Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet

Rédaction
1870-1871
Première édition
Paris, Michel Lévy, 1872
Saisie par
Marie-Paule Dupuy

Chapitrage

Préface aux Dernières Chansons de Louis Bouilhet

Rédaction
1870-1871
Première édition
Paris, Michel Lévy, 1872
Saisie par
Marie-Paule Dupuy

Chapitrage

III

IV

Lui ― il pensait que l’Art est une chose sérieuse, ayant pour but de produire une exaltation vague, et même que c’est là toute sa moralité. J’extrais d’un cahier de notes les trois passages suivants :

« Dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu’elle introduit. Aussi nous décrit-t-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple. »

Pierre Corneille

« L’Art, dans ses créations, ne doit penser à plaire qu’aux facultés qui ont vraiment le droit de le juger. S’il fait autrement, il marche dans une voie fausse. »

Goethe

« Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l’esprit public que celles qui peuvent faire le fond du sujet. »

Buffon

Ainsi l’Art, ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas être considéré comme un moyen. Malgré tout le génie que l’on mettra dans le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable pourra servir de preuve contraire ; car les dénoûments ne sont point des conclusions ; d’un cas particulier il ne faut rien induire de général ; ― et les gens qui se croient par là progressifs vont à l’encontre de la science moderne, laquelle exige qu’on amasse beaucoup de faits avant d’établir une loi. Aussi Bouilhet se gardait-il de l’art prêcheur qui veut enseigner, corriger, moraliser. Il estimait encore moins l’art joujou qui cherche à distraire comme les cartes, ou à émouvoir comme la cour d’assises ; et il n’a point fait de l’art démocratique, convaincu que la forme pour être accessible à tous doit descendre très-bas, et qu’aux époques civilisées on devient niais lorsqu’on essaie d’être naïf. Quant à l’art officiel, il en a repoussé les avantages, parce qu’il aurait fallu défendre des causes qui ne sont pas éternelles.

Fuyant les paradoxes, les nosographies, les curiosités, tous les petits chemins, il prenait la grande route, c’est-à-dire les sentiments généraux, les côtés immuables de l’âme humaine, et, comme « les idées forment le fond du style », il tâchait de bien penser, afin de bien écrire.

Jamais il n’a dit :

Le mélodrame est bon, si Margot a pleuré,

lui qui a fait des drames où l’on a pleuré, ne croyant pas que l’émotion pût remplacer l’artifice.

Il détestait cette maxime nouvelle qu’ « il faut écrire comme on parle ». En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps, les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un ridicule, ― tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie et de facilité !

Il n’en manquait pas, cependant : ses acteurs l’ont vu faire au milieu d’eux des retouches considérables. L’inspiration, disait-il, doit être amenée et non subie.

La plastique étant la qualité première de l’Art, il donnait à ses conceptions le plus de relief possible, suivant le même Buffon qui conseille d’exprimer chaque idée par une image. Mais les bourgeois trouvent, dans leur spiritualisme, que la couleur est une chose trop matérielle pour rendre le sentiment ; ― et puis le bon sens français, d’aplomb sur son paisible bidet, tremble d’être emporté dans les cieux, et crie à chaque minute « trop de métaphores ! » comme s’il en avait à revendre.

Peu d’auteurs ont autant pris garde au choix des mots, à la variété des tournures, aux transitions, ― et il n’accordait pas le titre d’écrivain à celui qui ne possède que certaines parties du style. Combien des plus vantés seraient incapables de faire une narration, de joindre bout à bout une analyse, un portrait et un dialogue !

Il s’enivrait du rhythme des vers et de la cadence de la prose qui doit, comme eux, pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie.

Son libéralisme lui faisait admettre toutes les écoles ; Shakespeare et Boileau se coudoyaient sur sa table.

Ce qu’il préférait chez les Grecs, c’était l’Odyssée d’abord, puis l’immense Aristophane, et parmi les latins, non pas les auteurs du temps d’Auguste (excepté Virgile), mais les autres qui ont quelque chose de plus roide et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. Il avait beaucoup étudié Apulée.

Il lisait Rabelais continuellement, aimait Corneille et Lafontaine, ― et tout son romantisme ne l’empêchait pas d’exalter Voltaire.

Mais il haïssait les discours d’académie, les apostrophes à Dieu, les conseils au peuple, ce qui sent l’égout, ce qui pue la vanille, la poésie de bouzingot, et la littérature talon-rouge, le genre pontifical et le genre chemisier.

Beaucoup d’élégances lui étaient absolument étrangères, telles que l’idolâtrie du XVIIe siècle, l’admiration du style de Calvin, le gémissement continu sur la décadence des arts. Il respectait fort peu M. de Maistre. Il n’était pas ébloui par Proud’hon.

Les esprits sobres, selon lui, n’étaient rien que des esprits pauvres ; et il avait en horreur le faux bon goût, plus exécrable que le mauvais, toutes les discussions sur le Beau, le caquetage de la critique. Il se serait pendu plutôt que d’écrire une préface. Voici qui en dira plus long ; c’est une page d’un calepin ayant pour titre Notes et projets ― Projets !

« Ce siècle est essentiellement pédagogue. Il n’y a pas de grimaud qui ne débite sa harangue, pas de livre si piètre qui ne s’érige en chaire à prêcher ! Quant à la forme, on la proscrit. S’il vous arrive de bien écrire, on vous accuse de n’avoir pas d’idées. Pas d’idées, bon Dieu ! Il faut être bien sot, en effet, pour s’en passer au prix qu’elles coûtent. La recette est simple ; avec deux ou trois mots : « avenir, progrès, société », fussiez-vous Topinambou, vous êtes poëte ! Tâche commode qui encourage les imbéciles et console les envieux. O médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions, bavardages esthétiques, vomissements économiques, produits scrofuleux d’une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon âme ! Vous n’êtes pas la gangrène, vous êtes l’atrophie ! Vous n’êtes pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l’abcès froid aux bords pâles, qui descend, comme d’une source, de quelque carie profonde ! »

Au lendemain de sa mort, Théophile Gautier écrivait : « Il portait haut la vieille bannière déchirée en tant de combats, on peut s’y rouler comme dans un linceul. La valeureuse bande d’Hernani a vécu. »

Cela est vrai. Ce fut une existence complétement dévouée à l’idéal, un des rares desservants de la littérature pour elle-même, derniers fanatiques d’une religion près de s’éteindre ― ou éteinte.

« Génie de second ordre, » dira-t-on. Mais ceux du quatrième ne sont pas maintenant si communs ! Regardez comme le désert s’élargit ! un souffle de bêtise, une trombe de vulgarité nous enveloppe, prête à recouvrir toute élévation, toute délicatesse. On se sent heureux de ne plus respecter les grands hommes, et peut-être allons-nous perdre avec la tradition littéraire, ce je ne sais quoi d’aérien qui mettait dans la vie quelque chose de plus haut qu’elle. Pour faire des œuvres durables, il ne faut pas rire de la gloire. Un peu d’esprit se gagne par la culture de l’imagination et beaucoup de noblesse dans le spectacle des belles choses.

Et puisqu’on demande à propos de tout une moralité, voici la mienne :

Y a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à lire ensemble les poëtes, à se communiquer ce qu’ils ont fait, les plans des ouvrages qu’ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur sont venues, une phrase, un mot, ― et, bien que dédaigneux du reste, cachant cette passion avec une pudeur de vierge, je leur donne un conseil :

Allez côte à côte dans les bois, en déclamant des vers, mêlant votre âme à la séve des arbres et à l’éternité des chefs-d’œuvre, perdez-vous dans les rêveries de l’histoire, dans les stupéfactions du sublime ! Usez votre jeunesse aux bras de la Muse ! Son amour console des autres, et les remplace.

Enfin, si les accidents du monde, dès qu’ils sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l’emploi d’une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous sembleront pas avoir d’autre utilité, et que vous soyez résolus à toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute épreuve, lancez-vous, publiez !

Alors, quoiqu’il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux sans indignation et leur gloire sans envie ; car le moins favorisé se consolera par le succès du plus heureux ; celui dont les nerfs sont robustes soutiendra le compagnon qui se décourage ; chacun apportera dans la communauté ses acquisitions particulières ; et ce contrôle réciproque empêchera l’orgueil et ajournera la décadence.

Puis, quand l’un sera mort ― car la vie était trop belle, ― que l’autre garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart contre les bassesses, un recours dans les défaillances, ou plutôt comme un oratoire domestique où il ira murmurer ses chagrins et détendre son cœur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ténèbres, derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement une ombre prêt à l’interroger : « Est-ce ainsi ? que dois-je faire ? réponds-moi ! » ― Et si ce souvenir est l’éternel aliment de son désespoir, ce sera, du moins, une compagnie dans sa solitude.

Gustave Flaubert.

20 Juin 1870.

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