Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

Chapitrage

Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

ACTE PREMIER – SCÈNE VII

SCÈNE VIII

ROUSSELIN, LE COMTE DE BOUVIGNY.

BOUVIGNY, d’un air dégagé : L’entretien que j’ai réclamé de vous, cher monsieur, avait pour but...
ROUSSELIN, d’un geste, l’invite à s’asseoir : Monsieur le comte...
BOUVIGNY, s’asseyant : Entre nous, n’est-ce pas, la cérémonie est inutile ? Je viens donc, presque certain d’avance du succès, vous demander la main de mademoiselle votre fille Louise, pour mon fils le vicomte Onésime-Gaspard-Olivier de Bouvigny. (Silence de Rousselin.) Hein ! vous dites ?
ROUSSELIN : Rien jusqu’à présent, Monsieur :
BOUVIGNY, vivement : J’oubliais ! Il y a de grandes espérances, pas directes, à la vérité !... et comme dot... une pension ;... du reste Me Dodart, détenteur des titres (Baissant la voix.) ne manquera pas... (Même silence.) J’attends.
ROUSSELIN : Monsieur... c’est beaucoup d’honneur pour moi, mais...
BOUVIGNY : Comment ? mais !...
ROUSSELIN : On a pu, Monsieur le comte, vous exagérer ma fortune ?
BOUVIGNY : Croyez-vous qu’un pareil calcul ?... et que les Bouvigny !...
ROUSSELIN : Loin de moi cette idée ! Mais je ne suis pas aussi riche qu’on se l’imagine !
BOUVIGNY, gracieux : La disproportion en sera moins grande !
ROUSSELIN : Cependant, malgré des revenus... raisonnables, c’est vrai, nous vivons, sans nous gêner. Ma femme a des goûts... élégants. J’aime à recevoir, à répandre le bien-être autour de moi. J’ai réparé, à mes frais, la route de Bugueux à Faverville. J’ai établi une école, et fondé, à l’hospice, une salle de quatre lits qui portera mon nom.
BOUVIGNY : On le sait, Monsieur, on le sait !
ROUSSELIN : Tout cela pour vous convaincre que je ne suis pas, — bien que fils de banquier et l’ayant été moi-même, — ce qu’on appelle un homme d’argent. Et la position de M. Onésime ne saurait être un obstacle, mais il y en a un autre. Votre fils n’a pas de métier ?
BOUVIGNY, fièrement : Monsieur, un gentilhomme ne connaît que celui des armes !
ROUSSELIN : Mais il n’est pas soldat ?
BOUVIGNY : Il attend, pour servir son pays, que le gouvernement ait changé...
ROUSSELIN : Et en attendant ?
BOUVIGNY : Il vivra dans son domaine, comme moi, monsieur !
ROUSSELIN : A user des souliers de chasse, fort bien ! Mais moi, monsieur, j’aimerais mieux donner ma fille à quelqu’un dont la fortune — pardon du mot — serait encore moindre.
BOUVIGNY : La sienne est assurée !
ROUSSELIN : A un homme qui n’aurait même rien du tout, pourvu...
BOUVIGNY : Oh ! rien du tout !...
ROUSSELIN, se levant : Oui, Monsieur, à un simple travailleur, à un prolétaire.
BOUVIGNY, se levant : C’est mépriser la naissance !
ROUSSELIN : Soit ! je suis un enfant de la Révolution, moi !
BOUVIGNY : Vos manières le prouvent, monsieur !
ROUSSELIN : Et je ne me laisse pas éblouir par l’éclat des titres !
BOUVIGNY : Ni moi par celui de l’or... croyez-le !
ROUSSELIN : Dieu merci, on ne se courbe plus devant les seigneurs comme autrefois !
BOUVIGNY : En effet, votre grand-père a été domestique dans ma maison !
ROUSSELIN : Ah ! vous voulez me déshonorer ? Sortez, monsieur ! La considération est aujourd’hui un privilège tout personnel ! La mienne se trouve au dessus de vos calomnies ! Ne serait-ce que ces notables qui sont venus tout à l’heure m’offrir la candidature...
BOUVIGNY : On aurait pu me l’offrir aussi, à moi ! et je l’ai, je l’aurais refusée par égard pour vous. Mais devant une pareille indélicatesse, après la déclaration de vos principes, et du moment que vous êtes un démocrate, un suppôt de l’anarchie...
ROUSSELIN : Pas du tout !
BOUVIGNY : Un organe du désordre, moi aussi, je me déclare candidat ! Candidat conservateur, entendez-vous ! et nous verrons bien lequel des deux... Je suis même le camarade du préfet qui vient d’être nommé. Je ne m’en cache pas ! et il me soutiendra ! Bonsoir ! (Il sort.)

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