Revue
Flaubert, n° 8, 2008 L’oeil
et la vestignomonie – ou
les regards portés sur l’élégance d’Emma dans Madame Bovary
Shoshana-Rose
Marzel Université
Bar-Ilan (Israël)
Madame
Bovary débute par un
regard ou, plus précisément, par la concentration des regards de toute
une classe d’écoliers sur Charles : « Nous étions à l’étude,
quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en
bourgeois, […] son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner
aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets
rouges habitués à être nus »[1]
(p. 35). Scène primitive, image d’une classe sociale qui examine
et jauge le personnage à partir de ses habits, cette séquence ouvre une
longue série de situations similaires dans le roman. L’incipit
introduit aussi une thématique importante de l’oeuvre : le regard
porté sur le vêtement ; Emma elle-même, à travers ses différentes
tenues, sera livrée en pâture aux regards collectifs ; de plus,
grande consommatrice de prêt-à-rêver, Emma va se forger un
destin dans lequel vêtements et regard(s) joueront un rôle essentiel.
Les analyses critiques concernant le regard dans Madame Bovary
abondent. Nous nous limiterons donc ici à la question des regards
portées sur la toilette (vêtements, coiffures, accessoires) d’Emma
Bovary. La
description des regards portés sur Emma dans le roman révèle souvent
bien plus le point de vue de celui qui l’observe qu’une vision
objective du personnage. En effet, la technique narrative flaubertienne
transmettant la description à travers la pluralité des regards des
personnages, ce sont simultanément les images fragmentées des vêtements
d’Emma et les émotions subjectives que son apparence suscite qui sont
donnés : désirs, jalousie, contentement, vanité, orgueil, intérêt,
frustrations, etc. La prose flaubertienne met en évidence la projection
des sentiments des personnages sur les vêtements d’Emma. Cette
projection de soi fait écho au regard spéculaire de Charles dans les
yeux de son épouse : « Vus de si près, ses yeux lui
paraissaient agrandis […]. Son oeil, à lui, se perdait dans ces
profondeurs, et il s’y voyait en petit jusqu’aux épaules, avec le
foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entrouvert » (p. 66).
Pour La
mode est une sémiotique complexe, où s’exprime un système social, un
ensemble de codes, de stéréotypes, de conventions ainsi que
l’intériorité psychique de chacun, ses goûts personnels, ses modèles
et ses références. Cette sémiotique s’enracine dans le contexte
socio-historique d’une époque. En ce qui concerne Madame Bovary,
différents essais de reconstitution historique ont été proposés :
l’action du roman se situerait vraisemblablement durant
la Monarchie de Juillet[4].
Toutefois, au niveau de la mode féminine, Flaubert semble s’inspirer de
l’époque d’écriture du roman (1851-1856)[5] car
il fait explicitement allusion à certaines particularités vestimentaires
tout à fait caractéristiques de ces années : châles, robes à
volants et crinoline[6]
sont autant d’indices tangibles, d’autant qu’aucun détail
vestimentaire ne vient contredire cette thèse[7].
Nous nous référerons donc ici souvent à l’époque d’écriture
du roman. Virilité C’est
par le biais de ses savantes toilettes qu’Emma attire et fixe sur elle
les regards masculins. Objets d’admiration tout d’abord, puis de
fascination et de fantasmes, les vêtements d’Emma sont présents à
tous les stades de la séduction amoureuse. Pour
Charles, voir Emma la première fois équivaut à une initiation[8] ;
après avoir été surpris par la blancheur de ses ongles et par son
regard à la hardiesse candide, l’officier de santé s’attarde sur les
cheveux d’Emma, « dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun
d’un seul morceau tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le
milieu de la tête par une raie fine, qui s’enfonçait légèrement
selon la courbe du crâne ; et, laissant voir à peine le bout de
l’oreille, ils allaient se confondre par derrière en un chignon
abondant, avec un mouvement ondé vers les tempes, que le médecin de
campagne remarqua là pour la première fois de sa vie »[9]
(p. 49). Pour ceux qui connaissent la mode capillaire féminine en
vogue au début du Second Empire, la remarque de Flaubert ne manque pas
d’ironie : cette coiffure était pratiquement la seule coiffure féminine
soignée de l’époque ![10]
En réalité, l’écrivain nous donne ici un aperçu de la psychologie de
Charles : c’est la première fois que celui-ci se permet un regard
érotique sur une femme, et ce regard l’entraîne vers la révélation
de la féminité, – et ainsi vers une autre perception de lui-même,
vers la révélation de sa propre virilité. Les
autres vêtements et accessoires du premier portrait d’Emma, – sa
robe de mérinos bleu garnie de trois volants, son col blanc rabattu et
son lorgnon d’écaille, qu’elle porte comme un homme, passé entre
deux boutons de son corsage – témoignent de son élégance et de
son appropriation de la mode contemporaine[11].
Comme dans un état second, Charles est séduit, mais n’est pas
conscient de la part des éléments vestimentaires dans cette séduction. Rodolphe
procède différemment, parce qu’il voit différemment : la première
fois que cet archétype du séducteur rencontre Emma, elle porte une très
élégante robe d’été à quatre volants, de couleur jaune, longue de
taille, large de jupe. L’effet est immédiat : alors que Charles ne
savait que tomber sous le charme d’Emma, Rodolphe y voit, avec raison,
« de la tournure comme une Parisienne ». Il interprète son élégance
de façon beaucoup plus perspicace : il en déduit les désirs
inassouvis d’Emma : « Et on s’ennuie ! On voudrait
habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite
femme ! Ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau
sur une table de cuisine. » Alléché, il prépare sa stratégie de
conquête en marchant à travers champs : « [i]l revoyait Emma
dans la salle, habillée comme il l’avait vue, et il la déshabillait.
‑ Oh ! Je l’aurai ! s’écria-t-il » (p. 164).
Don Juan expérimenté, Rodolphe sait voir les formes du corps désirable
d’Emma sous ses vêtements. Ainsi, même si le personnage de Rodolphe
constitue l’antithèse du mari d’Emma, comme lui cependant, il voit en
Emma la possibilité de satisfaire son désir viril. Léon,
ressemblant à Charles mais également amant potentiel à l’instar de
Rodolphe, mêle les deux types d’attitude lors de sa première rencontre
avec Emma. Il reste d’abord muet, observant Emma en train de se réchauffer
à la cheminée du Lion d’or. Puis, « [s]ans qu’il s’en
aperçût, tout en causant, Léon avait posé son pied sur un des barreaux
de la chaise où Mme Bovary était assise. Elle portait une petite
cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste
tuyauté; et, selon les mouvements de tête qu’elle faisait, le bas de
son visage s’enfonçait dans le linge ou en sortait avec douceur »
(p. 118). Comme Charles, Léon est charmé sans en prendre réellement
conscience, et comme Rodolphe, il entame de suite une conversation intime
qui frôle la galanterie. Enfin,
un dernier détail vestimentaire, extrêmement révélateur, intervient
dans l’ensemble des premiers regards que portent sur Emma ses futurs
amants : le motif de la lumière qui traverse un tissu pour atteindre
la peau d’Emma. Ainsi lorsque Charles prend congé d’elle : « [e]lle
était sur le seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle
l’ouvrit. L’ombrelle, de soie gorge-de-pigeon, que traversait le
soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure »
(p. 50) ; mais encore, quand Léon observe Emma la
première fois à l’auberge, « [d]u bout de ses deux doigts, elle
prit sa robe à la hauteur du genou, et, l’ayant ainsi remontée
jusqu’aux chevilles, elle tendit à la flamme, par-dessus le gigot qui
tournait, son pied chaussé d’une bottine noire. Le feu l’éclairait
en entier, pénétrant d’une lumière crue la trame de sa robe, les
pores égaux de sa peau blanche et même les paupières de ses yeux
qu’elle clignait de temps à autre » (p. 113). Enfin, aux
Comices Rodolphe note en regardant Emma que « [s]on profil était si
calme, que l’on n’y devinait rien. Il se détachait en pleine lumière,
dans l’ovale de sa capote qui avait des rubans pâles. [...] Une couleur
rose traversait la cloison de son nez... » (p. 170).
À nouveau, la description d’Emma combine une lumière extérieure et
une pièce d’étoffe (la capote[12]).
Ce jeu de la lumière sur le corps d’Emma à travers le vêtement est
une métaphore de l’acte sexuel espéré par les observateurs d’Emma dès
le premier contact. Les
regards que ces trois hommes portent par la suite sur les vêtements
d’Emma vont reproduire leur moi profond dans leur relation amoureuse
avec l’héroïne. Charles y voit le bonheur de la vie conjugale :
sa robe de mariée, son chapeau de paille accroché à l’espagnolette
d’une fenêtre, le peignoir qu’elle met pour le voir partir au matin,
ses robes, son tablier, ses bottines le ravissent, comme son peigne, ses
bagues, et son fichu, qu’il ne peut se retenir de toucher
continuellement. Selon les termes mêmes du narrateur : « L’univers,
pour lui, n’excédait pas le tour soyeux de son jupon » (p. 68).
Pour Rodolphe, le chic d’Emma comble ses appétits de jouissance ;
il sait apprécier sa magnifique robe jaune, sa tenue d’amazone – qu’en
réalité Emma n’a commandé et porté que pour lui –
sa lingerie raffinée, avec jupon, pantalons et crinoline, ses bijoux, le
cold-cream sur sa peau et le patchouli dans ses mouchoirs. Pour Léon,
Emma est « une femme mariée ! Une vraie maîtresse enfin ! »
et ses vêtements sont indissociables de son expérience d’amant :
« Il savourait pour la première fois l’inexprimable délicatesse
des élégances féminines. Jamais il n’avait rencontré cette grâce de
langage, cette réserve du vêtement, ces poses de colombe assoupie. Il
admirait l’exaltation de son âme et les dentelles de sa jupe »
(p. 301). Dans l’esprit fétichiste et imprégné de stéréotypes
de Léon, Emma et ses vêtements forment un tout, et sont inséparables de
l’idée qu’il se fait de l’amour romantique[13]. Le
jeune Justin examine lui aussi les vêtements d’Emma. Son regard
scrutateur va encore plus loin : c’est non seulement en observant
Emma qu’il fera connaissance avec l’amour et la féminité et qu’il
s’éveillera à la sensualité, mais aussi et surtout en observant ses vêtements,
même quand elle ne les porte pas : « Le coude sur la longue
planche où elle [Félicité] repassait, il considérait avidement toutes
ces affaires de femmes étalées autour de lui : les jupons de basin,
les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisse, vastes de
hanches et qui se rétrécissaient par le bas. “À quoi cela sert-il ?”
demandait le jeune garçon en passant sa main sur la crinoline ou les
agrafes »[14]
(p. 221). Il nettoie les bottines crottées d’Emma, « plus
ingénieux à la servir qu’une excellente camériste. Il plaçait les
allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole, ouvrait les
draps » (p. 304). Pour Justin, les vêtements se substituent au
corps inaccessible de la femme idolâtrée. Flaubert
donne ici un échantillon des regards masculins s’attardant sur
l’apparence de la femme désirée : ces regards l’interprètent
en fonction des différents tempéraments, mais aussi de la mode
dix-neuviémiste. En effet, nombre de critiques et d’historiens
expliquent que les couches superposées de vêtements qui recouvrent le
corps féminin au XIXe siècle[15]
contribuent à exacerber l’érotisme de la femme. Ceci n’est que
partiellement juste, car cette garde-robe ne dissimule
pas seulement le corps féminin, elle le met aussi en valeur en
fonction des critères esthétiques de cette période. En conséquence,
c’est le corps féminin à la fois caché et montré qui enflamme
l’imaginaire masculin. La taille féminine, par exemple, accentuée par
le corset, était devenu le foyer des fantasmes masculins. La description
de Mme Homais, « la meilleure épouse de Normandie », aux
antipodes d’Emma, fait ressortir par contraste toute la sensualité de
l’héroïne. Mme Homais déteste les corsets, est dénuée de
taille (peut-être à cause de ses grossesses à répétition) et Léon ne
peut imaginer « qu’elle pût être une femme pour quelqu’un, ni
qu’elle possédât de son sexe autre chose que la robe »[16]
(p. 130). À l’inverse, la finesse de la taille d’Emma est indiquée
à travers la mention de ses corsets. D’après les historiens du
costume, taille fine et corset s’associent à la sexualité dans
l’esprit dix-neuvièmiste[17].
Le pied coquet d’Emma (que Rodolphe imagine sous sa chaussure) et son
bas blanc entr’aperçu entre le drap noir de son amazone et sa bottine
noire « qui lui semblait quelque chose de sa nudité » (p. 193)
alimentent également son imaginaire. Ainsi, le corps d’Emma, à la fois
caché et magnifié par ses vêtements, se prête aux fantasmes multiples
de ses admirateurs. Aimée Israël-Pelletier, analysant la fonction du
regard dans la prose flaubertienne, soutient que « to see, in
Flaubert, is to know. But
seeing is not a guarantee of truth or of accuracy »[18].
En ce qui concerne l’apparence d’Emma, nous penchons ici pour
l’idée que chez Flaubert, voir c’est vouloir savoir, et qu’en fin
de compte, voir c’est deviner. Non seulement le corps d’Emma, mais également
son humeur, son état d’esprit et ses références esthétiques et
culturelles. Pour
Rodolphe et Léon, ce parcours qui conduit de voir à deviner, puis de
deviner à désirer contient déjà le germe de la destruction de la
relation avec l’être désiré ; en effet, en lui ôtant ses vêtements,
en passant du stade du désir à celui de la consommation, – l’être
perd ses attraits ; dans le coeur aguerri de Rodolphe « Emma
ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté,
peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l’éternelle
monotonie de la passion… » (p. 224). De même pour Léon : « Il
s’ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup, sanglotait sur sa
poitrine ; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurer
qu’une certaine dose de musique, s’assoupissait d’indifférence au
vacarme d’un amour dont il ne distinguait plus les délicatesses »
(p. 325). Ce schéma n’a pas de prise sur Charles, qui est mû par
un amour authentique ; pour Justin, le mystère Emma restera
entier. Regards
Yonvillais Intérêts D’autres
hommes, encore, observent les vêtements d’Emma ; Homais d’abord,
« le meilleur des voisins » (p. 120) qui déclare aux
Yonvillais que Mme Bovary « est une femme de grands moyens et
qui ne serait pas déplacée dans une sous-préfecture » (p. 141).
Pour Homais, l’élégance de sa voisine est tout d’abord une extension
de son orgueil. De plus, cette opinion semblant partagée par d’autres,
la distinction d’Emma rejaillit également sur eux et rehausse le
prestige de leur village. Lheureux mentionne également la coquetterie
d’Emma, mais pour d’autres motifs ; la première fois qu’il
entre chez sa nouvelle cliente, il commence « par se plaindre à
Madame, avec force civilités, d’être resté jusqu’à ce jour sans
obtenir sa confiance. Une pauvre boutique comme la sienne n’était pas
faite pour attirer une élégante ; il appuya sur le mot »
(p. 137). Obséquieux, Lheureux flatte la vanité d’Emma pour des
raisons mercantiles. En réalité, sa rapacité l’aveugle, car c’est
comme s’il ne voyait ni Emma, ni sa recherche vestimentaire, mais
uniquement les gains qu’il pourrait en tirer. Enfin, c’est également
le notaire Guillaumin qui apprécie son élégance ; aux abois,
cherchant à éviter la saisie, Emma s’adresse au notaire :
« elle tâcha de l’émouvoir, et, s’émotionnant elle-même,
elle vint à lui conter l’étroitesse de son ménage, ses tiraillements,
ses besoins. Il comprenait cela : une femme élégante ! »
(p. 337). Guillaumin, rapidement convaincu, semble se rendre aux
supplications d’Emma alors qu’en réalité il ne veut que profiter de
sa détresse pour la séduire. Ainsi pour ces hommes, l’élégance
d’Emma rejoint-elle leurs intérêts. Mesquineries
féminines Si
l’élégance d’Emma est unanimement reconnue, elle n’éveille pas
pour autant les mêmes sentiments chez les femmes qui l’observent. La
veuve Dubuc, première épouse de Charles, inclut l’élégance d’Emma
dans le flot de haine et de jalousie qu’elle déverse sur elle. Après
l’avoir dévalorisée en mentionnant une ascendance douteuse – le
grand-père berger, un cousin presque passé par les assises – elle
ridiculise les ambitions déplacées d’Emma : « Ce n’est
pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche à
l’église avec une robe de soie, comme une comtesse » (p. 51).
Emma s’amuse, en effet, à jouer à la comtesse puisque tout son mal-être
provient de son sentiment d’être déclassée. À ce stade, cependant,
ce n’est que de la comédie puérile de la part d’une adolescente qui
s’ennuie à la campagne. Comme
Mme Dubuc-Bovary, une autre Madame Bovary émet des reproches sur
l’élégance d’Emma. Dès le début de la relation entre Charles et
Emma, « madame Bovary mère semblait prévenue contre sa bru »
(p. 76). Leur relation ne fait qu’empirer. La mère de Charles
critique le luxe d’Emma (« Elle lui trouvait un genre trop relevé
pour leur position de fortune »), y compris ses dépenses
vestimentaires : « En voila ! En voila des ajustements !
Des flaflas ! Comment! De la soie pour doublure, à deux francs !
... tandis qu’on trouve du jaconas à dix sous, et même à huit sous,
qui fait parfaitement l’affaire » (p. 310). Elle n’est pas
la moins scandalisée des bourgeoises, lorsqu’Emma s’affiche avec
Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde, et
descend de l’Hirondelle, la taille serrée dans un gilet. Pour la mère
de Charles, que ce soit à travers ses dépenses irraisonnées, ses propos
fantaisistes, son laisser-aller domestique et ses vêtements coûteux, le
comportement répréhensible d’Emma témoigne de son immoralité[19].
Cette opinion bourgeoise du comme-il-faut est partagée par les
Yonvillaises. En arrivant au village, l’élégante femme du médecin détonne
par son originalité, et les bourgeoises critiquent ses airs évaporés. Déjà
lorsqu’elle commence à fréquenter Léon, elles considèrent qu’Emma
se compromet. Leurs soupçons se
confirment quand l’adultère avec
Rodolphe est révélé par une tenue osée :
« enfin, ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus quand on la
vit, un jour, descendre de l’Hirondelle, la taille serrée dans un
gilet, à la façon d’un homme » (p. 225).
Ainsi, malgré les précautions qu’Emma avait prises pour cacher sa
relation extra-maritale, celle-ci était connue de tout le village.
Excepté l’excellente Mme Homais et l’aubergiste Mme Lefrançois,
les Yonvillaises portent un regard malveillant sur Emma et sont toujours
enclines à interpréter négativement sa recherche vestimentaire ;
pour toutes ces femmes cancanières, dévotes et bien-pensantes, l’élégance
d’Emma est symptomatique de sa dépravation. Paradoxalement, dans la
prose de Flaubert, alors que ce sont les femmes qui seraient les plus
aptes à décrypter l’élégance d’Emma, à admirer la qualité des
coupes et des matières vestimentaires, elles se contentent de
porter un jugement moral sur les tenues de l’héroïne. Après
le décès d’Emma, le ton change : Mme Lefrançois, Mme Bovary
mère et Félicité sont réunies à son chevet pour l’habiller. Mme Lefrançois
pleure et constate : « Regardez-la, disait en soupirant
l’aubergiste, comme elle est mignonne encore ! » (p. 364). Les
regards que les Yonvillais portent sur les vêtements d’Emma sont partagés.
Les femmes jugent Emma sévèrement, véhiculant un discours péjoratif
qui les maintient dans leur rôle de gardiennes de la vertu ; ce
discours transmet les normes sociales de la décence, de la moralité, de
la bienséance – tout ce qui constitue en réalité le bagage moral
petit-bourgeois et conservateur du XIXe siècle. Les hommes, que ce
soient les amants d’Emma ou d’autres Yonvillais, réduisent leur
vision des vêtements de la jeune femme à leur préoccupations égoïstes.
Celles-ci sont nourries, cependant, par l’écart énorme mis entre
hommes et femmes au XIXe siècle, et concrétisé par la disparité
vestimentaire, véritable hiatus entre les sexes. Hiatus qui non seulement
exacerbe le désir, mais fait de la femme un Autre absolu. Selon
l’historien du costume La
vision stéréotypée de l’apparence d’Emma – conclusion
« Tâchez de devenir un oeil ! »[21]
recommandait Flaubert à Mlle Leroyer de Chantepie. Ce sont les
personnages fictifs de Madame Bovary qui mettent en pratique ce précepte.
Leur oeil fixé sur les vêtements d’Emma y lit tout d’abord l’évidence,
une sémiotique de base : en fonction de la mode féminine de la
moitié du XIXe siècle, Mme Emma Bovary est identifiée comme
une grande élégante. Suivant ce constat, chaque personnage exprime
essentiellement la partie narcissique de son tempérament. Globalement,
les tenues d’Emma plaisent aux hommes et irritent les femmes. Ce clivage
féminin / masculin renvoie à la question complexe des points de vue
chez Flaubert. L’écrivain développe toute son écriture autour de la
« technique du point de vue » selon laquelle la description
est transmise à travers le regard des personnages et de ce qui est
important pour eux. Ce procédé propose la vision critique d’un
personnage par un autre, avec possibilité de confirmation autant que
d’infirmation[22].
En appliquant ce principe à l’analyse des regards portés sur les vêtements
d’Emma, il s’avère, tout d’abord, que chaque vision dévoile à sa
façon l’objet décrit et simultanément les émotions multiples qu’il
éveille. Ce faisant, toute description reste subjective et ne peut rendre
qu’une image partielle de l’objet décrit[23].
Nombres de critiques
signalent, en effet, la vision fragmentée d’Emma et de ses vêtements :
« En
outre, conformément à la « rhétorique vestimentaire » du
milieu du XIXe siècle, les vêtements d’Emma traduisent plusieurs
conventions, essentiellement celles associées à la féminité ;
tout d’abord, en fonction des codes en vigueur, sa taille mince et ses
pieds menus mis en valeur par la mode, laissent deviner sa beauté
corporelle. De plus, l’attention qu’elle-même porte à sa toilette, y
compris ses accessoires – camail, capote, lorgnon cerclé d’or,
voilette, gants, ombrelle, minces bottines – garantit sa coopération
amoureuse, assure la nature sensuelle qu’on lui attribue. En conséquence,
l’élégance d’Emma est tout de suite interprétée comme une
promesse de plaisir par tous ses amants à venir. Ce début prometteur
s’affirme au cours du roman ; quand Emma est séduite par Rodolphe,
son passage à l’acte (l’adultère) se répercute sur son apparence :
« par l’effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary
changea d’allures » (p. 225) ; « quelque chose de subtil qui
vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la
cambrure de son pied » (p. 228). La transformation progressive
d’Emma s’accompagne de détails vestimentaires supplémentaires de
plus en plus révélateurs, parfaitement intelligibles pour le lectorat de
l’époque : les sous-vêtements que Justin caresse amoureusement ne
sont pas seulement le fait d’une élégante, mais surtout
l’affirmation d’une évolution sexuelle ; par la suite, ni
surprise en flagrant délit, ni dénonciation ne viendront révéler
l’adultère d’Emma – uniquement sa taille serrée dans un gilet
à la façon d’un homme ; plus tard, quand Emma se déshabille
brutalement devant Léon, arrachant le lacet mince de son corset, qui
siffle autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse, puis faisant
d’un seul geste tomber tous ses vêtements, Flaubert raconte à ses
lecteurs les appétits sexuels indécents d’une femme au regard
des normes d’une époque. Le comble de la dégradation est atteint quand
le soir de la mi-carême, Emma va au bal masqué en compagnie de Léon,
portant un pantalon de velours avec des bas rouges, une perruque à
catogan et un lampion sur l’oreille. La boucle est donc bouclée :
ce qui avait été entrevu en début de roman – la dépravation morale
d’Emma symbolisée par son élégance – se trouve confirmé par le déroulement
du roman et sa fin. Ainsi, Emma ne détonne pas uniquement par son
apparence, mais par ce que celle-ci signifie aux yeux de ses
contemporains. Dans ce cadre, ce n’est pas par hasard si l’excellente
Mme Homais, entièrement dévouée à ses fonctions de mère et d’épouse,
est totalement dépourvue d’attraits physiques :
conventionnellement, sa féminité éteinte, voire repoussante, démontre
son intégrité, son honnêteté, tandis que la coquetterie d’Emma
indique sa perversion morale[25].
Ainsi, tous les observateurs d’Emma voient la même personne, la même
recherche vestimentaire et y lisent les mêmes préjugés. C’est également
dans cette perspective que le sous-titre du roman « Moeurs de
province » prend tout son sens : à travers les idées reçues
concernant les vêtements d’Emma, Madame Bovary véhicule fidèlement
les stéréotypes provinciaux du XIXe siècle. Le
tempérament des personnages se dévoile à travers l’analyse des
regards qu’ils portent sur les vêtements d’Emma. Sur cette grille
première se greffent également les conventions culturelles et les stéréotypes
auxquels se soumettent tous les personnages du roman, excepté Charles,
seul personnage à y échapper. Pour lui, la beauté et l’élégance
d’Emma sont la source d’un amour inépuisable. NOTES [1]
Toutes les mentions de pages renvoient à Gustave Flaubert, Madame
Bovary, édition établie, présentée, commentée et
annotée par Béatrice Didier, Le Livre de poche, Librairie Générale
Française, Paris, 1983. [2]
[3]
Aimée Israël-Pelletier, « Flaubert and the
visual », The Cambridge Companion to Flaubert, edited by
Timothy Unwin, Cambridge University Press, UK, 2004, p. 182. [4]
Jacques Seebacher, « Chiffres, dates, écritures, inscriptions
dans Madame Bovary », La production du sens chez Flaubert,
Colloque de Cerisy, Union générale d’éditions, Paris, 1975, p. 286-296 ;
Gisèle Séginger, « Madame Bovary et le savoir
historique : Faire parler les silences de l’histoire »,
site internet du LISSA, http://www.univ-mlv.fr/lisaa/index.php?id=5,
septembre 2008. [5]
Voir encore : Shoshana-Rose Marzel, L’esprit du chiffon –
le vêtement dans le roman français du XIXe siècle, Peter
Lang, Berne, 2005, p. 70. [6]
Sur la mode de cette période, voir James Laver, Costume and
Fashion ‑ A Consise History, Thames and Hudson, Great
Britain, 1995, p. 176-188 ; François Boucher, Histoire
du costume en occident des origines à nos jours, Flammarion,
Paris, 1996, p. 353-372 ; Akiku Fukai et al., The Collection
of the Kyoto Costumes Institute, Fashion, A History from the 18th
to the 20th Century, Taschen 2005, p. 212-225 ; Gertrud
Lehnert, Fashion, A Concise History, Laurence King Publishing,
Great Britain, 1999, p. 95-101. [7]
Cet anachronisme est peut-être dû (au moins en partie) à la
relation que Flaubert entretenait avec Louise Colet pendant la rédaction
de Madame Bovary : grâce à elle, Flaubert était tenu au
courant des dernières nouveautés de mode. De plus, ayant rédigé
quelques articles pour son journal de mode, il était encore plus
proche du sujet. Voir : Anne Herschberg Pierrot, « Flaubert
journaliste : Présentation », mis en ligne le 9 septembre
2008, disponible sur: http://www.item.ens.fr/index.php?id=377232.
Herbert Lottman, Gustave Flaubert, Librairie Arthème Fayard,
Paris, 1989, p. 187. [8]
Marc Girard, La passion de Charles Bovary, Éditions Imago,
Paris, 1995, p. 129-131. Voir encore Jean Starobinski « L’échelle
des températures », Travail de Flaubert, Seuil, 1983, p. 49. [9]
Nous soulignons. [10]
François Boucher, Histoire du costume en occident des origines à
nos jours, Flammarion, Paris, 1996, p. 364. Carol
Rifelj, « The Language of Hair in the Nineteenth Century Novel »,
Nineteenth Century French Studies, Vol. 32, 2003, p. 85-86. [11]
Certains on cru déceler de l’androgynie dans quelques accessoires
masculins d’Emma (tel ce lorgnon passé comme un homme, entre deux
boutons de son corsage). Nous n’adhérons pas à cette hypothèse,
vu que le port d’accessoires masculins faisait partie intégrante de
la garde-robe féminine du XIXe siècle ; voir à ce sujet :
Valerie Steele, Paris Fashion, A Cultural History, (revised
edition) Berg, Oxford-New York, 2006, p. 171-173 ; François
Boucher, Histoire du costume en occident des origines à nos jours,
op. cit., p. 341 et p. 365. [12]
Au XIXe siècle, la capote est un chapeau féminin retenu par des
rubans. [13]
Comme le synthétise Pierre de Saint-Amand : « Emma est
tour à tour, pour les hommes qui marquent son destin, une collection
d’étoffes », in « Fictions de parures : Maupassant »,
The Romanic Review, 84, n° 3, May 1993, p. 259. Pour
Barbara Vinken, les vêtements d’Emma sont à l’origine de ses
deux relations adultères. Voir
« Loving, Reading, Eating: The Passion of [14]
Sur les sous-vêtements féminins de cette époque : C. Willet
and Phillis Cunnington, The History of Underclothes, Dover
Publications, USA, 1992, p. 144-151. Sur l’excitation causée
par les dessous féminins, voir encore : Alain Corbin, « La
rencontre des corps », Histoire du corps, t. II,
dirigé par Alain Corbin, Seuil, 2005, p. 192. Sur le fétichisme
des sous-vêtements féminins au dix-neuvième siècle, voir Alain
Corbin, « Le grand siècle du linge », Ethnologie française,
Vol. 16, 1986, p. 306-307. [15]
Peter Brooks, Objects of Desire in Modern Narrative, op.
cit., p. 105 ; Phillipe Perrot, Les dessus et les
dessous de la bourgeoisie – une histoire du vêtement au XIXe siècle,
Arthème Fayard, Paris, 1981, p. 261. [16]
Michèle Breut, Le haut et le bas, Éditions Rodopi, Amsterdam,
1994, p. 109-112. [17]
Valerie Steele, The Corset, A Cultural History, Yale University
Press, 2005, p. 45 ; Phillipe Perrot, Les dessus et les
dessous de la bourgeoisie – une histoire du vêtement au XIXème siècle,
Arthème Fayard, Paris, 1981, p. 270. [18]
Aimée Israël-Pelletier, « Flaubert and the
visual », op. cit., p. 181 ; voir encore Peter Brooks, Objects of
Desire in Modern Narrative, op.
cit., p. 96. [19]
Michèle Breut, Le haut et le bas, op.
cit., p. 102-103. [20]
[21]
Correspondance, lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 9 juillet
1861. [22]
[23]
Ainsi, selon Pierre-Marc de Biasi, « [l]’espace des représentations
visibles, qui se métamorphose selon les regards, n’offre plus la
garantie d’une référence stable », Flaubert, L’homme-plume,
Gallimard, Paris, 2002, p. 50. [24]
[25]
Sur l’incompatibilité entre Emma et le rôle d’épouse et mère
attribué aux femmes au dix-neuvième siècle, voir Barbara Vinken,
« Loving, Reading, Eating: The Passion of Madame Bovary »,
op. cit., p. 766-767.


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Numéro réuni par Yvan Leclerc, avec la collaboration de Juliette Azoulai.