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Un chapitre sur Madame Bovary dans une thèse récemment soutenue en Allemagne (2009)

Compte rendu par Jeanne Bem.

Le 3 septembre 2009, Mme Sabine Narr a présenté à l’Université de la Sarre (Allemagne) une thèse de doctorat en littérature française de 435 pages intitulée : Die Legende als Kunstform in der französischen Literatur des 19. Jahrhunderts. Drei Paradigmen : Victor Hugo, Gustave Flaubert, Émile Zola [La légende comme forme artistique dans la littérature française du XIXe siècle. Trois paradigmes : Hugo, Flaubert, Zola]. Elle a obtenu la mention « Excellent ». J’étais dans le jury. La thèse sera publiée (en allemand) en 2010 (toute thèse soutenue est obligatoirement publiée, dans le système allemand).

Le travail de Sabine Narr suit un plan linéaire (Introduction ; puis trois parties consacrées successivement à des oeuvres de Hugo, Flaubert, Zola ; Conclusion). Donc c’est la 2e partie qui est consacrée à Flaubert. Flaubert a beaucoup contribué à revitaliser la forme-légende. C’est pourquoi plusieurs chapitres de cette 2e partie s’attachent à La Tentation de saint Antoine et surtout aux Trois contes. L’accent est mis sur le média image (vitraux, sculptures). Il est plus surprenant de trouver en ouverture de la partie Flaubert un grand premier chapitre sur Madame Bovary (pages 161-200). 

Il faut d’abord présenter le projet général de la thèse de Sabine Narr. Elle s’intéresse à la résurgence de la légende médiévale (à entendre au double sens de légende populaire et de légende de saint) en France, chez les écrivains du 19e siècle. Elle se place dans l’optique de la réception dite « créative » ou « productive », et elle cherche à cerner la « nouvelle poétique » de la légende, une poétique qui se développe dans le moment qui sépare le romantisme du réalisme et du naturalisme. Elle voit une articulation étroite entre l’oralité (c’est le mode de transmission premier de la légende), la littérarité (la légende est écrite, pour être lue) et le visuel (la légende racontée en images). C’est justement cet aspect « intermédial » de la légende qui expliquerait son succès au XIXe siècle. Sabine Narr souligne l’importance de l’intertextualité (qui était déjà une composante de la légende médiévale) et de l’autoréflexivité, dont on sait que c’est une dimension essentielle de la littérature moderne. 

Pour ce qui est de la partie consacrée à Flaubert, Sabine Narr, dans une introduction d’ensemble, remonte aux oeuvres de jeunesse qui sont un réservoir de motifs relevant du fantastique et du merveilleux et qui témoignent de l’influence de Victor Hugo sur le jeune Flaubert. Elle rapproche fatalité et anankè.

Madame Bovary. Moeurs de province — une contre-légende ? 

C’est alors que l’auteur de la thèse propose, sous ce titre, une approche inattendue et audacieuse de Madame Bovary. Inattendue, mais tirant profit de certaines remarques formulées déjà par la critique, qu’elle a su rassembler, exploiter et poursuivre (Yvonne Bargues-Rollins, Marianne Beyerle, Margaret Lowe, Barbara Vinken, Edi Zollinger[1]). 

En somme, on peut relire Madame Bovary comme une Vita de sainte, à condition de renverser les valeurs, car Emma, tout en se conformant à certaines opérations typiques de la légende comme l’imitatio ou encore la propension à la vision extatique, est évidemment une « anti-sainte ». 

Comme dans le cas d’un palimpseste, on voit scintiller des moments d’une vie de sainte à travers le texte du roman, mais ils sont convertis en leur contraire », écrit Sabine Narr (p. 163-164). 

Sabine Narr se souvient, avec raison, de la lettre des « trois projets » (la lettre à Bouilhet du 14 novembre 1850), dans laquelle Flaubert imagine une héroïne de province qui meurt vierge et mystique. Elle repère les légendes véhiculées par les prénoms (Marie, Georges, Madeleine, Marthe). Les brouillons montrent que l’imitatio se rattache aux lectures d’Emma, sauf que celles-ci ne sont pas pieuses. Dans les brouillons toujours, l’accouchement d’Emma a quelque chose de marial. Le renoncement à Léon est décrit comme un martyre.

Je détaille une des analyses, l’opération du pied-bot du garçon d’écurie, Hippolyte. Celle-ci peut être mise en relation avec la Vita de saint Hippolyte, laquelle à son tour a donné lieu à une représentation picturale, ce qui procure une intermédialité complexe. Ainsi, le mythe antique de Phèdre n’est pas la seule source de ce prénom. Il y a trois Hippolyte dans la Légende dorée de Voragine, un livre que Flaubert devait connaître de ses lectures pour La Tentation de saint Antoine. C’est le soldat Hippolyte qui est la figure significative. Ce soldat est mort en martyr pour sa foi : il eut les pieds liés et a été traîné par un cheval. Plus tard, saint Hippolyte accomplit un premier miracle : un bouvier qui a eu un pied brûlé recouvre la marche après s’être adressé au saint. Mme Narr remarque que le « bouvier » (mot qui figure dans le texte de Voragine) se rattache à l’onomastique « bovine » chère à Flaubert. Edi Zollinger a attiré l’attention sur une peinture de François Joseph Heim, intitulée « Martyre de saint Hippolyte », que Flaubert a pu contempler à la cathédrale Notre-Dame, à Paris. Le critique a comparé la manière dont sont liés les pieds du saint sur le tableau, avec la machine utilisée par Charles et Homais pour le pied-bot. Le tableau de Heim met l’accent sur le moment précis de la ligature des pieds. On voit que Flaubert traite le motif à l’envers, de manière ironique, il déconstruit et profane la légende de saint. Il est aussi à noter que le texte de la Légende dorée inspire une peinture, laquelle est à nouveau reconvertie en texte : c’est un exemple de fonctionnement intermédial.

Il y a plusieurs autres analyses stimulantes dans ce chapitre. Sabine Narr s’arrête sur l’épisode « mystique » d’Emma, après sa rupture avec Rodolphe et sa maladie. « Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets […] elle souhaitait avoir […] un reliquaire enchâssé d’émeraudes, pour le baiser tous les soirs. » L’auteur de la thèse met l’émeraude en relation avec la Esméralda de Victor Hugo et avec un intertexte important dans Notre-Dame de Paris (roman étudié dans la première partie de la thèse) : les légendes de sainte Agnès et de Marie l’Égyptienne. C’est à ce complexe intertextuel que se rattache aussi la scène où Emma défait ses cheveux devant le jeune Justin. Mais si Victor Hugo s’est servi de la forme-légende pour sublimer la figure d’Esméralda, Flaubert vise des effets plus ambigus. 

Sabine Narr écrit : « Il ne tisse pas seulement dans son roman les représentations iconographiques, qui elles-mêmes sont reliées au texte de la légende, mais il répond aussi aux légendes qui ont été traitées par Victor Hugo » (p. 186). L’image sublime des cheveux de Marie l’Égyptienne est ruinée par le geste brutal d’Emma.

Il y a la mort d’Emma. L’agonie est certes traitée par le romancier dans le code réaliste, mais certains éléments, comme l’intervention de l’Aveugle (indissociable de son ennemi Homais), nous renvoient vers un légendaire sacré. En effet, Sabine Narr a repéré, en rapport avec l’Aveugle, trois noms de saints inscrits dans le coin d’un scénario : « Ste Claire St Vitus St Main ». Flaubert n’en a finalement pas fait usage, mais ces saints orientent sa pensée. Mme Narr a fait des recherches : Claire est la sainte des aveugles, Vit ou Vitus est le saint des pharmaciens, Main ou plutôt Méen est le saint des lépreux. Nous avons encore Charles au moment des funérailles, qui par ses recommandations transforme son épouse morte en « fiancée éternelle ». Sabine Narr rappelle que Flaubert avait été très impressionné, à Rome, par un tableau du Titien sur ce thème, intitulé Amor sacro e profano, dont quelque chose passe dans le roman.

Toutes ces fines et stimulantes analyses confirment le fait que le texte de Madame Bovary est un tissage serré d’innombrables inscriptions inter- et intratextuelles. Passer par le filtre de la forme-légende permet de mieux problématiser encore le travail de Flaubert. Le travail de Sabine Narr met en avant les rapports intertextuels et intermédiaux. Emma est une lectrice, et Flaubert aussi est un lecteur, mais le roman, Madame Bovary, propose des legenda qui ne sont pas des lectures édifiantes. L’héroïne comme le romancier ont un goût prononcé pour les images autant que pour les textes. Bien des représentations visuelles de légendes habitent le sous-texte du roman, mais elles sont toujours re-textualisées par Flaubert dans un sens ironique. Elles sont aussi fortement masquées. Tout le travail de Flaubert vise à assurer l’incertitude du sens.

Octobre 2009



[1] Yvonne Bargues-Rollins, Le Pas de Flaubert. Une danse macabre, Champion 1998. Marianne Beyerle, « Madame Bovary » als Roman der Versuchung [roman de la tentation], Francfort, Vittorio Klostermann, 1975. Margaret Lowe, Towards the Real Flaubert. A Study of « Madame Bovary », Oxford, Clarendon Press, 1984. Barbara Vinken, « Loving, Reading, Eating : The Passion of Madame Bovary », in Modern Language Notes, Vol. 122, N° 4/2007. Edi Zollinger, Arachnes Rache. « Madame Bovary », « Notre-Dame de Paris » und der Arachne-Mythos [La vengeance d’Arachné. Madame Bovary, Notre-Dame de Paris et le mythe d’Arachné], Munich, Fink, 2007.


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