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Corps et névrose chez Gustave Flaubert avant 1857

Yukiko Kano
La soutenance a eu lieu le mardi 14 décembre 2004.
Résumé de thèse

Le problème de la « névrose de Flaubert » a fourni durant un siècle et demi - de Jules de Gaultier à Jean-Paul Sartre en passant par Jean Pommier et Jean-Pierre Richard - une thématique majeure pour penser la littérature du XIXe siècle et son rapport à la pathologie. Il a été aussi un champ fécond pour la réflexion de critiques sur l'implication complexe entre les catégories sémantiques ou nominales de pensée jamais fixes, comme l'imagInairu åt le réel, le sens et la forme, ou l'Art et la Science. L'un des objectifs de cette thèse est de proposer de brasser de nouveau ces catégories et de décomposer leur structure admise, afin d'en dégager une autre structure dans laquelle s'est effectuée la recherche de l'écriture par Flaubert durant ses années de formation 1836-1857 (des opuscules historiques de 1836 jusqu'à Madame Bovary de 1857, c'est-à-dire de 15 ans à 35 ans).

Le corps et la névrose, ce sont d'ailleurs des figures par excellence emblématiques qui forment à elles seules une dynamique historique de la pathologie des créateurs, née et cultivée au cours de la gestation et du développement de la pensée post-romantique du XIXe siècle. Car, si la névrose renvoie au langage de la rationalité objective, produit de ce siècle scientiste et socialiste, qui n'admet plus de sujet sentant qu'irrationnel, le corps sensible et objectivé ranime sans cesse le lien fondamental entre la réalité subjective et le sens originel, dans le cadre de la création artistique aussi bien que dans celui de l'explication scientifique. De la génération venue après les années 1830, Flaubert fut certainement l'écrivain le plus précocement averti de l'impossibilité de la littérature romantique et de la nature « scientifique » et névrotique d'une écriture possible à l'ère post-herméneutique, avec toute l'ambiguïté propre aux notions de science et de névrose. L'auto-engendrement de l'écrivain s'enracine en effet entièrement dans la lecture du corps tout au cours de son processus, mais ce « corps » en question se matérialise à un moment donné, c'est-à-dire se réfléchit, s'objective et forme une unité à part, dans la perspective sur l'écriture à faire du jeune auteur au seuil de sa crise de maturité. Ainsi, se trouva-t-il à la fin de sa « jeunesse » dans la situation de celui qui n'a pas de modèle précédent. De ce point de vue, si l'écriture impersonnelle a été le résultat de loin envisagé d'une tentative expérimentale, nous tentons dans notre travail de réfléchir sur ce qu'est l'expérimentation de la pensée sur la forme, et vice versa. Car, en une certaine mesure, notre thèse elle-même résulte d'une expérience : application d'une hypothèse et d'une méthode à un cas unique.

Pour ce, nous adoptons trois cadres ou modes de lecture : biographique, épistémologique et thématique. En suivant d'abord la ligne d'évolution temporelle sur laquelle nous oriente la biographie de Flaubert, nous confrontons son texte de jeunesse avec le discours des sciences contemporaines (médecine, biologie et psychiatrie) de la période épistémologique qui nous concerne (1750-1850). En effet, dès le commencement du siècle, l'épistémè de l'objectivité générée à partir de la corrélation entre les idées émanant de ces sciences, avait déterminé le cours de la pensée ultérieure sur la constitution du vivant, sur la cénesthésie et sur l'intériorité individuelles. Dans cette perspective, nous divisons notre travail en trois parties respectivement consacrées à la période de 1836-1842 (de Mateo Falcone à Novembre, en passant par Quidquid volueris, Passion et vertu, Smar et Mémoires d'un fou), à celle de 1843-1845 (L'Education sentimentale) et à celle de 1845-1857 (de Par les champs et par les grèves et La Tentation de saint Antoine jusqu'à Madame Bovary) dans la vie de Flaubert. Cette division est justifiée surtout par de nets changements de corpus où Flaubert puise le sens de ses tentatives. Ces corpus passent, durant cette vingtaine d'années, de l'« Histoire » au « Rêve », puis à la « Nature ». S'ils représentent chacun les périodes pré-critique, critique, post-critique de l'écrivain, ce sont également les points de contact entre sa pensée esthétique en gestation et la pensée scientifique extérieure en cours de mutation. Toutes nos analyses épistémologiques partent de ce point de vue et y reviennent constamment.

Le corpus historique que dessine le discours des « philosophes de l'histoire » français des années 1810-1830, tels que Quinet, Cousin, ou Jouffroy, est marqué d'un lexique emprunté au romantisme allemand ; il est en même temps encore imprégné du sensualisme des Idéologues et des physiologistes. Y sont donc toujours sous-jacents le corps organique et son intériorité cloisonnée, décrits par Bichat, qui ne tardent pas à ouvrir un horizon nouveau sur la pensée de l'individu psychologique. Le corpus « onirique », strictement intérieur, bâti par Maine de Biran le premier dès le début du siècle et hérité par les aliénistes de la génération suivante (Lélut, Brierre de Boismont, Baillarger), semble se dévoiler à Flaubert traversant sa crise nerveuse de 1844-1845  sous forme de sommeil, de rêve et de réveil littéraires. Sa conscience critique se découvre alors, cependant, comme une conscience pathologique et une conscience de méthode à la fois.

La « science de l'avenir » sur laquelle misent leur espoir les artistes des années 1840, en rupture avec le monde royaliste et sa philosophie éclectique, implique une interprétation pathologique de l'onirisme et de la mythologie. Le discours social des années 1840-1850 (Comte, Maury, même Renan) qui institue une nouvelle sémiotique normative de la pathologie du corps collectif, se heurte de façon définitive à la pathologie du moi et du corps sensible que Flaubert ne cesse de cultiver depuis son expérience « indisable ». Affranchi de la méthode de l'Analyse fondée sur le principe de la vérité sensible ou consciente, Flaubert opte, à la veille de La Tentation de 1849, pour la vérité de la représentation a posteriori à l'instar des expérimentateurs des années 1830-1850. La « Nature » rencontrée en Orient en 1849-1851, en tant que zone physique où se font simultanément la reproduction et la décomposition, confirme sa conception antérieure de la matière à création. Dans cette zone que les naturalistes appelèrent au début du siècle « organisme » et qui deviendra « milieu intérieur » des physiologistes des années 1850, le biologique et le psychique reviennent se mêler l'un à l'autre pour former un corps unitaire et pathologique, c'est-à-dire nerveux, halluciné et romanesque, au-delà de toute sémiologie de la psychologie sociale.

Toute la pathologie du réalisme du XIXe siècle se résume évidemment à son « rapport à l'objet », objet d'emblée divisé et représenté. Mais en littérature, c'est ce rapport pathologique et duplex qui a engendré, avec Flaubert, la première œuvre puisant dans le réel factice.