Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

Chapitrage

Le Candidat

Comédie en quatre actes représentée sur le théâtre du Vaudeville les 11, 12, 13 et 14 mars 1874

Rédaction
1873
Première édition
Paris, Georges Charpentier, 1874
Saisie par
François Lapèlerie

ACTE PREMIER – SCÈNE IX

SCÈNE X

ROUSSELIN, MUREL, avec une foule d’électeurs, HEURTELOT, BEAUMESNIL, VOINCHET, HOMBOURG, LEDRU, puis GRUCHET.

MUREL : Mon cher concitoyen, les électeurs ici présents viennent vous offrir, par ma voix, la candidature du parti libéral de l’arrondissement.
ROUSSELIN : Mais..., Messieurs...
MUREL : Vous aurez entièrement pour vous les communes de Faverville, Harolle, Lahoussaye, Sannevas Bonneval, Hautot, Saint-Mathieu.
ROUSSELIN : Ah ! Ah !
MUREL : Randou, Manerville, La Coudrette ! Enfin nous comptons sur une majorité qui dépassera quinze cents voix, et votre élection est certaine.
ROUSSELIN : Ah ! citoyens ! (Bas à Murel.) Je ne sais que dire.
MUREL : Permettez-moi de vous présenter quelques-uns de vos amis politiques : d’abord, le plus ardent de tous, un véritable patriote, M. Heurtelot... fabricant...
HEURTELOT : Oh ! dites cordonnier, ça ne me fait rien !
MUREL : M. Hombourg, maître de l’Hôtel du Lion d’or et entrepreneur de roulage, M. Voinchet, pépiniériste, M. Beaumesnil, sans profession, le brave capitaine Ledru, retraité.
ROUSSELIN, avec enthousiasme : Ah ! les militaires !
MUREL : Et tous nous sommes convaincus que vous remplirez hautement cette noble mission (Bas à Rousselin.) Parlez donc !
ROUSSELIN : Messieurs... non, citoyens ! Mes principes sont les vôtres ! et... certainement que... je suis l’enfant du pays, comme vous ! On ne m’a jamais vu dire du mal de la liberté, au contraire ! Vous trouverez en moi... un interprète... dévoué à vos intérêts, le défenseur... une digue contre les envahissements du Pouvoir.
MUREL, lui prenant la main : Très bien, mon ami, très bien ! Et n’ayez aucun doute sur le résultat de votre candidature ! D’abord, elle sera soutenue par l’Impartial !
ROUSSELIN : L’Impartial pour moi ?
GRUCHET, sortant de la foule : Mais tout à fait pour vous ! J’arrive de la rédaction. Julien est d’une ardeur ! (Bas à Murel, étonné de le voir.) Il m’a donné des raisons. Je vous expliquerai (Aux électeurs.) Vous permettez, n’est-ce pas ? (A Rousselin.) Maintenant, c’est bien le moins que je vous l’amène ?
ROUSSELIN : Qui ? pardon ! car j’ai la tête...
GRUCHET : Que je vous amène Julien ? il a envie de venir.
ROUSSELIN : Est-ce... vraiment nécessaire ?...
GRUCHET : Oh ! indispensable !
ROUSSELIN : Eh bien alors... oui, comme vous voudrez (Gruchet sort.)
HEURTELOT : Ce n’est pas tout ça, citoyen ! mais la première chose, quand vous serez là-bas, c’est d’abolir l’impôt des boissons !
ROUSSELIN : Les boissons ? sans doute !
HEURTELOT : Les autres font toujours des promesses ; et puis, va te promener ! Moi, je vous crois un brave ; et tapez là-dedans ! (Il lui tend la main.)
ROUSSELIN, avec hésitation : Volontiers, citoyen, volontiers !
HEURTELOT : A la bonne heure ! et il faut que ça finisse ! Voilà trop longtemps que nous souffrons !
HOMBOURG : Parbleu, on ne fait rien pour le Roulage ! l’avoine est hors de prix !
ROUSSELIN : C’est vrai ! l’Agriculture !
HOMBOURG : Je ne parle pas de l’Agriculture, je dis le Roulage !
MUREL : Il n’y a que cela ! mais, grâce à lui, le Gouvernement...
LEDRU : Ah ! le Gouvernement ! il décore un tas de freluquets !
VOINCHET : Et leur tracé du chemin de fer, qui passera par Saint-Mathieu, est d’une bêtise !...
BEAUMESNIL : On ne peut plus élever ses enfants !
ROUSSELIN : Je vous promets...
HOMBOURG : D’abord, les droits de la poste !...
ROUSSELIN : Oh ! oui !
LEDRU : Quand ce ne serait que dans l’intérêt de la discipline !...
ROUSSELIN : Parbleu !
VOINCHET : Au lieu que si on avait pris par Bonneval...
ROUSSELIN : Assurément !
BEAUMESNIL : Moi, j’en ai un qui a des dispositions...
ROUSSELIN : Je vous crois !
HOMBOURG, LEDRU, VOINCHET, BEAUMESNIL, tous à la fois :
HOMBOURG : Ainsi, pour louer un cabriolet...
LEDRU : Je ne demande rien ; cependant...
VOINCHET : Ma propriété qui se trouve...
BEAUMESNIL : Car enfin, puisqu’il y a des collèges...
MUREL, élevant la voix plus haut : Citoyens, pardon, un mot ! Citoyens, dans cette circonstance où notre cher compatriote, avec une simplicité de langage que j’ose dire antique, a si bien confirmé notre espoir, je suis heureux d’avoir été votre intermédiaire… ; — et afin de célébrer cet événement, d’où sortiront pour le canton, — et peut-être pour la France, — de nouvelles destinées, permettez-moi de vous offrir, lundi prochain, un punch, à ma fabrique.
LES ÉLECTEURS : Lundi, oui, lundi !
MUREL : Nous n’avons plus qu’à nous retirer, je crois ?
TOUS, en s’en allant : Adieu, monsieur Rousselin ! A bientôt ! ça ira ! vous verrez !
ROUSSELIN, donnant des poignées de main : Mes amis ! Ah ! je suis touché, je vous assure ! Adieu ! Tout à vous ! (Les électeurs s’éloignent.)
MUREL, à Rousselin : Soignez Heurtelot, c’est un meneur ! (Il va retrouver au fond les électeurs.)
ROUSSELIN, appelant : Heurtelot !
HEURTELOT : De quoi ?
ROUSSELIN : Vous ne pourriez pas me faire quinze paires de bottes ?
HEURTELOT : Quinze paires ?
ROUSSELIN : Oui, et autant de souliers. Ce n’est pas que j’aille en voyage, mais je tiens à avoir une forte provision de chaussures.
HEURTELOT : On va s’y mettre tout de suite, monsieur ! A vos ordres ! (Il va rejoindre les électeurs.)
HOMBOURG : Monsieur Rousselin, il m’est arrivé dernièrement une paire d’alezans, qui seraient des bijoux à votre calèche ! Voulez-vous les voir ?
ROUSSELIN : Oui, un de ces jours !
VOINCHET : Je vous donnerai une petite note, vous savez, sur le tracé du nouveau chemin de fier, de façon à ce que, prenant mon terrain par le milieu...
ROUSSELIN : Très bien !
BEAUMESNIL : Je vous amènerai mon fils ; et vous conviendrez qu’il serait déplorable de laisser un pareil enfant sans éducation.
ROUSSELIN : A la rentrée des classes, soyez sûr !...
HEURTELOT : Voilà un homme celui-là ! Vive Rousselin !
TOUS : Vive Rousselin ! (Tous les électeurs sortent.)

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