Revue
Flaubert, n° 8, 2008 Emma Bovary et Effi Briest : un air de famille entre les oeuvres de Flaubert et de Fontane ? Beate
Langenbruch Maîtresse de conférences à l’ENS
LSH, Lyon CIHAM, PRES de Lyon et
CÉRÉdI, Université de Rouen À Stephan À en
juger d’après le nombre de publications parues depuis presque
quatre-vingt-dix ans, le rapprochement d’Effi
Briest et de Madame Bovary
est devenu un classique des recherches comparatistes. Aussi l’expression
« märkische Madame Bovary »[1],
une « Madame Bovary brandebourgeoise », est-elle souvent
utilisée dans les articles critiques qui sont consacrés à la jeune héroïne
allemande ; elle indique dans quel sens l’éventuelle parenté des
deux romans est entendue. En effet, l’oeuvre de Theodor Fontane est postérieure
de presque quarante années à celle de Gustave Flaubert. Effi, une fille
d’Emma, une soeur cadette, une cousine d’Outre-Rhin ? Si
canonique qu’elle paraisse d’emblée, la filiation imaginaire est
cependant moins commune qu’on ne pourrait le croire – ou que pourrait
le croire quelqu’un qui, pour des raisons culturelles, a connu
l’histoire de la jeune fille de Hohen-Cremmen avant celle de la Normande
des Bertaux. Plus précisément, c’est en considérant l’origine des
critiques qui se sont intéressés aux deux romans qu’on se met à
douter de l’universalité de notre vision. Parmi les auteurs de la bonne
vingtaine d’articles et d’ouvrages qui portent soit sur la paire Effi
et Emma, soit sur une comparaison plus large, en leur associant d’autres
héroïnes, soit sur leurs créateurs, une certaine homogénéité est
perceptible pour ce sujet pourtant biculturel. De
fait, l’association est souvent faite par des germanistes et des
germanisants, qu’ils s’expriment en allemand ou encore en anglais, ce
qui est notamment le cas des travaux plus strictement comparatistes.
Parues en Allemagne, aux Pays-Bas, en Pologne, en Angleterre ou aux
Etats-Unis, ces publications ont parfois des auteurs spécialistes de littérature
française, peut-être même de celle du XIXe siècle, mais ces
derniers choisissent plutôt de publier dans l’idiome de Fontane que
dans celui de Flaubert. En français, une seule contribution semble être
actuellement disponible, et, significativement, ce n’est pas en France
qu’elle a paru[2]. On
pourrait penser que cette particularité ne devrait pas être préjudiciable
à la recherche sur ces deux héroïnes du roman réaliste et sur leurs créateurs,
puisque les lecteurs français qui pourraient s’intéresser à un sujet
partiellement germaniste, a fortiori
les érudits, sont susceptibles de maîtriser la langue de Goethe. Or, la
marginalité de leurs travaux tend à prouver que les dix-neuviémistes
français ou francophones n’ont pas été très enclins à rapprocher
ces deux romans, et c’est peut-être en partie pour des raisons matérielles,
tout bonnement linguistiques – mais pas uniquement, sans doute. Ainsi,
il paraît nécessaire aujourd’hui de proposer une première synthèse
en français sur la question de la parenté d’Effi
Briest et de Madame Bovary
ainsi que sur les parallèles entre Fontane et Flaubert, dans l’espoir
de stimuler de futures recherches[3].
En effet, de nombreux points de comparaison ne sont pas suffisamment
explorés à ce jour et méritent bien des approfondissements. Simultanément,
il faut s’interroger sur les raisons possibles du désintérêt qu’a
rencontré ce rapprochement du côté français, raisons qu’on doit
chercher au-delà du seul problème de l’accessibilité des sources. Effi et Emma, un état des lieux Comme
on le verra, les similitudes globales entre l’intrigue d’Effi Briest et celle de Madame
Bovary sont grandes et reconnaissables par tous les lecteurs des deux
romans. Mais les ressemblances entre l’oeuvre de Fontane et celle de
Flaubert vont bien plus loin, et elles sont perceptibles dans plusieurs
champs explorés par la critique. En suivant l’histoire des textes
depuis leur genèse jusqu’à leur réception, on ne peut qu’être
surpris de voir à quel point hasard et données littéraires, culturelles
et sociales convergent des deux côtés du Rhin pour donner naissance, au
cours du XIXe siècle, à deux chefs-d’oeuvre prototypiques du roman
d’adultère, très proches à certains égards, mais divergents à
d’autres, subtilement ou très franchement. Les
premiers parallèles entre les deux romans s’observent déjà dans le
contexte de leur création. C’est sur une période de cinq années, peu
ou prou, que s’étend aussi bien la rédaction de Madame
Bovary[4]
que celle d’Effi Briest[5].
Chacun des deux textes, par sa matière et par ses personnages, semble
littéralement enchanter, voire posséder son auteur : la
correspondance de Flaubert et les témoignages de ses amis l’attestent,
tout comme l’étonnement que Fontane exprime dans l’une des lettres
adressées à Hans Hertz, « d’avoir écrit le tout, cette fois-ci,
comme dans un rêve et à la limite comme avec un psychographe »[6].
Pourtant, le travail acharné n’y fait pas défaut. L’une des scènes
cruciales d’Effi, la discussion d’Innstetten avec son ami Wüllersdorf au
sujet de l’honneur, au chapitre vingt-sept, a connu six versions différentes
avant d’être fixée[7],
et que dire des 1788 feuillets de brouillons qu’a produits l’écriture
de Madame Bovary ? La
forme de publication que connaissent par la suite les deux oeuvres est
similaire, caractéristique du marché littéraire de leur époque. Avant
la parution intégrale de Madame
Bovary en avril 1857, chez l’éditeur Michel Lévy – le célèbre
procès pour outrages à la morale publique et religieuse et aux bonnes
moeurs s’étant achevé par l’acquittement en février – le roman
est prépublié dans la Revue de
Paris dès l’automne 1856, en trois livraisons, accompagnées de réactions
qui préfigurent l’inculpation du 24 janvier suivant. Effi Briest, quant à elle, est publiée d’abord dans la Deutsche
Rundschau, entre octobre 1894 et mars 1895, puis chez Friedrich
Fontane à Berlin, en 1895. Cinq tirages se suivent en l’espace d’un
an, témoignant du succès immédiat du roman[8]. Diversement
appréciées par leurs premiers lecteurs, les histoires des deux jeunes
femmes n’occupent pas non plus la même place dans l’oeuvre des deux
écrivains, et ces aspects semblent liés. Madame
Bovary est à considérer comme un premier roman, puisque la première
version de la Tentation de saint
Antoine, déjà achevée, connaîtra une refonte substantielle. À
l’inverse, le succès d’Effi
Briest a déjà été préparé par la production importante qui précède
l’oeuvre. Polygraphe de renom par ses activités de poète, journaliste
politique, critique de théâtre, chroniqueur de guerre et de voyage, épistolier,
puis romancier expérimenté, Theodor Fontane reçoit une rente à vie qui
lui est attribué par le ministère de la culture de Prusse et le titre de
doctor honoris causa par la
Faculté de philosophie de l’Université de Berlin l’année même où
son roman sort en feuilleton[9].
De facto, Effi Briest est le dernier livre que Fontane a vu paraître :
le Stechlin (publié en
feuilleton déjà en 1897), dont l’auteur corrige les épreuves quelques
semaines avant sa mort en septembre 1898, devient ainsi, à un mois près,
un roman posthume ; Mathilde Möhring,
inachevée, est publiée en 1906. Effi
Briest et Madame Bovary se situent donc aux extrémités d’une carrière de
romancier, et c’est à la seconde que revient clairement le droit d’aînesse.
L’écart de quelques décennies creusé entre les deux fait paraître la
première, surtout aux yeux du public français, comme l’oeuvre d’une
autre époque littéraire, naturaliste, provoquant par ricochet un autre
parallèle, celui de Fontane et de Zola. Or, il convient de rappeler que
Fontane, qui a reconnu le talent de l’auteur de Nana,
ne partage pas l’esthétique de ce dernier. Ce sont au contraire Fontane
et Flaubert qui appartiennent à la même génération, et on peut
inverser la vision chronologique traditionnelle en se souvenant que le
descendant d’Huguenots méridionaux, né en 1819, est de deux ans l’aîné
de son confrère normand. En
ouvrant les deux livres, on découvre rapidement d’étonnantes et
nombreuses analogies, à commencer par les sources de l’intrigue. On
sait que pour l’action de Madame
Bovary, Gustave Flaubert s’appuie sur l’histoire de Delphine
Couturier, épouse de l’officier de santé Eugène Delamare, à Ry, matériau
intéressant qui, selon Maxime Du Camp, aurait été suggéré à
l’auteur par son ami Louis Bouilhet[10].
Theodor Fontane se sert, lui aussi, de la chronique scandaleuse de son époque.
À Berlin, dans les années 1880, c’est l’affaire d’Ardenne qui
retient l’attention. Lors d’une réception, Emma Lessing, l’épouse
de l’éditeur de la Vossische
Zeitung, journal pour lequel Fontane écrit, en relate les faits au
chroniqueur[11].
Il est particulièrement fasciné par un détail, l’exhortation « Else
komm, der junge Ardenne spielt Klavier ! », qu’on
retrouve dans Effi Briest à la manière d’un leitmotiv, sous la forme « Effi
komm ! » : d’abord dans la bouche des jeunes amies
de l’héroïne, puis dans un télégramme de ses parents, double appel
lié au monde de l’enfance. Mais
l’histoire de la baronne Elisabeth d’Ardenne pourrait léguer à Effi
Briest plus que ce souvenir anecdotique. La demoiselle de
Hohen-Cremmen ressemble à certains égards à la jeune Else, fille des
aristocrates de Plotho, par son caractère affirmé mais naturel, par sa
fantaisie et par une éducation intellectuelle et culturelle peu poussée.
Comme son modèle, Effi contracte un mariage qui repose plus sur les
conventions et l’estime que sur une forte attirance. Aussi le terrain
est-il préparé pour une liaison : dans le cas d’Elisabeth
d’Ardenne, c’est un juge d’instance attachant et cultivé, Emil
Hartwich, qui s’attire la sympathie de la jeune femme, dont l’époux
commande les hussards de la garnison de Benrath, près de Düsseldorf.
Vivant un mariage malheureux, Hartwich est quelque peu bohémien et
partage avec Else sa passion pour le jeu dramatique et pour les promenades
à cheval, deux activités que pratiquent aussi Effi et Crampas. Lorsque
le baron d’Ardenne est muté à Berlin, les contacts clandestins ne
cessent pas pour autant ; les amants commencent au contraire à
envisager le divorce. Soupçonneux, l’époux finit par découvrir des
lettres compromettantes et, tireur émérite, il provoque en duel, puis
blesse mortellement son rival, qui décède quatre jours après
l’affrontement. Ces
protagonistes ayant une certaine notoriété, la presse s’empare
rapidement de l’affaire dont les conséquences sont également connues.
Le divorce d’Elisabeth et d’Armand d’Ardenne est prononcé le 15 mars
1887 ; la veuve Hartwich, quant à elle, est confrontée à une
situation matérielle délicate, endolorie encore par la mort de son fils
aîné, qui intervient peu de temps après celle de son mari. Dans le
roman, Effi souffre d’avoir perdu sa fille Annie ; dans la réalité
qui lui a servi de modèle, Else est également séparée de ses enfants
malgré elle : elle obtient le droit théorique de les fréquenter,
mais en pratique les anciens époux ne parviennent pas à trouver un
accord. Condamné à la prison pendant un court laps de temps, comme von
Innstetten à l’issue de son duel, le baron d’Ardenne achève son
assez brillante carrière avec le grade de lieutenant en 1904, mais il
tombe en disgrâce auprès de Guillaume II, pour avoir défendu les
principes militaires contre la volonté impériale. Qu’il
ne s’agisse pas d’une pure adaptation de ce canevas, quelques différences
d’Effi Briest avec la
biographie d’Elisabeth d’Ardenne le montrent, certaines concernant des
détails, d’autres des faits structurants. Ainsi, Innstetten,
contrairement à son modèle, est accepté tout de suite comme époux,
alors qu’Armand d’Ardenne courtise son élue pendant quelques années
avant de remporter le succès escompté. En ce qui concerne son ambition
professionnelle, Innstetten est pleinement satisfait, étant mieux en cour
auprès du gouvernement impérial que d’Ardenne au terme de sa carrière,
mais lui non plus ne peut réaliser un réel bonheur conjugal et familial.
Fontane fait coïncider avec une certaine ironie deux faits significatifs,
afin de mieux mettre en évidence leur corrélation : lorsque, au
chapitre trente‑cinq, Innstetten est nommé chef de division au
ministère, il reçoit également une lettre de Roswitha, lui demandant
d’envoyer le chien Rollo à Hohen-Cremmen pour Effi. Fonctionnaire
accompli – le narrateur le souligne malicieusement[12]
–, Innstetten ouvre d’abord sa correspondance professionnelle. Mais la
lettre privée cause une réaction bien plus forte que la précédente :
« Après l’avoir lue, il passa sa main sur son front et ressentit
douloureusement qu’un bonheur
s’était trouvé là, qu’il l’avait possédé, mais qu’il ne le
possédait plus et ne pourrait plus le posséder. »[13]
La rare transmission des pensées d’Innstetten, source de pathos,
ainsi que les réactions de Wüllersdorf, son alter
ego[14] qui
constate d’abord que la servante l’emporte sur eux par son humanité
– « die ist uns über »[15]
– et commente ensuite l’indifférence avec laquelle son ami réagit à
sa promotion, mettent en évidence qu’il existe un lien profond entre
l’ambition du baron et l’échec de son mariage. Différente
à bien des égards d’Else, l’héroïne fontanienne, quant à elle,
n’est pas orpheline de père ; fille unique, elle ne connaît pas
la turbulence d’une fratrie de cinq enfants. L’auteur choisit donc de
resserrer la trame sur les faits essentiels, au lieu de pousser jusqu’au
simple mimétisme le rapport aux sources. Mais la différence la plus
importante concerne l’issue de l’histoire : le modèle d’Effi
survit à son avatar, puisqu’elle ne s’éteint qu’en 1952, presque
centenaire, dans sa résidence de Lindau, située sur la rive orientale du
lac de Constance[16].
D’autres points creusent l’écart entre réalité et fiction. La différence
d’âge entre les époux d’Ardenne n’est que de cinq ans. Fontane
indique cependant par la confidence qu’Effi fait à ses amies – sans
se douter du sort que ses parents sont en train de lui préparer – qu’Innstetten
a été éconduit par sa propre mère. Ainsi, c’est toute une génération
qui sépare Effi de son mari, né le même jour que Louise von Briest[17].
En effet, on constate que le rapport entre les époux est marqué par une
hiérarchie qui découle tout autant de la différence d’âge que du
caractère sévère et même manipulateur d’Innstetten – on pense
à l’histoire du Chinois, dont le fantôme rôde dans le grenier à
Kessin pour effrayer la jeune mariée – qui, en face de sa femme,
est toujours maître de lui-même. Il est révélateur à cet égard que
les scènes de vraie complicité conjugale sont rares. En revanche, Effi
insère souvent dans ses paroles des propos rapportés de son mari,
d’ailleurs appelé plus souvent Innstetten
que Geert vis-à-vis de tiers,
deux habitudes communicationnelles qui illustrent la soumission à
l’autorité qu’il représente[18]. L’analyse
scrupuleuse que Rolf Christian Zimmermann propose d’Effi Briest au regard de l’affaire d’Ardenne mentionne
d’autres faits discordants majeurs[19].
L’âge de l’héroïne au moment de l’adultère est abaissé de
trente-trois à dix-huit ans. L’auteur élimine la divergence de milieu
entre les amants en faisant du roturier Hartwich l’aristocrate Crampas.
Importance fondamentale, parce qu’elle accentue l’écart entre les
lois sociale et morale, le mari cocufié découvre les faits seulement par
hasard, après un délai de sept ans, pendant lequel l’héroïne lui a témoigné
tous les égards d’une épouse loyale et désireuse d’oeuvrer pour
l’ascension sociale commune. Outre l’amour qui unit le juge et la
baronne, on doit se rappeler l’amitié de l’amant et du mari, faisant
de l’affaire d’Ardenne un vrai drame passionnel, tandis qu’Innstetten
et Crampas, sous le couvert des civilités usuelles, ne cachent pas leur désapprobation
réciproque : l’un à l’égard du séducteur, l’autre,
ironiquement, à l’égard du « pédagogue né »[20]
qui cherche à intimider sa femme comme ses subalternes militaires.
Crampas, d’ailleurs, est un être plus marginal que ne l’a été
Hartwich ; pareillement, le rang d’Else von Plotho, centre de son cénacle
rhénan, est incomparable avec celui d’Effi, qui cherche difficilement
sa place parmi les dames de la bonne société poméranienne, tout aussi
vertueuses qu’ennuyeuses et médisantes, à quelques rares exceptions près.
En constatant les différences considérables entre les microcosmes réels
et fictionnels dans lesquels les faits se déroulent, on comprend à quel
point Fontane crée presque de toutes pièces une galerie d’individus
– la servante Roswitha, la chanteuse Trippelli, Sidonie von
Grasenabb, le vieux Briest, le pasteur Niemeyer et sa fille Hulda ou
encore le pharmacien Gieshübler, cette incarnation de la bonté –
dans laquelle même les protagonistes sont relativement méconnaissables. Que
reste-t-il donc de l’affaire d’Ardenne dans Effi
Briest ? « Presque rien de significatif »[21] ?
Ou plutôt une trame que Fontane peut exploiter selon ses intérêts,
selon son esthétique personnelle, en modifiant le cadre géographique,
certains aspects du milieu social, les anthroponymes, tout en
retravaillant l’affaire à la lumière de ses lectures et des diverses
influences culturelles auxquelles il est soumis, consciemment ou
inconsciemment ? Car s’il naît essentiellement de la cellule
embryonnaire du « Effi komm »,
le roman n’a pas manqué d’interpeller les lecteurs de Madame
Bovary. À
partir de 1921, la critique fontanienne insiste sur les éléments de
l’intrigue qui provoquent un réflexe comparatif chez les amateurs du réalisme
français. On constate des « ressemblances frappantes »[22]
entre Effi Briest et le roman de
Flaubert. Ayant grandi à la campagne, les deux héroïnes se marient
toutes les deux à l’instigation de leurs parents : la mère d’Effi
et le père Rouault sont les responsables de ces mariages qui réunissent
des caractères opposés : Emma, la romantique, et Effi, l’enjouée,
ne peuvent se satisfaire de leur époux, niais et dénué d’ambition ou,
à l’inverse, carriériste et autoritaire. La vie campagnarde, à Tostes,
puis à Yonville-l’Abbaye et à Kessin[23],
est également source de désillusions, parce que la présence de quelques
notables ne peut suppléer le manque de mondanités. Dans la bonne société
des petites villes s’imposent surtout les figures du pharmacien, Homais
ou Gieshübler, et de l’ecclésiastique : le catholique Bournisien
s’oppose à ses confrères protestants, Niemeyer à Hohen-Cremmen,
figure paternelle très positive, et Lindequist à Kessin, plus falot, qui
ravit moins Effi. Comme l’ennui s’empare des jeunes femmes, trop
souvent délaissées par leur mari pour des raisons professionnelles,
elles recherchent de diverses manières le réconfort et la tendresse qui
leur font défaut. Un chien, Djali ou Rollo, animal de compagnie dans
lequel on serait tenté de reconnaître un emblème médiéval de la fidélité
conjugale, ici ironiquement mis à distance par les deux auteurs, est un
premier confident. Par la suite, la naissance d’une petite fille, Berthe
ou Annie, n’est pas davantage à même de rompre la solitude. La
maternité ne comble pas le vide que ressentent les héroïnes : pour
l’essentiel, Emma laisse son enfant aux soins d’une nourrice et dans Effi
Briest, le rôle de l’enfant dans l’intrigue n’est d’abord
qu’accessoire. Après la naissance, Effi l’emmène chez ses
grands-parents ; l’héroïne elle-même y retrouve ses amies
d’enfance. Les considérations désabusées d’Innstetten suggèrent au
lecteur que Lütt Annie, la
petite Annie, n’est qu’un jouet supplémentaire pour sa très jeune mère[24]. Dans
l’isolement affectif où se trouvent aussi bien Emma qu’Effi, les séducteurs,
Crampas et Rodolphe, parviennent aisément à leur fins. Mais si Flaubert
présente le second comme un opportuniste dont Emma, ravie de ressembler
aux héroïnes de fictions mièvres par le fait d’avoir un amant,
devient une proie facile, l’absence de sentiments est moins certaine du
côté de Crampas[25].
Chez Effi, ce sont davantage sa curiosité et son goût pour l’aventure
qui lui font rechercher la compagnie du major. Les amants de Yonville et
de Kessin se promènent à cheval[26],
échangent des lettres, transmises par le biais de tierces personnes et
tardivement découvertes par les époux, et ils envisagent momentanément
de fuir les mariages qui les emprisonnent. Les aventures prennent fin soit
par une rupture que provoque l’amant, Rodolphe, soit par une initiative
de la protagoniste, Effi, qui part précipitamment à Berlin dès
qu’elle apprend la mutation de son mari, saisissant ainsi l’opportunité
de mettre fin à une situation devenue gênante, conditionnée davantage
par les circonstances que par la force de ses sentiments. Les
biographies d’Emma et d’Effi s’achèvent toutes deux par une
mort précoce, mais sa nature et son aspect diffèrent profondément.
Le suicide spectaculaire de la Normande, agonie fiévreuse et tourmentée
causée par l’empoisonnement, contraste avec le décès d’Effi. Elle
ne meurt pas, elle s’éteint doucement, comme une flamme. La « fille
de l’air »[27]
reste fidèle à l’un des éléments paradigmatiques de sa vie[28]
en succombant à une affection pulmonaire. Cette maladie peut être lue
comme le symbole de son besoin peut-être le plus fondamental, celui de
liberté. Exclue de la vie sociale, recluse dans la maison paternelle,
Effi n’est guère plus libre à Hohen-Cremmen que dans sa chambre
berlinoise : l’individu que décrit Fontane ne peut vivre sans l’épanouissement
que lui offre, paradoxalement, le cadre social même qui le restreint par
son carcan moral archaïque. Aussi la mort est-elle la seule issue logique
qui s’offre à Effi, une véritable libération, vécue et décrite
comme l’apaisement désiré, qu’on perçoit grâce au point de vue intérieur : Quant
à elle, à peine [sa mère] sortie, Effi se leva et s’assit à la fenêtre
ouverte, pour absorber encore une fois l’air frais de la nuit. Les étoiles
étincelaient et dans le parc pas une feuille ne tremblait. Mais plus elle
tendait l’oreille, plus elle entendait encore que quelque chose tombait
doucement sur les platanes, comme une fine pluie. Un sentiment de libération
s’empara d’elle. « La paix, la paix. »[29] Les
nombreux parallèles qu’offrent les intrigues d’Effi
Briest et Madame Bovary
semblent donc justifier le rapprochement si souvent opéré, bien que
chaque élément, ou presque, a
priori commun, donne lieu de
facto à des réalisations très différentes, dessinant ainsi les
contours de deux esthétiques qui pourraient être opposées à bien des
égards. En
revanche, en adoptant un point de vue plus détaché du détail et en
soulignant la trame commune des deux intrigues, les comparatistes ont
souvent jugé les deux oeuvres exemplaires d’une veine particulière du
roman européen au XIXe siècle : le roman d’adultère. Au début
des années 1950, Georg Lukács note à propos de la composition du
« vieux Fontane » : Effi
Briest est à inscrire dans
cette lignée des grands romans bourgeois dans lesquels la simple relation
d’un mariage et de sa nécessaire rupture s’amplifie jusqu’à
devenir l’illustration des contradictions générales de toute la société
bourgeoise. Elle est à placer aux côtés de Madame
Bovary et d’Anna Karénine[30]. Le
jugement du grand critique ouvre ainsi la voie aux travaux dans lesquels
les oeuvres de Flaubert et de Fontane se voient ajouter un troisième élément
de comparaison ; souvent[31],
mais pas exclusivement, il s’agit effectivement du roman de Tolstoï. Ce sont
logiquement les caractères des protagonistes qui deviennent alors le
centre d’intérêt de nombreuses analyses. On a pu observer que les
titres des romans sont programmatiques des vies de femmes qui s’y
trouvent racontées, et qu’ils se ressemblent. Mais si le titre de Madame
Bovary, par la catégorisation de son héroïne comme épouse, paraît
insister d’emblée sur le drame conjugal, alors que Effi
Briest et Anna Karénine
renvoient plus clairement à des individus, ces deux derniers noms, eux
aussi, méritent une différenciation importante. Il est révélateur que
la Russe soit présentée, comme Emma, sous le nom de son mari[32] :
Anna avoue son adultère à Alexis Karénine et recherche sa compréhension.
La Brandebourgeoise, elle, ne semble au contraire jamais devenir Frau
von Innstetten ou Effi von
Innstetten du fond de son coeur, ce que suggère aussi la structure
narrative choisie : le roman expose surtout les phases de conflits de
la vie conjugale, ses débuts difficiles à Kessin et sa fin ; les
sept années apparemment pacifiques qui se déroulent entre le déménagement
à Berlin et l’éclatement du scandale sont condensées en deux
chapitres seulement, et même cette narration accélérée n’est pas dénuée
de signes de désaccords latents[33].
Il paraît logique que la
dernière requête d’Effi porte sur son nom, son identité profonde :
« Ich möchte auf meinem Stein
meinen alten Namen wiederhaben ; ich habe dem anderen keine Ehre
gemacht. »[34]
On grave donc son nom patronymique sur la pierre tombale – son
nom marital, de toute façon, y aurait paru déplacé. Malgré
les divergences significatives qu’impliquent ces titres, il convient de
noter quelques parallèles établis au niveau du prénom des
protagonistes. Emma, Anna, Effi – trois prénoms
dissyllabiques à double consonne pour trois héroïnes dont les destins
convergent. Effi et Emma,
ce sont là deux prénoms adaptés à deux héroïnes qui préservent leur
jeunesse par une mort précoce, puisque qu’il s’agit de deux prénoms
hypocoristiques. Emma dérive en
effet de prénoms germaniques plus complexes dont le préfixe est
Erm- ou Irm-, comme Irmtraud, Irmgard,
Irma ou Ermengard, très répandus
à l’époque saxonne. Le prénom théophore rappelle aussi la divinité Irmin,
éponyme de la tribu des Irminonen[35]
et vénérée encore dans le sanctuaire saxon Irminsul
que fit détruire, en 772, Charlemagne, événement déclencheur des
guerres de Saxe, longues d’une trentaine d’années. Partageant avec Emma son étymon germanique, Effi,
diminutif d’Elfriede[36],
est par ailleurs bien choisi pour une héroïne dont l’origine
aristocratique s’allie à l’amabilité, trait de caractère que son
entourage ne cesse de souligner. Reproduisant
par ses initiales celles d’Emma Bovary, le nom d’Effi Briest est
particulièrement frappant, surtout parce qu’il s’agit d’un choix délibéré :
dans les premiers brouillons du manuscrit[37],
la protagoniste s’appelle encore Betty von Otternsund[38].
Pourquoi Fontane modifie-t-il le nom de sa Mélusine[39]
moderne ? Sans doute redoute-t-il trop que l’on identifie
l’intrigue, à travers le diminutif d’Elisabeth,
avec l’affaire d’Ardenne. Mais il serait vraiment étonnant que le
hasard seul ait présidé au choix d’un anthroponyme qui rapproche Effi
Briest à ce point de l’une des héroïnes les plus célèbres de
l’histoire littéraire française du XIXe siècle. Que la
variété des approches méthodologiques soit synonyme de fécondité, le
regard sur les noms des héroïnes le confirme. Dans l’une des rares études
formelles consacrées aux romans de Fontane, de Flaubert et de George
Eliot, Hans Vilmar Geppert apporte un éclairage sémiotique sur leur
onomastique : « For
instance, the title Madame Bovary contains
the elements “bovis”
(“the
ox”), “ovarium”
(a crude synecdoche of feminity) and
“charivari” (“noise”
or “din”),
and Emma is drastically “married”
to those interpretants. »[40]
Tout comme ce titre pourrait ainsi révéler l’aversion flaubertienne
contre la société bourgeoise de son époque, la condition féminine
d’Emma et l’absence d’harmonie dans son couple, le nom d’Effi
Briest est riche de connotations éloignées du sens étymologique.
Pouvant être lu comme « petite Ève », le prénom est également
susceptible de faire référence à Efeu, le lierre, qui couvre entièrement le mur du petit cimetière
de Hohen-Cremmen selon l’incipit
du roman, annonçant précocement la mort de son héroïne. Si M. Geppert
voit dans le nom patronymique les attentes de la société à l’égard
de la jeune fille, un lecteur imaginatif pourrait aussi remarquer une éventuelle
paronomase entre Briest et le
substantif Brust, allusion à
l’affection pulmonaire qui sera fatale à Effi, la rapprochant
d’autres poitrinaires qui hantent la littérature et la musique du XIXe siècle[41]. À la
recherche des motivations internes de l’adultère romanesque, la plupart
des analyses évoquent les caractères complexes des héroïnes.
L’approche psychologisante est retenue notamment pour Emma, et sans
doute sa personnalité la justifie-t-elle amplement. Il est vrai que le
milieu social joue un rôle plus éminent chez Fontane, où l’influence
d’Ibsen est sensible – on a souvent mentionné la parenté d’Effi
avec Nora Helmer dans Une Maison
de poupée[42] –, mais
il paraît assez réducteur de recourir à des jugements schématiques
comme celui de J. P. M. Stern, souvent répété, qui croit
reconnaître chez les deux auteurs deux façons fondamentalement différentes
de présenter les conséquences de l’adultère : « in
Fontane this manner is social, in Flaubert it is psychological »[43].
À bien lire le roman, on comprend aisément la façon indirecte dont
Fontane présente le caractère d’Effi, analysé sous forme dialogique,
à travers le discours parental, dans les conversations avec ses amies,
Innstetten, Niemeyer et Roswitha ou dans ses lettres, et présenté d’un
point de vue interne à certains moments de l’action romanesque. Ainsi,
la vision de Fontane ne nous paraît aucunement éluder les motivations
psychologiques de l’adultère. Il
semble donc préférable d’adhérer à l’appréciation plus
circonstanciée de Lilian R. Furst : « Whereas
Essentiellement
descriptif, quant à lui, le propos de Louis Teller livre des observations
détaillées, discutant trois thèses de Hanna Geffcken, portant sur le
penchant romantique, l’ambition et la passivité éthique que
partageraient Emma et Effi[45].
À plusieurs égards, ce type d’étude est à considérer comme un point
de départ. D’une part, il livre un matériau de base nécessaire à
toute réflexion. De l’autre, le prisme à travers lequel ces critiques
présentent les « faits » est parfois trop étroit, conduisant
ainsi à des lectures contestables et contestées. Il en est ainsi de
quelques avis de J. P. M. Stern sur Effi, qui apparaissent
en creux dans les appréciations portant sur Emma, « a
character with a potentiality for passion ». Le
critique poursuit en effet : « We
feel that she (unlike Effi) might not be incapable of love, and this
awareness we have is almost the only source of sympathy for her that Quelque
moralisatrices qu’aient pu être occasionnellement les études – les
cas d’adultère littéraires suscitant parfois des prises de position étonnamment
subjectives de la part de leur commentateurs –, elles ont néanmoins
le mérite de servir de pierre d’achoppement. Parmi les analyses plus récentes
s’intéressant aux caractères d’Emma et d’Effi, un certain nombre
s’inscrit dans un domaine spécifique des études comparatistes, consacrées
aux destinées féminines. Aussi un court article thématique de
Christiane Seiler[49]
traite-t-il des deux héroïnes, ainsi que de leur pendant russe, toutes
expérimentant successivement et à des degrés variables la déception
amoureuse, le sentiment de haine puis de peur face à leur mari. Établissant
le type de la « femme incomprise », bien distinct des deux
types érotisés de la « femme fatale » ou de la « femme
fragile », Bettina Klingler, quant à elle, inscrit Emma, puis Effi,
dans une série de portraits révélateurs, allant de l’héroïne
balzacienne Julie d’Aiglemont dans La Femme de trente ans à
Tony Buddenbrook dans le premier roman de Thomas Mann[50].
Cependant, son approche, qui juxtapose essentiellement les différentes
manifestations du type littéraire décrit, ne vise pas spécifiquement à
comparer les deux protagonistes qui nous intéressent ; elle offre
toutefois deux études psychologiques convaincantes. Plus
synthétiques, trois des plus récentes contributions se concentrent sur
l’évolution que connaît l’image de la femme : Márta Harmat
replace les biographies d’Emma, d’Effi et d’Anna dans le contexte de
l’histoire des mentalités européennes[51],
tandis que la thèse de Maria Mikoltchak[52]
propose de soumettre les romans de Flaubert, de Tolstoï et de Fontane à
un examen critique dans la perspective des théories féministes françaises.
Son auteure, en insistant sur la double morale que révèlent les cas
d’adultère, s’y interroge sur les moyens dont disposent les
romanciers pour dénoncer l’oppression de la femme dans la société
patriarcale du XIXe siècle. L’excellent article d’Uwe Dethloff,
spécialiste du réalisme français, mesure le chemin parcouru en
l’espace de presque quatre décennies, en constatant
que Fontane, en 1894, affiche de façon certes moins directe l’émancipation
progressive de la femme qu’il ne le fait avec la figure de Melanie van
der Straaten dans L’Adultera
(1882), mais qu’en même temps Effi
Briest transmet à ses lecteurs une image de la femme plus moderne que
Madame Bovary[53]. À côté
des héroïnes éponymes, leurs maris ont, bien sûr, fait l’objet de
remarques comparatives, plus que de parallèles : il est patent que
ce qui rapproche Charles et Innstetten est leur rôle fonctionnel, celui
d’époux incapable de répondre aux besoins ou aux désirs de la
protagoniste. Aussi tous les
travaux consacrés à la psychologie des femmes les évoquent-ils, ne
serait-ce qu’en passant. Logiquement, les amants méritent le même
regard, et occasionnellement, ils font l’objet de quelques observations
particulières[54].
Parmi les personnages secondaires, l’importance du pharmacien et de
l’ecclésiastique est évoquée, mais la figure du médecin mériterait,
elle aussi, une analyse
plus approfondie. L’optimisme de
Fontane s’oppose au pessimisme flaubertien dans les portraits respectifs
de l’humaniste Rummschüttel, qui, apparaissant de façon récurrente
dans l’histoire, saisit parfaitement la maladie imaginaire d’Effi à
Berlin et la guérit avec beaucoup de talent, et celui des médecins
Canivet et Larivière dans Madame Bovary. Leur impassibilité face à l’agonie d’Emma est
commentée indirectement par le narrateur qui, prenant partie discrètement,
fait remarquer que Larivière sort de la chambre d’Emma assez détaché,
« avec le sieur Canivet, qui ne souciait pas non plus de voir Emma
mourir entre ses mains »[55] ;
les deux hommes accordent plutôt leur attention au déjeuner préparé
par les soins d’Homais. Marianne
Bonwit, pour sa part, a remarqué que les figures des servantes soulignent
le rapport de force variable dans les couples Bovary et Innstetten[56].
Chaque époux entretient en effet des relations privilégiées avec
l’une des domestiques. Charles compte sur Nastasie, licenciée par Emma,
qui, elle, engage Félicité. De l’autre côté du Rhin, Innstetten
dispose du soutien infaillible de Johanna, alors que Roswitha veille sur
Effi. Il faut ajouter à cette observation que les romanciers savent
mettre en évidence ce jeu d’alliances par la phonétique :
Flaubert se sert de l’opposition vocalique entre les deux partis (a-e),
tandis que Fontane organise un réseau plus vaste encore, grâce aux
nasales dédoublées (Innstetten –
Johanna – Annie) ou grâce aux lettres initiales (Roswitha – Rollo). Ce
n’est qu’assez tardivement que les critiques commencent à s’intéresser
aux comparaisons plus formelles des romans, à commencer par leur
structure. Une claire tripartition spatiale caractérise chacune des deux
oeuvres : à la campagne – les Bertaux ou Hohen-Cremmen –
succède la bourgade, Tostes ou Kessin, puis la ville plus importante,
Yonville, avec quelques visites rouennaises, voire la capitale Berlin[57].
La structuration de l’intrigue ne coïncide pas parfaitement avec ces
changements de décor, comme le montre Renate Osiander dans sa thèse de
1952[58].
Elle obéit chez Flaubert aux principes de dramaturgie, où après
l’exposition (I) et les péripéties (II), la catastrophe finit par éclater
(III). Moins symétriquement bâti que Madame
Bovary, Effi Briest présente
une structure globale « sans doute bien conçue et aux proportions
agréables »[59].
Mais Małgorzata Półrola estime que ses différentes scènes,
juxtaposées, ne forment pas un ensemble organique, ordonné autour de
l’histoire de l’adultère, « centre épique » du roman
flaubertien. Ce qui
est ici présenté comme une faiblesse, la construction d’Effi Briest, succession impressionniste de tableaux et de scènes,
devrait à notre sens être analysé consciencieusement en fonction du
seul projet artistique de son auteur. Fontane, ce grand peintre de la
femme au XIXe siècle allemand, comme l’attestent les figures de
Stine, Melanie van der Straaten, Jenny Treibel, Mathilde Möhring, Ebba ou
Christine Holk dans Unwiederbringlich (1891),
et, bien sûr, Cécile, n’aurait-il pas voulu décrire la vie d’une
jeune aristocrate dont l’adultère fait chavirer le destin prometteur,
plutôt que de mettre l’accent sur la « faute » en elle-même ?
C’est ainsi qu’on pourrait également expliquer la disposition différente
que choisissent Flaubert et Fontane, l’un faisant débuter l’intrigue
avec l’enfance du mari, l’autre par une scène de jeunesse de l’héroïne,
qui débouche sur ses fiançailles. Les fins divergentes des deux textes
peuvent être interprétées dans le même sens. En effet, mis à part la
victoire d’Homais sur la corporation des médecins, les derniers
paragraphes de Madame Bovary décrivent
la déchéance de la famille Bovary, à travers la mort de Charles et le
statut d’orpheline de Berthe, recueillie par une pauvre tante et
contrainte de gagner sa vie dans une filature, en l’absence d’autres
parents valides ou, à défaut, aisés[60].
À l’inverse, la mort d’Effi n’est suivie, en guise de bref épilogue,
que d’une dernière conversation des vieux Briest, qui pose in
fine la question de la responsabilité parentale dans le drame –
en laissant au lecteur le soin de formuler la réponse que le père d’Effi
évite de donner, se défaussant par sa phraséologie typique :
« Ach, Luise, lass… das ist ein zu
weites Feld. »[61]
En revanche, on ne mentionne plus ici ni Innstetten, ni Annie : Effi
Briest brosse le portrait délicat d’une jeune femme exposée à la
loi morale de la société qui l’entoure, plus qu’il n’est le roman
d’un adultère et de ses conséquences familiales. Par
conséquent, les deux romans ne sauraient se correspondre exactement dans
leurs principes de composition. Alors que Flaubert a insisté à plusieurs
reprises sur l’importance du plan, qui, dans Madame
Bovary, guide indéniablement l’exécution, Effi Briest se développe à partir d’un, voire de deux détails :
à côté du « Effi komm »,
Fontane s’avoue frappé par la vision d’une adolescente qui lui
dictera l’aspect physique de son héroïne[62].
Pendant un séjour dans l’hôtel Zehnpfund de Thale[63],
il aperçoit deux méthodistes anglais, un jeune homme de vingt ans et sa
soeur de quinze, discutant sur le balcon au coucher de soleil :
« La jeune fille était habillée
exactement de la manière dont j’ai décrit Effi dans les tout premiers
chapitres et puis à nouveau dans les tout derniers : tunique, en
coton rayé bleu et blanc, ceinture en cuir et col marin. »[64] Fidèle
au principe de développement impressionniste, Fontane présente son
action de façon quasi iconographique : la suite d’images fixes et
mobiles dans lesquelles le lecteur est invité à plonger son regard à
loisir[65]
contraste avec l’esthétique flaubertienne, dans laquelle la continuité
et la représentation linéaire de l’intrigue le tiennent en haleine. La
subdivision des textes et le traitement du temps de la fiction sont révélateurs
à cet égard[66].
Flaubert augmente la tension de façon quasi dramatique en fin de
chapitre, et crée des passages évidents entre eux, nous rappelant par là
un principe d’écriture du roman-feuilleton. Theodor Fontane, au
contraire, crée d’importantes ellipses entre les trente-six unités
narratives, dont la présence est plus impérieuse que chez son confrère,
chez qui la structuration en chapitres n’a qu’une valeur accessoire,
tant l’action est encadrée et régie par le fil rouge de l’intrigue. Fortement
rythmée dans Madame Bovary par
des indications temporelles précises jusqu’à l’heure et connaissant
d’importantes accélérations, l’action ne reçoit pas un traitement
équivalent dans Effi Briest.
Fontane ponctue le temps de la fiction de façon plus vague, en règle générale
en début de chapitre, mais peut, à l’intérieur de ce dernier, se
faire succéder des moments bien différents, présenter des intervalles
plus longs et volontairement ralentir l’action. Deux exemples opposés
seraient le chapitre quinze, dans lequel sont présentés le séjour d’Effi
à Hohen-Cremmen, long de six semaines, puis les nouveaux rapports entre
époux à son retour à Kessin, et le chapitre neuf, dans lequel
Fontane étire le temps de façon maximale : la première fois qu’Effi
doit passer une soirée toute seule dans l’appartement de fonction qui
sert de domicile conjugal, le lecteur perçoit à travers le prisme de son
regard l’ennui et la peur. Il nous faudrait ajouter que le romancier
allemand, quand il choisit d’indiquer un cadre temporel précis, le fait
à bon escient et en tire un effet particulier – nous reviendrons
sur cet aspect. Dans
son importante étude du style réaliste des deux auteurs, Theo Buck, lui
aussi, relie les différences dans la structure globale des romans aux
projets divergents dont ils sont issus. Flaubert,
dont l’ambition est la représentation de types, comme celui d’Homais,
souligne dans Madame Bovary les
aspects de matérialité et de causalité grâce au déroulement continu
d’un processus. Fontane, quant à lui, illustre des destins individuels ;
en ce sens, la figure de Gieshübler est tout aussi emblématique que
celle d’Effi[67].
Il en découle une structuration plus lâche de son roman, qui ne doit
pas, à notre sens, être interprété comme l’indice d’une qualité
d’écriture inférieure. Qu’il
s’agisse ici plutôt de deux esthétiques assez contrastées, l’une
des innovations du roman réaliste est susceptible d’en témoigner. Les
historiens de la littérature et du style ont souligné que le génie de
Flaubert réside dans le changement de paradigme narratif qu’il opère.
En instaurant une instance de narration qui, la plupart du temps,
s’abstient d’intervenir dans la présentation de l’action par le
moyen du commentaire, Madame Bovary
sonne le glas du narrateur traditionnel, qu’on rencontre encore
abondamment chez Balzac ou, de l’autre côté du Rhin, chez Goethe. Et
il est vrai que Fontane, lui, accorde encore quelques interventions
visibles au narrateur dans Effi
Briest, la plus claire étant une exclamation adressée à l’héroïne
elle-même, qui s’est attardée nuitamment à sa fenêtre pour regarder
langoureusement les étoiles filantes : Pauvre
Effi ! tu avais trop admiré ces miracles célestes en y perdant tes
pensées, et finalement, l’air nocturne et les brouillards qui montaient
de l’étang la rejetèrent sur son lit de malade ; et quand on
appela Wiesike qui l’examina, il prit à part Briest en lui disant :
“Elle ne s’en tirera plus ; attendez-vous à une fin rapide.”
[68] Généralement,
on prend ce type d’intervention pour la caractéristique d’un
narrateur plus traditionnel ou pratiquant un ton volontairement plus
conversationnel chez Fontane que chez Flaubert[69].
Le rapide changement entre ce commentateur apitoyé, qui dans la première
partie de la phrase entretient la fiction d’un dialogue avec l’héroïne,
et le retour à la narration classique, toute aussi tranchée, grâce aux
temps du récit attendus et grâce à la nouvelle mise à distance des
figures, nous indique cependant que Fontane n’est pas moins moderne et
imaginatif dans les modes de narration choisis pour Effi
Briest que son confrère normand, et peut-être même plus. Si le
grand mérite de Flaubert réside dans la multiplicité des points de vue
intérieurs, depuis l’étrange nous
inclusif de la première phrase de Madame
Bovary jusqu’aux points de vue des personnages principaux et
secondaires, afin de présenter l’action de la façon la plus détachée
possible de l’instance narrative, il faut cependant reconnaître à
Fontane un autre génie. C’est celui d’emboîter les différents
modes de narration dans Effi
Briest comme dans l’exemple cité et de se servir de façon très
variée des discours rapportés, dans le but de faire progresser
l’action et de développer la psychologie des personnages. On découvre
ainsi Effi – sans même parler du point de vue intérieur – par la
description et le dialogue dans les premières scènes du roman, dans les
nombreux dialogues réflexifs de ses parents, dans les lettres qu’elle
écrit, qu’elle reçoit ou qu’on écrit à son propos, dans ses
conversations avec Innstetten, Roswitha, Crampas, ses amies ou le pasteur
Niemeyer. De la même façon, le très distant Innstetten se dévoile tout
autant dans les conversations répétées avec Wüllersdorf que dans ses
propos rapportés par d’autres, soit à son insu, comme le fait Effi
parfois, soit sur son ordre, comme le montre l’exemple d’Annie, et même
indirectement, dans les lettres qu’on lui adresse, par l’anticipation
de ses attentes de destinataire. Il est vrai que dans Madame
Bovary, où le narrateur fait partager directement au lecteur la pensée
des protagonistes, ce « langage intérieur », ainsi que les
faits qui en découlent, exemplifie l’art de la Vorgangsschilderung[70]
par son immédiateté. À l’opposé, la révolution fontanienne,
sensible dans Effi Briest, se
situe à un autre niveau communicationnel : dans l’allègement du
centre de gravité traditionnel du récit, le narrateur, qui cède une
part de ses capacités virtuelles au lecteur[71]. Il
n’est pas étonnant que la technique narrative de Fontane ait été très
diversement appréciée par les critiques : considérée par les uns
comme « the very epitome of
discretion » en raison de son style allusif[72],
elle est emblématique de la description détaillée pour d’autres[73].
Les deux avis se justifient : Fontane peut recourir à de passages
presque purement descriptifs, de longueur très variable, dans la volonté
d’implanter l’action ou les personnages dans un décor signifiant.
L’un des éléments d’une telle peinture, l’héliotrope qui encadre
la pierre tombale d’Effi dans le dernier chapitre, pourrait ainsi
renvoyer à son caractère ensoleillé et à son tempérament chaleureux[74].
Certaines descriptions revêtent toutefois une forme plus « journalistique »,
tel le compte rendu du duel entre Crampas et Innstetten, laconique et
protocolaire[75].
Les propositions d’une extrême
brièveté – « Dann kehrte
Buddenbrook an seinen Platz zurück ; alles erledigte sich rasch ;
und die Schüsse fielen. Crampas
stürzte. »[76] –
sont alors créatrices d’un pathos très discret. La grande part de
dialogues dans Effi Briest, de même
que la tendance à rompre la linéarité du récit par des interventions
moins directives du narrateur que dans Madame
Bovary, peuvent aussi donner l’impression que l’importance de ce
dernier diminue. En réalité, ce n’est pas sa présence qui est réduite,
puisque l’action du roman passe toujours par cette instance, qui
structure les descriptions et encadre les prises de paroles. Mais le
pouvoir que lui octroie l’auteur afin d’orienter la lecture est
variable. Les modes de narration dans le roman allemand paraissent en définitive
plus variés que chez son précurseur français. Concision elliptique et
profusion sont donc naturellement les deux pôles extrêmes entre lesquels
Fontane oscille dans Effi Briest, justifiant à nos yeux l’emploi de l’adjectif impressionniste. Dans le
traitement de l’action, Fontane et Flaubert peuvent aussi concorder, en
recourant à deux procédés destinés à élargir l’intrigue. Aussi
bien Madame Bovary qu’Effi Briest pratiquent des retours en arrière – le récit de
l’enfance d’Emma et l’emménagement de Roswitha chez Effi à Berlin,
en sont deux exemples –, qui permettent de porter l’intégralité
de l’intervalle temporel couvert respectivement à vingt et quinze ans[77].
De la même façon, les deux auteurs exploitent à des fins stratégiques
la localisation simultanée de l’action à deux endroits. Connaître les
occupations d’Emma à Rouen, alors que Charles s’inquiète de son
absence à Yonville, permet d’accroître le suspense du lecteur, voire
son sentiment de supériorité à l’égard du mari dupé : ce
dernier commencera-t-il enfin à se douter de la comédie qu’on lui joue ?
D’une façon plus pressante encore, la dissociation entre l’action
berlinoise et celle de Bad Ems dans les chapitres vingt-six à
trente-et-un d’Effi Briest est
un moyen privilégié d’augmenter la sympathie du lecteur pour l’héroïne.
Ignorant que les lettres compromettantes sont découvertes, la jeune
curiste est ainsi perçue comme une victime inactive malgré elle,
incapable par là de se défendre contre les nombreuses actions qu’Innstetten
entreprend depuis la capitale et qui illustrent la très forte accélération
du rythme narratif : la délibération avec Wüllersdorf, la demande
en duel, la mort de Crampas suite à l’affrontement, la réaction de la
presse, qui entraîne aussi l’expulsion symbolique du domicile parental.
La tension culmine au chapitre trente, où quelques sous-entendus de Mme Zwicker
font comprendre au lecteur attentif[78]
que même dans la lointaine province personne n’ignore plus le scandale
– hormis la principale concernée. Aussi l’évanouissement d’Effi,
après qu’elle a ouvert la lettre de ses parents, est-il de nature à
favoriser immédiatement une identification positive avec elle, préparée
par l’importante dramatisation en amont. Un
autre aspect qui rapproche Fontane et Flaubert dans leurs esthétiques est
la recherche du réalisme à travers le langage de leurs personnages. Dans
les deux romans, une attention particulière est en effet accordée aux
idiolectes. Dans Madame Bovary,
c’est par ses prises de parole, riches en idées reçues et en
approximations non moins péremptoires, que le pharmacien d’Yonville est
le plus fortement caractérisé[79].
Du côté de Kessin et de Berlin, la variété des discours est également
remarquable. À titre d’exemple, l’expression orale et écrite de
Roswitha, dans sa maladresse touchante et chaleureuse, fait d’elle
l’une des figures les mieux dessinées d’Effi
Briest. Le discours rationnel d’Innstetten illustre l’homme
ambitieux, conscient des exigences de l’aristocratie prussienne cultivée.
En présentant une panoplie de sociolectes qui traversent tous les
milieux, du ministère[80]
jusqu’aux cuisines – mis à part les perles de Roswitha, on pense
à une conversation entre Johanna et Madame Paaschen[81] –,
Fontane réalise la précision stylistique qu’il exige souvent de ses
confrères : nombreuses sont les lettres dans lesquelles l’auteur réclame
un langage crédible pour le personnel des romans et des pièces de théâtre
de son époque. Occasionnellement,
on s’est intéressé aux structures profondes des deux (ou trois) romans
réalistes européens. Certains motifs récurrents liés aux parcours d’Effi
et d’Emma ont été évoqués, parfois de façon assez superficielle. Il
en va ainsi de deux motifs lyriques : l’allusion à Vineta, la
ville engloutie, chez Fontane, et le chant de l’aveugle chez Flaubert[82].
Emblématique de la fuite des épouses adultères, le déplacement, dans
ses nombreuses variantes, a également pu faire l’objet de quelques
remarques comparatives[83].
Si les lumières, les fenêtres, les couleurs, l’eau et la mort peuvent
offrir quelques entrées pertinentes dans les réseaux signifiants des
deux textes, certaines références mythologiques établies par Yvonne B. Rollins[84],
quant à elles, méritent éventuellement un débat. Un
individu, et particulièrement une femme en conflit avec les exigences de
la société prussienne : c’est sous cet aspect fondamental qu’Effi
est présentée dans bien des scènes du roman. Préoccupation majeure du
réalisme européen, le rapport entre l’individu et la collectivité,
entre une morale absolue et relative, a logiquement fait l’objet de
nombreuses comparaisons portant sur
Effi Briest et Madame Bovary[85].
Ces analyses replacent en général la condition des héroïnes, Emma,
Effi et parfois Anna, dans leur contexte socio-historique, mesurant l’écart
entre la norme sociale représentée et le comportement des héroïnes,
afin d’en déduire le degré d’engagement des auteurs. À cet égard,
il paraît clairement que Fontane pose la question de la morale de façon
plus aiguë que ne le fait Flaubert. Dans Madame
Bovary, Emma agit sans attacher une grande attention au
qu’en-dira-t-on. Elle agit dans un cadre social donné, mais la
narration montre qu’elle se tient à une distance relativement
importante des habitants d’Yonville. De façon symbolique, elle est
l’observatrice extérieure de la commune lors des Comices agricoles, à
la fenêtre du premier étage de la mairie, à côté de Rodolphe. À
l’opposé, le moindre mouvement qu’on perçoit d’Effi est réfléchi
par les observations d’autrui. Sa peur dans la nuit solitaire du
cauchemar est rapportée à Innstetten par Johanna. L’attachement vif
qu’elle ressent à l’égard du jeune cousin Dagobert, faisant
l’objet des interrogations maternelles – Effi n’aurait-elle pas
aimé se marier avec lui ? –, la composition des carrosses qui
quittent la maison forestière au chapitre dix-neuf, les recommandations
d’Innstetten à propos du comportement irréprochable qu’il attend de
son épouse, les questions inquisitrices des dames de Kessin ou de Madame
Zwicker, l’auto-censure qu’Effi, du fait de son éducation,
s’applique spontanément, bref, toute cette mise en scène narrative
d’un individu dont les faits et gestes focalisent tous les regards, est
la preuve que Fontane problématise la question morale à travers un
climat de suspicion latente, perceptible pour le lecteur. Ainsi,
les mécanismes de surveillance et de contrôle des femmes, leur état
d’éternelles mineures du point de vue social et juridique que Fontane
reconstruit dans ses romans, n’ont pas leur équivalent dans le roman
français selon Uwe Dethloff[86]. Mais
quelle est au fond l’ambition de ce type de représentation ? Le
problème moral exposé dans Madame
Bovary et dans Effi Briest,
un « conflit intrinsèque résultant
de l’interaction entre un caractère et des circonstances »[87],
révèle-t-il un engagement précis de l’écrivain, en faveur ou en défaveur
du cas d’adultère représenté ? La question de la morale ou de la
moralité, quelle qu’ait été son importance réelle pour Flaubert, ne
manque pas en tout cas de susciter un vif écho chez ses lecteurs, menant
à la censure qu’applique aux livraisons successives du roman la Revue
de Paris[88],
puis au procès de 1857. De son côté, Effi
Briest provoque de nombreux courriers, dans lesquels la figure d’Innstetten
reçoit des commentaires peu flatteurs – au grand étonnement de
Fontane, qui croit avoir considérablement adouci ce personnage par
rapport aux premiers états de son manuscrit[89]. L’attitude
des romanciers eux-mêmes vis-à-vis du problème moral impliqué est plus
difficile à évaluer, d’autant plus qu’il convient de distinguer
soigneusement les positions des différentes instances du texte, les
attitudes respectives de l’auteur réel, de l’auteur implicite et du
narrateur[90].
Il est probable que les individus Gustave Flaubert et Theodor Fontane ont
eu un avis assez opposé face au problème moral que pose l’adultère
dans la société qui leur est contemporaine. Plus conservateur que son
confrère français, le second est susceptible de réprouver le cas général,
qui troublerait le bon fonctionnement de la société, sans qu’il procède
nécessairement à la condamnation du cas individuel. En ce qui concerne
l’auteur implicite, que l’interprète d’une oeuvre peut déduire de
ses manifestations textuelles, les choses sont bien plus complexes. En
considérant les mises en perspectives dont bénéficie le comportement
d’Effi, on constate d’une part que l’auteur oriente sa perception de
façon critique : les attentes de la société sont omniprésentes ;
on les rappelle, de façon indirecte mais constante. De l’autre, le
romancier met tout en oeuvre pour susciter une identification positive
avec l’héroïne : le pathétique de sa situation, une certaine déresponsabilisation
finale, eu égard aux doutes qui, en dernière instance, gagnent Louise
Briest, et le projet global du roman, un
portrait de femme dont l’itinéraire dévie de la trajectoire initiale
en raison des expériences auxquelles elle est confrontée, concourent à
dédouaner Effi de son Schritt vom
Wege, d’avoir osé quitter le « bon chemin ». Le
narrateur fontanien est l’un des instruments de ce dessein, par quelques
interventions empathiques, mais de façon plus subtile encore, par son
point de vue, qui, assez souvent, et presque imperceptiblement, quitte
l’observatoire neutre pour donner accès au monde tel que le voit la
jeune femme. Du côté
de Madame Bovary, l’auteur est
réputé pour une esthétique qui vise à dénoncer la bêtise bourgeoise
et à mettre volontairement à distance une tendance à l’écriture
romantique, qui caractérise encore ses productions de jeunesse. L’héroïne,
tempérament romantique par excellence, n’est pas épargnée elle-même
par l’ironie du narrateur, qui, par une technique fascinante
d’hybridation, peut présenter la vision d’Emma tout en s’en désolidarisant
par le même biais[91].
Mais l’adultère commis par Emma ne semble pas en tant que tel faire
l’objet d’une désapprobation auctoriale, la satire implicite portant
plutôt sur les tempéraments respectifs d’Emma, de Rodolphe, de Charles
ou d’Homais ; la famille bourgeoise de l’apothicaire n’est
d’ailleurs aucunement élevée en modèle. La tolérance
compatissante et l’humanisme fontaniens[92]
contrastent, on le voit, avec le regard souvent moqueur de Flaubert, qui
n’est pourtant pas dénué de tendresse pour Emma, pareille à l’amour
que ressent le romancier allemand pour ses figures féminines[93].
Révélant deux visions du monde si opposées, Madame
Bovary et Effi Briest soulèvent
aussi le problème de la définition du réalisme (Realismusbegriff) de leurs auteurs. Quelle est l’ambition esthétique
de Flaubert, qui s’est tenu à l’écart des querelles, mais dont le
premier roman semble au mieux incarner les principes des nouveaux courants
littéraires et culturels promus par Duranty et Champfleury ? En décrivant
l’agonie d’Emma, qui inspire à Rainer Warning sa formule du « mortalisme »[94]
flaubertien, l’écrivain normand rappelle à Theo Buck une technicité
positiviste, par son style « analytique et chirurgical », qui
incite déjà Sainte-Beuve à la remarque que l’auteur tient la plume
comme d’autres le scalpel[95].
Sa vision matérialiste le distingue radicalement de Theodor Fontane. En
effet, le réalisme de ce dernier plonge profondément ses racines dans
l’esthétique idéaliste de Lessing, mais aussi dans certaines oeuvres
de Goethe ou de Schiller. Aussi hostile à la sentimentalité romantique
que Flaubert, l’auteur d’Effi
Briest voit dans la nouvelle doctrine « l’ennemi juré de tout
verbiage et de toute exubérance»[96].
Comme pour Otto Ludwig, important théoricien allemand des années 1850,
le réalisme doit pour Theodor Fontane proposer une vision artistique, il
doit être poétique. Loin d’être
le célèbre miroir promené le long d’une route par les réalistes français,
il a pour tâche de transformer la réalité, surtout là où cette dernière
risque de se confondre avec la calamité : Avant tout, nous ne l’entendons pas comme
la pure reproduction de la vie quotidienne, et encore moins comme celle de
sa misère et de ses aspects sombres. […] Il est le reflet de toute vie
réelle, de toutes les vraies forces et intérêts pris dans l’art
[…]. Le réalisme ne veut pas le seul monde sensoriel et rien à part
lui ; ce qu’il veut le moins, c’est ce qu’on peut directement
saisir avec la main, il veut au contraire le Vrai.[97] La fin
d’Effi Briest est emblématique de la Verklärung,
de la « transfiguration », qui est chère à Theodor Fontane.
Sa mort n’est pas moins réelle que celle d’Emma Bovary, mais moins
tangible. Elle pose au lecteur la question de la responsabilité
collective dans ce drame individuel, mais le fait de façon peu invasive,
pour rester dans le champ de la métaphore chirurgicale. Bilan et perspectives d’un
« vaste champ » d’études Il
convient désormais de répondre à notre interrogation initiale :
comment, au regard des nombreuses recherches comparées portant sur Effi Briest et sur Madame
Bovary, faut-il qualifier le rapport entre la Normande et la
Brandebourgeoise, entre les oeuvres d’un « jeune Flaubert »
et d’un « vieux Fontane » ? Peut-on clairement statuer
sur d’éventuelles relations de dépendance de l’une à l’égard de
l’autre ? À
l’heure actuelle, rien ne permet d’affirmer positivement que Fontane a
lu Madame Bovary. La première
traduction allemande du roman français, qui date de 1892, intervient dans
la phase de rédaction d’Effi
Briest. Certes, on peut penser que Fontane, rejeton d’Huguenots de
Gascogne et des Cévennes, maîtrisait la langue de ses aïeux.
Vraisemblablement, les connaissances de Fontane sont à l’origine assez
rudimentaires dans ce domaine : ses parents déjà ne sont plus des
natifs, aussi la langue de Molière joue-t-elle un rôle secondaire à la
maison. Le père de Fontane aime encore à raconter des anecdotes dans un
français non dénué de fautes grammaticales et syntaxiques, mais son
fils ne bénéficie pas d’un enseignement continu de cette langue[98].
Cependant, les voyages en France en 1870 – Fontane y est emprisonné
pendant trois mois, suspecté d’être un espion prussien – et en
1871 lui permettent sans doute d’améliorer ses compétences
linguistiques ; il recommande même à sa famille d’imiter son
exemple, quand il rédige sa correspondance en français depuis
l’Hexagone, croyant qu’elle passera plus facilement la censure. On
peut donc accorder à Fontane les capacités virtuelles de prendre
connaissance de Madame Bovary
dans la version originale. Mais le
roman ne figure pas dans la bibliothèque de l’auteur[99],
reconstituée dans les archives Fontane à Potsdam[100],
ni aucun autre texte de Flaubert, et dans l’oeuvre fictionnelle, dans
ses critiques ou dans sa correspondance, on ne trouve aucune remarque à
propos d’Emma Bovary. L’écrivain évoque souvent Zola, dont il
reconnaît le talent mais récuse l’esthétique[101].
D’ailleurs, Madame Zwicker lit Nana
dans Effi Briest[102]
et dans Quitte (1890) :
l’humour de l’auteur va jusqu’à faire suggérer cette oeuvre, par
un personnage du nom de L’Hermite, à la communauté de Mennonites à
Nogat-Ehre pour des soirées de lecture collectives, une proposition
finalement non retenue. Flaubert, en revanche, est un nom qui n’apparaît
que marginalement sous la plume de Fontane. Ainsi, dans le Comte
Petöfy (1884), un personnage juge Flaubert « dépassé »,
à l’instar de Sue et de Balzac : c’est décidément cet auteur
au nom italien qui a désormais les faveurs du lectorat parisien. On relève
encore une vague évocation du Normand dans la critique acerbe du roman Drei
Weiber de Max Kretzer, « ce redoutable individu qui semble avoir
reçu pour mission de discréditer Flaubert, Zola et le réalisme
authentique »[103].
De Madame Bovary cependant, pas
de trace directe. Il nous
paraît cependant peu probable qu’un auteur aussi éminent que Fontane,
à la fin de sa vie, imprégné de toutes les influences littéraires et
plus globalement culturelles, descendant d’Huguenots, ayant séjourné
en France, ait vraiment manqué l’occasion de se documenter, ne
serait-ce que sommairement, sur un livre français qui occasionne le plus
grand scandale dans son siècle, écrit de surcroît par un confrère
qu’il cite lui-même comme l’un des parangons du courant réaliste.
Deux arguments pourraient parler en faveur de l’hypothèse d’une
connaissance au moins indirecte. D’abord,
Theodor Fontane entretient depuis 1872 une correspondance avec Paul
Lindau, dramaturge et journaliste, qui, connaisseur intime du théâtre
français et traducteur de Victorien Sardou, Émile Augier et Alexandre
Dumas fils, n’est pas moins spécialiste du roman français. Dans Aus
dem literarischen Leben Frankreichs (1882), Lindau propose un résumé
en quelques lignes de Madame Bovary,
roman qui « représente la chute de la femme avec une véracité
[…] horrifiante »[104].
Apparemment, Fontane lisait Lindau – connaissait-il le résumé en
question ? Une autre source possible est la Geschichte
der französischen Literatur von den Anfängen bis zur Gegenwart
(1882) d’Eduard Engel, histoire littéraire qui accorde une place
importante à l’oeuvre de Flaubert ainsi qu’à ses figures. Fontane en
publie une recension qui est antérieure à la rédaction d’Effi
Briest[105]. Directe
ou médiatisée par les écrits de tiers, par des échanges oraux ou écrits,
quelles conséquences une éventuelle connaissance de Madame
Bovary par Fontane, même superficielle, pourrait-elle impliquer pour
la création d’Effi Briest ? Effectivement, les observations publiées à ce jour
ont montré des concordances intéressantes entre les deux romans, leurs
genèses et leurs deux héroïnes. Mais bon nombre d’éléments de
l’intrigue peuvent être liés soit à un contexte historique commun,
soit aux données structurantes de la représentation littéraire d’un
adultère au XIXe siècle, comme les promenades à cheval, l’échange
de lettres, leur réapparition, les rapports conflictuels dans le couple,
le déchirement émotionnel qu’implique la relation illégitime et même
la mort, comme l’une des issues imaginables. On peut par ailleurs
renvoyer à l’affaire d’Ardenne, qui, malgré les écarts constatés
entre l’intrigue et les personnages d’Effi
Briest, est un pré-texte sans doute plus important pour Fontane que Madame
Bovary – à moins que ni l’une ni l’autre, pas plus que les
textes d’Ibsen, de Benedix ou de Kleist[106],
n’aient véritablement joué de rôle autre qu’anecdotique pour une
oeuvre qui, selon les dires de l’auteur, serait née de deux épiphanies.
Finalement, quelques aspects du roman de 1894 pourraient aussi
s’expliquer par rapport à l’oeuvre intégrale, comme l’ont montré
certains critiques : la figure de la femme adultère est préparée
par cinq romans qui précèdent Effi
Briest : Ellernklipp (1881), L’Adultera
(1880/1882), Graf Petöfy
(1884), Cécile (1887) et Unwiderbringlich (1892). Cécile notamment paraît constituer un
archétype possible d’Effi[107],
mais la fascination de l’auteur pour les jeunes filles en fleurs un
tantinet sauvages, elle aussi, est une constante de sa production
romanesque[108].
Le mythe de Mélusine, récurrent chez Fontane, offre également des accès
supplémentaires à la compréhension du personnage principal. Le dernier
roman publié du vivant de Theodor Fontane, oeuvre traversée par des
influences aussi variées, – est-il, en définitive, encore
redevable plus particulièrement à l’une d’entre elles ? Dans la
comparaison directe entre les personnages d’Emma et d’Effi, les
divergences l’emportent sur les parallèles dans leur personnalité,
leur origine, leur éducation, leur genèse, leur conception et leur
signification respectives. Si leur destin fait parfois paraître la plus
jeune comme une « soeur dans l’âme d’Emma Bovary »[109],
nous n’utiliserions pas ce terme, qui ne reflète ni les psychologies
assez différentes de l’une et de l’autre, ni l’évolution que connaît
le rôle de la femme en l’espace d’une, voire de deux générations.
Mais Effi Briest et Madame Bovary
présentent incontestablement deux avatars d’un type, la femme adultère,
incomprise de son siècle, dont la représentation, en dépit de
trente-huit années d’intervalle et de deux esthétiques réalistes aux
signes souvent inversés, crée spontanément dans l’esprit du lecteur
une parenté imaginaire entre les deux œuvres. Pour
clore ce panorama de recherches, il faut constater que les deux romans ont
produit une riche moisson de travaux. Cependant, la récolte suscite
quelques remarques. D’abord, les contributions se révèlent très hétérogènes
en termes de quantité et de qualité. Cette dernière se trouve notamment
amoindrie par l’absence de distance vis-à-vis des textes et des problèmes
moraux qu’ils évoquent ou, autre défaut récurrent, par une confusion
entre les genres de l’analyse littéraire et de la recension. Particulièrement
nuisibles au projet d’une comparaison objective, des commentaires visant
à hiérarchiser les oeuvres discutées traversent le discours critique
dans les études anciennes et récentes. Généralement, c’est
l’auteur allemand qui est invité à s’incliner devant Flaubert, dont
la maîtrise technique passe pour inégalable – à moins qu’il ne
soit, à son tour, détrôné par Tolstoï et l’amour que ce dernier est
capable de témoigner à sa créature Anna Karénine[110].
La hiérarchisation en elle-même ne doit pas forcément être exclue du
champ des analyses littéraires – mais si on tient à l’établir, il
vaudrait mieux l’appeler par son nom et révéler sur quels critères
d’évaluation elle se fonde, critères susceptibles d’évoluer selon
les contextes critiques, historiques et esthétiques[111].
Or, les jugements qu’on rencontre ici et là sont caractérisés par une
opacité douteuse, suspects de transmettre sous-entendus idéologiques ou
idées préconçues, héritées de quelques canons normatifs devenus obsolètes
depuis longtemps. Ils risquent ainsi de stériliser doublement la
recherche, en ne permettant pas aux nouveaux apports d’intégrer
l’histoire littéraire et en décourageant de futurs travaux dans un
domaine dont le discours épistémologique peut d’emblée paraître sclérosé[112]. Il
apparaît en effet que l’écrasante majorité des publications revient
souvent sur les mêmes points. Logiquement, les portraits féminins
abondent ; l’arrière-plan historique, le problème moral du cas
d’adultère et les éléments convergents des intrigues, eux aussi,
semblent avoir bénéficié d’une attention satisfaisante. On constate
simultanément une tendance presque systématique à privilégier
certaines approches : les analyses thématiques, psychologisantes et
sociologisantes l’emportent de loin sur les études formelles, que ces
dernières soient structurelles, stylistiques ou sémiotiques. Il
conviendrait par conséquent de diversifier les méthodes d’analyse,
voire de les croiser, et de compléter les recherches déjà amorcées
dans certains domaines. Indiquons quelques directions possibles, afin de
montrer qu’on est loin d’avoir levé tous les trésors enfouis dans le
« (trop) vaste champ » des études fontano-flaubertiennes. Quitte
à proposer des études psychologiques du personnel des romans, on devrait
confronter de façon plus approfondie qu’on ne l’a fait jusqu’ici
l’image de la femme adultère à celle de l’homme, trompé ou
trompeur, manipulé ou manipulateur, étude à laquelle Effi
Briest et Madame Bovary se
prêteraient bien par un effet de symétrie inversée, à condition de se
fonder sur une approche autre que purement descriptive. Les interrogations
sur le genre/gender ou les méthodes
psychanalytiques – on s’étonne que ces dernières n’aient pas
encore été appliquées à des constellations aussi propices que celles
de nos romans – mériteraient d’ailleurs d’être étendues aux
deux générations qui encadrent celle d’Effi et d’Emma. La riche
galerie d’aïeux présente dans les deux romans fournit le matériau nécessaire
à l’analyste ; de même, la figure de la fille qui n’éveille
pas l’instinct maternel n’est pas nécessairement celle d’une
figurante. Elle pourrait jouer un rôle fonctionnel dans les textes, comme
le montre Annie, qui, ressemblant initialement dans sa vivacité à sa mère,
provoque involontairement, par sa blessure, la découverte de l’adultère
passé[113]. Quant
aux héroïnes, l’aspect qui a fait d’Emma l’équivalent féminin de
Don Quichotte dans les histoires littéraires, son rapport particulier à
la lecture, caractéristique de son sexe au XIXe siècle, devrait
encourager un parallèle avec Effi[114].
La jeune femme du Nord est-elle également atteinte d’une forme de bovarysme,
ou sa fantaisie débordante est-elle davantage innée ? Le désir
d’Emma, qui cherche à ressembler aux héroïnes de ses lectures, ne se
laisserait-il pas aussi envisager sous l’angle du désir mimétique
girardien ? Quel rôle la lecture et la littérature jouent-elles
pour la complicité des amants, Léon et Emma ou Effi et Crampas, et, par
voie de conséquence, pour la maturation d’Effi, qui, moyennement cultivée
et petite lectrice à l’origine, demande plus tard à Roswitha
d’emprunter à une bibliothèque berlinoise quantité d’ouvrages en
vogue, de Scott, de Cooper, de Dickens ou d’Alexis[115] ?
Quels rapports d’intertextualité l’évocation de ces auteurs et
d’autres crée-t-elle ? D’une
importance plus structurelle, l’interrogation sur le temps de la
fiction, déjà esquissée par quelques études, peut être reprise de façon
plus systématique : de quelle manière sa représentation est-elle
perceptible pour les personnages et pour le lecteur, de quelle façon s’écoule-t-il ?
Quelles sont les grandes variations dans le rythme narratif, et pour quels
motifs procède-t-on à des accélérations ou à des ralentissements dans
les deux oeuvres ? Les
travaux visant à établir une « stylistique comparée » de
Flaubert et de Fontane, à partir d’Effi
Briest ou de Madame Bovary,
puis par rapport à l’intégralité des deux oeuvres, sont à multiplier[116].
Exemple d’un point de convergence stylistique, l’ironie s’est
abondamment introduite dans les deux romans, de façon parfois très
subtile. Elle n’est pas toujours perçue par les lecteurs des différentes
époques, et prend des formes extrêmement variées, de l’antiphrase au
regard moqueur à l’égard d’un personnage. Notamment la figure d’Innstetten
fait l’objet de certaines réflexions dignes d’êtres relues. Mais
elle devient aussi la cible d’une ironie construite au niveau
macrostructural. Nous savons que le mariage d’Effi et de son mari a lieu
un 3 octobre. Or, la naissance d’Annie, petite merveille de la
nature, est située précisément le 3 juillet suivant[117].
Dans une esthétique qui fait par ailleurs l’économie d’indications
temporelles précises, on ne peut guère plus efficacement ni plus
ironiquement signifier que le père de l’enfant sait décidément tout
faire au bon moment et dans les formes, comme le remarque le père Briest
à un troisième moment du récit, dernier élément à relever par un
lecteur attentif pour saisir l’intention de ce jeu de pistes. On
souhaiterait également voir s’intensifier l’intérêt pour les éléments
caractéristiques de ce qu’on pourrait appeler une « sémiotique
de l’adultère », mais aussi pour d’autres motifs transversaux
que soutiennent des réseaux complexes de signes. Il en va de même pour
les références symboliques et mythologiques, présentes en assez grand
nombre dans les deux romans, et pas encore suffisamment comparées quant
à leur importance pour les poétiques de leurs auteurs. L’un
des éléments récurrents du roman d’adultère, la lettre, est un champ
d’investigation prometteur ; on écrit beaucoup dans Effi
Briest et dans Madame Bovary,
depuis les lettres d’amour ou d’amitié jusqu’aux réponses adressées
aux créanciers, et les épistoliers, qui appartiennent à des classes
sociales et corps hétérogènes, y sont nombreux. Compte tenu de
l’importance que revêt la correspondance dans les oeuvres respectives
de Flaubert et de Fontane, le motif de la lettre doit aussi être envisagé
dans sa dimension générique. Le
lyrisme serait un autre exemple d’objet d’étude envisageable sous ses
diverses formes. Qu’il s’agisse d’un dialogue avec la poésie
d’Heinrich Heine chez Fontane – dont l’oeuvre lyrique est aussi
remarquable que le sont les romans –, du chant de l’aveugle ou des
représentations de Lucia di
Lammermoor au Théâtre des Arts à Rouen chez Flaubert, les deux
textes peuvent être interrogés sur la présentation du discours lyrique
et sur sa confrontation, explicite ou implicite, avec le prosaïsme
romanesque. L’art dramatique, quant à lui, n’est-il pas aussi prédestiné
à être analysé dans Effi Briest
et Madame Bovary, puisque la clandestinité de l’adultère oblige les
héroïnes à jouer la comédie ? C’est un fait que soulignent
aussi bien Flaubert que Fontane, important critique de théâtre par
ailleurs, en dédoublant ce faux semblant de représentations fictives
auxquelles les héroïnes assistent, voire participent, en étroite
association avec leurs amants. Nous
avons évoqué les rapports d’intertextualité ; ce concept peut être
élargi vers les rapports avec d’autres domaines artistiques, visuels ou
musicaux. Fait amusant, l’évocation de la musique dans les deux romans
témoigne d’une conscience des patrimoines nationaux respectifs, par le
biais d’un chassé-croisé intéressant : dans Madame
Bovary, Léon aime la musique allemande, « qui porte à rêver »[118],
adéquate aussi au romantisme d’Emma. Dans le roman allemand, Effi, à
Berlin, joue Chopin, « mais ces nocturnes n’étaient pas non plus
de nature à porter beaucoup de lumière dans sa vie »[119].
Rêverie allemande ou mélancolie française, la musique ne joue pas un rôle
purement anecdotique dans les oeuvres, pareillement à l’esthétique du
tableau, que déploient fréquemment les deux auteurs. Du côté
de la production, de nombreuses comparaisons sont encore possibles entre
Fontane et Flaubert, ces deux écrivains de la même génération, mais
inscrits dans deux horizons culturels différents, qui ne sont pas sans se
recouper à certains égards. Outre la question de l’héritage français
de Fontane, on peut aborder la question des références culturelles, en
s’immisçant dans le bureau des écrivains. Que révélerait la « bibliothèque
croisée » de Fontane[120]
et de Flaubert[121]
sur la formation de leur esprit d’écrivain, sur les influences communes
qui ont pesé sur l’intégralité de leur oeuvre et sur la création de Madame
Bovary et d’Effi Briest en
particulier ? À titre d’exemple, des oeuvres de Sir Walter Scott,
d’Heinrich (Henri) Heine, de Goethe ou de Tourgueniev sont à portée de
mains des deux auteurs. Les appréciations respectives au sujet de ce
dernier, de la même génération qu’eux, correspondant de Flaubert
ayant également vécu à Berlin, soulèvent la question des réseaux
européens auxquels sont liés les deux écrivains et épistoliers[122].
Au-delà du parallèle Effi-Emma, on pourra se consacrer à d’autres
pans de l’oeuvre : à quels parallèles se prêteraient, par
exemple, Salammbô (1862) et Grete Minde (1880), roman et nouvelle historiques ? L’esthétique
de la réception enfin est une approche injustement négligée : la
comparaison entre les deux oeuvres pourrait mettre en évidence un effet
d’identification évident pour les lecteurs. De quelle façon lit-on,
remarque-t-on ou construit-on le parallèle d’Emma et d’Effi ? De
quelle façon les romans font-ils appel au lecteur afin qu’il remplisse
les blancs laissés par les auteurs, notamment par Fontane ? Le
lecteur est-il invité à prendre position face à l’action romanesque,
et de quelle façon ? Comment, dans les deux domaines linguistiques,
les deux textes intègrent-ils le canon littéraire ? Comment surtout
expliquer le fait curieux que les analogies entre Madame
Bovary et Effi Briest intéressent
jusqu’ici plus fortement les lecteurs et critiques allemands ou
germanisants que les Français ou francophones ? Des difficultés d’un parallèle
franco-allemand Plusieurs
éléments semblent concourir pour rendre moins attrayante pour
l’instant la comparaison du côté français. Un aspect non négligeable
dans cette réception asymétrique du rapprochement est sans doute le rôle
fondateur de l’enseignement, à plusieurs niveaux et dans plusieurs
domaines. La place de plus en plus restreinte qu’occupe l’allemand
dans l’enseignement scolaire français est créateur d’un déséquilibre
qu’on ne peut nier. Dans les bonnes classes de français des lycées
allemands, à fort volume horaire (Leistungskurse),
lire Madame Bovary dans la
langue originale, parallèlement à Effi
Briest, dont la rencontre est quasi systématique dans les cours
d’allemand, est possible[123] ;
on croit une telle situation moins réaliste en France. Elle permettrait
pourtant aux élèves d’inscrire les romans dans le contexte plus vaste
d’un réalisme européen et de poser les fondements d’une solide
culture générale. Encore faudrait-il que les enseignants soient eux-mêmes
formés à l’interdisciplinarité, plus naturelle pour les collègues en
Allemagne en raison de leur bivalence. Paradoxalement,
il se pourrait d’ailleurs que bientôt certains professeurs de lettres
en France soient de plus grands spécialistes d’Effi
Briest que leurs collègues qui y enseignent l’allemand. En effet,
ce n’est que très exceptionnellement qu’on rencontre le nom de
Fontane dans les programmes de concours pour le recrutement des
professeurs d’allemand ces dernières vingt années[124].
En revanche, Effi Briest est
inscrit au programme de littérature comparée de l’agrégation de
Lettres Modernes en 2009. Mais ce n’est pas en compagnie de Madame
Bovary, comme on aurait pu s’y attendre, mais en celle de Nana
et de Tess d’Urberville, oeuvres regroupées sous le titre « Destinées
féminines dans le contexte du naturalisme européen », qui
susciterait l’étonnement de bien des germanistes allemands[125]. Les
raisons du désintérêt français pour Effi,
sinon d’une méconnaissance de l’oeuvre de Fontane sont profondes, et
elles sont à chercher des deux côtés du Rhin. En Allemagne, l’oeuvre
romanesque de Fontane, après l’engouement initial qu’ont pu connaître
Effi Briest et d’autres titres, n’intègre pas immédiatement
les manuels scolaires, ni les cours les plus innovants des universités.
Elle vit une renaissance assez tardive, datée approximativement des années
1960[126].
Présent dans les livres d’allemand dès la première moitié du siècle
dernier, l’auteur y figure à l’origine pour son oeuvre lyrique, qui
n’a toujours pas perdu sa place prestigieuse. Le romancier Flaubert, à
l’inverse, s’impose dès le départ dans les manuels français du XXe siècle :
il est le cinquième auteur du XIXe siècle, par le nombre de pages
qui lui y sont consacrées, après Hugo, Chateaubriand, Balzac et
Baudelaire[127].
La réception de Fontane en dehors de l’Allemagne est donc en partie
poussive à cause de ce regain d’intérêt tardif, les exemples des
espaces francophone et anglophone[128]
le montrent amplement. Pour ce
qui est justement de la France, il s’y ajoute des raisons inhérentes
aux relations franco-allemandes, qui ont pu avoir leur importance dans le
cas de Fontane, plus que dans celui d’autres d’écrivains
d’Outre-Rhin. Liées à ce contexte, les traductions de ses oeuvres ont
connu une histoire particulièrement discontinue, sans doute défavorable
à sa réception[129].
Faute d’éditeurs français intéressés, une première traduction d’Effi
Briest est entreprise en 1902 par la maison Friedrich Fontane, dont le
directeur n’est autre que le fils de l’auteur. Mais l’exécutant de
l’ouvrage, Michel Delines, procède à d’importantes coupes et ne
parvient pas à rendre la saveur subtile du style fontanien. C’est le
ressentiment anti-allemand dans la France de ce début de XXe siècle
qui, selon Marc Thuret, est responsable de l’échec retentissant que
connaît ce travail, boudé tant par les libraires que par les lecteurs.
Il n’est pas plus profitable à Effi
Briest que sa seconde traduction française soit également
d’origine allemande, promue par l’occupant en 1942[130].
Par la suite, cette traduction d’André Coeuroy (André Belime),
reproduite trois fois, passe dans les mains de trois éditeurs français
différents, sans révision aucune. L’une de ces rééditions, chez
Gallimard, faute de concertation, coïncide avec la retraduction du texte
par André Villain chez Laffont, en 1981. Les autres romans de Fontane,
disséminés entre plusieurs maisons d’édition, ont connu des
vicissitudes similaires. Un grand projet de traduction franco-allemande
dont Fontane aurait dû faire l’objet, lancé par la fondation Bosch, a
échoué là où des projets de traduction à l’échelle européenne ont
réussi[131]. L’absence
d’une politique éditoriale digne de ce nom face à l’oeuvre
importante de Fontane s’accompagne d’un autre facteur de minoration.
Quelque honnêtes et solides que puissent être les traductions des
oeuvres romanesques de Fontane en général et celles d’Effi
Briest en particulier, elles pourraient pâtir de l’image qu’on
donne de l’auteur dans leurs présentations. Souvent accompagnées
d’introductions dans lesquelles on perçoit tantôt un laconisme éloquent,
tantôt un éloge douteux du « géronte littéraire »[132],
ces travaux véhiculent souvent, consciemment ou inconsciemment, des
jugements de valeur, au point que certains
pensent à des manifestations d’un « chauvinisme littéraire des
intellectuels français : Fontane est comparé à Balzac, Flaubert,
Zola et jugé bien frêle face à ces géants »[133].
Ayant rencontré le même type de jugement préconçu dans les
publications scientifiques d’un assez vaste horizon, nous pouvons
constater que si une telle condescendance à l’égard de l’auteur
n’est effectivement pas impossible, elle est toutefois assez bien partagée
par les critiques d’autres pays, y compris par les Allemands eux-mêmes.
On perçoit en tout cas que les jugements hiérarchiques parfois faits à
l’emporte-pièce, mêmes les plus bienveillants, peuvent nuire à la réception
d’un auteur au niveau le plus fondamental. Autre
difficulté de l’accès à Effi
Briest, comme aux autres romans de l’auteur : le style
inimitable de Fontane se prête-t-il à la traduction ? Quiconque a
essayé de transposer Fontane dans une autre langue se heurte aux problèmes
que pose son esthétique particulière. La légèreté redoutable de celui
que les Allemands appellent un causeur[134]
pose un véritable défi aux plus grands spécialistes, davantage sans
doute que la syntaxe plus intriquée mais saisissable de Thomas Mann.
Aussi Marc Thuret résume-t-il fort justement les difficultés qu’impose
le style fontanien aux traducteurs, tout en montrant par là sa richesse : La
langue de Fontane, intimement liée au sujet, au lieu, au milieu, à l’époque,
est aussi difficile à rendre que les procédés dont elle use : jeux
de mots, correspondances, allusions, paradoxes, mots d’esprit utilisant
avec une habileté redoutable pour le traducteur toutes les ressources de
l’allemand, ses tournures idiomatiques, ses expressions imagées, familières
ou dialectales, certains archaïsmes pittoresques, souvent constitués par
des mots français que l’usage a légèrement détournés de leur sens,
aussi bien que des tics de langage de l’époque ou des berlinismes à la
mode[135]. Une
certaine nostalgie envahit donc le germanisant qui découvre le Fontane
dessiné par ses traductions françaises : « C’est comme si,
d’une langue à l’autre, le sourire disparaissait, comme si l’on
changeait de registre ou passait du second au premier degré. »[136]
Et de fait, souvent l’ironie dont nous avons parlé se perd réellement
dans les traductions d’Effi Briest :
on ne peut que souhaiter vivement que de nouvelles traductions en soient
proposées, afin que les solutions multiples que les traducteurs peuvent
adopter illustrent la complexité de l’original. Mais le
texte de Flaubert n’a-t-il pas achoppé sur de semblables écueils
linguistiques, surtout à ses débuts ? La première traduction
allemande de Madame Bovary est
en effet marquée non seulement par un
interventionnisme extrême – les outrages à l’Église
catholique étant jugés trop choquants pour le lectorat autrichien –,
mais aussi par une tendance semblable à l’édulcoration à tous les
points de vue, à l’accumulation de contre-sens et à l’élimination
de l’ironie flaubertienne. Aujourd’hui encore, autre parallèle entre
les deux auteurs, Flaubert pose le même problème à ses traducteurs
germanophones que Fontane aux francophones : un style complexe, présentant
des sociolectes divers et riche en structures à double entente[137]. Et
pourtant, il se pourrait que Fontane soit affecté de tares particulièrement
rebutantes aux yeux du lectorat français, érudit ou populaire :
« vieillard, prussien et huguenot »[138]
et plus conservateur que Flaubert, l’auteur d’Effi
Briest ne dévoile pas son charme aux lecteurs qui se satisfont de stéréotypes.
Moins brumeuse que l’Allemagne méridionale de Germaine de Staël, la
Prusse bismarckienne de l’époque d’Effi
Briest, par son caractère belliqueux et sa postérité peu
reluisante, a de quoi moins attirer certains lecteurs d’aujourd’hui.
De surcroît, par son ascendance, le romancier pourrait être perçu comme
le plus français des écrivains d’Outre-Rhin, par son art de présenter
les anecdotes et son style proche des conversations de salon. « [L]’exotisme
pourtant ne manque pas dans les romans de Fontane »[139] :
le romancier dessine ainsi une partie de la société allemande que les
Français connaissent moins, culturellement et géographiquement. Cette
Allemagne du Nord-Est de la seconde moitié du XIXe siècle,
protestante, sise entre la mer Baltique, la Pologne, la capitale Berlin et
l’Elbe, diffère autant du Sud catholique de la Heidelberger
Romantik de Brentano et de von Arnim ou du classicisme de Weimar de
Goethe et de Schiller, plus précoces, que de la Lübeck des Buddenbrook, hanséatique et plus tardive. Il est également
difficile de rester insensible aux caractères attachants que crée
Fontane et qui ont suscité l’admiration des lecteurs du XXe siècle.
L’un d’entre eux, Thomas Mann, écrit ainsi à propos du pendant
allemand de Madame Bovary : Une
bibliothèque de romans de tout premier choix, serait-elle restreinte à
une douzaine de recueils, à dix, à six, ne devrait pas faire l’impasse
sur Effi Briest. Ne dit-on pas
qu’aucune oeuvre faite de la main d’homme n’est parfaite ? Et
pourtant, quelque enclin qu’on puisse être à conseiller la modération
à l’humanité : cette phrase est inexacte, la perfection existe ;
artiste, l’être humain, en rêvant, la produit parfois. Ce sont là de
rares aubaines, comme je dis, dues à la grâce et à la faveur des
circonstances les plus subtiles : pour une fois, tout y est, et le
cristal est pur[140]. Ainsi,
comme Emma, Effi est de nature à susciter un intérêt durable et une
postérité nombreuse. Cinq adaptations cinématographiques témoignent
jusqu’ici de l’effet produit par les tableaux du roman[141].
Dans le champ littéraire, on s’aperçoit que la « révolution
fontanienne » des années Par son
titre évocateur du père Briest, le roman Ein
weites Feld[143]
de Günter Grass utilise une expression devenue emblématique de
l’oeuvre de Fontane et proverbiale en allemand ; son intrigue suggère
une identification entre le protagoniste, Theo Wuttke, dont le surnom est Fonty, et l’auteur réel. Effi
Briest, peut-être en raison de sa composition originale, riche en
dialogues, a surtout donné naissance à des reprises dramatiques ou
proches de l’art scénique. Dans le discours que Christine Brückner
attribue à Effi dans « Triffst
du nur das Zauberwort. Effi Briest an den tauben Hund Rollo »,
l’un des monologues de Wenn Du
geredet hättest, Desdemona[144],
l’héroïne, se confiant à son chien devenu sourd, règle ses comptes
avec Innstetten, une prise de parole fictive qui analyse de façon plus
pertinente le caractère d’Effi que certains travaux érudits. Rolf
Hochhuth, par le monologue Effis
Nacht[145],
créé au Prinzregententheater de Munich en 1998, illustre à nouveau la
dimension historicisante et documentaire de son théâtre. L’auteur du Vicaire (Der Stellvertreter,
1963) y met en scène la personne d’Elisabeth d’Ardenne, figure
qu’il fait revenir sur sa vie dans une nuit de guerre en 1943,
soulignant par le titre le rôle que le modèle historique d’Effi a joué
pour le patrimoine littéraire de l’Allemagne. Le brouillage volontaire
entre le personnage historique et son héritière littéraire se serait
encore accru si le rôle avait été interprété par la personne à
laquelle son créateur l’avait destiné : l’actrice Marianne
Hoppe, l’Effi de la première adaptation cinématographique, en 1939[146].
Enfin, le théâtre Maxim Gorki de Berlin, en 1998 également, présente
une adaptation d’Effi Briest.
Est-ce vraiment un hasard si l’auteur du texte, le dramaturge suisse
Marcus Mislin, propose en 2007 une version scénique de Madame
Bovary, bien accueillie au Staatstheater de Mayence ? Mais
les auteurs germanophones ne sont pas les seuls à s’intéresser à
l’héroïne de Fontane. Dans La
Dernière bande de Samuel Beckett, elle apparaît comme un objet
libidinal de Krapp : Me
suis crevé les yeux à lire Effie encore, une page par jour, avec les larmes encore. Effie… (Pause.)
Aurais pu être heureux avec elle là-haut sur la Baltique, et les pins,
et les dunes. (Pause.) Non ? (Pause.)
Et elle ? (Pause.) Pah ![147] On le
sait : Beckett, ce lecteur de Fontane, est aussi un grand lecteur de
Flaubert – encore un point de rencontre des deux auteurs, mais sans
doute pas le dernier. Bibliographie Aust,
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établie et annotée par Albert Thibaudet et René Dumesnil, Gallimard,
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Gedichte und Nachgelassenes, édition de Walter Keitel et de Helmuth Nürnberger,
t. 4, Munich, Hanser, 1974. —,
Romane und Erzählungen in acht Bänden,
édition de Peter Goldammer et alii,
t. 7, Berlin, Aufbau, 1969. —,
Effi Briest. Roman,
postface de Kurt Wölfel, Stuttgart, Reclam, 2002, coll. « UB »,
no 6961. —,
Effi Briest, traduction d’André
Coeuroy, Leipzig, Tauchnitz, 1942. —, Effi
Briest, traduction d’André Coeuroy, préface de Joseph Rovan, avec
un DVD du film de Rainer Werner Fassbinder, Gallimard, 2007, coll.
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Sibylle, « Fontane und die kleinen Mädchen. Auf der Spur einer frühen
und späten Neigung », Frankfurter
Allgemeine Zeitung, supplément du
[1]. Généralement
empruntée à l’article de Marianne Bonwit, « Effi Briest und
ihre Vorgängerinnen Emma Bovary und Nora Helmer », Monatshefte für Deutschen Unterricht, Deutsche Sprache und Literatur,
no 40, 1948, p. 448, elle apparaît d’abord
dans la Geschichte der deutschen
Literatur (1930) de Paul Wiegler. [2]. Yvonne
B. Rollins, « Madame
Bovary et Effi Briest : du symbole au mythe », Stanford French Review, no 5/1, printemps 1981, p. 107-119.
Il faut cependant signaler l’existence de quelques mémoires de maîtrise
en français sur la question, en général comparatistes. [3]. Je
remercie vivement mon collègue Yvan Leclerc d’avoir impulsé la présente
recherche. Une place un peu plus grande sera donnée dans cette
comparaison aux exemples tirés d’Effi
Briest, afin de mieux faire connaître l’oeuvre de Fontane, peu
fréquentée par le lectorat français. [4]. Notre
édition de référence est celle d’Albert Thibaudet et de René
Dumesnil dans les Oeuvres de
Flaubert, Gallimard, coll. « Bibl. de la Pléiade », 1951.
Désormais : Madame Bovary. [5]. L’édition
de référence est aujourd’hui celle de Walter Keitel et de Helmuth
Nürnberger dans les oeuvres complètes de Theodor Fontane, Werke,
Schriften und Briefe. Abteilung I. Sämtliche Romane, Erzählungen, Gedichte und
Nachgelassenes, t. 4, Munich, Hanser, 1974. On peut aussi recommander l’édition
est-allemande Romane und Erzählungen
in acht Bänden, sous la direction de Peter Goldammer et alii, t. 7, Berlin, Aufbau, 1969. Plus
facile d’accès pour les germanistes français : Theodor
Fontane, Effi Briest. Roman.
Postface de Kurt Wölfel, Stuttgart, Reclam, 2002, coll. « UB »,
no 6961, qui leur permet l’utilisation parallèle
des notes explicatives et des documents contenus dans Walter
Schafarschik, Theodor Fontane. Effi
Briest. Erläuterungen und Dokumente, Stuttgart, Reclam, 2002, coll. « UB », no 8119.
C’est à elle que nous
renverrons désormais par le sigle EB.
Plusieurs traductions récentes sont disponibles. Celle d’André
Coeuroy (1942) est rééditée en 1957, avec une préface de Joseph
Rovan chez Gallimard en 1981, coll. « L’Imaginaire »,
puis accompagnée en 2007 d’un DVD du film de Rainer Werner
Fassbinder (1974) ; celle de Pierre Villain paraît dans l’édition
de quatre Romans par
Michel-François Demet, préfacée de Claude David et accompagnée de
l’essai « Le vieux Fontane » de Thomas Mann chez
Laffont, coll. « Bouquins », 1981, réimprimée en 1997.
Toutes les traductions présentes dans cet article sont de notre main. [6]. Fils
de son éditeur Wilhelm Hertz, le 2 mars 1895. Des mots
semblables sont employés dans la lettre adressée à son ami Paul
Schlenther, le 11 novembre de la même année, voir Walter
Schafarschik, ouvr. cité, p. 108 et 111. [7]. Voir
Marianne Bonwit, art. cité, p. 447. Elle est ainsi comparable à
celle des Comices agricoles dans Madame
Bovary, source de bien de difficultés pour Flaubert. [8]. Hugo
Aust, Theodor Fontane. Ein
Studienbuch, Tübingen/Bâle, Francke, 1998, coll. « UTB »,
no 1988, p. 157. [9]. Ibid.,
p. 219. [10]. Voir
l’introduction à Madame Bovary par René Dumesnil, p. 271-272. [11]. Fontane
rapporte cette conversation dans la lettre qu’il adresse le 21 février
1896 à son confrère Friedrich Spielhagen, qui, en 1897, publie le
roman Zum Zeitvertreib, dont
l’intrigue s’appuie sur les mêmes événements ; voir Walter
Schafarschik, ouvr. cité, p. 92-93. [12]. EB,
p. 320 : « Innstetten
war Beamter genug, um den Brief von „Exzellenz” zuerst zu
erbrechen. » [13]. EB,
p. 321 : « Als
er ihn gelesen hatte, fuhr er über die Stirn und empfand schmerzlich,
dass es ein Glück gebe,
dass er es gehabt, aber dass es es nicht mehr habe und nicht mehr
haben könne. » Le soulignement est original. [14]. Voir
J. P. M. Stern, « “Effi Briest” : “Madame Bovary” :
“Anna Karenina” », Modern
Language Review, no 52, 1957, p. 370. [15]. EB,
p. 323. [16]. Elisabeth
von Plotho a d’ailleurs une descendance non moins célèbre
qu’elle-même, en l’occurrence son petit-fils Manfred von Ardenne
(1907-1997), physicien est-allemand de renom. [17]. Ce
détail est d’importance pour le symbolisme d’Effi
Briest, empreint de certains éléments folkloriques. Des contes
allemands suggèrent en effet que leurs protagonistes sont destinés
l’un à l’autre parce qu’ils sont nés le même jour. [18]. Ainsi
dans les lettres et propos adressés à ses parents ou à des proches,
par exemple dans les voeux de bonne année envoyés à Hohen-Cremmen,
qui annoncent sa grossesse, EB,
p. 109-110 : « wie
Geert sich ausdrückt », « Geert
meint, es sei krankhaft ». [19]. « Was
hat Fontanes Effi Briest
noch mit dem Ardenne-Skandal zu tun ? Zur Konkurrenz zweier
Gestaltungsvorgaben bei Entstehung des Romans », Fontane-Blätter,
no 64, 1997, p. 92-95. Voir aussi Horst Albert
Glaser, « Theodor Fontane : Effi
Briest (1894). Im Hinblick auf Emma Bovary und andere »,
dans Horst Denkler, Romane und Erzählungen
des Bürgerlichen Realismus. Neue Interpretationen, Stuttgart,
Reclam, p. 363-364. [20]. Voir
EB, p. 149. [21]. Voir
Rolf Christian Zimmermann, art. cité, p. 92 : « so gut wie nichts von Belang ». [22].
Le premières remarques dans ce sens sont avancées par Hanna
Geffcken, « Effi Briest und Madame Bovary », Das
literarische Echo, no 23, février 1921, p. 523-527.
La plupart des études les reprennent et les complètent. [23]. On
a beaucoup discuté sur le village réel qui aurait inspiré Yonville
(par exemple Ry) ; le modèle de Kessin est Swinemünde, située
sur la mer Baltique, aujourd’hui la ville polonaise de Świnoujście.
Fontane, dont le père était le pharmacien local, y passa cinq années
de son enfance, de 1827 à 1832. [24]. À
la fin du roman, son importance s’accroît cependant considérablement :
involontairement et indirectement, c’est Annie qui, par sa blessure,
est à l’origine de la précipitation avec laquelle surgissent les
lettres de Crampas, telles un Deus ex machina. Par la suite, elle est le principal enjeu dans le
conflit moral opposant Effi et Innstetten et souligne, instrumentalisée
par son père, qu’Effi est exclue de son groupe social. [25]. Il
faut se souvenir du congé qu’Effi prend de Kessin (ch. 22),
lors duquel Fontane place Crampas en première ligne devant le navire
qui emporte l’héroïne, le montrant, à travers les yeux de la
jeune femme, « in seiner
ganzen Haltung verändert » et « sichtlich
bewegt » : « changé dans tout son maintien »
et « visiblement ému », EB,
p. 214. [26]. Un
détail vraiment mineur et une pratique sociale plutôt courante au
XIXe siècle, ce qui n’empêche pas Hanna Geffcken d’y voir
l’indice majeur d’une influence du « naturaliste »
Flaubert [sic] sur Fontane,
voir l’art. cité, p. 523 et 527. [27]. Voir
EB, p. 5. [28]. Un
autre élément serait l’eau : voir ci-dessous, n. 39
. [29]. EB,
p. 331 : « Indessen,
kaum dass [Frau von Briest] fort
war, erhob sich Effi und setzte sich an das offene Fenster, um noch
einmal die kühle Nachtluft einzusaugen. Die Sterne flimmerten und im
Parke regte sich kein Blatt. Aber je länger sie hinaushorchte, je
deutlicher hörte sie wieder, dass es wie ein feines Rieseln auf die
Platanen niederfiel. Ein Gefühl der Befreiung überkam sie. „Ruhe,
Ruhe.“ » [30]. « Effi
Briest gehört in jene Reihe der
großen bürgerlichen Romane, in denen die einfache Erzählung einer
Ehe und ihres notwendigen Bruchs zu einer Gestaltung der allgemeinen
Widersprüche der ganzen bürgerlichen Gesellschaft emporwächst, gehört
in die Reihe von Madame Bovary
und Anna Karenina. », voir « Der alte Fontane »,
paru d’abord dans Sinn und Form, no 3, 1951, republié dans Wolfgang
Preisendanz, Theodor Fontane,
Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, coll. « Wege
der Forschung », no 381, 1973, p. 71. [31]. Voir
les contributions de J. P. M. Stern (1957), Horst
Albert Glaser (1980), Christoph Miething (1994), Christiane Seiler
(1994), Maria Mikoltchak (2000) et Márta Harmat (2002), à propos du
roman d’adultère. [32]. Voir
aussi [33]. Deux
exemples en sont les remarques de Louise von Briest au sujet d’Effi
et de son mariage au chapitre 24, p. 241-242, ainsi que les
allusions à la stérilité momentanée du couple, l’une des raisons
de la cure d’Effi – à laquelle Innstetten renonce de se
joindre, contre l’avis médical, voir chap. 25, p. 251. [34]. EB,
p. 332. [35]. Voir
Konrad Kunze, Dtv-Atlas
Namenkunde. Vor- und Familiennamen im deutschen Sprachgebiet,
Munich, dtv, coll. « dtv-Atlas », no 3234,
1998, p. 37. [36]. Ibid.
Elfriede est l’association d’adal,
(>edel), « noble », et de Friede, « paix ». [37]. Voir
Horst Albert Glaser, art. cité, p. 367. [38]. Littéralement :
« Détroit de loutres ». [39]. Voir
Horst Albert Glaser, ibid.,
et Rainer Warning, Flaubert und
Fontane, Munich, Verlag der Bayerischen Akademie der
Wissenschaften, coll. « Sitzungsberichte der Bayerischen
Akademie der Wissenschaften, Philosophisch-historische Klasse »,
1997, chap. 3, p. 14-26. [40]. « “A
Cluster of Signs”. Semiotic Micrologies in Nineteenth-Century
Realism : [41]. Emma
Bovary, elle aussi, a un crachement de sang, voir Madame
Bovary, p. 405. [42]. Marianne
Bonwit est la première à l’évoquer, voir l’art. cité, p. 451-454. [43]. Art.
cité, p. 367. [44]. « Madame
Bovary und Effi Briest », Romanistisches
Jahrbuch, no 12, 1961, p. 129. [45]. Présenté
dans un article tripartite, « Fontane in Flauberts Fußstapfen »,
Revue des langues vivantes, no 23, 1957, p. 147-160,
p. 231-255 et p. 331-343. Teller y joint l’analyse du
« motif de l’ennui ». [46]. Art.
cité, p. 365 et p. 366. Une autre appréciation discutable
de l’héroïne de Fontane : « However,
unlike Effi, Emma has vast imaginative ressources at her disposal. »,
ibid., p. 365. [47]. [48]. [49]. « Representations
of the Loving, Hateful and Fearful Wife in Flaubert’s Mme Bovary, Fontane’s Effi
Briest, and Tolstoy’s Anna
Karenina », Germanic
notes and reviews, no 25/2, Fall 1994, p. 3-7. [50]. Emma
Bovary und ihre Schwestern. Die unverstandene Frau. Variationen eines
literarischen Typus von Balzac bis Thomas Mann,
Rheinbach-Merzbach, CMZ, coll. « Bonner Untersuchungen zur
Vergleichenden Literaturwissenschaft », no 2,
1986, voir les chap. 3, « Zwischen Wahn und Wirklichkeit.
Emma Bovary », et chap. 9, « Zwischen Prinzip und
Protest. Effi Briest ». L’ouvrage propose un bref résumé en
français. [51]. « Madame
Bovary, Anna Karenina, Effi Briest :
Frauenschicksale im Spiegel der europäischen Kultur- und Mentalitätsgeschichte »,
dans Csaba Földes, Auslandsgermanistische Beiträge im Europäischen Jahr der Sprachen,
Vienne, Präsens, 2002, p. 115-121. [52]. A
Comparative Analysis of Madame Bovary,
Anna Karenina and Effi
Briest : A Feminist
Approach, soutenue en 2000 à l’Université de Caroline du Sud
sous la direction de Wiebke Strehl. Nous avons pris connaissance de ce
travail difficile d’accès par le résumé proposé dans les Dissertation
Abstracts International, no 61/4, octobre 2000, p. 1391 A. [53]. Voir
« Emma Bovary und Effi Briest. Überlegungen zur Entwicklung des
Weiblichkeitsbildes in der Moderne », dans Hanna Delf von
Wolzogen, Theodor Fontane. Am Ende des Jahrhunderts, Würzburg, Königshausen
& Neumann, 2000, t. II, p. 133. L’étude est à lire en parallèle avec l’article de Christophe
Miething, auquel il répond point par point ; voir « Drei
Frauen, drei Romane, dreimaliger Tod. Eine Reflexion zum Problem des Schönen in der Moderne », Sinn
und Form, no 46/3, 1994, p. 341-366. [54]. Voir
Herman Mari Voetelink,
Effi Briest, eine deutsche Emma Bovary ? Hänsel-Hohenhausen,
Francfort/Main, coll. « Deutsche Hochschulschriften », no 1205,
2002, p. 70-80 (« Rodolphe versus Crampas »). [55]. Madame
Bovary, p. 585. [56]. [57]. Ibid. ;
[58]. Der
Realismus in den Zeitromanen Theodor Fontanes. Eine vergleichende
Gegenüberstellung mit dem französischen Zeitroman (Stendhal,
Balzac, Flaubert), thèse soutenue à Göttingen, et qui mérite
d’être consultée plus souvent, voir p. 85 et suivantes. [59]. Art.
cité, p. 164 : « wohl gut durchdacht und ausgewogen ». [60]. La
grand-mère de Berthe meurt dans l’année et le père Rouault
souffre de paralysie, maladie révélatrice de son immobilisme. [61]. EB,
p. 333. L’expression idiomatique du père Briest, « C’est
un champ bien vaste », devient lors de sa dernière occurrence
un « champ bien trop
vaste » (avec soulignement typographique original), signe
d’une stratégie d’évitement. [62]. Voir
Theo Buck, « Zwei Apotheker-Figuren in „Madame Bovary” und
„Effi Briest”. Anmerkungen zur realistischen Schreibweise bei
Flaubert und Fontane », Jahrbuch
der Raabe-Gesellschaft, 1976, p. 57. Ce
travail remarquable a une orientation formelle et non thématique. [63]. Ville
située dans le Harz, massif montagneux de l’Allemagne centrale. Fontane en fait le cadre de Cécile. [64]. Voir
la lettre à Hans Hertz du 2 mars 1895 : « Das Mädchen war genau so gekleidet, wie ich Effi in den allerersten und
dann auch wieder in den allerletzten Kapiteln geschildert habe :
Hänger, blau und weiß gestreifter Kattun, Ledergürtel und
Matrosenkragen. », dans Walter Schafarschick, ouvr. cité,
p. 109. [65]. Renate
Osiander, ouvr. cité, p. 92, écrit que le lecteur est invité
à « promener son regard ». Theo Buck, art. cité, p. 57,
utilise, lui aussi, un vocabulaire emprunté aux arts visuels (« Bilder »)
pour caractériser le style de Fontane par opposition à celui de
Flaubert. [66]. L’étude
de ces aspects constitue l’un des apports novateurs de la
contribution de Małgorzata Półrola, art. cité, voir les p. 165-170,
pour les deux points que nous évoquons. [67]. Voir
l’art. cité, p. 53-56. [68]. EB,
p. 329 : « Arme
Effi, du hattest den Himmelwundern zu lange hinaufgesehen und darüber
nachgedacht, und das Ende war, dass die Nachtluft und die Nebel, die
vom Teich her aufstiegen, sie wieder aufs Krankenbett warfen, und als
Wiesike gerufen wurde und sie gesehen hatte, nahm er Briest beiseite
und sagte : „Wird nichts mehr ; machen Sie sich auf ein
baldiges Ende gefasst.” » [69]. Voir
Christoph Miething, art. cité, p. 361 et p. 342, qui
reproche de façon très polémique et parfois peu nuancé à Fontane
d’avoir produit, dans Effi
Briest, une pure illusion esthétique, « lauter ästhetischen
Schein », dont l’effet anesthésierait le lecteur, alors que Madame Bovary, en rompant avec la narration traditionnelle, ouvre la
voie à l’avant-garde littéraire. [70]. Voir
les analyses pertinentes de Małgorzata Półrola, art. cité,
p. 170-172. On pourrait essayer de traduire ce terme par « description
d’un processus ». [71]. Ibid.,
p. 171. [72]. Voir
Lilian R. Furst, art. cité, p. 133-134, remarques qui
suscitent quelques réserves, de même que certains avis de Horst
Albert Glaser, art. cité, p. 371 ; voir aussi Theo Buck,
art. cité p. 49 et p. 53 et Herman M. Voetelink, ouvr. cité,
p. 27-38. [73]. Voir
Małgorzata Półrola, art. cité, p. 172. [74]. Voir
Yvonne B. Rollins, art. cité, p. 108. [75]. Voir
Małgorzata Półrola, art. cité, p. 172. [76]. EB,
p. 271. C’est dans Effi
Briest que Thomas Mann a trouvé le nom des patriciens de Lübeck. [77]. Ibid.,
p. 168.
[78]. Voir
EB, p. 280. À Effi,
qui s’inquiète de l’état de son mari, parce qu’il ne lui écrit
plus, son accompagnatrice rétorque en souriant : « Vous allez
apprendre, chère amie, qu’il est en bonne santé, en très bonne
santé », allusion évidente à l’issue du duel. [79]. Theo
Buck propose une belle étude de ses logorrhées, voir l’art. cité,
p. 40-45. [80]. Effi
recherche la solidarité féminine au plus haut niveau dans une
conversation rapportée au chapitre trente-deux, afin d’obtenir le
droit de voir sa fille. [81]. EB,
p. 79-80. [82]. Voir
Marianne Bonwit, art. cité, p. 448. [83]. Voir
Márta Harmat, art. cité. [84]. Voir
l’art. cité. [85]. Voir
Thomas Degering, Das Verhältnis
von Individuum und Gesellschaft in Fontanes „Effi Briest” und
Flauberts „Madame Bovary”, Bonn, Bouvier, coll. « Abhandlungen
zur Kunst-, Musik- und Literaturwissenschaft », no 274,
1978. Malgré son titre évocateur d’une comparaison, l’ouvrage
est clairement bipartite, sans synthèse des observations portant
successivement sur les deux romans. Voir aussi Lilian R. Furst, art.
cité, p. 129-133, Herman M. Voetelink, ouvr. cité, chap. 4
(« Religionsunterschiede und Schuldbewußtsein ») et chap. 5
(« Juristische Maßnahmen »), p. 81-107, de même que
les approches globales de Marianne Bonwit, Horst Albert Glaser, Uwe
Dethloff et J. P. M. Stern. [86]. Voir
l’art. cité, p. 131 : « In keinem der bekannten
Romane Flauberts, Maupassants oder Zolas wird die Bewußtwerdung der
Frauen über die Mechanismen ihrer repressiven Lebensbedingungen und
ihrer gesellschaftlichen oder juristischen Unmündigkeit so deutlich
ausgeführt wie in den Romanen Theodor Fontanes. » [87]. Voir
Lilian R. Furst, p. 129 : « a
genuine conflict resulting from the interaction of character and
circumstance ». [88]. Afin
de prendre conscience des principes selon lesquels de nombreux éléments
« choquants » ont été élagués, on peut consulter le
fac-similé de l’exemplaire de l’auteur, qui y a
consciencieusement reporté toutes les interventions étrangères,
voir Madame Bovary. Moeurs de province. La censure dévoilée, Rouen,
Alinéa, Point de vues, Brunet, 2007. [89]. Voir
la lettre du [90]. L’absence
de distance critique dans certains travaux érudits est souvent
tributaire d’une distinction insuffisante entre ces instances. [91]. Voir
Rainer Warning, ouvr. cité, qui élargit la réflexion à d’autres
oeuvres de Flaubert, chap. 4, p. 26-35. [92]. Voir
J. P. M. Stern, p. 367 : « tolerant
compassion ». [93]. Voir
Horst Albert Glaser, ouvr. cité, p. 366. [94]. Voir
l’ouvr. cité, p. 11. [95]. Voir
l’art. cité, p. 54. [96]. Voir
« Unsere lyrische und epische Poesie seit 1848 » (1853),
reproduit dans ses passages centraux dans Andreas Huyssen, Die
deutsche Literatur in Text und Darstellung. T. 11 : Bürgerlicher
Realismus, Stuttgart, Reclam, coll. « UB », no 9641,
1995, p. 56 : « denn
der Realismus ist der geschworene Feind aller Phrase und Überschwenglichkeit ». [97]. Ibid.,
p. 57 : « Er ist
die Widerspiegelung alles wirklichen Lebens, aller wahren Kräfte und
Interessen im Elemente der Kunst […]. Der Realismus will nicht die
bloße Sinnenwelt und nichts als diese ; er will am
allerwenigsten das bloß Handgreifliche, aber er will das Wahre. » [98]. Voir
Wolfgang Hädecke, Theodor
Fontane. Biographie, Munich, dtv, 2002, p. 18. [99]. Voir
Joachim Schobeß, « Die Bibliothek Theodor Fontanes », Fontane-Blätter, no 16, 1973, p. 537-563. [101]. C’est
ce que révèlent les annotations dans ses listes de lectures, voir
Hugo Aust, ouvr. cité, p. 37. [102]. Voir
EB, p. 253. Effi
demande à son accompagnatrice son avis sur ce livre, « s’il
était vraiment aussi horrible » que sa réputation lors de la
parution en Allemagne le laissait croire. [103]. D’après
Yves Chevrel, « Theodor Fontane critique du théâtre français »,
dans Marc Thuret, Theodor Fontane (1819-1898).
Un promeneur dans le siècle, Asnières, PIA, coll. « Publications
de l’Institut d’Allemand d’Asnières », no 26,
1999, p. 233. [104]. D’après
Marianne Bonwit, art. cité, p. 450-451. La question d’une éventuelle
influence de Flaubert sur Fontane occupe la critique de façon
constante depuis Hanna Geffcken. [105]. Voir
Herman M. Voetelink, ouvr. cité, p. 5. [106]. Voir
Anna Marie Gilbert, « A new look at Effi
Briest : Genesis and Interpretation », Deutsche
Vierteljahrsschrift für Literaturwissenschaft und Geistesgeschichte,
no 53/1, 1979, p. 96-114. L’auteur
démontre l’importance d’Aschenbrödel
de Roderich Benedix pour Fontane, pièce dont l’héroïne
s’appelle Elfriede et que l’auteur a vue à six reprises ;
Effi la mentionne dans le roman, de même que Käthchen
von Heilbronn. [107]. Voir
Rolf Christian Zimmmermann, art. cité, p. 98-103. Voir aussi
Marianne Bonwit, art. cité, p. 445-446. [108]. Sibylle
Wirsing, « Fontane und die kleinen Mädchen. Auf der Spur einer
frühen und späten Neigung » Frankfurter
Allgemeine Zeitung, supplément du [109]. Horst
Albert Glaser, art. cité, p. 363. [110]. Voir,
à titre d’exemple, Georg Lukács, art. cité, p. 78-79, J. P. M. Stern,
art. cité, passim,
Christoph Miething, art. cité, passim
ou Małgorzata Półrola, art. cité, p. 173. [111]. Christoph
Rodiek en livre un exemple positif, voir « Probleme der
vergleichenden Rangbestimmung literarischer Werke (Effi
Briest, La Regenta, O
Primo Basilio) », Neohelicon,
no XV/1, 1988, p. 275-300, avec quelques
remarques sur le parallèle Effi
Briest – Madame Bovary. [112]. Ibid.,
p. 283 : « der
stereotyp gewordene Vergleich zwischen Effi Briest
und Madame Bovary erhellt
kaum noch etwas und zeigt eine deutliche Tendenz zur Petrifizierung gängiger
Werturteile. » [113]. Dans
Madame Bovary, Berthe, elle
aussi, a un accident, causé par Emma, voir p. 396-397. [114]. De
nombreux travaux dans la perspective d’une « histoire de la
lectrice » existent déjà au sujet d’Emma, voir par exemple
Jean-François Tonard, « Les rêveries d’une lectrice
solitaire : Emma Bovary », dans Angelica Rieger et
Jean‑François Tonard, La
lecture au féminin/Lesende Frauen. La lectrice dans la littérature
française du Moyen Âge au XXe siècle, Darmstadt,
Wissenschaftliche Buchgesellschaft, coll. « Beiträge zur
Romanistik », no 3, 1999, p. 213-224 (le
recueil contient d’autres contributions et indications utiles pour
la question de la lectrice à l’époque moderne), puis Andrea Pagni,
« Wenn Frauen zu viel lesen. Emma
Bovary und Ana Ozores », dans Ingrid Neumann-Holzschuh, Gender,
Genre, Geschlecht. Sprach- und literaturwissenschaftliche Beiträge
zur Gender-Forschung, Tübingen, Stauffenburg, coll. « Stauffenburg-Colloquium »,
no 57, 2001, p. 113-124. [115]. Voir
EB, p. 222. [116]. Les
deux travaux précurseurs se trouvent dans les oeuvres déjà citées
de Theo Buck et de Rainer Warning. [117]. Voir
aussi Herman M. Voetelink, ouvr. cité, p. 59. [118]. Voir
[119]. EB,
p. 298. [120]. Voir
Joachim Schobeß, art. cit. [121]. Voir
Yvan Leclerc, La Bibliothèque de Flaubert. Inventaires et critiques, Rouen, PUR,
coll. « Publications de l’Université de Rouen »,
n° 304,
coll. « Flaubert », no 1296-0829,
2001 ; http://flaubert.univ-rouen.fr/bibliotheque/ [122]. [123]. D’excellents
ouvrages pédagogiques offrent une documentation aux enseignants, voir
par exemple Astrid Gathmann et Hans-Dieter Schwarzmann, Zwei
Gesellschaftsromane im 19. Jahrhundert.
Effi
Briest und Madame Bovary,
Stuttgart, Klett, coll. « Arbeitsmaterialien Deutsch. Fächerverbindender
Unterricht Deutsch-Französisch », 1993. [124]. Le
Stechlin était au programme de l’agrégation d’allemand en
2007. Effi
Briest y figurait-elle déjà,
et quand, le plus récemment ? [125]. Ce
n’est pas la comparaison entre les oeuvres de Fontane, de Zola et de
Hardy qui, en soi, poserait problème à leurs yeux, mais le danger
d’amalgame entre le réalisme poétique de Fontane et le
naturalisme, vis-à-vis duquel l’auteur prend ses distances. [126]. Voir
Ulrike Tontsch, « Fontane im Lesebuch. Mechanismen der
Rezeptionslenkung am Beispiel der Vermittlungsinstanz Schule »,
dans Hugo Aust, Fontane aus
heutiger Sicht. Analysen und Interpretationen seines Werks. Zehn Beiträge,
Munich, Nymphenburger, 1980, p. 285. [127]. Voir
Mario Bastide, « La Place des écrivains français du XIXe siècle
dans les manuels de littérature du XXe », L’Information
littéraire, no 2/2004, p. 47. [128]. Voir
Edith H. Krause, Theodor Fontane :
Eine rezeptionsgeschichtliche und übersetzungskritische Untersuchung,
New York, Lang, coll. « New
York University Otterndorfer Series, Neue Folge », no
34, 1989. [129]. Voir
à ce propos les deux articles de Marc Thuret, « Fontane in
Frankreich. Geistesverwandtschaft und Rezeption », Fontane-Blätter,
no 70, 2000, p. 108-121, et « Fontane en
France et en français », dans id.,
Theodor Fontane (1819-1898). Un
promeneur dans le siècle, ouvr. cité, p. 251-272. Nous
faisons continuellement référence à cette dernière publication
pour ce qui suit. [130]. Effi
Briest, traduction d’André Coeuroy, Leipzig, Tauchnitz, 1942. [131]. Voir
le témoignage de Rüdiger Stephan, « L’oeuvre de Theodor
Fontane en France. Un témoignage », dans Theodor Fontane (1819-1898). Un promeneur dans le siècle, ouvr. cité,
p. 273-276. [132]. Voir
Marc Thuret, art. cité, p. 262. [133]. Ibid.,
p. 261. La contribution de Rüdiger Stephan va dans le même
sens, voir l’art. cité, p. 275. [134]. Ce
trait stylistique inspire à Robert Minder un parallèle possible avec
Anatole France, voir « Deutsche und französische Literatur –
inneres Reich und Einbürgerung des Dichters », dans id.,
Kultur und Literatur in
Deutschland und in Frankreich. Fünf Essays, Francfort/Main,
Insel, 1962, p. 35. [135]. Art.
cité, p. 266. [136]. Ibid.,
p. 267. [137]. Voir
l’article très amusant de Norbert Bachleitner,
« „Wurstartig gedrehte Teufelchen”. Bemerkungen zur
ersten deutschen Übersetzung von Flauberts Madame
Bovary », dans Siegfried Loewe, Alberto Martino et Alfred
Noe, Literatur ohne Grenzen. Festschrift für Erika Kanduth,
Francfort/Main, Lang, coll. «Wiener Beiträge zur Komparatistik und
Romanistik », no 3, 1993, p. 1-19. [138]. [139]. Ibid. [140]. Dans
une recension du livre de Conrad Wandrey paru en 1919, Theodor
Fontane, l’une des premières grandes monographies qui lui sont
consacrées, voir Walter Schafarschik, ouvrage cité, p. 131-132. [141]. Der
Schritt vom Wege de Gustav Gründgens, Allemagne, 1939 ; Rosen
im Herbst de Rudolf Jugert, RFA, 1955, Effi
Briest de Wolfgang Luderer, RDA, 1968 ; Fontane Effi Briest oder : Viele,
die eine Ahnung haben von ihren Möglichkeiten und Bedürfnissen und
trotzdem das herrschende System in ihrem Kopf akzeptieren durch ihre
Taten und es somit festigen und durchaus bestätigen de Rainer Werner Fassbinder,
RFA, 1974 ; Effi Briest de Hermine Huntgeburth, RFA, 2009. [142]. Entre
1921 et 1961, six publications sur la question ont paru ; de 1976
à ce jour, nous en avons relevé quatorze ; les trois dernières
décennies, avec une belle constance, ont produit quatre études
chacune. [143]. Göttingen,
Steidl, 1995. Traduction française : Toute
une histoire, Seuil, coll. « Cadre vert », 1997. [144]. Hambourg,
Hoffmann und Campe, 1983, traduction française : Pourquoi
n’as-tu rien dit, Desdémone ?, L’Arche, 1987. Exemple de
la Frauenliteratur des années 1980, le recueil contient des monologues
attribués à des personnages féminins historiques ou fictifs très
divers, dont Christiane von Goethe, Katharina Luther, Desdémone,
Sappho, Gudrun Ensslin ou la Laure de Pétrarque. La nature des prises
de parole est annoncée par le sous-titre allemand, Ungehaltene
Reden ungehaltener Frauen, « Discours polémiques de femmes
révoltés ». [145]. Reinbek,
Rowohlt, 1996. [146]. Voir
Detlef Friedrich, « Effi bei Tag, Effi bei Nacht », Berliner Zeitung, 19 mai 1998. [147]. Samuel
Beckett, La Dernière bande, traduit de l’anglais par l’auteur, suivi de Cendres,


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Numéro réuni par Yvan Leclerc, avec la collaboration de Juliette Azoulai.
NOTES