Revue
Flaubert, n° 8, 2008 Quelques
propositions pour une lecture sartrienne de Madame Bovary Patrice Vibert Professeur de philosophie, Lycée
André Maurois à Elbeuf
Finir l’oeuvre de Sartre Sartre
n’a pas achevé sa dernière œuvre, L’Idiot de la famille. Cet
échec n’est pas isolé puisqu’on peut aussi indiquer, entre autres,
l’abandon du second tome de La critique de la raison dialectique.
Ces deux échecs doivent être reliés car ces deux oeuvres sont fondées
sur la méthode régressive-progressive. On peut donc supposer que c’est
cette méthode elle-même, et les exigences qu’elle imposa à Sartre,
qui est à l’origine de ces deux abandons. Cependant,
ces deux oeuvres n’ont pas le même statut pour Sartre et il a été
plus perturbé par l’inachèvement de L’Idiot de la famille.
Pour cet ouvrage, il ne s’agit pas d’un inachèvement seulement
contingent, lié à la cécité de Sartre. Il y a en réalité une résistance
propre à l’objet Flaubert et à Madame Bovary qui a constamment
freiné Sartre dans la réalisation de son projet. Dès le premier tome,
il était clair que la biographie de Flaubert devait se terminer par une
analyse de Madame Bovary : Sartre aurait démontré comment
Flaubert est devenu écrivain, comment un idiot est devenu un génie.
Cette clôture de l’oeuvre est une nouvelle fois annoncée à la fin du
troisième tome. Sartre vient de démontrer que la programmation de la vie
de Flaubert correspondait au Second Empire et à l’Art pour l’Art. En
d’autres termes, Flaubert est l’écrivain réaliste attendu par la
société française du Second Empire. L’analyse du roman de 1857 devait
montrer cette convergence entre le projet individuel et le projet
collectif. Pourtant,
Sartre n’a pas réussi à écrire le quatrième tome. Et les notes préparatoires
à ce tome montrent toute la perplexité de Sartre. Ce qui le trouble,
c’est l’unité de son oeuvre, le lien organique qui doit relier ce
tome aux trois précédents et qui doit servir de fil directeur à
l’analyse de Madame Bovary : « Pourquoi écrire les
trois premiers volumes si on ne les retrouve pas à chaque page du quatrième
? »[1].
En fait, les indications des trois premiers tomes sont trop générales
pour servir à une analyse concrète de l’oeuvre qui transformera
Flaubert en écrivain. Cette
difficulté apparaît dans la rédaction des notes préparatoires au tome IV
dont le statut diffère des brouillons des trois premiers tomes. Ces
derniers sont écrits en continu, « au fil de la plume » au
contraire des notes préparatoires au tome IV qui sont avant tout des
archives, des prises de notes. Gilles Philippe[2]
interprète cette différence à partir de l’imaginaire sartrien du
langage. Selon Sartre, la prise de note sert à fixer le résultat d’une
intuition, elle est d’ordre cognitif.
Seules la phrase et la rédaction continue ont un statut communicationnel.
Cette différence stylistique est bien le signe d’une résistance de
l’objet. Si Sartre a dû passer par une longue phase de prises de notes,
de relevés de numéros de pages à peine glosés, c’est
qu’il n’arrivait finalement pas à savoir ce qu’il avait à dire de Madame
Bovary. Il était constamment à la recherche d’une idée directrice
et d’un plan. Il
est donc nécessaire d’aller au bout de cet échec. Cela ne signifie pas
écrire le quatrième tome à la place de Sartre mais rédiger le dernier
état du travail de Sartre sur L’Idiot de la famille. Il
s’agira de transformer un texte de statut cognitif en un texte de statut
communicationnel. Situation
de Flaubert avant Madame Bovary Afin
de suivre le chemin qu’aurait pu emprunter Sartre, il est nécessaire de
décrire ce que les trois premiers tomes nous ont appris de Gustave
Flaubert et de sa trajectoire. Les deux premiers tomes sont découpés en
trois livres : le premier décrit la constitution de Flaubert, le
deuxième sa personnalisation et le troisième interprète la crise de
1844 et diagnostique la maladie qui atteint Flaubert. Le troisième tome décrit
la rencontre entre le projet que s’est donné Flaubert et les structures
objectives qui définissent la littérature à-faire. Or
il est évident que n’importe quel lecteur, aux environs de 1860, à la
question : « Qui est Gustave Flaubert ? » – et
même si, par impossible, il avait reçu quelques confidences – ne
répondrait pas – ou pas d’abord – que c’est un cadet
frustré et jaloux ou un mal-aimé ou un agent passif (bien que celui-ci
n’ait perdu aucune de ces caractéristiques) mais très certainement :
« C’est un romancier » ou : « C’est l’auteur
de Madame Bovary. »[3] C’est
ce paradoxe que résume Sartre dans l’entretien « Sur L’Idiot de la famille » : « Si j’étudie sa vie
je ne peux trouver que le Flaubert vaincu et si j’étudie Madame
Bovary il faut que je découvre ce qu’est le Flaubert vainqueur. »[4] Qu’est-ce
que la constitution de Gustave Flaubert ? Il s’agit de l’intériorisation
et de la réextériorisation de ce qu’on a fait de lui. Dans le cas de
Flaubert, il s’agit de l’activité passive et du ressentiment.
Cependant, cette constitution élaborée tout au long de sa proto-histoire
sera elle-même dépassée dans le processus de personnalisation. La
personne, comme résultat de ce processus, n’est « que le résultat
dépassé de l’ensemble des procédés totalisateurs par lesquels
nous tentons continuellement d’assimiler l’inassimilable, c’est-à-dire
au premier chef notre enfance. »[5].
La personnalisation de Flaubert, c’est le choix de l’irréel, projet
qui deviendra peu à peu le choix d’être écrivain. Ce choix de l’irréel
se cristallisera dans la crise de 1844 à Pont-l’Évêque puisqu’il
deviendra inapte à la vie pratique. La névrose ne semble donc pas être
une simple maladie subie mais elle est aussi un processus qui fait partie
de son projet. C’est une conduite d’échec, dernière conséquence de
sa mélancolie native. S’il se condamne ainsi à vivre dans
l’isolement, il échappe aux volontés de son père. Cependant, il
n’est pas possible d’évaluer directement les conséquences de cette névrose
sur l’oeuvre de Flaubert.
Cette dernière doit être interprétée à partir de la méthode régressive-progressive[6]
élaborée par Sartre. Régressivement,
seule l’analyse de Madame Bovary permettra de voir cette névrose
comme l’expression de la liberté de Flaubert. Ce vécu ne peut être
approché que par l’oeuvre qui en est issue. Progressivement, cette névrose
« est historique et sociale : elle constitue un fait objectif
et daté où se ramassent et se totalisent les caractères d’une
certaine société – la France bourgeoise sous Louis-Philippe »[7].
C’est pourquoi le projet sartrien devra aborder l’Esprit objectif qui
définit la littérature à-faire au XIXe siècle et la rencontre du
projet flaubertien avec cet Esprit objectif. Dans
le troisième tome de L’Idiot de la famille, Sartre va donc décrire
la situation de l’Esprit objectif dans les années 1850. Pour cela, il
est nécessaire de repartir de la littérature faite à partir du XVIIIe siècle
afin de pouvoir cerner la littérature à-faire. Celle-ci sera une littérature
de l’Absolu et un Art-Névrose. Cette littérature à-faire se définit
par quatre caractéristiques : « la misanthropie »,
« le désengagement », « l’autonomie de la littérature »
et « le non-être du réel »[8]. Parallèlement
à cette approche de la littérature à-faire, Sartre analyse les
contradictions de la classe des lecteurs, les bourgeois, pour cerner la
littérature qu’ils attendent. La période révolutionnaire de 1848
conduit la bourgeoisie à abandonner le pouvoir qu’elle a obtenu et à
vivre dans le rêve du Second Empire. Cette mise en perspective historique doit permettre de comprendre en quel
sens Madame Bovary est l’oeuvre attendue au début du second
Empire. Pour cela, Sartre forge le concept de névrose objective. Ce
concept est ambigu car il transpose une problématique psychologique dans
une étude qui relève d’une socio-histoire d’inspiration marxiste.
Cette névrose objective permet de comprendre le passage entre les
structures objectives (les positions de classe et la littérature-faite)
et la pratique des écrivains, sans supposer une réduction mécanique des
pratiques aux structures. La littérature à-faire réclame un certain
type d’écrivain pour se réaliser : « L’art se fait névrose
lorsque l’impératif de totalisation qui définit la tâche de l’écrivain
se heurte à une double impossibilité tenant à la réalité même de la
pratique littéraire, activité matérielle de production d’un sens,
assignant par ailleurs à la personne de l’écrivain sa place dans la
société, son rôle pratique et ses pouvoirs sociaux »[9]
Le concept de névrose objective est fondé sur l’hypothèse d’une
temporalisation finie propre à chaque époque[10].
Cette temporalisation va alors rencontrer les temporalisations
individuelles : l’individu pourra alors être en avance, en retard
ou synchrone par rapport à son époque.
Comment
s’effectue la rencontre de
Flaubert avec son époque ? La bourgeoisie est
devenue une classe haineuse depuis 1848. Mais cette haine n’est
pas seulement haine de soi et haine de l’autre. Elle se fait haine de la
nature humaine, misanthropie. Les lecteurs de cette littérature à-faire
attendent donc un écrivain authentiquement misanthrope, indépendamment
de 1848. En d’autres termes, « la seule manière dont l’échec vécu
puisse échapper aux suspicions du lecteur, c’est donc qu’il ait eu
lieu antérieurement à la catastrophe de 48 – pas
trop, toutefois ou quatre ans suffiront, sinon cette défaite particulière
risquerait de s’expliquer par le régime antérieur »[11].
Par conséquent, la crise de 1844 acquiert une valeur oraculaire en
anticipant la temporalisation collective. Flaubert deviendra donc l’écrivain
névrotique attendu par les lecteurs du Second Empire. Sartre confirme
cette convergence par l’étude de la vie de Flaubert après la fin de ce
régime. Celui-ci devient moribond et peine à écrire. Il se survit car
il n’est plus soutenu par la temporalisation collective : il meurt
« trop tard »[12]. Voici
donc les acquis des trois premiers tomes de L’Idiot de la famille.
Mais si chaque étape annonce l’étude de Madame Bovary comme sa
fin nécessaire, l’étude des notes laissées par Sartre montre que
cette nécessité n’a pas pu être clairement thématisée. L’idée
directrice de l’interprétation sartrienne Dans
son article sur le concept de névrose objective, Éveline Pinto recense
les problèmes que devra résoudre le quatrième tome de l’oeuvre de
Sartre : Ayant
en vue l’examen de « l’universel singulier » qu’est Madame
Bovary, Sartre assigne en effet au tome IV trois objectifs réalisables
à l’aide de la sociologie : l’étude « de l’être-de-classe
d’un écrivain né au milieu des capacités et qui produit Madame
Bovary » En
réalité, ces trois problèmes ne vont pas faire l’objet de la même
attention de la part de Sartre. Le premier problème servira
essentiellement d’arrière-plan à l’étude de Madame Bovary.
Plus précisément, il devra être résolu par une convergence entre le
troisième tome et la résolution des deux autres problèmes : ce
que nous cherchons : Flaubert = Madame Bovary →
premiers lecteurs Totalité
manifestée : tout l’Empire autoritaire Et
ce qu’on entend par « liberté ».
Madame Bovary est la liberté de Flaubert entre 1851 et 1856. Puis
devient du pratico-inerte[14].
Ce
n’est qu’à la clôture de son projet biographique que Sartre pourra
montrer comment Madame Bovary ne pouvait être que l’oeuvre
d’un bourgeois pour les bourgeois du Second Empire. Mais ce même projet
semble augmenter indéfiniment puisque,
après avoir abandonné l’écriture du quatrième tome, Sartre
affirme qu’il « y aurait eu un cinquième tome »[15],
abordant la réception de Madame Bovary. Par conséquent, seul le
troisième problème sera abordé frontalement dans les notes laissées
par Sartre. L’étude de l’oeuvre qui marquera le passage de « l’idiot
de la famille » au génie devra permettre de définir ce que
signifie « être écrivain » pour Flaubert et ce que signifie
le choix de l’écriture romanesque. Évidemment,
il faut constamment avoir à l’esprit que Sartre n’a jamais proposé
une réponse définitive à cette question puisqu’il n’avait pas
encore trouvé ce qui pourrait constituer le fil directeur de son analyse.
Deux
thèmes vont être régulièrement mis en avant pour justifier le choix du
roman chez Flaubert : la place de l’imaginaire[16]
et le statut du biographique. La première caractéristique relevée par
Sartre ne peut prendre tout son sens que dans le passage de La Tentation de saint Antoine à
Madame Bovary. La
Tentation de saint Antoine est pour Sartre une pièce de théâtre et
a donc besoin du présent. Ce présent est évidemment absorbé par le fréquentatif
puisque la tentation, inscrite dans le coeur d’Antoine lui-même, peut
revenir tous les jours. Néanmoins, il n’y a pas de résistance du
temps. Le texte peut être transposé sur un plan théorique, c’est
pourquoi Sartre peut le comparer à un « mythe au sens platonicien »[17].
De plus, saint Antoine résiste à la tentation, et donc à
l’imaginaire. Ce qui ne peut satisfaire Flaubert. Choisir le roman sera
choisir un personnage qui succombe à l’imaginaire, à l’illusion, et
transformer le réel en imaginaire[18].
Si La Tentation de saint Antoine
est « une totalisation du monde »[19],
ce sujet sera transposé dans Madame Bovary. Le monde sera réduit
à l’état imaginaire : « Le monde révèle son néant en
elle [Emma Bovary] et dans sa mort »[20].
Cependant,
si le roman déréalise le réel, l’imagine, il s’affronte
néanmoins à la temporalité : « Madame Bovary
est un vrai récit. Cela suppose une résistance du temps
(et ne pas conclure). C’est donc une vraie résolution : le
temps fréquentatif introduit mais maté et l’irréversibilité du temps
étant sa résistance. [...] En vérité, le temps c’est une vie
(Charles, Emma). Le temps vécu de la naissance à la mort. Peut-il
y avoir un plan d’une vie pour qui veut faire entrer l’aspect
hasardeux d’une vie ? Oui. »[21]
Le roman s’oppose au temps mythique comme le temps linéaire s’oppose
au temps cyclique. Le roman par définition pose le problème du
biographique. C’est ce choix de l’écriture d’une temporalité irréversible
qui définit le choix de l’écriture chez Flaubert. Voulant
exprimer dans l’écriture son principe « le pire est toujours sûr »,
« il montrera que toute vie qui se veut vivre est chute et mort par
deux exemples : Emma et le réaliste Charles qui n’a pas
d’imagination mais est dévoré par l’imagination d’une morte. Il
raconte des chutes »[22].
Si le temps est nécessaire au projet flaubertien, c’est qu’il aura
pour fonction de dissoudre les illusions romanesques d’Emma. Il faut le
temps pour passer de l’avant à l’après Emma. Mais de l’un à
l’autre rien n’a changé. Ce qui s’est passé n’est que du Néant.
En
tant que biographie d’Emma, Madame Bovary peut être défini à
partir du genre bourgeois du roman d’éducation. Mais Flaubert problématise
le rapport à sa classe par deux procédés : l’usage de l’ironie
et le choix d’écrire la biographie de Charles[23]
en même temps que celle d’Emma (puisque Charles est présent de la
première à la dernière page du roman). Ces deux procédés permettent
de sortir de l’unicité du point de vue qui prévaut dans le roman d’éducation.
Cette double biographie donne une polyphonie à l’oeuvre de Flaubert.
Charles et Emma tout en étant totalisés par la mort sont des êtres
inachevés : chacun a ce qui manque à l’autre. Charles adhère au
réel et Emma succombe à l’imaginaire. Mais aucun des deux ne survit et
Charles succombe à l’imaginaire par l’intermédiaire d’Emma. Pourquoi
écrire une biographie, des biographies ? C’est ici que Madame Bovary
rejoint le projet de Gustave Flaubert. Sa constitution l’a rendu passif,
mais, par sa personnalisation, il a dépassé cette passivité en faisant
le choix de l’imaginaire. Ce dernier, sans donner d’indications
interprétatives, permet de justifier le choix de la biographie :
« L’hystérique Flaubert doit régler sa croyance propre sur celle
des autres. Il joue des rôles. De ce point de vue l’illusion première
du roman est d’y faire croire les autres. Par là, dès qu’ils
y croient (ou qu’il emploie les instruments pour les y faire croire, eux
étant encore absents), il se met à “vivre une autre vie” ». »[24]
Mais c’est la passivité
de Flaubert qui peut servir de véritable principe interprétatif. Le
roman flaubertien doit lui aussi être passif. Cette passivité doit éliminer
le discontinu, l’événement. Cette continuité se révèle à la fois
dans l’usage du fréquentatif, dans l’immobilité des choses avant et
après le passage du couple Bovary, et par la répétition. Cette dernière
permet de dissoudre la discontinuité introduite par les rencontres (par
exemple, les deux épisodes avec Léon). Le
plan envisagé par Sartre La
difficulté rencontrée par Sartre pour formuler ses hypothèses de
lecture se manifeste à travers ses nombreuses tentatives pour élaborer
un plan. Les notes qu’il a laissées contiennent cinq plans répartis
sur toute la période de prise de notes. Par conséquent, les
ressemblances sont d’autant plus révélatrices de ce qui semblait
acquis pour Sartre. Voici
les cinq plans : Plan
I : I Saint
Antoine II Bouilhet :
anti-éloquence III genèse
de Madame Bovary IV roman
biographique V le
style VI les
caractères VII les
objets VIII le
milieu. Les situations. La matière X l’ironie
chez Flaubert[25] Plan
II : Genèse
de Madame Bovary : I Saint
Antoine critique
de Du Camp et Bouilhet II preuves
que les deux critiques n’ont pas suggéré d’écrire l’histoire
Delamare Plan
du chapitre I : Saint
Antoine a l’unité
– le plan réel b le
style c le
jugement rapporté par Maxime d le
voyage en Orient e Le
blanc. Passage de Saint Antoine à Madame Bovary[26] Plan
III : I les
verbes II
les pronoms III les
noms IV les
phrases V métaphores
et images VI les
styles VII poétique
inconsciente du mythe VIII les
thèmes[27] Plan
IV : I
Saint Antoine II Voyage
en Orient III le
retour IV Sujet
ou ensemble de thèmes ? V le
temps dans Madame Bovary VI les
objets VII le
style VIII les
personnages[28] Plan
V : Première
partie : I La
tentation de Saint Antoine II Voyage
en Orient Deuxième
partie : Madame Bovary faire
un roman le
sujet : l’imaginaire. Et « je suis trop petit pour moi » chapitre
sur Bouilhet auteur
et narrateur le
style le
temps l’espace les
objets les
personnages le
bovarysme[29].
La
simple énumération des plans permet d’affirmer l’importance pour
Sartre du passage de La Tentation de
saint Antoine à Madame Bovary (et ainsi le jugement des amis
de Flaubert sur la première oeuvre et le voyage en Orient). Malgré ses
affirmations, la lecture de Sartre n’aurait pas été une lecture
purement textuelle mais aurait été intégré pleinement au projet
biographique. Seul le troisième plan ne fait pas mention de ce passage.
Mais, il semble être une simple énumération de thèmes qui ne se
concentrent sur aucune des idées directrices qui ont été relevées. Il
est donc possible de l’écarter. En
fait, l’évolution du plan montre que Sartre ressentait le besoin
d’une nouvelle propédeutique à l’étude purement textuelle de Madame
Bovary. Le travail sur La
Tentation de saint Antoine, le jugement des amis de Flaubert sur cette
oeuvre, le voyage en Orient et la découverte du sujet à l’origine de Madame
Bovary devaient
permettre d’utiliser à nouveau la méthode biographique mise en place
et qui s’est révélée si féconde. Ce nouveau « détour »
après celui sur la névrose objective dans le tome précédent aurait
sans doute explicité les hypothèses de travail qui auraient été utilisées
dans une lecture du roman de Flaubert. Mais il rend encore plus fragiles
les principes de lecture qui peuvent être dégagés de ses notes. L’utilisation
de deux méthodes distinctes dans ce dernier tome montre que le cinquième
et dernier plan est le plus pertinent pour le projet de Sartre, d’autant
qu’il est détaillé sur plusieurs pages dans ses notes. La première
partie, reprenant la narration biographique, a pour objet le passage au
roman, donc le choix de l’imaginaire et du biographique. Par souci de
cohérence, il faut sans doute y inclure le chapitre sur Louis Bouilhet et
sur son influence dans la genèse du roman. Reste
une liste de thèmes, qu’il n’est pas possible de justifier tant que
les notes de Sartre ne sont pas mises à l’épreuve d’une lecture précise
de Madame Bovary[30].
Cependant, on peut suggérer quelques regroupements : – Flaubert
veut faire un roman : il choisit l’imaginaire et le biographique. – Le
sujet du roman sera l’imaginaire lui-même, la faute d’Emma succombant
à l’illusion. – Par
le choix du biographique, Flaubert vit l’existence d’un autre.
L’impersonnalisme s’impose comme le style du roman. – L’étude
des personnages devra étudier d’un côté la double biographie de
Charles et d’Emma, de l’autre Homais, Bournisien, Léon et Rodolphe.
Les uns risquent d’introduire la discontinuité, mais cette dernière
est dissoute par la répétition, les autres s’inscrivent dans la
continuité. – Cet
accent mis sur la continuité nécessite un traitement du
temps et de sa résistance,
qui diffère radicalement du présent
de La Tentation de saint Antoine. – Enfin
cette continuité, présente avant et après Charles et Emma, devra être
étudiée dans l’espace et les objets, véritables points
d’inscription du réel et de résistance du temps. L’étude
des plans laissés par Sartre ne peut guère nous livrer d’indication
plus précise. Elle n’a évidemment pas épuisée toutes les notes sur
le roman de Flaubert. Mais le plan qu’il a été possible de sélectionner
peut maintenant servir de cadre général pour envisager ce qu’aurait pu
être une des lectures sartriennes de l’oeuvre qui transforma Flaubert
en l’auteur de Madame Bovary. [à
suivre] NOTES [1]
Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille, t. III, Gallimard,
« Bibliothèque de philosophie », 1988, p. 783. [2]
Gilles Philippe, « Le protocole prérédactionnel dans les
manuscrits de L’Idiot de la famille », Recherches et
travaux, n° 71, 2007, p. 139-150. [3]
L’Idiot de la famille, ouvr. cité, t. I, p. 657. [4]
« Sur L'Idiot de la
famille », Situations X, Gallimard, 1976, p. 108. [5]
L’Idiot de la famille, ouvr. cité, t. I, p. 656. [6]
Cette méthode, appliquée dans les premiers tomes de L’Idiot de
la famille, a été formulée dans Questions de méthode.
Elle consiste, dans son mouvement régressif, à remonter d'une
objectivation au projet dont elle est l'expression et, dans son
mouvement progressif, à étudier les conditions socio-historiques qui
rendent possibles ce projet. [7]
L’Idiot de la famille, ouvr. cité, t. II, p. 2150. [8]
Ibid., t. III, p. 408. [9]
Éveline Pinto, « “La
névrose objective” chez Sartre », Les Temps modernes,
n° 339, octobre 1974, p. 51. [10]
« Par cette raison l'histoire est perpétuellement finie, c'est-à-dire
composée de séquences brisées dont chacune est la continuation déviée
(non pas mécaniquement mais dialectiquement) de la précédente en même
temps que le dépassement de celle-ci vers des fins mêmes et autres
(ce qui suppose qu'elle est tout à la fois dénaturée et conservée) »,
L’Idiot de la famille, t. III, ouvr. cité, p. 433. [11]
Ibid., p. 415. [12]
Ibid., p. 43. [13]
Éveline Pinto, « “La névrose objective chez Sartre” »,
art. cité, p. 36. Les extraits de L’Idiot
de la famille cités par Éveline Pinto se trouvent au tome III
, respectivement p. 149, 33 et 339. [14]
L’Idiot de la famille, ouvr. cité, t. III, p. 776. [15]
Michel Sicard, « Sartre parle de Flaubert », Essais sur
Sartre. Entretiens avec Sartre, éditions Galilée, 1989, p. 145. [16]
« L'apparition du roman comme fait de culture, c'est
l'apparition de l'imaginaire dans la littérature », L’Idiot
de la famille, t. III, ouvr. cité, p. 787. [17]
Ibid., p. 809. [18]
« Deux sens : on imagine le vrai. On prend une histoire
arrivée dont on ne connaît que quelques faits et on imagine son déroulement,
passant d'un fait à l'autre », ibid., p. 715. [19]
Ibid., p. 793. [20]
Id. [21]
Ibid., p. 809. [22]
Id. [23]
« Roman : des biographies, qui s'entrecroisent et vont de
la naissance à la mort ou à un état stable (Homais a la croix
d'honneur. N'ira pas plus loin. La petite Bovary est ouvrière). »,
ibid., p. 715. [24]
Ibid., p. 804. [25]
Ibid., p. 686. [26]
Ibid., p. 692. [27]
Ibid., p. 739. [28]
Ibid., p. 759. [29]
Ibid., p. 777. [30]
Pour cela, il sera nécessaire de faire un retour sur les tomes précédents
de L’Idiot de la famille pour étudier comment Sartre a lu
les oeuvres précédentes de Flaubert et pour comparer cette méthode
de lecture à celle que suggèrent les notes sur Madame Bovary.


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Numéro réuni par Yvan Leclerc, avec la collaboration de Juliette Azoulai.
,
particularisation du rapport qui unit à l’évolution des classes
moyennes avant et après 1848 l’histoire et le destin d’un groupe donné
d’écrivains, les Chevaliers du Néant ; l’analyse de
cette synchronie d’un romancier et de ses lecteurs qui en dépit
des malentendus et des contre-sens (Flaubert est étiqueté réaliste
et hurle sa rage) assure le succès et la reconnaissance publique de
l’oeuvre. Enfin, il
lui restera à mesurer jusqu’à quel point « la forme romanesque,
dans sa généralité exprime au XIXe siècle les contradictions
infrastructurelles de la société bourgeoise comme ensemble synchrone ».[13]