Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet

Rédaction
1870-1871
Première édition
Paris, Michel Lévy, 1872
Saisie par
Marie-Paule Dupuy

Chapitrage

Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet

Rédaction
1870-1871
Première édition
Paris, Michel Lévy, 1872
Saisie par
Marie-Paule Dupuy

Chapitrage

I

II

Louis-Hyacinthe Bouilhet naquit à Cany (Seine-Inférieure) le 27 mai 1822. Son père, chef des ambulances dans la campagne de 1812, passa la Bérésina à la nage en portant sur sa tête la caisse du régiment, et mourut jeune par suite de ses blessures ; son grand-père maternel, Pierre Hourcastremé, s’occupa de législation, de poésie, de géométrie, reçut des compliments de Voltaire, correspondit avec Turgot, Condorcet, mangea presque toute sa fortune à s’acheter des coquilles, mit au jour les Aventures de messire Anselme, un Essai sur la faculté de penser, les étrennes de Mnémosyne, etc., et après avoir été avocat au bailliage de Pau, journaliste à Paris, administrateur de la marine au Havre, maître de pension à Montivilliers, partit de ce monde presque centenaire, en laissant à son petit-fils le souvenir d’un bonhomme bizarre et charmant, toujours poudré, en culottes courtes, et soignant des tulipes.

L’enfant fut placé à Ingouville, dans un pensionnat, sur le haut de la côte, en vue de la mer ; puis, à douze ans, vint au collége de Rouen, où il remporta dans toutes ses classes presque tous les prix, ― bien qu’il ressemblât fort peu à ce qu’on appelle un bon élève, ce terme s’appliquant aux natures médiocres et à une tempérance d’esprit qui était rare dans ce temps-là.

J’ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient superbes d’extravagance, ― expansions dernières du romantisme arrivant jusqu’à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient dans nos cervelles d’étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles, masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d’Armand Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une Apologie de Robespierre, qui, répandue hors du collége, scandalisa un monsieur, si bien qu’un échange de lettres s’ensuivit avec proposition de duel, où le monsieur n’eut pas le beau rôle. Je me souviens d’un brave garçon, toujours affublé d’un bonnet rouge ; un autre se promettait de vivre plus tard en mohican, un de mes intimes voulait se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader. Mais on n’était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste ; les pensums finis, la littérature commençait ; et on se crevait les yeux à lire au dortoir des romans, on portait un poignard dans sa poche comme Antony, on faisait plus : par dégoût de l’existence, Bar*** se cassa la tête d’un coup de pistolet, And*** se pendit avec sa cravate ; nous méritions peu d’éloges, certainement ! mais quelle haine de toute platitude ! quels élans vers la grandeur ! quel respect des maîtres ! comme on admirait Victor Hugo !

Dans ce petit groupe d’exaltés, Bouilhet était le poëte, poëte élégiaque, chantre de ruines et de clairs de lune. Bientôt sa corde se tendit et toute langueur disparut, ― effet de l’âge, puis d’une virulence républicaine tellement naïve qu’il manqua, vers les vingt ans, s’affilier à une société secrète.

Son baccalauréat passé, on lui dit de choisir une profession ; il se décida pour la médecine, et, abandonnant à sa mère son mince revenu, se mit à donner des leçons.

Alors commença une existence triplement occupée par ses besognes de poëte, de répétiteur et de carabin. Elle fut pénible tout à fait, lorsque, deux ans plus tard, nommé interne à l’Hôtel-Dieu de Rouen, il entra sous les ordres de mon père, dans le service de chirurgie. Comme il ne pouvait être à l’hôpital durant la journée, ses tours de garde la nuit revenaient plus souvent que ceux des autres ; il s’en chargeait volontiers, n’ayant que ces heures-là pour écrire ; ― et tous ses vers de jeune homme, pleins d’amour, de fleurs et d’oiseaux, ont été faits pendant des veillées d’hiver, devant la double ligne des lits d’où s’échappaient des râles, ou par les dimanches d’été, quand le long des murs, sous sa fenêtre, les malades en houppelande se promenaient dans la cour. Cependant ces années tristes ne furent pas perdues ; la contemplation des plus humbles réalités fortifia la justesse de son coup d’œil, et il connut l’homme un peu mieux pour avoir pansé ses plaies et disséqué son corps.

Un autre n’aurait pas tenu à ces fatigues, à ces dégoûts, à cette torture de la vocation contrariée. Mais il supportait tout cela gaiement, grâce à sa vigueur physique et à la santé de son esprit. On se souvient encore, dans sa ville, d’avoir souvent rencontré au coin des rues ce svelte garçon d’une beauté apollonienne, aux allures un peu timides, à grands cheveux blonds, et tenant toujours sous son bras des cahiers reliés. Il écrivait dessus rapidement les vers qui lui venaient, n’importe où, dans un cercle d’amis, entre ses élèves, sur la table d’un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier une artère ; puis il les donnait au premier venu, léger d’argent, riche d’espoir, ― vrai poëte dans le sens classique du mot.

Quand nous nous retrouvâmes, après une séparation de quatre années, il me montra trois pièces considérables.

La première, intitulée le Déluge, exprimait le désespoir d’un amant étreignant sa maîtresse sur les ruines du monde près de s’engloutir :


Entends-tu sur les montagnes

Se heurter les palmiers verts ?

Entends-tu dans les campagnes

Le râle de l’univers ?


Il y avait des longueurs et de l’emphase, mais d’un bout à l’autre un entrain passionné.

Dans la seconde, une satire contre les Jésuites, le style, tout différent, était plus ferme.

O prêtres de salons, allez sourire aux femmes ;


Dans vos filets dorés prenez ces pauvres âmes !

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Et ministres charmants au confessionnal

Tournez la pénitence en galant madrigal !

Ah ! vous êtes bien là, héros de l’évangile,

Parfumant Jésus-Christ des fleurs de votre style

Et faisant chaque jour, martyrs des saintes lois,

Sur des tapis soyeux le chemin de la croix !

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Ces marchands accroupis sur les pieds du Calvaire

Qui vont tirant au sort et lambeau par lambeau

Se partagent, Seigneur, ta robe et ton manteau ;

Charlatans du saint lieu, qui vendent, ô merveille,

Ton cœur en amulette et ton sang en bouteille !


Il faut se remettre en mémoire les préoccupations de l’époque, et observer que l’auteur avait vingt-deux ans. La pièce est datée 1844.

La troisième était une invective « à un poëte vendu » qui rentrait tout à coup dans la carrière.


A quoi bon réveiller ton ardeur famélique ?

Poursuis par les prés verts ta chaste bucolique !

Sur le rivage en fleur où dort le flot vermeil,

Archange, enivre-toi des feux de ton soleil !

Chante la Syphilis sous les feuilles du saule !

Le manteau de Brutus te blesserait l’épaule,

Et ton âme naïve et ton cœur enfantin

Viendraient, peut-être encore, accuser le Destin !

Le Destin qui t’a pris ...................................

....................................................................

Va ! c’est l’âpre Plutus qui marche la main pleine

Et cote en souriant la conscience humaine !

Le Destin ! c’est le sac dont le ventre enflé d’or

Est si doux à palper dans un joyeux transport ;

C’est la Corruption qui, des monts aux vallées,

Traîne aux regards de tous ses mamelles gonflées !

C’est la Peur ! c’est la Peur ! fantôme au pied léger

Qui travaille le lâche à l’heure du danger !

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Ton Apollon, sans doute, en sa prudente course,

Pour monter au Parnasse a passé par la Bourse ?

Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir

Le soleil du matin s’éteindre avant le soir,

La lunette en arrêt, promènes-tu ton rêve

De Guizot qui pâlit à Thiers qui se lève,

Et, sur le temps mobile, aujourd’hui règles-tu

Ta foi barométrique et ta souple vertu ?

....................................................................

Arrière l’homme grec dont les strophes serviles

Ont encensé Xerxès le soir des Thermopyles !


et la suite, du même ton, rudoyait fort le ministère.

Il avait envoyé cette pièce à la Réforme, dans l’illusion qu’elle serait insérée. On lui répondit par un refus catégorique, le journal jugeant inopportun de s’exposer à un procès ― pour de la littérature.

Ce fut dans ce temps-là, vers la fin de 1845, à la mort de mon père, que Bouilhet quitta définitivement la médecine. Il continua son métier de répétiteur, puis, s’associant à un camarade, se mit à faire des bacheliers. 1848 ébranla sa foi républicaine ; et il devint un littérateur absolu, curieux seulement de métaphores, de comparaisons, d’images, et pour tout le reste, assez froid.

Sa connaissance profonde du latin (il écrivait dans cette langue presque aussi facilement qu’en français) lui inspira quelques-unes des pièces romaines qui sont dans Festons et Astragales ; puis le poëme de Melænis publié par la Revue de Paris, à la veille du coup d’état.

Le moment était funeste pour les vers. Les imaginations, comme les courages, se trouvaient singulièrement aplaties, et le public, pas plus que le pouvoir, n’était disposé à permettre l’indépendance de l’esprit. D’ailleurs le style, l’art en soi, paraît toujours insurrectionnel aux gouvernements et immoral aux bourgeois. Ce fut la mode, plus que jamais, d’exalter le sens commun et de honnir la poésie ; pour vouloir montrer du jugement, on se rua dans la sottise ; tout ce qui n’était pas médiocre ennuyait. Par protestation, il se réfugia vers les mondes disparus et dans l’extrême Orient ; de là les Fossiles et différentes pièces chinoises.

Cependant la province l’étouffait. Il avait besoin d’un plus large milieu, et, s’arrachant à ses affections, il vint habiter Paris.

Mais à un certain âge, le sens de Paris ne s’acquiert plus ; des choses toutes simples, pour celui qui a humé, enfant, l’air du boulevard, sont impraticables à un homme de trente-trois ans qui arrive dans la grande ville avec peu de relations, pas de rentes et l’inexpérience de la solitude. Alors de mauvais jours commencèrent.

Sa première œuvre, Madame de Montarcy, reçue à correction par le Théâtre-Français, puis refusée à une seconde lecture, attendit pendant deux ans, et ne parvint sur la scène de l’Odéon qu’au mois de novembre 1856.

Ce fut une représentation splendide. Dès le second acte les bravos interrompirent souvent les acteurs ; un souffle de jeunesse circulait dans la salle ; on eut quelque chose des émotions de 1830. Le succès se confirma. Son nom était connu.

Il aurait pu l’exploiter, collaborer, se répandre, gagner de l’argent. Mais il s’éloigna du bruit, pour aller vivre à Mantes dans une petite maison, à l’angle du pont, près d’une vieille tour. Ses amis venaient le voir le dimanche ; sa pièce terminée, il la portait à Paris.

Il en revenait chaque fois avec une extrême lassitude, causée par les caprices des directeurs, les chicanes de la censure, l’ajournement des rendez-vous, le temps perdu, ― ne comprenant pas que l’Art dans les questions d’art pût tenir si peu de place ! Quand il fit partie d’une commission nommée pour détruire les abus au Théâtre-Français, il fut le seul de tous les membres qui n’articula pas de plaintes sur le tarif des droits d’auteur.

Avec quel plaisir il se remettait à sa distraction quotidienne : l’apprentissage du chinois, car il l’étudia pendant dix ans de suite, uniquement pour se pénétrer du génie de la race, voulant faire plus tard un grand poëme sur le Céleste Empire ; ou bien, les jours que le cœur étouffait trop, il se soulageait par des vers lyriques de la contrainte du théâtre.

La chance, favorable à ses débuts, avait tourné ; mais la Conjuration d’Amboise fut une revanche qui dura tout un hiver.

Six mois plus tard, la place de conservateur à la bibliothèque municipale de Rouen lui fut donnée. C’était le loisir et la fortune, un rêve ancien qui se réalisait. Presque aussitôt, une langueur le saisit, ― épuisement de sa lutte trop longue. Pour s’en distraire, il essaya de différents travaux, il annotait Dubartas, relevait dans Origène les passages de Celse, avait repris les tragiques grecs, et il composa rapidement sa dernière pièce, Mademoiselle Aïssé.

Il n’eut pas le temps de la relire. Son mal (une albuminurie connue trop tard) était irrémédiable, et le 18 juillet 1869, il expira sans douleur, ayant près de lui une vieille amie de sa jeunesse, avec un enfant qui n’était pas le sien, et qu’il chérissait comme son fils.

Leur tendresse avait redoublé pendant les derniers jours. Mais deux autres personnes se montrèrent simplement atroces, ― comme pour confirmer cette règle qui veut que les poëtes trouvent dans leur famille les plus amers découragements ; car les observations énervantes, les sarcasmes mielleux, l’outrage direct fait à la Muse, tout ce qui renfonce dans le désespoir, tout ce qui vous blesse au cœur, rien ne lui a manqué, ― jusqu’à l’empiétement sur la conscience, jusqu’au viol de l’agonie !

Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l’enterrement des hommes publics, les moins lettrés comprenant qu’une intelligence supérieure venait de s’éteindre, qu’une grande force était perdue. La presse parisienne tout entière s’associa à cette douleur ; les plus hostiles même n’épargnèrent pas les regrets ; ce fut comme une couronne envoyée de loin sur son tombeau. Un écrivain catholique y jeta de la fange.

Sans doute, les connaisseurs de vers doivent déplorer qu’une lyre pareille soit muette pour toujours ; mais ceux qu’il avait initiés à ses plans, qui profitèrent de ses conseils, qui enfin connaissaient toute la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur il serait parvenu.

Il laisse, outre ce volume et Aïssé, trois comédies en prose, une féerie, et le premier acte du Pèlerinage de Saint-Jacques, drame en vers et en dix tableaux.

Il avait en projet deux petits poëmes : l’un intitulé le Bœuf pour peindre la vie rustique du Latium ; l’autre, le Dernier Banquet, aurait fait voir un cénacle de patriciens qui, pendant la nuit où les soldats d’Alaric vont prendre Rome, s’empoisonnent tous dans un festin, en disant la grandeur de l’antiquité et la petitesse du monde moderne. De plus, il voulait faire un roman sur les païens du ve siècle, contrepartie des Martyrs, mais avant tout son conte chinois, dont le scénario est complétement écrit ; enfin, comme ambition suprême, un poëme résumant la science moderne et qui aurait été le de Naturâ rerum de notre âge.

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