments échouent systématiquement, toutes les amours qui se
confondent avec des ardeurs musicales ne mèneront Emma à rien, sinon à
sa perte. Il est en ce sens significatif que ni les paroles ni les
sentiments de Charles ne soient jamais musicaux ou musicalisés. Comme si
la musique fonctionnait comme l’indice d’un amour artificiel ou
trompeur, d’un narcissisme ou d’une passion adultérine. Le
seul bonheur musical d’Emma ne vient-il pas en effet avec le premier
mensonge de l’adultère[23] ? Cette
musique de la transgression amoureuse entre au coeur d’un processus
narcissique d’identification, de sortie de soi, comme pour se contempler
soi-même : Alors
elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion
lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec
des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une
partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de
sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait
tant envié (p. 266). Une
magie s’opère, le souvenir littéraire « chante », dans un
phénomène presque ésotérique qui unit le chant et le charme, et nous
renvoie à leur étymologie commune, le carmen.
La mélodie devient le piège d’un sentiment illicite teinté de
narcissisme. Aussi
le chant nostalgique d’Emma, emprunté à Lamartine, s’apparente-t-il
moins à une déclaration d’amour qu’à une simple pulsion égoïste.
La romance de Niedermeyer rejoindrait en ce sens les « adagios
mélancoliques » qui échouaient eux aussi dans un autre topos
romantique, le jardin au clair de lune. Emma tente de raviver
artificiellement l’amour qu’elle voudrait avoir pour Charles : Cependant,
d’après des théories qu’elle croyait bonnes, elle voulut se donner
de l’amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle récitait tout ce
qu’elle savait par coeur de rimes passionnées et lui chantait en
soupirant des adagios mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi
calme qu’auparavant, et Charles n’en paraissait ni plus amoureux ni
plus remué (p. 109-110). La
modalisation « qu’elle croyait bonnes » témoigne d’une
distance énonciative qui offre au lecteur un regard critique et complice.
Et la forme narcissique du chant s’affiche cette fois plus clairement
que dans la scène de la barque : son objectif égoïste échoue, et
Charles, destinataire de fortune, n’est guère plus touché que Léon.
Dans cette scène comme dans celle de la barque, le chant devient métaphore
d’un amour qui se cherche et se perd dans l’air avec des effets
musicaux et discursifs (roulades, mélancolie pleine de soupirs) réduits
à des artifices dérisoires. On
rencontre donc dans Madame Bovary
une critique radicale, bien qu’assourdie, à l’encontre d’une poésie
et d’une musique qui échouent à exprimer le moindre sentiment. Pourtant, ce discours convenu baigné de
sentimentalisme n’a pas toujours autant répugné Flaubert, qui ne
s’interdisait pas encore les comparaisons mélodiques en 1846, dans une
lettre adressée à Louise Colet : Tu
as peur que je ne t’envoie des duretés ; eh bien, non, je ne
t’envoie que des baisers, que des caresses. Je voudrais pouvoir te faire
parvenir une mélodie langoureuse pour te charmer, comme on fait aux
enfants qu’on endort[24]. À
l’inverse, à partir de l’écriture de Madame
Bovary, l’auteur convoque l’image mélodique pour détruire discrètement[25]
le sentimentalisme. Flaubert dénonce l’hypocrisie romantique qui, sous
couvert de chanter la nature et de proclamer un amour qui s’épanouirait
dans l’harmonie universelle[26],
masque un profond narcissisme. « Ces mêmes gens qui disent “poésie
des lacs”[27],
détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce
de lac, si ce n’est leur pot de chambre qu’ils prennent pour un océan. »[28]
La poésie sentimentale comme la musique mélodique participent d’un keepsake,
dans son sens étymologique, keep
for my sake, « ce que je garde pour moi ». En
réalité, avant même cette barcarolle rouennaise et cet adagio
nocturne dans le jardin, Emma est déjà lasse des passions trop faciles : Elle
se laissa donc glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes
sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants[29]
[…]. Elle s’en ennuya, n’en voulut point convenir, continua par
habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se sentir apaisée,
et sans plus de tristesse au coeur que de rides sur son front. (p. 104) Tout
semble donc joué dès son enfance : ne choisissant pas entre
l’amour et la musique, se complaisant comme par suicide
dans la vanité apaisante de l’amour qui se chante, Madame Bovary ne
pouvait que mourir en musique, pour n’avoir jamais aimé quiconque. Pour
une lecture musicale de la mort d’Emma Mélodies
et sentiments doivent donc être reconnus coupables d’une excitation des
passions peut-être encore plus pernicieuse que celle provoquée par la
littérature, dans la mesure où la musique jouit, sur cette dernière, du
privilège d’une bonne réputation : elle « adoucit les
moeurs ». Au
moment de l’extrême-onction (p. 470), il se passe quelque chose
qui devrait attirer la curiosité du lecteur : le sacrement est
lacunaire. La critique a déjà noté que l’extrême-onction n’est pas
précédée de la confession, ni suivie de l’eucharistie. L’ordre
rituel veut que le prêtre passe son pouce huilé sur les différentes
parties du corps par lesquelles le mourant a pu pécher ou succomber à
d’ « innombrables convoitises » (p. 463) :
les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, le coeur (représenté
indifféremment par le cou ou la poitrine), les mains et la plante des
pieds. Or, dans le texte définitif comme dans tous ses brouillons, deux
organes ne sont pas mentionnés[30] :
les oreilles et le coeur. Certes il ne
sera jamais totalement à exclure que Flaubert ait tout simplement oublié
de mentionner les oreilles et le coeur, mais il se pourrait bien qu’une
logique tant fictionnelle qu’esthétique préside à cette double
omission. Non pas qu’il s’agisse des deux seuls organes qui aient amené
Emma à la faute, mais parce que son dernier péché, en somme, est précisément
musical. Si l’abbé Bournisien avait appliqué son onction sur le coeur,
cela aurait dû absoudre les péchés commis par l’ardeur des passions.
Et quant à l’onction de l’oreille, voici ce que stipule le texte religieux
qu’a consulté Flaubert : « Le
malade doit, dans ce moment, détester toutes les fautes dont il s’est
rendu coupable en écoutant avec
plaisir des médisances, des calomnies, des propos déshonnêtes, des chansons obscènes. »[31]
À
de nombreuses reprises, Emma prend un plaisir explicitement sensuel à écouter
de la musique, depuis le bal jusqu’à l’Opéra ; réciproquement,
ses expériences charnelles réfèrent souvent à la musique. Mais,
surtout, la musique accompagne – pour ne pas dire provoque –
son dernier souffle, avec la chanson grivoise de l’Aveugle. Emma meurt
en musique. Elle qui a souffert, durant son agonie, de l’ « affreux
goût d’encre » (p. 459) qui lui
venait aux lèvres, comme le symbole avéré de toute une littérature
romantique à jamais indigeste, sa dernière sensation au moment fatidique
est auditive et même musicale. L’Aveugle,
un chanteur ambulant L’Aveugle,
en dehors de toutes les significations symboliques que l’on peut lui
accorder[32],
est décrit comme un chanteur ambulant, comme il y en avait beaucoup à
l’époque de Flaubert. Il n’apparaît jamais ailleurs que dans la rue,
et chaque fois crie ou chante. Il ne répond à aucune des questions qui
lui sont posées (seul Homais ose lui adresser la parole) : « L’aveugle
continuait sa chanson ; il paraissait, d’ailleurs, presque idiot »
(p. 440). Aussi anodine qu’elle puisse paraître, cette phrase
semble tout à fait significative pour la compréhension du personnage,
puisqu’à aucun moment avant[33], il n’est fait référence à cette « chanson ».
L’adjectif possessif met d’ailleurs en avant à la fois l’unicité
de celle-ci et un rapport presque intime de possession : non
seulement le chant demeure le seul mode élocutoire de l’Aveugle, mais
en outre cette chanson grivoise constituerait son unique discours.
De
fait, ses seules paroles rapportées au discours direct sont des paroles
de chanson, tout le reste n’étant qu’une « sorte de hurlement
sourd, comme un chien affamé » (p. 441), une « voix
faible d’abord et vagissante, [qui] devenait aiguë. Elle se traînait
dans la nuit, comme l’indistincte lamentation d’une vague détresse »
(p. 400). L’animalisation du personnage n’interdit aucunement
d’y voir un musicien. En effet, la voix de l’Aveugle fait écho à
certains moments musicaux du roman, comme l’Opéra de Rouen, durant
lequel « Lucie poussait sa plainte aiguë » (p. 345)
tandis que des « lamentations mélodieuses […] se traînaient à
l’accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le
tumulte d’une tempête » (p. 343). De manière plus
surprenante encore, la voix de l’Aveugle n’est pas opposée à celle
d’Emma dont la sensualité est pourtant soulignée : « selon
ce qu’elle disait, sa voix était claire, aiguë, ou se couvrant de
langueur tout à coup, traînait des modulations » (p. 81).
Mieux, un autre cri lointain bien peu harmonieux est explicitement perçu
par Emma comme musical : « un cri vague et prolongé, une voix
qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant comme
une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus » (p. 264).
Autrement dit, si discordante soit-elle, la voix de l’Aveugle peut être
qualifiée de mélodique, ce qui, dans la terminologie musicale flaubertienne,
n’équivaut pas au mélodieux. L’Aveugle pourrait donc en ce sens
incarner symboliquement la musique mélodico-sentimentale. Emma,
fauchée par Nanette ? Dès
lors, il s’agit de comprendre en quoi l’apparition de l’Aveugle à
la mort d’Emma pourrait être conçue comme la représentation
symbolique de son erreur musicale. Dans un premier temps, Mme Bovary,
au cours de son agonie, reproduit étrangement l’attitude de
l’Aveugle, et montre les symptômes d’une cécité progressive.
C’est seulement in extremis
qu’elle semble prendre conscience de son empoisonnement musical dont
l’aveuglement est la manifestation extérieure. Une
analogie s’établit en effet entre Emma et l’Aveugle. Deux mouvements
simultanés assimilent Emma agonisante à l’Aveugle chantant :
renverser la tête et rouler des yeux. Lui, « il se renversait la tête
avec un rire idiot ; – alors ses prunelles bleuâtres, roulant
d’un mouvement continu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord
de la plaie vive » (p. 399) ; il a « la tête
renversée, tout en roulant ses yeux verdâtres et tirant la langue »
(p. 441). Quant à Emma, « ses yeux agrandis regardaient
vaguement autour d’elle » (p. 460), « alors elle se
renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller. […]
Ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent »
(p. 471). Tout
se passe donc comme si, sous l’effet de l’arsenic, Emma reconnaissait
enfin son double dont elle découvrirait, en perdant elle-même la vue, la
raison de la cécité. Quand retentit la voix « rauque » de
l’Aveugle, Emma, comme traversée par une vision soudaine, se relève
« la prunelle fixe, béante » (p. 472) en entendant le
mot « amour ». La description de l’oeil d’Emma désigne
explicitement sa cécité nouvelle. Par conséquent, son hallucination (« croyant
voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles
comme un épouvantement ») et son ultime apostrophe (« L’aveugle ! »)
dévoileraient à l’héroïne son propre autoportrait. Or elle avait pu
découvrir quelques minutes plus tôt ce reflet quand, déjà couchée,
« elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus quelque
temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux »
(p. 471). Dans ce miroir, il n’est pas précisé qu’elle se
regarde[34]
: nous ignorons ce qu’elle y voit… ou n’y voit pas. Ses larmes
ressemblent peu à des pleurs mais davantage à un liquide vital qui lui
sortirait des yeux et signifierait la perte de la vue, comme les prémices
d’une putride cécité à venir, rappelant les « deux orbites béantes
tout ensanglantées » de l’Aveugle d’où « coulaient des
liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu’au nez » (p. 399).
Nous repensons alors à l’autre vitre à travers laquelle Emma « se
revit elle-même » (p. 121) dans ces monstrueuses « faces
de paysans qui regardaient » : la musique du bal avait déjà
fait sur Emma l’effet d’une poudre aux yeux, et seul le choc visuel de cet atroce reflet voyeur
– tels d’hypocrites lecteurs qui se seraient laissé surprendre –
l’avait sorti de son rêve saturé de mélodies au violon. À
la fin de la scène, Emma reconnaît l’Aveugle grâce à l’unique
sens, l’ouïe et au seul organe, le coeur, dont le prêtre n’a pas
absout les péchés. Comme s’il avait fallu que son oreille pût lui
laisser entendre une dernière fois les mensonges de son coeur,
l’onction du prêtre ayant pour effet d’éteindre un à un les organes
vitaux. Cette chanson « résume une partie de sa vie à elle »[35],
en disant « dérisoirement la vérité du désir féminin »[36].
Comment en effet ne pas lire un double ironique d’Emma à travers cette
Nanette, qui « rêv[ait] à l’amour » ? La narration élude
les réactions de l’héroïne à la mélodie ou aux paroles de la
chanson : Emma les connaît à présent par
coeur. L’épisode coïncide de manière troublante avec le phénomène
des tubes qu’a étudié Peter
Szendy : Nous
sommes largement indifférents à ces tubes qui vivent en nous, avec nous,
voire comme nous, mais comme
malgré nous. Le plus souvent, nous ne voulons pas comprendre ce qu’ils
disent, ce qu’ils racontent. […] Or, c’est précisément dans la
mesure où nous ne voulons rien entendre des marchandises musicales […]
qu’elles sont d’autant plus prêtes à refaire surface lorsque nous
nous y attendons le moins, sans que nous les ayons appelées ou désirées.
Elles reviennent alors, ces mélodies revenantes, elles reviennent en
nous, malgré nous, pour nous parler de nous. Elles nous font même accéder
à nous[37]. À
ce moment de crise, l’Aveugle personnifierait la conscience musicale
d’Emma, sa mémoire, qui viendrait lui faire entendre une dernière fois
la bande-son de sa vie. Le
je qui est sujet de et
sujet à de tels accès, que
l’on peut dire mélomaniaques ou mélobsédants, ce je
traverse alors, en effet, l’épreuve de soi. De façon analogue à ce
que Kierkegaard appelait la reprise,
il fait l’expérience du blocage, de la répétition stagnante et
engorgée, comme s’il était son propre poncif, l’image d’Épinal de
soi […] : j’y étais,
se dit-il alors, à la faveur de la chansonnette qui le hante, j’étais
là, voilà ce que j’ai vécu comme personne, ce qui fut et qui n’est
plus[38]. Plus
que jamais, à travers cette « image d’Épinal » d’elle-même,
Emma découvre « la petitesse des passions que l’art exagérait »
(p. 344), et ce qui ne la faisait que « souri[re] intérieurement
d’une pitié dédaigneuse » à l’Opéra, dans son lit de mort la
fait désormais rire aux éclats. D’ailleurs, la corrélation entre ce
sourire et ce rire inattendu semble soulignée par l’isotopie de la vue,
qui suggère que c’est à force de « fantaisie[s] plastique[s]
bonne[s] à amuser les yeux » qu’elle se serait usé
les yeux, l’opéra ayant moins amusé qu’abusé ces derniers :
devant le spectacle pourtant si efficace de Donizetti, l’amusement reste
bien éphémère et l’ennui point rapidement pour elle, qui « n’avait
pas assez d’yeux pour contempler les costumes, les décors, les
personnages ». Son rire final, « atroce, frénétique, désespéré »
(p. 472) résonne comme une cynique prise de conscience de
l’illusion, désormais comique à ses yeux, qui lui a fait prendre ses rêves de « fillette »
pour des « réalités sentimentales » (p. 102). Emma rit
du hasard qui, comme dans tout vaudeville, a amené un ultime
rebondissement : la chanson de l’Aveugle : et « tout
finit en chansons »[39]. La
chanson sentimentale fait l’effet d’une véritable défibrillation sur
la mourante, « comme un cadavre que l’on galvanise » (p. 472),
en réanimant brutalement une dernière fois un coeur presque éteint. Les
« cheveux dénoués » et le fait qu’elle « s’écri[e] »
rappelle le fantôme de Lucie, dont Emma elle-même n’appréciait guère
le jeu « exagéré » (p. 348) qui la faisait « crie[r]
trop fort », « les cheveux dénoués »[40].
L’ironie de Flaubert est féroce, puisque c’est au vu de ce dernier
indice que Charles annonçait le programme du troisième acte :
« cela promet d’être tragique ». Le code opératique est
finalement respecté, et la chorégraphie morbide des deux
aveugles confine à l’obscène : cadavéreuse, Emma se dresse
tandis que la fillette s’incline… et la jupe qui se soulève rabat Mme Bovary
sur le matelas. La suprême ironie consiste en ce que la Mort est bel et
bien venue avec sa « faux »… sauf que la Faucheuse a pris
pour Emma les traits innocents d’une fillette en jupon qui « rêvait
à l’amour ». Cet
ultime avatar du sentimentalisme représente la seconde occurrence, avec
« Le Lac », d’un texte dans le texte. Dans les deux cas, il
s’agit d’un texte sentimental, l’un typiquement romantique,
l’autre d’une naïveté grivoise. Et à chaque fois, en tant que
chanson, ce discours relève d’un régime énonciatif différent, se
trouvant superlativement réécrit.
Niedermeyer tronque le texte de Lamartine, qui se trouve réduit à un
seul fragment de vers par Flaubert. De même, la chanson de l’Aveugle
est le fruit d’une réécriture par Flaubert d’un texte de Rétif[41],
texte qui lui-même est vraisemblablement déjà une réécriture[42].
Dans les deux cas Flaubert a préféré le collage brut au pastiche[43].
L’identité du procédé concourt, là encore, au rapprochement des deux
personnages. Après
la mort d’Emma, à deux reprises, l’Aveugle parle sans chanter :
il « demandait à chaque passant où demeurait l’apothicaire »
(p. 473), puis il « narrait aux voyageurs la vaine tentative du
pharmacien » (p. 493). De fait, jamais après l’événement
on ne l’entendra chanter, ni même crier. Comme si le personnage avait
eu pour rôle dans la fiction de faire entendre à Emma la laideur et même
le danger de l’amour chanté. Pour expliquer la révélation que paraît
avoir Emma au seuil de la mort, il nous faut d’abord comprendre que
l’Aveugle ne chante pas parce qu’il est aveugle (et pour gagner de
l’argent) ; il est aveugle parce qu’il chante, et ne peut
s’exprimer autrement. Son rôle, avant d’être allégorique, serait
avant tout didactique. Aussi chacune de ses apparitions rappelle-t-elle
tragiquement, par sa voix toujours lointaine, son exclusion de la société.
Au sein de la fiction, ce statut social et esthétique ferait de
l’Aveugle un avatar du personnage du ménétrier qui jouait pour le cortège
des noces : à la laideur contre-nature du visage de l’Aveugle
correspond le « bruit de l’instrument qui faisait partir de loin
les petits oiseaux » (p. 88), au kitsch
des paroles de la chanson celui du violon « empanaché de rubans »
(p. 87). La société bourgeoise le rejetterait comme le diable
qu’attirent les chansons sentimentales d’Emma. Repensons à la phrase
de Flaubert épistolier : « il ne faut jamais penser au bonheur ;
cela attire le diable, car c’est lui qui a inventé cette idée-là pour
faire enrager le genre humain »[44].
L’Aveugle serait diabolique en tant que porte-parole musical d’un
bonheur ou d’une passion impossibles. Sa cécité, mais aussi sa laideur
indiqueraient ostensiblement la vacuité et le mensonge de son discours,
l’ostracisme dont il est victime, la rage du genre humain désabusé. Par-là même, il pourrait apparaître comme une figure
de l’auteur, la « voix rauque qui chantait » (p. 472)
n’étant pas sans évoquer celle de Flaubert en personne, qui écrivait
dès 1846 son refus catégorique de la voix lyrique : « Mais
j’ai trop crié dans ma jeunesse pour pouvoir chanter : ma voix est
rauque. »[45] « Ni
génie, ni santé » À
cet apogée dramatique, la musique joue en sourdine une partition
capitale. L’ouïe et le coeur, négligés lors de l’extrême-onction,
semblent désigner un coupable
jusqu’alors insoupçonné dans l’empoisonnement d’Emma : la
musique sentimentale. L’absence de tout soupçon à l’encontre de
celle-ci, y compris dans l’éducation des jeunes filles[46],
incite précisément à l’incriminer. Si, pour guérir ses maux nerveux,
« il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans »
(p. 219), jamais on ne lui interdit d’écouter ou de jouer de la
musique. À l’inverse, Charles se démène afin que son épouse reprenne
le piano ; et quant à l’opéra, il juge sur les conseils
d’Homais « cette récréation lui devoir être profitable »
(p. 338). En d’autres termes, Emma paie de sa vie le préjugé
selon lequel la musique est non seulement « moins dangereuse pour
les moeurs que la littérature » (p. 335), mais en outre un bon
moyen d’adoucir celles-ci. Le poison
musical que constitue l’alchimie mortelle des mélodies et des
sentiments apparaît d’autant plus efficace qu’il n’est pas reconnu
comme tel : pire, ce puissant pathogène possède au contraire une
place de choix parmi les curatifs reconnus dans la pharmacopée
d’Homais. Ce serait donc bien tomber dans le double piège des idées reçues[47]
et du dispositif romanesque que d’entendre toutes ces musiques
flaubertiennes d’une oreille amusée et candide. Ainsi la critique qui s’est chargée d’écouter les diverses musiques de Madame
Bovary ne pouvait qu’ « accueillir avec beaucoup de réserve »[48]
l’avis de Maxime du Camp à propos des incapacités musicales de son
vieil ami Flaubert : « Son oreille était si
extraordinairement fausse, qu’il n’est jamais parvenu à retenir un
air, fût-ce une berceuse.»[49]
Le présupposé de cet énoncé apparaît désormais clairement : ce
n’est pas nécessairement l’oreille, mais la musique mélodique qui
est fausse – du moins perçue comme telle par l’écrivain.
Qu’il n’eût pas prêté d’attention aux airs n’implique pas que
Flaubert n’eût pas d’oreille musicale : ce serait bien plutôt
toute la justesse[50]
de son oreille que de n’avoir pas daigné retenir un seul air, et
surtout pas une berceuse. Ce prétendu talent – retenir les airs –
érigé en obsession mélomaniaque
chez Emma sera en définitive symptomatique de la véritable maladie mélodico-nerveuse
qui, si l’on en croit les propres mots de Flaubert, non seulement mène
inéluctablement à la mort, mais en outre, n’augure rien de bon pour
l’avenir de l’esthétique musicale : Il
se trouve souvent des enfants auxquels la musique fait mal ; ils ont
de grandes dispositions, retiennent des airs à la première audition,
s’exaltent en jouant du piano, le coeur leur bat, ils maigrissent, pâlissent,
tombent malades, et leurs pauvres nerfs, comme ceux des chiens, se tordent
de souffrance au son des notes. Ce ne sont point là les Mozarts de
l’avenir. La vocation a été déplacée ; l’idée a passé
dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt ; il n’en
résulte ni génie, ni santé[51]. Ainsi
pourrait se résumer le tragique destin mélomane d’Emma Bovary. NOTES [1]
Cet article est en grande partie issu d’un mémoire de Master 1,
intitulé « La musique dans Madame
Bovary de Gustave Flaubert : mélodies à faire danser les
ours », soutenu en octobre 2008 à l’Université de Caen
Basse-Normandie sous la codirection de Gérard Gengembre et de
Constance Himelfarb (musicologue). [2]
L’orgue est aux abonnés absents dans Madame
Bovary : « Au-dessus de la porte, où seraient les
orgues, se tient un jubé pour les hommes » (p. 147). Peut-être
Flaubert s’interdit-il l’usage de l’instrument si fréquemment
employé dans la littérature romantique : « Instrument
total, aux résonances cosmiques, l’orgue constitue un inépuisable
réservoir d’images pour traduire une grande variété d’états
d’âme, de sentiments ou de situations », Laurence Tibi, La
Lyre désenchantée, L’instrument de musique et la voix humaine dans
la littérature française du XIXe siècle, Champion,
2003, p. 378. [3]
Eugène Bonnemère (1813-1893), Histoire des paysans, depuis la fin
du Moyen Âge jusqu’à nos jours, [4]
Nous savons à quel point Flaubert s’étonne et se réjouit que sa
prose parvienne à l’induction : « J’ai
trouvé ce matin, dans le Journal de Rouen, une phrase du maire
lui faisant un discours, laquelle phrase j’avais, la veille, écrite
textuellement dans la Bovary (dans un discours de préfet, à
des Comices agricoles). Quand
la littérature arrive à la précision de résultat d’une science
exacte, c’est roide », lettre à Louise Colet, 22 juillet
1853. [5]
Littéralement, « chantable ». Il s’agit d’une
indication de style qui incite à mettre en avant le caractère mélodique
d’une pièce, qu’elle soit lyrique ou simplement instrumentale. Le
terme implique, par excellence dans le contexte romantique, une
expression, voire une effusion des sentiments et de la tendresse. [6]
Toutes nos références à Madame
Bovary renvoient à l’édition du Livre de Poche, coll.
Classiques, 1999. Le numéro de la page suit immédiatement la
citation. Les
références au Dictionnaire des
idées reçues seront abrégées en DIR,
suivi du numéro de la page de l’édition du Livre de Poche, coll.
Classiques, 1997. Quand
deux citations de la même page se suivent, nous ne répétons pas la
référence. [7]
Flaubert, L’Éducation sentimentale [1845], chapitre XXVII, Œuvres
de jeunesse, Gallimard, coll. Bibl. de la Pléiade, 2001, p. 1032.
[8]
L’édition du Livre de Poche donne « que l’on écoutait
passer » : il doit s’agir d’une coquille. [9]
Parue en 1823, la romance « Le Lac » de Niedermeyer,
composée sur des extraits du poème de Lamartine, a connu un immense
succès. Si l’on ajoute que l’extrait cité par Flaubert coïncide
avec le début du refrain dans la partition, l’hypothèse de
Niedermeyer sur les autres mises en musique du poème nous semble de loin la plus
probable. [10]
« Lac : avoir une femme près de soi, quand on se promène
dessus » (DIR, 99). Et
réciproquement, « il
est dans les idées reçues qu’on ne va pas se promener avec un
homme au clair de lune pour admirer la lune »[10],
lettre de Flaubert à Louise Colet, 5-6 juillet 1852. [11]
Songeons par exemple à « la chanson du postillon, qui se répète
dans la montagne avec les clochettes des chèvres et le bruit sourd de
la cascade » (p. 105-106). [12]
« Et l’air emportait les
roulades » eût été d’autant plus ambigu qu’il est
question d’une mélodie chantée, c’est-à-dire d’un air… [13]
« Lune : inspire la mélancolie. Est peut-être habitée ? »
(DIR, 101). [14]
Ou encore l’image qu’affectionne tant Léon, « une gravure
italienne qui représente une Muse. Elle est drapée d’une tunique
et elle regarde la lune, avec des myosotis sur sa chevelure dénouée »
(p. 358). [15]
Jules, dans la première Éducation
sentimentale, semble déjà corroborer la position flaubertienne :
« La fureur de Venise se passa également. Ainsi que la rage des
lagunes et l’enthousiasme des toques de velours à plumes blanches »
L’Education sentimentale [1845],
op. cit., p. 1032. [16]
De nos jours, une « casserole ». [17]
Un idiophone est un instrument de musique dans lequel le son est
produit par la mise en vibration du corps même de l’instrument, et
non pas un élément rapporté tel qu’une corde ou une membrane. [18]
Émile Gouget, article « ours »,
L’Argot musical, Curiosités
anecdotiques et philologiques, 1892, disponible en ligne : http://www.metronimo.com/fr/argot-musical/. [19]
Le rituel est singulier : les ours sont placés sur une plaque
chauffée. Des percussions accompagnent alors les petits bonds
qu’ils font en raison de la chaleur de la plaque ; et ainsi ils
assimilent les bonds au rythme de la musique. [20]
La fêlure d’un instrument, d’un violon, d’un piano ou d’une
cloche, est une image tout à fait récurrente dans la littérature du
XIXe siècle, au moins depuis E.T.A. Hoffmann. Cette métaphore
musicale désigne souvent une communication difficile, comme dans le célèbre
poème de Baudelaire « La Cloche fêlée », où le poète
déplore sa « voix affaiblie ». [21]
L’échec est nécessaire, comme le souligne la tournure « quand + conditionnel »
qui, avec une principale au présent, a une valeur de concessive
conditionnelle, que l’on pourrait remplacer par « quand bien même ». [22]
« D’ailleurs, la parole est un laminoir qui allonge toujours
les sentiments » (p. 359). Cette autre définition de la
parole humaine confirme l’idée selon laquelle plus on force,
moins on obtient ce que l’on souhaite : les mots et les mélodies
laminent les sentiments, c’est-à-dire qu’en les étirant, ils les
diminuent voire les réduisent à néant. [23]
Déjà dans Passion et vertu, Flaubert utilise l’image de la mélodie pour évoquer
les émois de l’adultère : « Mais il y eut tout à coup,
pour elle, une mélodie jusqu’alors inconnue dans la nature et dans
son âme, et elle découvrit dans l’une et dans l’autre des mondes
nouveaux, des espaces immenses, des horizons sans bornes ; il
sembla que tout était né pour l’amour », Passion
et vertu, chap. II, Œuvres
de jeunesse, Gallimard, coll. Bibl. de la Pléiade, 2001, p. 283. [24]
Lettre à Louise Colet, 21 octobre 1846. [25]
Les apparitions de la musique dans le roman vont de pair avec une
neutralité de la voix narrative. En comparaison, le narrateur semble
juger l’iconographie encore plus corruptrice que la musique car plus
accessible, demandant moins d’imagination. Relisons la rage à peine
contenue de cet apax où le narrateur / auteur interpelle
violemment les décors et personnages des images des keepsakes :
« Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous
des tonnelles, […] et vous surtout, paysages blafards des contrées
dithyrambiques » (p. 102-103). [26]
La dernière strophe du poème de Lamartine se situe en ligne de mire :
« Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, / Que les
parfums légers de ton air embaumé, / Que tout ce qu’on
entend, l’on voit ou l’on respire, /Tout dise : Ils ont
aimé ! » [27]
Flaubert met à dessein ce cliché dans la bouche de Léon :
« J’ai un cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière,
et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le
charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers » (p. 162).
« Je lui ai découvert ce matin, en parlant de la Suisse, des
phrases textuelles, à peu de chose près, de mon monsieur et de ma
dame parlant de la Suisse (dans Bovary). Ô bêtise humaine, te
connais-je donc ? Il y a en effet si longtemps que je te
contemple ! », lettre à Louise Colet, 20 juin 1853. [28]
Ibid. [29]
Autre cliché romantique : le chant du cygne est réputé plus
suave au moment de sa mort. « Cygne : chante avant de
mourir » (DIR, 68). [30]
Dans son réquisitoire contre Flaubert, Me Pinard réclame
l’exhaustivité des paroles saintes : « Vous
le savez, le prêtre fait les onctions saintes sur le front, sur les
oreilles, sur la bouche, sur les pieds, en prononçant ces phrases
liturgiques : Quidquid per pedes, per aures, per pectus,
etc., toujours suivies des mots misericordia... péché d’un
côté, miséricorde de l’autre. Il faut les reproduire exactement,
ces paroles saintes et sacrées ; si vous ne les reproduisez pas
exactement, au moins n’y mettez rien de voluptueux. »
Mais aucune mention n’est faite de l’absence des deux organes (aures
et pectus), l’avocat réclamant
simplement l’intégralité des paroles latines prononcées par le prêtre.
[31]
Nous soulignons. L’abbé Ambroise Guillois, Explication
historique, dogmatique, morale, liturgique et canonique du catéchisme
avec la réponse aux objections tirées des sciences contre la
Religion, 5e éd. augmentée, Le Mans, Julien,
Lanier et Cie, Monnoyer, 1849, 4 vol. Texte cité par Stéphanie
Dord-Crouslé dans sa communication intitulée «Administrer Emma :
la mise en texte de l’extrême-onction », donnée au Colloque
international de Rouen en novembre 2007, « Madame
Bovary, 150 ans... et après ? Bilans et perspectives »,
actes à paraître. [32]
Voir à ce sujet la synthèse de Max Aprile, « L’Aveugle et sa
signification symbolique dans Madame Bovary », Revue
d’Histoire Littéraire de la France, n° 2, 1976, p. 385-392. [33]
Sa chanson de « Nanette » est bien citée auparavant, mais
quarante pages plus tôt (p. 400). [34]
Contrairement aux autres miroirs dans lesquels Emma s’était regardée :
« elle époussetait son étagère, se regardait dans la glace »
(p. 131) ; elle éprouvait « la joie de […] se
regarder dans la glace en prenant des poses résignées » (p. 196) ;
et « se regardait dans le miroir à barbe » de Rodolphe
(p. 268). [35]
[36]
Gérard Gengembre, Gustave Flaubert, Madame Bovary, Magnard, « Texte et
contextes », 1979, p. 715. [37]
Tel est le point de vue récent du philosophe et musicologue Peter
Szendy, Tubes, La philosophie dans le juke-box, Éditions de [38]
Ibid., p. 92-93. [39]
Dernier vers du vaudeville final du Mariage
de Figaro de Beaumarchais. [40]
C’étaient « les hasards de l’adultère, qui les dénouait
tous les jours » (p. 305). [41]
Claudine Gothot-Mersch a indiqué que Flaubert avait relevé le texte
complet à partir de L’Année des Dames nationales ou Histoire jour par jour d’une femme
de France (1791-1794, 12 vol.). [42]
Voir Tony Williams, « Une chanson de Rétif et sa réécriture
par Flaubert », Revue
d’Histoire de la Littérature Française, 91e année,
no 2, 1992, p. 239-242. [43] Le
procédé fait penser à certaines lettres de Flaubert dans lesquelles
il cite et commente des vers de poésie, notamment ceux de Louise
Colet. Ex : Lettre de Flaubert à Louise Colet, [44]
Lettre de Flaubert à Louise Colet, [45]
Lettre de Flaubert à Louise Colet, 27 ou [46] « Fille :
Articuler ce mot
timidement. Toutes les jeunes filles sont « pâles » et
« frêles ». Toujours « pures ». Eviter pour
elles toute espèce de livres, les visites dans les musées, les théâtres
et surtout le Jardin des Plantes, côté singes. » (DIR,
81-n. p.183) Aucune musique ne semble officiellement pathogène… [47]
Voir le Dictionnaire des idées reçues : si la musique « adoucit
les mœurs » (DIR,
106), au contraire, les romans « pervertissent les masses »
(DIR, 118).
[48]
Christian Goubault, « Flaubert et la musique », Les
Amis de Flaubert, no 51, 1977, p. 12. [49]
Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, Hachette, 1962, p. 66. [50] Non
pas dans l’absolu, bien sûr, mais au moins dans la perspective esthétique
flaubertienne. [51]
Lettre de Flaubert à Louise Colet,


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Numéro réuni par Yvan Leclerc, avec la collaboration de Juliette Azoulai.
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.