Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

Chapitrage

Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

ACTE PREMIER – SCÈNE VI

SCÈNE VII

ROUSSELIN, GRUCHET.

GRUCHET, assis sur le banc à gauche : Je vous écoute.
ROUSSELIN, prenant le journal : Le feuilleton est intitulé : « Encore à Elle ! »
« Les vieux sphinx accroupis, qui sont de pierre dure,
« Gémiraient sous la peine horrible qu’on endure
« Lorsque... » Eh ! je me fiche bien de tes sphinx !
GRUCHET : Moi aussi, mais je ne comprends pas.
ROUSSELIN : C’est la suite de la correspondance... indirecte.
GRUCHET : Si vous vouliez vous expliquer plus clairement ?
ROUSSELIN : Figurez-vous donc qu’il y a eu mardi huit jours, en me promenant dans mon jardin, le matin, de très bonne heure ; — je suis agité maintenant, je ne dors plus ; — voilà que je distingue, contre le mur de l’espalier, sur le treillage...
GRUCHET : Un homme ?
ROUSSELIN : Non, une lettre, une grande enveloppe ; ça avait l’air d’une pétition, et qui portait pour adresse simplement : « A Elle ! » Je l’ai ouverte, comme vous pensez ; et j’ai lu... une déclaration d’amour en vers, mon ami !... quelque chose de brûlant... tout ce que la passion...
GRUCHET : Et pas de signature, naturellement ? Aucun indice ?
ROUSSELIN : Permettez ! La première chose à faire était de connaître la personne qui inspirait ce délire, et, comme elle se trouvait décrite dans cette poésie même, car on y parlait de cheveux noirs, mon soupçon d’abord s’est porté sur Arabelle, notre institutrice, d’autant plus...
GRUCHET : Mais elle est blonde !
ROUSSELIN : Qu’est-ce que ça fait ? en vers, quelquefois, à cause de la rime, on met un mot pour un autre. Cependant, par délicatesse, vous comprenez, les Anglaises... je n’ai pas osé lui faire de questions.
GRUCHET : Mais votre femme ?
ROUSSELIN : Elle a haussé les épaules, en me disant : « Ne t’occupe donc pas de tout ça ! »
GRUCHET : Et Julien, là-dedans ?
ROUSSELIN : Nous y voici ! Je vous prie de noter que la susdite poésie, commençait par ces mots :
Quand j’aperçois ta robe entre les orangers ! 
et que je possède deux orangers, un de chaque côté de ma grille ; — il n’y en a pas d’autres aux environs ; — c’est donc bien à quelqu’un de chez moi que la déclaration en vers est faite ! A qui ? à ma fille, évidemment, à Louise ! et par qui ? par le seul homme du pays qui compose des vers, Julien ! De plus, si on compare l’écriture de la poésie avec l’écriture qui se trouve tous les jours sur la bande du journal, on reconnaît facilement que c’est la même.
GRUCHET, à part : Maladroit, va !
ROUSSELIN : Le voilà, votre protégé ! que voulait-il ? séduire Mlle Rousselin ?
GRUCHET : Oh !
ROUSSELIN : L’épouser, peut-être ?
GRUCHET : Ça vaudrait mieux.
ROUSSELIN : Je crois bien ! Maintenant, ma parole d’honneur, on ne respecte plus personne ! L’insolent ! Est-ce que je lui demande quelque chose, moi ? Est-ce que je me mêle de ses affaires ! Qu’il écrivaille ses articles ! qu’il ameute le peuple contre nous ! qu’il fasse l’apologie des bousingots de son espèce ! Va, va, mon petit journaliste, cours après les héritières !
GRUCHET : Il y en a d’autres qui ne sont pas journalistes, et qui recherchent votre fille pour son argent !
ROUSSELIN : Hein ?
GRUCHET : Cela saute aux yeux ! — On vit à la campagne, où l’on cultive les terres de ses ancêtres soi-même, par économie et fort mal. Du reste, elles sont mauvaises et grevées d’hypothèques. Huit enfants, dont cinq filles, une bossue ; impossible de voir les autres pendant la semaine, à cause de leurs toilettes. L’aîné des garçons, qui a voulu spéculer sur les bois, s’abrutit à Mostaganem avec de l’absinthe. Ses besoins d’argent sont fréquents. Le cadet, Dieu merci [sera prêtre] [[LA CENSURE a biffé le mot prêtre sur mon manuscrit. J’ai mis : Le cadet, Dieu merci, a disparu.]] a disparu ; le dernier, vous le connaissez, il tapisse. Si bien que l’existence n’est pas drôle dans le castel, où la pluie vous tombe sur la nuque par les trous du plafond. Mais on fait des projets, et de temps à autre, — les beaux jours, ceux-là, — on s’encaque dans la petite voiture de famille disloquée, que le papa conduit lui-même, pour venir se refaire à l’excellente table de ce bon M. Rousselin, trop heureux de la fréquentation.
ROUSSELIN : Ah ! vous allez loin ; cet acharnement...
GRUCHET : C’est que je ne comprends pas tant de respect pour eux, à moins que, par suite de votre ancienne dépendance...
ROUSSELIN, avec douleur : Gruchet, pas un mot de cela, mon ami ! pas un mot, ce souvenir...
GRUCHET : Soyez sans crainte ; ils ne divulgueront rien, et pour cause !
ROUSSELIN : Alors ?
GRUCHET : Mais vous ne voyez donc pas que ces gens nous méprisent parce que nous sommes des plébéiens, des parvenus ! et qu’ils vous jalousent, vous, parce que vous êtes riche ! L’offre de la candidature qu’on vient de vous faire, — due, je n’en doute pas, aux manœuvres de Bouvigny, et dont il se targuera, — est une amorce pour happer la fortune de votre fille. Mais comme vous pouvez très bien ne pas être élu...
ROUSSELIN : Pas élu ?
GRUCHET : Certainement ! Et elle n’en sera pas moins la femme d’un idiot, qui rougira de son beau-père.
ROUSSELIN : Oh ! je leur crois des sentiments...
GRUCHET : Si je vous apprenais qu’ils en font déjà des gorges chaudes ?
ROUSSELIN : Qui vous l’a dit ?
GRUCHET : Félicité, ma bonne. Les domestiques entre eux, vous savez, se racontent les propos de leurs maîtres.
ROUSSELIN : Quel propos ? lequel ?
GRUCHET : Leur cuisinière les a entendus qui causaient de ce mariage, mystérieusement ; et, comme la comtesse avait des craintes, le comte a répondu, en parlant de vous : « Bah ! il en sera trop honoré ! »
ROUSSELIN : Ah ! ils m’honorent !
GRUCHET : Ils croient la chose presque arrangée !
ROUSSELIN : Ah ! non, Dieu merci !
GRUCHET : Ils sont même tellement sûrs de leur fait, que tout à l’heure, devant ces dames, Onésime prenait un petit air fat !
ROUSSELIN : Voyez-vous !
GRUCHET : Un peu plus, j’ai cru qu’il allait la tutoyer !
PIERRE, annonçant : M. le comte de Bouvigny !
GRUCHET : Ah ! — Je me retire ! Adieu, Rousselin ! N’oubliez pas ce que je vous ai dit ! (Il passe devant Bouvigny, le chapeau sur la tête, puis lui montre le poing par derrière.) Je te réserve un plat de mon métier, à toi !

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