Le Sexe faible

Rédaction
1872-1873
Édition choisie
Paris, Louis Conard, 1910
Saisie par
Olivier Bara, Marianne Bouchardon

Chapitrage

Le Sexe faible

Rédaction
1872-1873
Édition choisie
Paris, Louis Conard, 1910
Saisie par
Olivier Bara, Marianne Bouchardon

PERSONNAGES

ACTE PREMIER

Chez Mme de Mérilhac, à la campagne, aux environs de Paris.

Salon d’été, donnant sur un jardin, avec trois arcades au fond et une véranda extérieure. Deux portes latérales.

Au premier plan, à droite un guéridon, à gauche un canapé.

SCÈNE PREMIÈRE

Mme DE MÉRILHAC, debout, au milieu de la scène, AMÉDÉE, une plume à la main et courbé sur le guéridon où il y a beaucoup de petits papiers, les uns près des autres.

MADAME DE MÉRILHAC.

Amédée !

AMÉDÉE.

Ma tante ?

MADAME DE MÉRILHAC.

As-tu fini d’écrire les noms de nos invités pour ce soir ?

AMÉDÉE.

Oui, et de ma plus belle main ! en ronde superbe ! Brard et Saint-Omer auprès de moi…

MADAME DE MÉRILHAC.

Tu es capable d’avoir commis encore quelque bévue ! Voyons.

AMÉDÉE.

Voyez ! (Il se lève, tendant un des billets.) Et d’abord notre nouveau ministre, M. des Orbières… Fallait-il mettre Son Excellence ?

MADAME DE MÉRILHAC.

Certainement !

AMÉDÉE.

En toutes lettres ?

MADAME DE MÉRILHAC.

Non ! un S et un E, puis ministre : Son Excellence le ministre de… (Pendant qu’Amédée, qui s’est rassis, écrit, à part.) Il l’est enfin ! il l’est…

AMÉDÉE, donnant les autres billets au fur et à mesure.

Maintenant, voici les autres : Mme de Grémonville, Mlle Valentine de Grémonville, Mlle Thérèse de Grémonville, la considérable Mme Duvernier, son fils M. Paul, et l’oncle, le vieux de la vieille, l’excellent général Varin des Îlots !

MADAME DE MÉRILHAC.

Parfait !

AMÉDÉE, ironiquement.

Vous croyez ? mais il manque quelqu’un.

MADAME DE MÉRILHAC.

Qui donc ?

AMÉDÉE.

Et Gertrude ? Mlle Gertrude ! est-ce que notre général peut s’en passer ? Ne faut-il pas qu’elle soit là pour le garantir du vent, de la pluie et du soleil, le forcer de mettre sa calotte de peur des rhumes et lui faire avaler son bouillon dès cinq heures, juste ? Il la mène, ou plutôt elle l’escorte partout, si bien qu’au jour de l’an je l’ai rencontré sur le boulevard en train de faire ses visites, côte à côte dans un cabriolet mylord avec sa bonne ; rien de plus folichon que leurs deux profils !

MADAME DE MÉRILHAC.

Faiblesse de vieillard ! N’importe ! Il nous a rendu service, un vrai service ; sans lui, M. des Orbières ne serait pas maintenant au pouvoir ; c’est par son influence dans le comité de la Madeleine et les voix de ses vieux compagnons d’armes dont il dispose.

AMÉDÉE.

Et où faut-il le placer, notre grand homme ? en face de vous, n’est-ce pas ?

MADAME DE MÉRILHAC.

Pourquoi cela, en face ?

AMÉDÉE.

Mais… chère tante, sa longue habitude de venir ici tous les jours… l’autorité qu’il y possède… enfin, c’est comme le maître de la maison !

MADAME DE MÉRILHAC.

Je n’aime pas ce genre de plaisanteries, tu sais !

AMÉDÉE.

Cela va de soi-même, pourtant ! et le rapport de vos deux personnes n’a rien que de naturel. Lui, c’est un homme de tribune et de gouvernement ; vous, vous êtes une femme… académique, diplomatique et politique. Oh ! ne niez pas ! Plus d’une motion importante est sortie du boudoir de la rue Bellechasse !… Et quels raouts, miséricorde ! Des messieurs, convenables comme des domestiques du Grand-Hôtel, et qui dissertent sur la fusion des Centres, l’esprit du dernier cabinet, ou la meilleure assiette des impôts ! Le tout, bien entendu, d’après la direction du célèbre orateur, publiciste et homme d’état, M. des Orbières… et on appelle la comtesse de Mérilhac (Il salue) son Égérie… ce qui est un grand honneur pour vous, ou plutôt pour lui, chère tante.

MADAME DE MÉRILHAC.

Tu auras soin de te placer auprès de Valentine.

AMÉDÉE.

Moi ? je veux bien.

MADAME DE MÉRILHAC.

Et tu tâcheras, n’est-ce pas, de surveiller un peu tes manières ? je tiens à ce que tu plaises.

AMÉDÉE.

Je plais toujours ! Dans quel but, ce soir, tout particulièrement…

MADAME DE MÉRILHAC.

Je trouve qu’il faudrait quitter enfin la vie de garçon ; à cinquante ans, il n’est pas trop tôt de s’établir, de se marier.

AMÉDÉE.

Moi ! me marier ! allons donc ! Un mariage, des enfants ! D’abord, je déteste les enfants, et quant à subir le joug d’une femme…

MADAME DE MÉRILHAC.

Fais ce que je te dis… Et tu mettras ton ami Paul près de Thérèse.

AMÉDÉE.

Auriez-vous également, à son endroit, des intentions d’hyménée ?

MADAME DE MÉRILHAC.

Pourquoi pas ?

AMÉDÉE.

Celui-là, je l’avoue, est de naissance prédestiné au mariage ; sa mère le gouverne comme un marmot, jusqu’à régler la longueur de sa barbe, interdiction de la cigarette, défense du bal masqué et privation de sortie après minuit ! Et comme elle le contrecarre dans tous ses goûts, sans qu’il regimbe ! Avec Thérèse ce sera bien pire, car je la trouve, moi, une petite personne désagréable ; elle tient cela peut-être de son père que l’on dit fou ? Ce bonhomme Grémonville ne vit pas avec sa femme.

MADAME DE MÉRILHAC.

Tu ferais mieux de ne pas répéter des cancans… pareils ! Du reste, je partage ton opinion sur Valentine (geste d’étonnement d’Amédée), elle est charmante, tandis que Thérèse, entre nous, me semble un peu nigaude, sans compter un caractère boudeur, avec un entêtement !

AMÉDÉE.

Eh bien ! au lieu d’un maître le pauvre garçon en aura deux ! Sera-t-il assez inspecté, et grondé, tiraillé, surmené ! Avant six mois il est fourbu, je parie ! (Riant.) Très drôle ! très drôle !

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