Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

Chapitrage

Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

ACTE PREMIER – SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

MUREL, GRUCHET.

MUREL : Eh ! c’est monsieur Gruchet, si je ne me trompe ?
GRUCHET : En personne ! Pierre-Antoine pour vous servir.
MUREL : Vous êtes devenu si rare dans la maison !
GRUCHET : Que voulez-vous ? avec le nouveau genre des Rousselin ! Depuis qu’ils fréquentent Bouvigny, — un joli coco encore, celui-là, — ils font des embarras !...
MUREL : Comment ?
GRUCHET : Vous n’avez donc pas remarqué que leur domestique maintenant porte des guêtres ! Madame ne sort plus qu’avec deux chevaux, et dans les dîners qu’ils donnent — du moins, c’est Félicité, ma servante, qui me l’a dit, — on change de couvert à chaque assiette.
MUREL : Tout cela n’empêche pas Rousselin d’être généreux, serviable !
GRUCHET : Oh ! d’accord ! plus bête que méchant ! Et pour surcroît de ridicule, le voilà qui ambitionne la députation ! Il déclame tout seul devant son armoire à glace, et la nuit, il prononce en rêve des mots parlementaires.
MUREL, riant : En effet !
GRUCHET : Ah ! c’est que ce titre-là sonne bien, député ! ! ! Quand on vous annonce : « Monsieur un tel, député. » Alors on s’incline ! Sur une carte de visite, après le nom, « député », ça flatte l’œil ! Et en voyage, dans un théâtre, n’importe où, si une contestation s’élève, qu’un individu soit insolent, ou même qu’un agent de police vous pose la main sur le collet : « Vous ne savez donc pas que je suis député, monsieur ! »
MUREL, à part : Tu ne serais pas fâché de l’être, non plus, mon bonhomme !
GRUCHET : Avec ça, comme c’est malin ! pourvu qu’on ait une maison bien montée, quelques amis, de l’entregent ! [[Il y avait dans le texte de l’intrigue. LA CENSURE a préféré de l’entregent.]]
MUREL : Eh ! mon Dieu ! quand Rousselin serait nommé !
GRUCHET : Un moment ! S’il se porte, ce ne peut être que candidat juste-milieu ?
MUREL, à part : Qui sait ?
GRUCHET : Et alors, mon cher, nous ne devons pas... Car enfin nous sommes des libéraux ; votre position, naturellement, vous donne sur les ouvriers une influence !... Oh ! vous poussez même à leur égard les bons offices très-loin ! Je suis pour le peuple, moi ! mais pas tant que vous ! Non... non !
MUREL : Bref, en admettant que Rousselin se présente ?...
GRUCHET : Je vote contre lui, c’est réglé !
MUREL, à part : Ah ! j’ai eu raison d’être discret ! (Haut.) Mais avec de pareils sentiments, que venez-vous faire chez lui ?
GRUCHET : C’est pour rendre service... à ce petit Julien.
MUREL : Le rédacteur de l’Impartial ?... Vous, l’ami d’un poète !
GRUCHET : Nous ne sommes pas amis ! Seulement, comme je le vois de temps à autre au cercle, il m’a prié de l’introduire chez Rousselin.
MUREL : Au lieu de s’adresser à moi, un des actionnaires du journal ! Pourquoi ?
GRUCHET : Je l’ignore !
MUREL, à part : Voilà qui est drôle. (Haut.) Eh bien, mon cher, vous êtes mal tombé !
GRUCHET : La raison ?
MUREL, à part : Ce Pierre qui ne revient pas ! J’ai toujours peur... (Haut.) La raison ? c’est que Rousselin déteste les bohèmes !
GRUCHET : Celui-là, cependant...
MUREL : Celui-là surtout ! et même depuis huit jours... (il tire sa montre.)
GRUCHET : Ah ça ! Qui vous démange ? Vous paraissez tout inquiet.
MUREL : Certainement !
GRUCHET : Les affaires, hein ?
MUREL : Oui, mes affaires !
GRUCHET : Ah ! je vous l’avais bien dit ! ça ne m’étonne pas !...
MUREL : De la morale maintenant !
GRUCHET : Dame, écoutez-donc, chevaux de selle et de cabriolet, chasses, pique-niques, est-ce que je sais, moi ! Que diable ! quand on est simplement le représentant d’une compagnie, on ne vit pas comme si on avait la caisse dans sa poche.
MUREL : Eh ! mon Dieu, je paierai tout !
GRUCHET : En attendant, puisque vous êtes gêné, pourquoi n’empruntez-vous pas à Rousselin ?
MUREL : Impossible !
GRUCHET : Vous m’avez bien emprunté à moi, et je suis moins riche.
MUREL : Oh lui ! c’est autre chose.
GRUCHET : Comment, autre chose ? un homme si généreux, si serviable ! Vous avez un intérêt, mon gaillard, à ne pas vous déprécier dans la maison.
MUREL : Pourquoi ?
GRUCHET : Vous faites la cour à la jeune fille, espérant qu’un bon mariage...
MUREL : Diable d’homme, va !... Oui, je l’adore. Mme Rousselin ! Au nom du ciel, pas d’allusion !
GRUCHET, à part : Oh ! oh ! tu l’adores. Je crois que tu adores surtout sa dot !

Ce site dédié à Flaubert a été fondé en 2001 par Yvan Leclerc, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen, qui l'a animé et dirigé pendant vingt ans. La consultation de l’ensemble de ses contenus est libre et gratuite. Il a pour vocation de permettre la lecture en ligne des œuvres, la consultation des manuscrits et de leur transcription, l’accès à une riche documentation, à des publications scientifiques et à des ressources pédagogiques. Il est également conçu comme un outil pédagogique à la disposition des enseignants et des étudiants. La présente version du site a été réalisée en 2021 par la société NoriPyt sous la responsabilité scientifique de François Vanoosthuyse, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen Normandie. Les contributeurs au site Flaubert constituent une équipe internationale et pluridisciplinaire de chercheurs.

Menu principal

Qui était Flaubert ?

© Flaubert 2023 – Tous droits réservés

Université de Rouen Normandie
IRIHS
CÉRÉdI