Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet

Rédaction
1870-1871
Première édition
Paris, Michel Lévy, 1872
Saisie par
Marie-Paule Dupuy

Chapitrage

Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet

Rédaction
1870-1871
Première édition
Paris, Michel Lévy, 1872
Saisie par
Marie-Paule Dupuy

Chapitrage

II

III

A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si on était supérieur à tous, de dire : Celui-ci est le premier, celui-là le second, cet autre le troisième ? Les revirements de la célébrité sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n’était-il pas oublié ? Autrefois Saint-Amant passait pour un moindre poëte que Jacques Delille. Don Quichotte, Gil Blas, Manon Lescaut, la Cousine Bette et tous les chefs-d’œuvre du roman n’ont pas eu le succès de l’Oncle Tom. J’ai entendu dans ma jeunesse faire des parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo ; et il semble que « notre grand poëte national » commence à déchoir. Donc il convient d’être timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos dénigrements, plus encore de nos admirations ; ― car la gloire d’un écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d’un petit groupe d’intelligences qui à la longue impose son jugement.

Quelques-uns vont se récrier que je décerne à mon ami une place trop haute. Ils ne savent pas plus que moi celle qui lui restera.

Parce que son premier ouvrage est écrit en stances de six vers, à rimes triplées, comme Namouna, et débute ainsi :

De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome,

Du quartier de Suburre au mont Capitolin,

Le cothurne à la grecque et la toge de lin,

Le plus beau fut Paulus...,

tournure pareille à cette autre :

De tous les débauchés de la ville du monde

Où le libertinage est à meilleur marché,

De la plus vieille en vice et de la plus féconde

Je veux dire Paris, le plus grand débauché

C’était Jacques Rolla,

Sans rien voir de plus, et méconnaissant toutes les différences de facture, de poétique et de tempérament, on a déclaré que l’auteur de Mélænis copiait Alfred de Musset ! Ce fut une condamnation sans appel, une rengaine, ― tant il est commode de poser sur les choses une étiquette pour se dispenser d’y revenir.

Je voudrais bien n’avoir pas l’air d’insulter les dieux. Mais qu’on m’indique, chez Musset, un ensemble quelconque où la description, le dialogue et l’intrigue s’enchaînent pendant plus de deux mille vers, avec une telle suite de composition et une pareille tenue dans le langage, une œuvre enfin de cette envergure-là ? Quel art il a fallu pour reproduire toute la société romaine d’une manière qui ne sentît pas le pédant, et dans les bornes étroites d’une fable dramatique !

Si l’on cherche dans les poésies de Louis Bouilhet l’idée mère, l’élément génial, on y trouvera une sorte de naturalisme, qui fait songer à la Renaissance. Sa haine du commun l’écartait de toute platitude, sa pente vers l’héroïque était rectifiée par de l’esprit ; car il avait beaucoup d’esprit, ― et c’est même une face de son talent, presque inconnue ; il la tenait un peu dans l’ombre, la jugeant inférieure. Mais, à présent, rien n’empêche d’avouer qu’il excellait aux épigrammes, quatrains, acrostiches, rondeaux, bouts-rimés et autres « joyeusetés » faites par distraction, comme débauche. Il en faisait aussi par complaisance. Je retrouve des discours officiels pour des fonctionnaires, des compliments de jour de l’an pour une petite fille, des stances pour un coiffeur, pour le baptême d’une cloche, pour le passage d’un souverain. Il dédia à un de nos amis blessé en 1848, une ode sur le patron de la Prise de Namur où l’emphase atteint au sublime de l’ennui. Un autre ayant abattu d’un coup de fouet une vipère, il lui expédia un morceau intitulé : Lutte d’un monstre et d’un artiste français, qui contient assez de tournures poncives, de métaphores boiteuses et de périphrases idiotes pour servir de modèle ou d’épouvantail. Mais son triomphe c’était le genre Béranger ! Quelques intimes se rappelleront éternellement le Bonnet de coton, un chef-d’œuvre célébrant « la gloire, les belles et la philosophie », à faire crever d’émulation tous les membres du Caveau1.

Il avait le don de l’amusement, ― chose rare chez un poëte. Que l’on oppose les pièces chinoises aux pièces romaines, Néera au Lied-normand, Pastel à Clair de lune, Chronique de printemps à Sombre églogue, le Navire à une Soirée, et on reconnaîtra combien il était fertile et ingénieux.

Il a dramatisé toutes les passions, dit les plaintes de la momie, les triomphes du néant, la tristesse des pierres, exhumé des mondes, peint des peuples barbares, fait des paysages de la Bible et des chants de nourrices. Quant à la hauteur de son imagination, elle paraît suffisamment prouvée par les Fossiles, cette œuvre que Théophile Gautier appelait « la plus difficile, peut-être, qu’ait tentée un poëte ! » j’ajoute : le seul poëme scientifique de toute la littérature française qui soit cependant de la poésie. Les stances à la fin sur l’homme futur montrent de quelle façon il comprenait les plus transcendantes utopies ; ― et sa Colombe restera peut-être comme la profession de foi historique du xixe siècle en matière religieuse. A travers cette sympathie universelle son individualité perce nettement ; elle se manifeste par des accents lugubres ou ironiques dans Dernière Nuit, A une femme, Quand vous m’avez quitté, boudeuse, etc., tandis qu’elle éclate d’une manière presque sauvage dans la Fleur rouge, ce cri unique et suraigu.

Sa forme est bien à lui, sans parti pris d’école, sans recherche de l’effet, souple et véhémente, pleine et imagée, musicale toujours. La moindre de ses pièces a une composition. Les rejets, les entrelacements, les rimes, tous les secrets de la métrique, il les possède ; aussi son œuvre fourmille-t-elle de bons vers, de ces vers tout d’une venue et qui sont bons partout, dans le Lutrin comme dans les Châtiments. Je prends au hasard :

— S’allonge en crocodile et finit en oiseau2.

— Un grand ours au poil brun, coiffé d’un casque d’or.

— C’était un muletier qui venait de Capoue.

— Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille.

— Mille choses qu’on voit dans le hasard des foules.

et celui-ci pour la sainte Vierge :

Pâle éternellement d’avoir porté son Dieu.

Car il est classique, dans un certain sens. L’Oncle Million entre autres, n’est-il pas d’un français excellent ?

Des vers ! écrire en vers. Mais c’est une folie !

J’en sais de moins timbrés qu’on enferme et qu’on lie !

Morbleu ! qui parle en vers ? la belle invention !

Est-ce que j’en fais, moi ? l’imagination,

Est-ce que j’en ai, moi ? Fils de mes propres œuvres,

Il m’a fallu, mon cher, avaler des couleuvres

Pour te donner un jour le plaisir émouvant

De guetter, lyre en main, l’endroit d’où vient le vent !

Ces frivolités-là sagement entendues

Sont bonnes, si l’on veut, à nos heures perdues ;

Moi-même, j’ai connu dans une autre maison

Un commis bon enfant qui tournait la chanson.

……………………………………………….

et plus loin :

Mais je dis que Léon n’est pas même un poëte !

Lui, poëte, allons donc ! que me chantez-vous là,

Moi qui l’ai vu chez nous, pas plus haut que cela !

Comment ? qu’a-t-il en lui qui passe l’ordinaire ?

C’est un écervelé, c’est un visionnaire,

C’est un simple idiot, et je vous réponds, moi,

Qu’il fera le commerce, ou qu’il dira pourquoi !

Voilà un style qui va droit au but, où l’on ne sent pas l’auteur ; le mot disparaît dans la clarté même de l’idée, ou plutôt, se collant dessus, ne l’embarrasse dans aucun de ses mouvements, et se prête à l’action.

Mais on m’objectera que toutes ces qualités sont perdues à la scène, bref, qu’il : «n’entendait pas le théâtre ! »

Les soixante-dix-huit représentations de Montarcy, les quatre-vingts d’Hélène Peyron et les cent cinq de la Conjuration d’Amboise, témoignent du contraire. Puis il faudrait savoir ce qui convient au théâtre, ― et d’abord reconnaître qu’une question y domine toutes les autres : celle du succès, du succès immédiat et lucratif.

Les plus expérimentés s’y trompent, ― ne pouvant suivre assez promptement les variations de la mode. Autrefois on allait au spectacle pour entendre de belles pensées en beau langage ; vers 1830, on a aimé la passion furieuse, le rugissement à l’état fixe ; plus tard, une action si rapide que les héros n’avaient pas le temps de parler ; ensuite la thèse, le but social ; après quoi est venue la rage des traits d’esprit ; et maintenant toute faveur semble acquise à la reproduction des plus niaises vulgarités.

Certainement Bouilhet estimait peu les thèses, il avait en horreur « les mots », il aimait les développements et considérait le réalisme, ou ce qu’on nomme ainsi, comme une chose fort laide. Les grands effets ne pouvant s’obtenir par les demi-teintes, il préférait les caractères tranchés, les situations violentes, et c’est pour cela qu’il était bien un poëte tragique.

Son intrigue faiblit, quelquefois, par le milieu. Mais dans les pièces en vers, si elle était plus serrée, elle étoufferait toute poésie. Sous ce rapport, du reste, la Conjuration d’Amboise et Mademoiselle Aïssé marquent un progrès ; ― et, pour qu’on ne m’accuse pas d’aveuglement, je blâme dans Madame de Montarcy le caractère de Louis XIV trop idéalisé, dans l’Oncle Million la feinte maladie du notaire, dans Hélène Peyron des longueurs à l’avant-dernière scène du 4e acte, et dans Dolorès le défaut d’harmonie entre le vague du milieu et la précision du style ; enfin ses personnages parlent trop souvent en poëtes, ce qui ne l’empêchait pas de savoir amener les coups de théâtre, exemples : la réapparition de Marceline chez M. Daubret, l’entrée de dom Pèdre au 3e acte de Dolorès, la comtesse de Brisson dans le cachot, le commandeur à la fin d’Aïssé, et Cassius revenant comme un spectre chez l’impératrice Faustine. On a été injuste pour cette œuvre. On n’a pas compris, non plus, l’atticisme de l’Oncle Million, la mieux écrite peut-être de toutes ses pièces, comme Faustine en est la plus rigoureusement combinée.

Elles sont toutes, au dénoûment, d’un large pathétique, animées d’un bout à l’autre par une passion vraie, pleines de choses exquises et fortes. Et comme il est bien fait pour la voix, cet hexamètre mâle, avec ses mots qui donnent le frisson, et ces élans cornéliens pareils à de grands coups d’aile !

C’est le ton épique de ses drames qui causait l’enthousiasme aux premières représentations. Du reste, ces triomphes l’enivraient fort peu, car il se disait que les plus hautes parties d’une œuvre ne sont pas toujours les mieux comprises, et qu’il pouvait avoir réussi par des côtés inférieurs.

S’il avait fait en prose absolument les mêmes pièces, on eût, peut-être, exalté son génie dramatique. Mais il eut l’infortune de se servir d’un idiome détesté généralement. On a dit d’abord « pas de comédie en vers ! » plus tard « pas de vers en habit noir ! » pour en venir à cet axiome : « pas de vers au théâtre ! » quand il est si simple de confesser qu’on n’en désire nulle part.

Mais c’était sa véritable langue. Il ne traduisait pas de la prose. Il pensait par les rimes, ― et les aimait tellement qu’il en lisait de toutes les sortes, avec une attention égale. Quand on adore une chose, on en chérit la doublure ; les amateurs de spectacle se plaisent dans les coulisses ; les gourmands s’amusent à voir faire la cuisine ; les mères ne rechignent pas à débarbouiller leurs marmots. La désillusion est le propre des faibles. Méfiez-vous des dégoûtés ; ce sont presque toujours des impuissants.


1 Voir à la fin du volume.

2 Pour décrire un ptérodactyle.

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