Qui était Flaubert ?
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La tentation de Saint Antoine (1856)

Année
1856
Éditeur
Louis Conard
Date d’édition
1910
Lieu d’édition
Paris
Détails

Extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l’Institut National de la Langue Française (INaLF). La pagination renvoie à l’édition des Œuvres complètes, t. IV, Conard, 1910.

Chapitrage

DEUXIEME PARTIE.

La tentation de Saint Antoine (1856)

PREMIERE PARTIE

p497

Le soir, sur une montagne. à l’ horizon, le désert ;
à droite, la cabane de saint Antoine, avec un banc
près de la porte ; à gauche, une petite chapelle.
Une lampe y est accrochée au-dessus d’ une image
de la sainte vierge.
Devant la cabane, par terre, quelques corbeilles en
feuilles de palmier.
Dans une crevasse de la roche, le cochon de l’ ermite
dort à l’ ombre.
Antoine est seul, sur le banc, occupé à faire
ses paniers. Il lève la tête et regarde le soleil.
Antoine
assez travaillé comme cela ! Prions !
Il se dirige vers la chapelle, puis il s’ arrête.
Tout à l’ heure, il sera temps ! Quand l’ ombre de la
croix aura atteint cette pierre, je commencerai mes
oraisons.
Il se promène tout doucement de long en large, les
bras pendants.
Le ciel pâlit, le gypaète tournoie, les palmiers
frissonnent, la lune va se lever, et demain ? Le
soleil reviendra ! Puis il se couchera et toujours
ainsi ! Toujours ! ... moi, je me réveillerai, je

p498

prierai j’ achèverai ces corbeilles que je livre
à des pasteurs pour qu’ ils m’ apportent du pain.
Ensuite je prierai, je me réveillerai... et
toujours ainsi ! Toujours!
Il soupire.
ô mon dieu ! Les fleuves s’ ennuient-ils à laisser
couler leurs ondes ! La mer se fatigue-t-elle de
battre ses rivages, et les arbres, quand ils se tordent
dans les grands vents, n’ ont-ils pas des envies
de partir avec les oiseaux qui rasent leurs
sommets ?
Il regarde l’ ombre de la croix.
Encore la largeur de deux sandales et ce sera le
moment de la prière, il le faut !
Une tortue s’ avance entre les roches. Antoine la
regarde.
Vraiment cet animal est fort joli!...
puis il s’ endort.
Je suis bien fatigué ce soir ! Mon cilice me gêne !
Comme il est lourd !
Il se détourne et aperçoit l’ ombre de la croix
qui a dépassé la pierre.
Ah ! Misérable ! Qu’ ai-je fait allons ! Vite,
vite !
Il frappe deux cailloux, enflamme une feuille sèche,
et allume la petite lampe qu’ il raccroche à la
muraille : la nuit est presque venue, il
s’ agenouille.
Il y a des gens qui prient pour le seul plaisir de
prier, qui s’ humilient pour s’ humilier, mais moi ?
Est-ce par besoin ou par devoir ? ... assez, assez !
Plus de ces réflexions ! ... salut Marie,
pleine de grâces ! ... oh ! Que je t’ aime ! Que
n’ ai-je pu, dans la poussière de la route, suivre
ton long voile bleu flottant, lorsque, au pas
cadencé de l’ âne voyageur, il se levait derrière toi
et disparaissait sous les platanes ! ...
Antoine s’ interrompt, la tortue s’ avance, le cochon
se réveille.
Cette figure ! C’ est comme si jamais je ne l’ avais
vue je voudrais qu’ elle fût plus grande...
Une voix, presque indistincte, murmure :
bien haute, n’ est-ce pas ?

p499

Antoine.
Tressaille.
Qui donc parle
il écoute.
Eh non ! C’ est moi qui pense !
La Voix.
Reprend :
... bien haute, n’ est-ce pas, et en relief pour
qu’ on puisse la saisir avec les mains ?
Antoine.
... n’ es-tu pas l’ amour de ceux qui n’ ont point
d’ amour ?
La Voix.
Prie-la, Antoine, elle t’ aimera. Vois, elle te fait
signe.
L’ image tremble.
Antoine.
Mais... elle a remué... ah ! C’ est le vent peut-être !
La Voix.
Le vent du soir, qui souffle des mer chaudes...
Antoine.
Maudit soit-il, s’ il amollit le cœur du solitaire !
La Voix.
Comment ? N’ es-tu pas humble, chaste, fort ?
Antoine.
Moi ?
La Voix.
Oui, tu as dédaigné toutes les joies, les festins,
les femmes, le tumulte des chars et la popularité.

p500

Antoine.
Souriant.
Il est vrai ! Rien de ce qui tente les autres ne m’ a
séduit.
Il se remet en prières.
Le Cochon.
Je mire dans les étangs ma robuste figure. J’ aime
à me voir : j’ ai les pattes minces, les oreilles
longues, les yeux petits, le ventre gros.
La Voix.
Plus forte.
Noë s’ est enivré, Jacob a menti, Moïse a douté,
Salomon a failli, Pierre a renié ; mais toi ? ...
Antoine.
Avec quoi m’ enivrerais-je ? à qui mentirais-je ?
Si je doutais, je ne serais pas là ! Moins que personne
j’ ai failli, et jamais je n’ ai renié le Seigneur.
Le Cochon.
Sincèrement, je ne vois point de créature qui vaille
mieux que moi.
Des ombres vagues apparaissent au fond de la scène,
on entend des chuchotements. Le vent souffle, la
lanterne se balance.
Antoine.
Se remet en prières.
Tu es bénie entre toutes les femmes ! ...
La Voix.
Répète :
toutes les femmes ! ...
Antoine.
Que ton nom...

p501

La Voix.
... plus suave qu’ un baiser mélancolique comme un
soupir...
Antoine.
Marie ! Marie !
La Voix.
Blanches comme des cierges, -et les yeux roulent,
les lèvres frémissent...
un coup de vent arrache l’ image de la sainte vierge,
qui surgit grande comme nature.
Antoine.
Oh ! Oh ! Elle se développe ! ... qu’ ai-je donc ? ...
La Voix.
Rien ! C’ est une femme !
Antoine.
Se frappant le front.
Quelle idée !
La Voix.
Regarde !
Antoine.
Mais la voilà qui renverse sa tête ! Qui tord ses reins !
La Voix.
E les cheveux s’ envolent ! ... Ah ! Les longs
cheveux ! Les cheveux d’ or, hume-les, baise-les !
Antoine.
Assez ! Assez ! De par le seigneur, va-t’en !
Vision de l’enfer !
Tout disparaît, - le cochon gémit, -Antoine regarde
au loin d’un air mélancolique.

p502

La Voix.
Reprend :
c’ est par là que s’ avance dans les sables la
litière de pourpre, remuant doucement, aux bras
noirs des eunuques ; elle enferme la fille des
consuls qui soupire de langueur sous les grands pins
de ses villas, la lydienne épuisée qui ne veut plus
d’ Adonis, la juive en inquiétude qui cherche son
messie.
Antoine
lentement.
Oui ! ... elles sont malades...
La Voix.
Elles viennent te raconter leurs souffrances. Il y
en a qui dépérissent pour des danseurs, d’ autres se
pâment au son des flûtes, et ce n’ est point,
disent-elles, le danseur qu’ elles aiment,
[le manuscrit de 16 contient, sur une page collée
à la page 5, la variante suivante :]
La Voix.
Reprend :
une nuit, c’ était à Héliopolis, sur le Nil, tu
veillais, comme maintenant, écoutant tomber dans
les vasques de porphyre le jet clair des fontaines,
que les lions soufflaient par leurs narines. Il y
avait des torches au chevet d’ un lit, et, près du
lit, dans un trépied d’ airain, la myrrhe fumait.
Un long voile étendu recouvrait quelque chose de
maigre, en se creusant au milieu, avec la courbe
molle d’ une vague qui s’ efface ; puis il se bombait
doucement vers le haut, et ses plis droits roulaient
chaque côté, jusqu’ à terre : c’ était la fille
du questeur Martiallus, morte le matin même, le
lendemain de ses noces.
à force d’ y promener tes yeux, il te parut par
moments que le drap d’ un bout à l’ autre frissonnait,
et tu fis trois pas pour voir la figure, tu levas le
voile.
La couronne funèbre, à nœuds serrés, entourait son
front d’ ivoire, ses prunelles pâlissaient dans la
teinte laiteuse de ses yeux caves ; elle semblait
dormir, la bouche ouverte car, sur le bord des
dents, la langue passait.
Et tu te disais qu’ hier encore elle vivait, qu’ elle
parlait, que ces bras avaient étreint... ce cœur
immobile avait battu, et les murs gardaient, dans
leus angles, les oppressements de la dernière nuit,
les paroles entrecoupées...
tu te rapprochas, tu te penchais : il y avait, sur
son col, du côté droit, une tache rose : tu
devina ! Hah ! ... hah ! ... dans un myrte,
l’ alouette cria, les mariniers, sur le fleuve
reprirent leur chanson et tu te remis en pières...
Antoine.
Oui ! ... oui ! ... je me rappelle !
La Voix.
Les pointes de ses seins soulevaient sa tunique.
Antoine.
.. et la bague d’ or de son doigt frappée par une
des torches lançait un grand rayon. C’ était une
nuit pareille. L’ air était lourd, j’ avais la
poitrine défaillante...
[fin de la variante]

p503

ni la musique qui les enivre... sans croire à
l’ oracle, elles ont penché leur oreille au bord des
gouffres de la Thessalie, et ont acheté à des
mages les plaques de métal qui se portent sur
le ventre ; -elles se refusent à leurs époux, elles
rient maintenant aux sacrifices, elles sont
fatiguées de tous les dieux, mais elles voudraient
savoir pourquoi la Madeleine suivait le Christ
par les chemins, et les plus naïves, n’ est-ce pas ?
te demandent si, pour plaire au crucifié, il
suffit de chérir son serviteur ? ...
Antoine.
Se tourmentant.
ô mon dieu ! Est-ce ma faute ? Elles venaient, je
les recevais, et il fallait bien ranimer les
pécheresses, rassurer les chrétiennes, convertir les
idolâtres.
La Voix.
Oh ! Que ne pouvais-tu suivre l’ idolâtre dans
l’ atrium, et t’ agenouiller avec la chrétienne, sur
les dalles fraîches des basiliques ; -mais c’ est
la pécheresse, Antoine, qu’ il eût fallu ne pas
quitter ! Peu à peu, tu l’ eusses déshabituée des
hommes, tu aurais ôté de son front les bandelette
de pourpre, arraché de sa poitrine le collier plein
d’ orgueil, retiré de ses doigts les camées lourds.
Antoine.
En colère.
Qu’ elle prie ! Qu’ elle pleure ! Qu’ elle jeûne ! Un
cilice ! Des épines !
La Voix.
Elle essaie, elle s’ enferme. La voilà seule et
déshabillée, elle dénoue sa chussure, l’ urne
suspendue balance des ombres sur la blancheur de
son flanc nu. Mais elle n’ ose encore, elle frémit
elle prend la chaînette à pointes recourbées, le
sang part, ses yeux pâlissent, elle tombe, elle se
pâme...
Antoine, en soupirant, s’ étire les bras, le cochon
se frotte le ventre contre terre ; les formes à peine
entrevues jusque-là commencent à grandir. Ce sont les
sept péchés capitaux : envie, avarice, luxure,
colère, gourmandise, paresse, orgueil, et une
huitième plus petite, la logique. Elles voltigent
comme des ombres, légèrement, tout autour de
saint Antoine et projettent leur silhouette sur
les rochers.

p504

Antoine.
Regarde son cochon.
Quelle herbe a-t-il donc prise pour baver comme il
fait ? ... d’ habitude, cependant, tu sembles
heureux, toi, et chaque matin, quand je me
réveille...
L’ Envie
d’ autres, à la même heure, entendent le rire d’ un
enfant.
Antoine.
Soupirant.
Oui ! ...
L’ Envie.
Les fourmis ont une famille. Sur la surfae des mers,
les dauphins nagent ensemble... as-tu vu, dans les
forêts, les louves vagabondes galoper, avec leurs
petits à la gueule ?
Mais moi, je suis plus solitaire que les bêtes
féroces dans les bois et que les monstres sous
l’ océan.
La Logique.
Qui l’ a voulu ? Qui te retient ?
L’ Envie
tu souffres, tu as soif. D’ autres maintenant,
accoudés sur des lits d’ ivoire, croquent la neige
dans des patères d’ argent.
Antoine.
Oui... oui... cela est vrai
L’ Avarice.
Si tu n’ avais pas donné ton bien aux pauvres...
La Gourmandise.
... tu aurais des celliers pleins.

p505

La Paresse.
... et tu dormirais étendu sur les toisons de tes
brebis !
Silence.
L’ Envie.
Reprend :
pourquoi n’ achetais-tu pas une charge de publicain
au péage de quelque pont ? Tu aurais vu, de temps
à autre, des voyageurs qui t’ auraient conté des
nouvelles... des étrangers drôlement vêtus...
des soldats qui aiment à rire.
L’ Avarice.
Tu aurais sculpé des images pieuses pour les
vendre aux pèlerins, et tu aurais mis l’ argent
dans un pot, que tu aurais enfoui en terre dans
ta cabane.
Antoine.
Non ! ... non ! ...
La Colre.
Il te fallait une épée lourde battant ton mollet
nu ! -Tu aurais avec tes hardis compagnons, traversé
les forêts sombres, campé sur la bruyère
et bu l’eau des fleuves barbares.
Antoine.
Non ! ... non ! ...
L’ Orgueil.
Si l’ orgueil de ta vertu ne t’ avait pas jeté dans
l’ ignorance qui t’ enferme, tu serais un sage
maintenant, un docteur, un maître !
La Logique.
Tu saurais la cause des éclipes et des maladies,
la vertu des plantes, le calcul des étoiles, la
terre, le ciel... L’ Orgueil.
Les rois curieux de ta parole te feraient asseoir
à leurs côtés.

p506

L’ Avarice.
Et ils te renverraient chargé de présents
magnifiques, que l’ on emballerait dans des coffres !
Silence.
La Logique.
Reprend :
qui t’ empêchait d’ être prêtre ? ...
L’ Orgueil.
Le supçonnes-tu, l’ ineffable plaisr de faire,
avec des paroles, descendre le très-haut ?
La Luxure.
Et d’ agiter comme le vent le cœur des femmes
timides !
L’ Envie.
Retourne à Alexandrie, prêche les catéchumènes,
pérore dans les conciles ! ... pourquoi, comme un
autre, ne serais-tu pas évêque ?
Antoine.
Mais la présence de tout ce monde m’ effrayerait,
-moi, qui parfois éprouve, dans ma conscience,
des embarras infinis à discerner ce qui est juste.
La Logique.
Ausi tu pèches souvnt, faute de conseil.
La Paresse.
Il fallait rester chez les moines !
La Logique.
C’ eût été une façon de vivre heureuse, grasse, sainte.
Anoine.
Souirant.
Oui ! ...

p507

les Péchés.
Répétant l’ un après l’autre :
oui ! ... oui ! ... oui ! ...
La Logique.
Et considère ton existence maintenant !
Antoine.
Ah, je le sais ! C’est une agonie plutôt !
Quelquefois cependant... j’ ai eu des éclairs de
béatitude où il me semblait...
La Logique.
L’ interrompant.
Non, le souvenir t’ abuse ! Car le bonheur, quand on
tourne la tête pour le revoir, baigne sa cime dans
une vapeur d’ or et semble toucher les cieux, comme
les montagnes qui, sans en être plus hautes,
allongent leur ombre au crépuscule.
Antoine.
Tout doucement, se met à pleurer.
Hélas ! Hélas ! Comme un homme qui voudrait dormir
et que la vermine harcèle, qui se passe les mains sur
la figure, qui gémit et qui sanglote, au sein des
ténèbres sans cesse éveillé, -je sens quelque
chose d’ insaisissable et de nombreux, qui court, qui
revient, qui me brûle et qui m’ agace, qui me
chatouille et qui me dévore. Que faut-il faire,
seigneur ? Où fuir, où demeurer ? Ordonne ! Je
pleure comme un idiot qu’ on a battu, je tourne
à l’ abandon, comme la roue détachée d’ un char.
La Logique.
C’ est parce que tu souffres que tu te perds de plus
en plus.
Antoine.
Comment ?
La Logique.
On place sur l’ autel des chandeliers d’ or avec
des fleurs épanouies, et l’ on enferme les os des
martyrs sous des perles fines et des topazes.
Pourquoi donc, te refusant au bonheur, étales-tu

p508

continuellement comme une draperie funèbre sur ton
âme, sans songer que le talon de Dieu s’ y pose ?
Antoine.
ébahi.
La pénitence alors serait inutile ?
La Logique.
Ne t’ inquiète pas tant des œuvres. Qu’ importe
l’ action ! Devant le très-haut, les cèdres et les
brins d’ herbe sont de taille pareille. Où donc
est le mérite de ta vertu et la grandeur de ta
bassesse ?
Antoine.
Cependant... la loi...
La Logique.
Ce sont les juifs qui disent : la loi ! -les
sadducéens qui la prêchent, et les pharisiens qui
la vendent. Jésus n’ est-il pas venu la détruire ?
Ne s’ appelait-il pas l’ épée ? Est-ce la loi qui a
nourri les multitudes, apaisé les flots furieux et
flamboyé sur le Thabor ? ... la loi ! Les prophètes
ont été égorgés en son nom ; elle a crucifié Jésus,
lapidé saint étienne ; Pierre est mort par elle, et
Paul aussi, tous les martyrs. C’ est la malédiction
du serpent dont le fils de Dieu est venu racheter
les nations. -enfermé jadis en Israël, l’ esprit,
libre maintenant, peut se dilater, tout à l’ aise, dans
sa grandeur ! Qu’ il s’ envole au midi, au
septentrion, au couchant, à l’ aurore ! ... car
Samarie n’ est plus maudite et Babylone elle-même
a été relevée de sa tristesse.
Antoine.
Oh ! Seigneur ! Seigneur ! Je sens surgir en moi comme
une inondation.
La Logique.
Qu’ elle monte ! Elle te lave.
Silence.
Antoine.
Tâchant de ressaisir ses idées.
Cependant... le fils a été envoyé par le père...
afin...

p509

La Logique.
Pourquoi pas le père par le fils ?
Antoine.
Il devait venir après !
La Logique.
Comme fait par lui, sans doute ?
Antoine.
Non !
La Logique.
Qui a créé le monde ?
Antoine.
Le père.
La Logique.
Et où était le fils, alors ?
Vis-à-vis des péchés capitaux, derrière la chapelle,
apparaissent d’ autres ombres moins grandes et plus
nombreuses.
Et où était le fils, alors ? était-il le Christ,
puisque le Christ fut homme, et qu’ il n’ y avait pas
d’ hommes ? Et l’ esprit, que faisait-il ?
Antoine.
Ils étaient ensemble.
La Logique.
Ensemble ! Trois dieux !
Antoine.
Non ! Ils étaient un.
La Logique.
Mais puisque Jésus était Dieu quoique étant homme,
où était

p510

Dieu tandis qu’ il vivait ? Que faisait Dieu
lorsqu’ il mourut ? Où était Dieu quand il est
mort ? Car il est mort...
Antoine.
Se signant.
Et ressuscité !
La Logique.
Mais s’ il était avant la vie, il n’ eût pas besoin de
ressusciter pour être de nouveau après la mort ?
Qu’ a-t-il fait de son corps humain ? Qu’ est-il
advenu de son âme humaine ? L’ a-t-il rattachée
à son âme de Dieu ? Ce serait donc un homme qui
serait Dieu, qui s’ ajouterait à Dieu, un dieu
qui serait chair ; et comme il n’ est qu’ un avec
le père et l’ esprit, le père et l’ esprit seraient
chair, tous seraient chair : il n’ y aurait que la
chair ? ...
Antoine.
Non ! Non ! Tout esprit !
La Logique.
En effet, car Jésus est Dieu. Mais Jésus naquit,
mangea, marcha, dormit, souffrit, mourut : est-ce
que l’ esprit naît ? Est-ce qu’ il souffre, est-ce
qu’ il mange, est-ce qu’ il marche, peut-il mourir ?
Jésus n’ a donc éprouvé ni la naissance ni la
mort, -ou bien il n’ était pas esprit.
Antoine.
C’ est l’ homme en lui qui a souffert.
La Logique.
Et non le Dieu, cela est sûr ! S’ il eût été Dieu...
Antoine.
Mais oui, il était Dieu !
La Logique.
Il n’ a donc pas souffert alors, -il a fait semblant
de souffrir. Il n’ est pas né de Marie, mais il a
paru naître. Quand on le clouait sur la croix, il
regardait d’ en haut son corps qu’ on suppliciait ;

p511

quand il a levé le troisième jour la pierre de son
tombeau, c’ était comme une vapeur qui en est
sortie, un fantôme, je ne sais quoi. Thomas s’ en
doutait, qui a voulu toucher ses plaies. Mais il
lui était facile de simuler des plaies puisqu’ il
simulait un corps : si c’ eût été un vrai corps
comme le tien, aurait-il pu traverser les murs
et se transporter dans l’ espace ? Or, si ce
n’ était pas un corps, si ce n’ était pas un homme...
Jésus est bien le Christ, n’ est-ce pas ? Tu ne
crois pas que le Christ ait été Melchisédech, ni
Sem, ni Theodotus, ni Vespasien ?
Antoine.
Oui ! Jésus est le Christ !
La Logique.
Et le Christ est Jésus... mais pour exister
cependant, il faut avoir un corps, il faut être,
et puisque ce corps il ne l’ avait pas, donc il n’ a
pas existé, donc il n’ a pas été, le Christ est un
mensonge !
Antoine.
Se désolant.
Oh ! Oh ! C’ est malgré moi, tout cela est tombé
dans ma tête l’ un après l’ autre. Pardon, seigneur !
Pardon ! Qu’ il est mal...
La Logique.
L’ interrompant.
Qu’ est-ce que le mal ?
Antoine.
étonné.
Ce qui n’ est pas le bien.
La Logique.
Ah ! Ah ! Tu philosophises comme un grec ! Tu dis
le mal, le bien, le bon, le mauvais. Voyons,
habile homme : le mal, c’ est ce qui n’ est pas le
bien, et le bien, sans doute, ce qui n’ est pas
le mal, -ensuite ? ...
Antoine.
Irrité.
Eh non ! Le mal, c’ est ce qui est défendu par Dieu.

p512

La Logique.
à coup sûr ! Tel que l’ homicide, l’ adultère,
l’ idolâtrie, le vol, la trahison et la rébellion
contre la loi : c’ est pour cela qu’ il a ordonné
à Abraham de sacrifier Isaac qui était son fils,
à Judith d’ égorger Holopherne qui était son amant,
à Jahel d’ assassiner Sisara qui était son hôte,
et à tout le peuple d’ exterminer les autres
peuples, de massacrer les animaux, d’ éventrer les
femmes enceintes, et qu’ il a fait forniquer
Abraham avec Agar, Ozée avec la courtisane, et
que Jacob volait Laban, que Moïse volait
le roi d’ égypte, que David était chef de voleurs,
que les citoyens volaient l’ étranger, que le peuple
volait les villes alliées, pillait les villes
vaincues, et que, depuis Aaron jusqu’ à Sédécias, on
a adoré le serpent d’ airain, qu’ on a gratifié
Rahab et récompensé le traître de Bethel, et
que lui , enfin, il a envoyé son fils afin
de détruire la loi qu’ il avait faite. Si elle était
bonne, pourquoi la renverser ? Si elle était
mauvaise, pourquoi l’ avoir donnée ? Y a-t-il
quelque chose de bon qui ne soit mauvais ?
Quelque chose de mauvais qui ne soit bon ? Le bien
est-il ? Le mal est-il ? Y a-t-il une vérité ?
Où est le mensonge ? ... les sages ont cherché et
n’ ont rien trouvé, les prophètes ont parlé et n’ ont
rien dit : tu feras comme eux, les siècles feront
comme toi ! ... allons ! Sans t’ inquiéter de
l’ ouvrage, tourne la meule de la vie et siffle
en la tournant !
Antoine.
Que m’ importe à moi ! Connais-je les desseins de
Dieu ?
La Logique.
Pourquoi donc adorer en lui ce que tu exécrerais dans
un homme, puisque tu t’ inclines devant le mal.
Antoine.
Mais c’ est dans le diable qu’ est le mal !
La Logique.
Et qui a fait le diable ?
Antoine.
Dieu !
La Logique.
Si le diable fut créé par lui et que la création soit
sortie de sa

p513

parole, avant que cette parole fût dite, la parole
était en lui, et, avant que le diable ne vînt
au monde, le diable y était donc, et avec tout son
enfer ! ... a-t-il un corps ?
Antoine.
Le diable ? ... un corps ? ...
La Logique.
S’ il en avait un, il ne serait pas partout à la fois
comme Dieu qui, étant esprit, est partout à la fois.
Mais s’ il est esprit, il est donc Dieu ou plutôt
partie de Dieu. Mais enlever une partie au
tout, n’ est-ce pas détruire le tout ? Or, retrancher
à Dieu une partie de Dieu, c’ est nier Dieu :
tu ne nies pas Dieu, tu adores Dieu...
alors la logique, sous la forme d’ un nain noir,
vêtu de parchemin, avec des ergots monstrueux aux
quatre membres et se tenant tantôt d’ un pied,
tantôt de l’ autre, sur une sphère qui roule,
se penche à l’ oreille de saint Antoine :
tu adores Dieu : adore le diable !
L’ Orgueil.
Criant :
à moi, mes filles !
Paraît derrière l’ ermite.
La chevelure hérissée, les yeux rouges, le teint
blême, la stature haute, le sourcil relevé. Un grand
manteau de pourpre dont elle s’ enveloppe cache
les ulcères de ses jambes, et elle baisse le menton
pour regarder dans sa poitrine un serpent qui la
ronge. On entend des sifflements, des aboiements, des
cymbales qui sonnent, des clochettes qui tintent,
et les hérésies s’ avancent, par longues files
séparées, portant sur leurs têtes des serpents ou des
fleurs ; dans leurs mains, des fouets, des livres,
des zodiaques, des glaives, des idoles, des
colliers d’ amulettes autour du cou, des tatouages
sur la figure avec des costumes de la Chaldée, de
la Perse et des Indes, -le visage enflammé comme
des fournaises, d’ autres plus pâles que des ombres.
-il y a des magiciens à longue barbe, des
prophétesses, les cheveux épars, des nains qui
hurlent. Leurs haleines font une vapeur dans la nuit
et leurs yeux étincellent comme la pupille des chats
sauvages.
Elles s’ amassent, en se grimpant sur les épaules.
La logique, qui bat la mesure avec un bâton de fer,
conduit leur marche, l’ orgueil ricane d’ une façon
stridente. Antoine dans sa cellule frémit.
à mesure

p514

qu’ elles approchent, une des ombres précédentes
apparaît dans sa forme particulière et se mêle
à leurs groupes.
C’ est d’ abord : la luxure, rouge de cheveux,
blanche de peau, très grasse, vêtue d’ une robe
jaune rehaussée de perles et de diamants. Elle est
aveugle. De ses doigts chargés d’ émeraudes, elle
relève sa robe doucement, jusqu’ à la hauteur des
chevilles.
La gourmandise a le cou maigre, les lèvres violettes,
le nez bleu. Ses dents pourries retombent sur son
menton, et sa tunique tachée de graisse et de vin
laisse déborder son ventre, qui lui couvre les
cuisses.
La colère est cuirassée d’ airain, ruisselle de sang ;
des flammes jaillissent de son casque fermé ; deux
boules de plomb terminent ses bras.
L’ envie, aux oreilles énormes, se pince les lèvres,
se ronge les ongles, s’ égratigne le visage, se
couche derrière tous les péchés, se vautre sur le
sol et leur mord le talon.
L’ avarice, vieille femme en haillons recousus, agite
continuellement dans l’ air sa main droite qui a
dix doigts, et de la gauche elle retient des pièces
d’ argent dans ses poches trop pleines.
La paresse, sans pieds ni bras, se traîne
péniblement sur le ventre et soupire.
Toutes les hérésies maintenant sont confondues. Les
péchés, plus grands qu’ elles, les poussent par
derrière.
Des nuages bruns roulent sur la lune, elle apparaît
çà et là entre leurs déchirures et illumine la scène
d’ un reflet verdâtre.
Les Hérésies.
Augmentent, entourent la cabane, vont jusqu’ au seuil
de la chapelle ; elles disent en adoucissant leurs
voix :
pourquoi trembler, bon ermite ? Nous sommes les
pensées mêmes avec qui tu causais tout à l’ heure :
ne crains rien, bon saint Antoine, ne crains rien !
Antoine.
Oh ! Comme il y en a ! J’ ai peur !
Les Patricianistes.
Peur de la chair, n’ est-ce pas ? Elle est mauvaise.
Antoine.
Oui !

p515

Les Patricianistes.
C’ est par elle que nous sommes maudits !
Antoine.
En effet !
Et maudits par le père du verbe, source de tout
esprit et dont la chair est l’ ennemie, comme le
diable est son ennemi. S’ il l’ avait créé cependant,
aurait-il maudit son œuvre ? Les corps font
les corps, l’ esprit fait l’ esprit : le diable a donc
fait le corps, a fait l’ homme, Satan est son auteur.
Les Paterniens.
Pas tout entier ! Depuis la poitrine seulement
jusqu’ en bas. Dieu a formé la tête où pousse la
pensée, le cœur où palpite la vie. Mais c’ est le
diable qui a fait la digestion, la génération et
l’ envie de voyager qui circule dans les pieds.
Une Hérésie.
Oui ! L’ homme est de deux parties quant au corps,
d’ une seule quant à l’ esprit, de trois en tout.
Dieu, de même, est de trois parties, dont le
père est la première, le fils la seconde, le
saint-esprit la troisième, et la trinité en
constitue l’ ensemble.
Antoine.
Rêvant.
L’ ensemble ! ...
Les Sabellins.
Eh ! Non ! Père, fils, saint-esprit sont une même
personne.
Antoine.
Vivement.
Oh ! Oui ! ... oui ! ... c’ est cela ! ...
Les Sabellins.
Ils sont l’ unité-dieu. Et puisque le fils a souffert,
lui qui est

p516

Dieu, le père et l’ esprit qui sont ce même dieu
ont donc souffert.
Ils s’ avancent.
Antoine.
Recule.
Non ! Non !
Toutes Les Hérésies.
Qu’ est-ce donc que Dieu ?
Antoine.
Rêvant.
Dieu ? ...
Audius.
De sa substance indéfinie, il a tiré les mondes
avec les âmes. C’ est un grand esprit qui a un corps.
Antoine.
Laissez-moi ! Laissez-moi !
Les Hérésies.
Qu’ est-ce donc que l’ âme ?
Antoine.
Rêvant.
L’ âme ? ...
Les Tertullanistes.
Elle est faite de flamme et d’ air. Elle réside en
un corps, elle occupe un lieu, elle sent dans la
géhenne une intolérable douleur sur la langue. Mais
l’ esprit n’ a ni siège ni lieu. Il est étranger à la
peine comme au plaisir. Dieu seul est donc
immatériel et l’ âme est bien un corps.
Antoine.
Un corps ! Qui a dit cela ?
Tertullien.
Le pallium sur le dos.
Moi !

p517

Antoine.
Vous, illustre Septimus, qui poursuiviez tant les
idolâtres ! ... et voilà même que vous êtes vêtu comme
un philosophe stoïque ! ...
Tertullien.
Oh ! J’ ai écrit là-dessus un traité que tu aurais
dû lire.
Les Hérésies.
C’ est un païen ! Honni soit-il !
Tertullien.
Disparaissant.
Tu renies le maître ! Que toute clarté t’ abandonne !
Les Hérésies.
Pressant toujours saint Antoine.
Nous ne t’ abandonnons point, nous autres, nous
restons ! ... qui était le Christ ? D’ où venait
sa chair ? était-elle humaine ou divine ?
Antoine.
Divine !
Se reprenant :
humaine !
Les Hérésies.
Toutes à la fois :
c’ est vrai ! ... c’ est vrai !
Les Apollinaristes.
C’ était la chair du verbe et non la chair de
Marie. Lui, l’ esprit, avoir séjourné dans un
ventre !
Les Antidicomaristes.
Pourquoi pas ?

p518

Les Ménandrins, Les Cérinthiens.
Puisque le Christ n’ était qu’ un sage !
Arius.
Horreur ! Désolation ! C’ était Dieu le fils,
créé par le père et créateur lui-même de
l’ esprit-saint.
Les Théodotistes.
C’ était Theodotus ! On l’ a connu !
Les Séthianiens.
C’ était Sem, fils de Noë !
Les Gnostiques.
C’ était l’ enfant des Eons, l’ époux d’ Arhamoth
repentie, le père du Démiurge qui fit le
Cosmocrator et l’ Anthropos !
Antoine étourdi reste immobile et les ophites
s’ avancent, portant un immense serpent-python à
couleur dorée, avec des taches de saphir et des
taches noires.
Pour le maintenir horizontalement, les enfants le
lèvent au bout de leurs bras, les femmes le
retiennent sur leur poitrine, les hommes l’ appuient
contre leur ventre.
Ils s’ arrêtent devant saint Antoine et forment, avec
le serpent qu’ ils déroulent, un grand demi-cercle,
à l’ entrée duquel se tiennent un vieillard en robe
blanche, pinçant de la lyre, et un enfant nu
jouant de la flûte, sur un air doux et joyeux,
quoique plein de lenteur.
Les Ophites.
Commencent.
C’ était lui ! Moïse le savait !
Antoine.
Criant.
Mais non ! ... comment cela ?
Les Ophites.
Moïse le savait qui éleva dans le désert le
serpent d’ airain.

p519

Antoine ouvre des yeux stupéfaits ; ils reprennent :
ses spirales sont les cercles des mondes, les métaux
ont pris leurs couleurs aux taches de sa peau. De
ce qu’ il mange, rien n’ est rendu ; il absorbe tout.
Assise sous un tébérinthe, elle le regardait monter.
Son corps gluant se collait contre l’ écorce, et les
feuilles vertes s’ enflammaient à son haleine.
Quand il eut passé par toutes les branches, il
reparut. Les os de sa mâchoire s’ écartèrent, le fruit
tomba.
Il le retint sur ses dents, et, suspendu par la queue
au tronc du grand arbre, il balançait devant le
visage d’ ève sa tête sifflante aux paupières
enivrées.
Elle le suivait attentive ; il s’ arrêta.
La poitrine d’ ève battait, la queue du serpent
se tordait, un lotus s’ ouvrit, les dattes des
palmiers mûrirent. Elle tendit la main.
Il était bon, le fruit superbe. Elle en ramassa
l’ écorce pour s’ en parfumer la poitrine.
S’ ils en avaient goûté davantage, ils seraient dieux
maintenant, selon la promesse du tentateur.
Sois adoré, grand serpent noir qui as des taches d’ or
comme le ciel a des étoiles ! Beau serpent que
chérissent les filles d’ ève ! Au grattement de
l’ ongle sur la corde tendue, éveille-toi ! Au
ronflement du roseau creux, éveille-toi ! Pousse
tes anneaux ! Allons ! Allons ! Et viens sur nos
autels lécher les pains eucharistiques que nous
offrons au seigneur !
Les ophites enferment saint Antoine dans le cercle
du serpent. Il saute par-dessus à pieds joints. Tout
disparaît.
Antoine.
Seul, lentement.
Voilà bien la plus exécrable abomination qu’ on puisse
jamais concevoir !
Pourquoi, d’ ailleurs, le fils de Dieu aurait-il
choisi, entre toutes, la figure de cette froide
bête, au crâne plat, qui semble garder, dans le
mutisme de sa forme sinueuse, le mystère du
mal ? ... non ! Non, il ne l’ aurait pas voulu, lui
qui était tout amour et sacrifice. " prenez et
mangez, dit-il, ceci est mon corps ; et prenez et
buvez, dit-il... "
une outre tombe aux pieds de saint Antoine.
Les Ascites.
Hommes et femmes ivres, se mettent à courir autour,
en dansant.
Vive le vin ! Qu’ il déborde ! Qu’ il inonde ! Il est
le Christ. Quand

p520

son flanc fut percé, c’ est du vin qui coula, le vin
de la bonne nouvelle que nous honorons dans cette
peau de chèvre.
Antoine.
Exaspéré.
Mais les païens n’ ont rien fait de si
épouvantablement infâme !
Les Sévériens.
Non ! Jamais ! Le vin a germé par la vertu de Satan !
C’ est la fureur et la luxure !
Les Aquariens.
Aussi nous ne buvons que de l’ eau, symbole du verbe.
Les Astotyrites.
Anathème sur la chair, sur ceux qui en usent, sur
ceux qui la prêchent !
Antoine.
Eh ! Je ne la prêche pas ! Je n’ en use pas.
Des applaudissements éclatent derrière saint Antoine.
Il se détourne et il voit
Les Manichéens.
Vêtus de robes noires semées de lunes d’ argent,
avec des anneaux d’ or aux oreilles ; très maigres
et les cheveux relevés par des peignes.
Captive dans la matière qu’ elle féconde, la divinité...
Antoine.
S’ écrie :
ah ! Impossible, cela !
Les Manichéens.
Mais dans l’ hostie, Antoine, qui est l’ hostie ?
Il baisse la tête.
... la divinité s’ efforce d’ en sortir, afin de
rejoindre son principe. Elle s’ échappe du repos,
de l’ action, du geste, du regard,

p521

et, fuyant ainsi par tant d’ occasions diverses, il
ne reste plus en nous qu’ un résidu grossier, principe
du mal, d’ où les corps sont faits. Car pour enfermer
les particules divines, Saclas, prince des
ténèbres, imagina la génération, et alors il créa
deux enfants : Adam et ève.
Mais, puisque la chair retient Dieu, prévenons les
captivités où il languit, détruisons dans son germe
la cause qui l’ écrase. Il doit s’ écarter des femmes,
celui dont les reins ne sont pas à l’ épreuve, ou
plutôt, extrayant de lui-même les parties lumineuses
engagées, qu’ il se délecte avec lenteur dans la
réjouissance de sa solitude ; puis il se sentira
le cœur joyeux, songeant qu’ il a délivré Dieu.
Antoine.
Oh ! Oh ! Il me semble que je glisse, sans arrêter,
sur les marches de l’ enfer !
Les Gnostiques.
Chœur énorme, composé de groupes différents :
saturniens, marcosiens, valentiniens, nicolaïstes,
elxaïtes, etc.
N’ écoute pas ces hommes tristes, ce sont des païens
de l’ Asie. Leur grand prophète Manès fut
écorché, comme imposteur, avec une pointe de roseau,
et sa peau empaillée pendue aux portes de
Ctésiphon.
Nous t’ apprendrons, nous autres qui sommes les
sages, les savants, les purs, que le grand dieu
éternel, inaccessible et impassible n’ est pas le
créateur du monde... veux-tu savoir la vie de
Jésus avant son apparition, la mesure exacte de
sa taille, le nom de l’ étoile où est son trône ?
Voici le livre de Noria, femme de Noë. Elle
l’ écrivit dans l’ arche durant les nuits, assise sur
le dos d’ un éléphant, à la lueur des éclairs. C’ est
celui-là, ouvre-le !
Essaie ! ... une ligne seulement ! ...
L’ Orgueil.
Que risques-tu ?
Antoine.
Après tout ! ...
La Logique.
Les pensées qui t’ obsèdent s’ enfuiront peut-être !

p522

L’ Orgueil.
Lui passe le livre ouvert par-dessus son épaule.
Ses yeux tombent sur cette phrase :
" au commencement Bythos était. De sa pensée naquit
l’ intelligence qui épousa la vérité. De la vérité
et de l’ intelligence sortirent le verbe et la vie
qui enfantèrent cinq couples pareils. Du verbe
et de la vie issurent l’ homme et l’ église qui
formèrent six autres couples, parmi lesquels
Paracletos et Pistis produisirent Sophia et
Télétos.
" ces quinze couples font les quinze syzygies
secondaires composées des trente eons suprêmes qui
constituent le plérome ou ensemble supérieur et
qui font Dieu. "
Les Hérésies.
à part.
Il lit ! Il lit ! Il est à nous !
Antoine.
Continuant.
" Barbelo est le prince du huitième ciel.
Ialdabaoth a fait les anges, la terre et les six
cieux au-dessous de lui. Il a la forme d’ un âne. "
Antoine rejette le livre avec fureur.
Les Gnostiques.
Se resserrent autour de lui, en disant :
pourquoi ? Recommence ! Tu n’ as pas compris.
Les Valentiniens.
Traçant avec leur doigt des chiffres sur le sable.
Regarde les trois cent soixante-cinq cieux
correspondant aux membres du corps...
Antoine.
Fermant les yeux.
Je ne veux pas les connaître.

p523

Les Basilidiens.
Le mot (...) signifie...
Antoine.
Se bouchant les oreilles.
Je ne veux pas l’ entendre...
Les Saturniens.
Nous te dirons le nom des sept anges qui ont fait...
Antoine.
Non ! Non !
Les Colorbasiens.
Celui des sept étoiles d’ où procède la vie des
hommes.
Antoine.
Non ! Non !
Les Thérapeutes.
Attends ! Attends ! Nous allons danser la danse du
passage de la mer Rouge et chanter l’ hymne
du soleil !
Les Kabalistes.
Désignant avec leurs baguettes plusieurs points
dans l’ espace.
Vois-tu, comme le sang dans un grand corps, circuler
l’ haensoph universel dans les veines cachées de tous
les mondes ? ...
Antoine.
Au milieu des hérésies.
Par où fuir ? ... des voix me hurlent aux oreilles !
Où suis-je donc ? à quoi pensai-je ? ... ah oui !
à l’ essence du verbe ! ... eh bien ? ...
les hérésies, faisant un grand cercle autour de
lui, restent sur la pointe du pied, la bouche
béante.
Mais je ne comprends rien à tout cela, moi ! Mon
âme tourbillonne

p524

et se déchire dans ces pensées comme la voile d’ un
vaisseau dans l’ ouragan. Ah ! Je n’ en veux plus !
Arrière ! Arrière !
Tout disparaît. Silence.
Mais la damnation est derrière toi, misérable !
Oh ! L’ épouvante de l’ éternité me glace jusqu’ aux
entrailles, comme la voûte sombre d’ un grand sépulcre.
On entend de vagues lamentations. Il écoute.
Qui donc sanglote ? Est-ce un voyageur assassiné
dans la montagne ? ...
il ramasse une liane et l’ allume à la petite lampe
de la chapelle.
Il cherche, abaissant et élevant sa torche. Les pleurs
semblent se rapprocher.
Tiens ! C’ est une femme !
Et l’ on voit s’ avancer une femme dont les bandeaux
noirs tombent le long de sa figure. Une tunique
de pourpre en lambeaux découvre son bras amaigri
où résonne un bracelet de corail. Elle a sous les
yeux des bourrelets rouges, sur les joues des
marques de morsure, au bras des traces de coups.
Elle s’ appuie, en pleurant, sur l’ épaule d’ un
homme chauve habillé d’ une grande robe de même
couleur rouge.
Il a une longue barbe grise et tient à sa main
un petit vase de bronze qu’ il dépose à terre.
Simon Le Magicien.
à Hélène.
Arrête-toi !
Hélène.
Gémissant sur le sein de Simon.
Père ! Père ! J’ ai soif !
Simon.
Que ta soif soit passée !
Hélène.
Père, je voudrais dormir.
Simon.
éveille-toi !

p525

Hélène.
Oh ! Père, quand pourrai-je m’ asseoir ?
Simon.
Debout !
Antoine.
ébahi.
Qu’ a-t-elle donc fait ?
Simon.
Appelant trois fois.
Ennoïa ! Ennoïa ! Ennoïa ! ... il demande ce que
tu as fait. Raconte ce que tu as à dire.
Hélène
comme se réveillant d’ un long sommeil.
Ce que j’ ai à dire, ô père ? ...
Simon.
D’ où viens-tu ?
Hélène
jette les yeux tout autour d’ elle, lève la tête
vers les nuages, se recueille un instant, puis
elle commence d’ une voix couverte.
J’ ai souvenir d’ un pays lointain, d’ un pays oublié.
La queue du paon, immense et déployée, en ferme
l’ horizon, et, par l’ intervalle des plumes, on
voit un ciel vert comme du saphir. Dans les cèdres,
avec des huppes de diamant et des ailes couleur
d’ or, les oiseaux poussent leurs cris, pareils
à des harpes qui se brisent. J’ étais le clair de
lune. Je perçais les feuillages. J’ illuminais de
ma figure l’ éther bleuâtre des nuits d’ été !
Antoine
à Simon, lui faisant signe qu’ elle est folle.
Ah ! Ah ! Je comprends ! ... quelque pauvre enfant que
vous aurez recueillie !

p526

Simon
le doigt sur la bouche.
Chut ! Chut !
Hélène
reprend :
à la proue de la trirème, où il y avait une tête
de bélier, qui à chaque coup des vagues s’ enfonçait
sous l’ eau, je restais immobile. Le vent soufflait,
la carène fendait l’ écume. Il me disait :
" que m’ importe, si je trouble ma patrie, si je perds
ma couronne ! ... tu m’ appartiendras dans ma maison. "
Ménélas en pleurs agita les îles. On partit avec
des boucliers, avec des lances, avec des chevaux
qui piaffaient d’ effroi sur le pont des navires.
Ah ! Qu’ elle était douce, la chambre de son palais !
Il se couchait sur la pourpre des lits d’ ivoire
et, jouant avec le bout de ma chevelure, il me
chantait des airs d’ amour.
Le soir venu, je montais sur le rempart, je voyais les
deux camps, les fanaux qu’ on allumait, Ulysse,
sur le bord de sa tente, causant avec ses amis,
Achille tout armé qui faisait courir son char le
long du rivage de la mer.
Antoine.
Mais elle est folle tout à fait ! Pourquoi donc ? ...
Simon
le doigt sur la bouche.
Chut ! Chut !
Hélène.
J’ étais dans une forêt, des hommes ont passé. Ils
m’ ont prise et, m’ attachant avec des cordes, m’ ont
emportée sur leurs chameaux.
Ils se glissaient sur moi dans mon sommeil. Ce fut
le prince d’ abord, puis les capitaines, puis les
soldats, puis les valets de pied qui soignent les
ânes.
Ils m’ ont lavée dans la fontaine, mais mon sang
qui coulait a rougi les eaux, et mes pieds poudreux
ont troublé la source. Ils m’ ont graissée avec
des huiles, ils m’ ont frottée avec des onguents, et
ils m’ ont vendue au peuple pour que je l’ amuse.
C’ était à Tyr la syrienne, près du port, dans un
carrefour étroit... un soir, nue, debout et le
cistre en main, je faisais danser

p527

des matelots grecs. La pluie d’ orage ruisselait
sur le bouge, la vapeur des vins montait avec les
haleines et la fumée des lampes. Un homme tout à
coup entra, sans que la porte fût ouverte. Il levait
son bras gauche en écartant deux doigts. Le vent
fit craquer les murs, les trépieds s’ allumèrent, je
courus à lui.
Simon.
Oh ! Je te cherchais, mais je t’ ai trouvée, je t’ ai
rachetée !
C’ est celle-là, Antoine, qu’ on appelle Charis,
(...), Ennoïa, Barbelo. Elle était la pensée du
père, le nous indestructible qui créa les mondes.
Mais les anges ses fils la chassèrent de son
empire. Alors elle fut la lune, le type femelle,
l’ accord parfait, l’ angle aigu. Puis, pour se
dilater plus à l’ aise dans l’ infini, dont ils
l’ exclurent, ils l’ enfermèrent à la fin sous une
forme de femme.
Elle a été l’ Hélène des troyens, dont le poète
Stésichore a maudit la mémoire. Elle a été
Lucrèce, la belle dame violée par les rois. Elle
a été la Dalila qui coupait les cheveux de Samson ;
elle a été cette fille des juifs qui s’ écartait du
camp pour se livrer aux boucs et que les douze
tribus ont lapidée. Elle a aimé la fornication, le
mensonge, l’ idolâtrie et la sottise. Elle s’ est
dégradée dans toutes les corruptions, avilie
dans toutes les misères, prostituée à tous les
peuples, elle a chanté à tous les carrefours, elle a
baisé tous les visages.
à Tyr, elle était la maîtresse des voleurs. Elle
buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait
les assassins dans la vermine de son lit tiède.
C’ est moi ! Moi, père pour les samaritains, fils pour
les juifs, saint-esprit pour les nations, qui suis
venu la faire remonter dans sa splendeur et la
rétablir au sein du père, et maintenant,
inséparables l’ un de l’ autre, nous allons, délivrant
l’ esprit et terrifiant les dieux.
J’ ai prêché dans éphraïm et dans Issakar, à
Samarie et dans les bourgs, dans la vallée de
Mageddo, le long du torrent de Bizor, et depuis
Zoara jusqu’ à Arnoun, et au delà des montagnes, à
Bostra et à Damas.
Je suis venu pour détruire la loi de Moïse, pour
renverser les prescriptions, pour purifier les
impuretés. Je convoque au grand amour les âmes des
fils d’ Adam, qu’ elles soient frénétiques de
luxure ou affolées de pénitence. Viennent à moi
ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
couverts de sang, ceux qui sont couverts de vin !
Par le baptême nouveau, comme par la torche
de résine que l’ on traîne dans les maisons lépreuses
pour brûler sur les murs les taches de rousseur
qui les dévorent, je les rincerai jusqu’ aux
entrailles, jusqu’ au fond de leur être.

p528

Feu ! Allume-toi ! Saute, cours, ravage, purifie,
sang d’ Ennoïa, âme de Dieu même !
Une flamme blanche paraît à la surface du vase, s’ en
échappe, voltige de côté et d’ autre et poursuit
saint Antoine.
à la cour de Néron j’ ai volé dans le cirque, et
volé si haut qu’ on ne m’ a plus revu. Ma statue
est debout dans l’ île du Tibre. Je suis la force,
la beauté, le maître ! Ennoïa est Minerve. Je suis
Apollon dieu du jour ! Je suis Mercure le bleu !
Je suis Jupiter le foudroyant ! Je suis le Christ !
Je suis le paraclet ! Je suis le seigneur ! Je suis
ce qui est en Dieu ! Je suis Dieu même !
Antoine.
Ah ! Si j’ avais de l’ eau bénite !
Le feu s’ éteint. Ennoïa jette un cri aigu et disparaît
avec Simon.
Antoine
haletant, regarde autour de lui.
Non ! ... plus rien ! ... ah !
Il s’ essuie le front sur sa manche.
Oh ! Comme ces flammes couraient ! ...
il ricane.
Allons donc ! Quelles illusions ! L’ esprit de Dieu
ne descend pas jusque-là ! Et l’ âme une fois rivée
au mal, il n’ est plus, quoi qu’ ils disent...
cependant... si, par un effort suprême, elle secouait
ce fardeau de la matière qui l’ écrase... pourquoi
ne remonterait-elle pas à Dieu ? ... et alors...
l’ intervalle de la vie disparaissant... toutes les
œuvres qu’ elle comporte se trouveraient indifférentes.
Aussitôt apparaissent les elxaïtes, couverts de grands
manteaux violets et la figure cachée sous des
masques de bêtes fauves.
Croyons ! Qu’ importe le reste ! Mangez des viandes
impures, si l’ esprit a faim du verbe. Phinéas
adora Diane et saint Pierre renia Jésus : car
le martyre est impie et la convoitise de la
souffrance une tentation du mal.
Antoine
répète :
une tentation ? ...

p529

et arrivent
Les Caïnites
les cheveux noués par une vipère qui s’ enroule à
leur cou et laisse retomber sa tête sur leurs
épaules.
Réhabilitons les maudits ! Adorons les exécrés ! Plus
qu’ Abraham et que les prophètes, que saint Paul
et que tous les saints, ils ont travaillé pour ton
âme et se sont damnés pour elle.
Gloire à Caïn ! Gloire à Sodome ! Gloire à Judas !
Caïn créa la race des forts ! Sodome épouvanta
la terre par son châtiment, et c’ est Judas qui
fut cause que le fils de Dieu sauva le monde.
Antoine
lentement.
Judas ? ... oui..., en effet...
Les Carpocratiens
nus jusqu’ à la ceinture, avec des fleurs dans leur
main, de grands cheveux, la barbe entière, les ongles
longs. Ils portent tous à l’ oreille une marque rouge,
et sur la poitrine un soleil tatoué.
Exécutez la tâche des corps ! Il le faut !
L’ esprit éperdu vagabonde parmi les hasards de la vie,
et il ne rentrera au sein immobile de Prounicos
qu’ après avoir accompli dans sa chair toutes les
œuvres de la chair... viens avec nous aux agapes,
la nuit. Les femmes nues, couronnées d’ hyacinthes,
mangent, à la lueur des torches qui se mirent dans
les plats d’ or. Elles sont à tous, comme nos biens,
comme nos livres, comme le soleil et comme Dieu.
Nous chantons à table des chansons de funérailles,
nous nous lacérons avec des couteaux et nous buvons
le sang de nos bras. Nous montons sur l’ autel, et
nous encensons avec des encensoirs.
La Fausse Prophétesse De Cappadoce
dont l’ énorme chevelure rouge descend jusqu’ aux
talons. Elle brandit un pin enflammé, et s’ appuie,
de la main gauche, sur le museau d’ une tigresse,
qui se frotte contre sa cuisse.
L’ esprit est dans la flamme, dans la chair, dans
l’ ouragan. Il en va jaillir pour toi par l’ invocation
terrible. écoute-la ! Je te roulerai dans mon
amour tout au fond de l’ abîme. Viens ! Viens !
Et elle secoue sa torche dont les gouttes de feu
tombent aux pieds de saint Antoine. La tigresse
bombe son dos.

p530

Antoine
épouvanté, recule.
Oh ! Oh ! Oh ! Elles vont me prendre ! J’ ai peur !
La bête rugit ! Comment sont-elles venues jusqu’ à
moi ? C’ est par ma faute, mon dieu ! Pitié ! Pitié !
Il saisit sa discipline, et la fait tourner
rapidement comme une fronde. Les hérésies s’ éloignent,
baissant la tête dans leurs épaules, avec des gestes
effrayés.
Ah ! J’ en étais sûr ! Le signe de la pénitence
les met en fuite ! C’ est la pensée seule qui fait
le mal ! Plus de ces rêveries où l’ âme se perd !
L’ action ! L’ action !
Il se flagelle, et
Les Montanistes
s’ avancent dans des tuniques sombres, la tête couverte
de cendre, les bras croisés.
Courage, Antoine ! Imite-nous : six fois par mois
des jeûnes entiers, trois carêmes par an, la
flagellation tous les soirs ! Et nous baptisons les
morts, nous voilons les vierges, nous proscrivons les
seconds mariages.
Les Tatiens
têtes rasées, enfermés dans des sacs noirs, s’ écrient :
il faut les proscrire tous ! L’ arbre de l’ éden
qui portait chaque année douze fruits rouges comme
du sang, c’ est la femme ! Celui qui dort à son
ombre ne se réveillera que dans l’ enfer !
Antoine
mélancoliquement.
C’ est pour fuir ce sommeil que j’ ai cherché la
solitude !
Le groupe des montanistes s’ entr’ ouvre et l’ on voit
s’ avancer deux femmes très pâles, vêtues de
manteaux bruns. Maximilla est brune,
Priscilla est blonde. Elles rejettent en arrière
leur capuchon, et elles disent :
du temps que nous vivions chez nos maris, nous
sortions dès le matin sans litière ni suivantes, pour
aller dans les tavernes corrompre des geôliers.
Nous visitions les confesseurs, nous chantions
des psaumes, nous parlions des anges. Nos époux,
pendant ce temps-là, se tourmentaient à la maison.

p531

Oh ! Mère de Dieu, ils ont avec leurs caresses
troublé la calme profondeur de la foi, comme avec
des pierres que l’ on jetterait dans un puits, l’ une
après l’ autre.
Antoine s’ avance pour les mieux voir.
Priscilla
se met à dire :
j’ étais au bain, les murs ruisselaient, l’ eau
coulait et je m’ endormais au vague bourdonnement
des murs qui montait jusqu’ à moi.
Tout à coup, j’ entendis des clameurs. On criait :
" c’ est un magicien ! C’ est le diable " , et la foule
s’ arrêta devant notre maison, en face du temple
d’ Esculape. Je me levai sans prendre ma chaussure
et me haussai avec les poignets, jusqu’ à la hauteur
du soupirail.
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme vêtu
en affranchi, qui portait un carcan de fer à son cou.
Il prenait des charbons dans un réchaud et il s’ en
faisait sur la poitrine de larges traînées, en
appelant : " Jésus, Jésus ! " le peuple disait :
" cela n’ est pas permis, lapidons-le. " d’ autres
applaudissaient. Lui, il continuait, et quand il était
fatigué de gesticuler avec la main droite, il
gesticulait avec la main gauche.
C’ étaient des choses inouïes, transportantes ! Des
fleurs toutes grandes ouvertes tournoyaient devant
mes yeux, et j’ entendais, dans les espaces, comme la
mélodie d’ un archet d’ or. Mes bras lâchèrent les
barreaux, mon corps tomba. Je ne sais s’ il avait
fini, ou si c’ est moi qui avais cessé de l’ entendre.
Mais la piscine était vide, et sur les dalles
sablées de poudre bleue, la lune, entrant,
allongeait des rayons clairs.
Antoine
prêtant l’ oreille.
De qui donc parlent-elles ?
Maximilla.
Nous revenions de Tarse par les montagnes,
lorsqu’ à un détour du chemin nous vîmes un homme
sous un figuier.
Il cueillait les feuilles et les jetait au vent.
Il arrachait les fruits et les écrasait par terre.
Il nous cria de loin : " arrêtez-vous ! " , et il
se précipita en nous injuriant. Les esclaves
accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se
cabrèrent, les molosses hurlaient tous.
Il était debout, au bord du précipice. La sueur
coulait sur son

p532

visage olivâtre. Le vent de la montagne faisait
claquer son manteau noir.
Il nous appelait par nos noms, il nous reprochait la
vanité de nos œuvres, la turpitude de nos corps,
et il levait le poing du côté des dromadaires, à
cause des clochettes d’ argent qu’ ils portaient sous
la mâchoire. Sa fureur me versait l’ épouvante dans
les entrailles : c’ était je ne sais quel
voluptueux langage mêlé de brise et de parfums,
qui me berçait, m’ enivrait.
D’ abord les esclaves s’ approchèrent : " maître,
dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées " ; puis ce
furent les femmes : " voici la nuit, nous avons
peur " ; et les esclaves s’ en allèrent. Les enfants se
mirent à crier : " nous avons faim " ;
et comme on n’ avait pas répondu aux femmes, elles
disparurent. Lui, il parlait : sa voix sifflait,
ses paroles tombaient, précipitées, coupantes,
comme des poignards qui faisaient saigner mon cœur
et le dégorgeaient.
Je sentis quelqu’ un près de moi : c’ était l’ époux.
J’ écoutais l’ autre. Il sanglotait, il se traînait
à genoux sur les pierres en s’ écriant : " tu
m’ abandonnes ! " et je répondis : " oui, va-t’ en ! " .
Antoine ouvre la bouche, mais
Priscilla Et Maximilla
se mettent à chanter :
le père domine ! Le fils pâtit ! L’ esprit flamboie !
Le paraclet est à nous ! L’ esprit est à nous !
Car nous sommes les amantes du grand Montanus !
Et elles désignent près d’ elles un eunuque noir,
vêtu d’ un manteau fauve à galon d’ argent, fermé
sur sa poitrine par deux ossements de mort.
Montanus.
Ce n’ est point Montanus que vous aimez, mais l’ esprit
de Dieu emplissant son âme. Car je ne suis pas
un homme, vous le savez, vous autres, qui languissez
de désirs sur ma poitrine imberbe.
Vous êtes, ô mes chéries, l’ inassouvissable amour,
puisque à présent vous vous délectez dans la douleur
et que l’ existence vous fait mal, comme un ulcère
qui suinte. Sanglotez ! Pleurez ! Que vos yeux soient
blêmes, comme un manteau couleur d’ azur qui a
déteint sous les orages. Appelez-moi ! Je vous
coucherai sur les chevalets ! Fouettez avec des
chardons verts la peau blanche de vos corps. Quand
le sang coulera, j’ arriverai. Oh ! J’ accourrai ! ...
pour le sucer avec ma bouche.
Maximilla et Priscilla passent leurs bras autour
de sa taille et restent la tête posée sur son
épaule, tout en faisant un signe à saint Antoine.

p533

Antoine.
Au nom du Christ ! Au nom de la vierge ! Par la
vertu de tous les anges...
Les Montanistes.
Non ! Tu ne nous chasseras pas ! Zotime de Comane
a été vaincu par Maximilla. Sotas, évêque
d’ Anquiale, par Priscilla. Nous avons des saints
qui sont plus saints que tes saints, des martyrs
plus martyrs que tes martyrs. Connais-tu
Alexandre, Théodote et Thémison ? On a arraché les
yeux, les dents et les ongles à Alexandre de
Phrygie. On lui a frotté la peau avec du miel,
on a versé dessus des guêpes furieuses et on l’ a lié
par une corde à la queue d’ un taureau qui marchait
au pas dans une prairie. On a déchiré Thémison
avec des couteaux de bois, et on a fait couler sur
sa figure le sang de ses entrailles. Mais Satan,
au haut d’ une montagne, a battu Thémison pendant six
nuits avec le tronc d’ un cèdre qui avait toutes ses
branches ; et il l’ a rejeté comme une pierre, dans
la vallée.
Allons, viens ! Jésus a souffert le martyre.
Qu’ est ta douleur près de la sienne ?
Antoine
amèrement.
Oh ! Rien ! Je le sais ! Les larmes de toutes les
générations qui, réunies, formeraient des océans,
sont, devant ces pleurs éternels, comme une goutte
d’ eau sur une feuille.
Silence.
Les Montanistes
reprennent :
l’ amour déborde du cœur saignant. L’ extase aux
yeux fermés contemple les splendeurs célestes, et
la suprême intelligence t’ arrivera par les angoisses
de la matière, comme la foudre qui n’ apparaît
que dans les déchirures des nuages.
Antoine.
Oh ! Oui ! Oui ! Mon corps me gêne ! Il m’ écrase !
Il m’ étouffe !
Les Valériens
très grands, très maigres, avec un poignard à la
ceinture, une couronne d’ épines sur le front. Ils
prennent leur poignard d’ une main, leur couronne
de l’ autre ; -et ils disent :
voilà qui tranche la luxure ! Voici qui endolorit
l’ orgueil. Est-ce

p534

la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce la peur
de ta chair, hypocrite ? Tu te couches près d’ elle,
tu la regardes dormir ; elle se réveillera plus
dévorante que les lions. étouffe-la donc,
coupe-la donc, extermine-la !
Antoine.
Ah ! Une haine me prend contre moi ! J’ exècre la
vie, la terre et le soleil !
Des cris féroces éclatent et
Les Donatistes circoncellions
apparaissent, sales, hideux, vêtus de peaux de
chèvre et portant des massues de fer sur l’ épaule.
Malédiction sur le monde ! Malédiction sur
nous-mêmes ! Maudit l’ homme, maudite la femme,
maudit l’ enfant ! écrasez le fruit, troublez la
source.
Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange
beaucoup ; battez le pauvre qui envie la housse de
l’ âne, le repas du chien, le nid de l’ oiseau, et
qui se désole solitairement que chacun ne soit
pas un misérable comme lui.
Nourrissez les ours, appelez les vautours, sifflez
les crocodiles et l’ ichneumon sur le rivage !
Nous, " les capitaines des saints " , nous détruisons la
matière pour hâter la fin du monde, nous
assassinons, incendions, massacrons ! Nous perçons
les digues, nous répandons l’ argent dans la mer.
Le salut n’ est que dans le martyre, nous nous donnons
le martyre. Nous nous enlevons la peau des pieds,
et nous courons sur les galets. Nous enfonçons des
broches de fer dans nos entrailles. Nous nous
roulons tout nus, dans la neige.
Nous nous égorgeons en criant : " louange à Dieu ! "
nous montons sur les édifices pour nous précipiter
la tête en bas. Nous nous couchons sous la roue
des chars. Nous nous jetons dans la gueule des fours.
Honni soit le baptême ! Honnie l’ eucharistie !
Honni le mariage ! Honni le viatique !
La pénitence seule lave les âmes.
Jésus ne se touche point, Jésus ne se mange point.
Damnation sur l’ adultère consacré ! C’ est avec la
douleur qu’ il faut s’ unir. Damnation sur la vanité
du moribond qui croit la chair éternelle. Damnation
sur la sottise de ceux qui l’ espèrent, sur l’ infamie
de ceux qui l’ enseignent. Damnation sur toi !
Damnation sur nous ! Damnation sur tous et gloire à
la mort !

p535

Antoine.
Horreur !
Un coup de tonnerre éclate, une fumée épaisse couvre
la scène. Antoine ne distingue plus rien.
Je n’ ai pas rêvé pourtant ? ... non... elles étaient
là ! ... rugissant autour de moi, et ma pensée
s’ écroulait sous elles, comme les îlots de sable
dans les fleuves, qui tombent, par grands blocs,
sous les pattes lourdes des crocodiles. Elles
parlaient toutes ensemble, et si vite, qu’ il m’ était
impossible de distinguer leurs voix.
Se remettant peu à peu.
Mais il y en avait... qui n’ étaient pas...
complètement détestables. Comment cela se
faisait-il ? Il fallait leur répondre... je n’ ai
pas tout vu.
Il regarde vaguement de côté et d’ autre et il pousse
un cri, en apercevant, dans le brouillard, deux
hommes couverts de longs vêtements qui descendent
jusqu’ à leurs pieds. Le premier est de haute taille,
de figure douce, de maintien grave ; ses cheveux
blonds, séparés par une raie comme ceux du Christ,
descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté
un bâton blanc, qu’ il portait à la main et que son
compagnon a reçu, en faisant une révérence, à la
manière des orientaux.
Ce dernier, vêtu pareillement d’ une tunique blanche
sans broderie, est petit, gras, camard, d’ encolure
ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve.
Ils sont tous les deux sans chaussure, nu-tête et
couverts de poussière, comme des gens qui arrivent
de voyage.
Que voulez-vous ? Parlez ! ... allez-vous-en !
Damis
c’ est le petit homme.
Là ! Là ! Bon ermite ! Ce que je veux ? Je n’ en sais
rien ! Voici le maître. Quant à partir, la charité
du moins exigerait...
Antoine.
Ah ! Excusez-moi ! J’ ai la tête si troublée ! ... que
vous faut-il ? ... asseyez-vous.
Damis s’ assoit, l’ autre reste debout.
Et votre maître ?

p536

Damis
en souriant.
Oh ! Il n’ a besoin de rien ! C’ est un sage ! Quant
à moi, bon ermite, je vous demanderai un peu
d’ eau, car j’ ai grand’ soif.
Antoine va chercher une cruche dans sa cellule, et,
la levant lui-même, offre à boire à Damis.
Peu à peu, la fumée disparaît.
Damis, après avoir bu :
pouah ! Qu’ elle est mauvaise, vous devriez bien
l’ enfermer sous de la verdure !
Antoine.
C’ est qu’ il n’ y a pas un brin d’ herbe aux environs,
seigneur !
Damis.
Ah ! N’ auriez-vous rien, dites-moi, à mettre sous
la dent ? Car j’ ai grand’ faim !
Antoine va dans sa cabane et en rapporte un morceau
de pain noir, desséché.
Damis mord à même :
qu’ il est dur !
Antoine.
Je n’ en ai pas d’ autre, seigneur !
Damis.
Ah !
Il casse le pain, en retire la mie et jette les
croûtes. Le cochon se précipite dessus : Antoine
fait un geste de colère pour le battre.
Laissez donc ! Ne faut-il pas que chacun vive !
Silence.
Antoine
reprend.
Et vous venez ?
Damis.
Oh ! De loin... de très loin !

p537

Antoine.
Et... vous allez ?
Damis
désignant l’ autre.
Où il voudra.
Antoine.
Qui est-il donc ?
Damis.
Apollonius !
Antoine fait un geste d’ ignorance.
Apollonius !
Plus fort :
Apollonius De Tyane !
Antoine.
Je n’ en ai jamais entendu parler.
Damis
en colère.
Comment ! Jamais ! ... ah ! Je vois bien, brave homme,
que vous ignorez complètement ce qui se passe.
Antoine.
Il est vrai, seigneur, mes jours étant consacrés
à la religion.
Damis.
C’ est comme lui.
Antoine
à part.
Comme lui !
Il considère Apollonius.
Il a l’ air d’ un saint en effet... je voudrais bien
l’ entretenir... j’ ai tort peut-être... car...
la fumée est partie, le temps est très clair, la
lune brille.

p538

Damis.
à quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?
Antoine.
Je songe... oh ! Rien !
Damis se rapproche d’ Apollonius et fait plusieurs
tours autour de lui, la taille courbée, sans lever
la tête ; à la fin :
Apollonius
toujours immobile.
Qu’ est-ce ?
Damis.
Maître ! C’ est un ermite galiléen qui demande à
savoir les origines de la sagesse.
Apollonius.
Qu’ il approche !
Antoine hésite.
Damis.
Approche !
Apollonius.
D’ une voix tonnante.
Approche !
Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j’ ai
fait, ce que je pense ; n’ est-ce pas cela, enfant ?
Antoine
embarrassé.
Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer
à mon salut.
Apollonius.
Réjouis-toi ! Je vais te les dire !

p539

Damis
bas à Antoine.
Est-ce possible ! Il faut qu’ il vous ait, du premier
coup d’ œil, reconnu des inclinations
extraordinaires pour la philosophie.
Il se frotte les mains.
Je vais en profiter aussi, moi !
Apollonius.
Je te raconterai, d’ abord, la longue route que j’ ai
parcourue pour acquérir la doctrine, -et si tu
trouves, dans toute ma vie, une seule action
mauvaise, tu m’ arrêteras. Car celui-là doit
scandaliser par ses paroles, qui a méfait par ses
œuvres.
Damis
à Antoine.
Quel homme juste ! Hein ?
Antoine
décidément, je crois qu’ il est sincère !
Apollonius.
La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir
cueillant des fleurs sur le bord d’ un lac. Un
éclair parut, et elle me mit au monde, à la voix des
cygnes qui chantaient dans son rêve.
Jusqu’ à quinze ans, on m’ a plongé trois fois par jour
dans la fontaine Asbadée, dont l’ eau rend les
parjures hydropiques, et l’ on me frottait avec les
feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver,
m’ offrant des trésors qu’ elle savait être dans des
tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane
s’ égorgea, désespérée, avec le couteau des
sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin
de ses promesses, s’ écria, devant toute ma famille,
qu’ il me ferait mourir. Mais c’ est lui qui mourut
trois jours après, assassiné par les romains.
Damis
à saint Antoine, en le frappant du coude.
Hein ? Quand je vous disais ! ... quel homme !

p540

Apollonius.
J’ ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence
complet des pythagoriciens. La douleur la plus
imprévue ne m’ arrachait pas un soupir, et au
théâtre, quand j’ entrais, on s’ écartait de moi,
comme d’ un fantôme.
Damis.
Auriez-vous fait cela, vous ?
Apollonius.
Le temps de mon silence accompli, j’ entrepris seul
d’ instruire les prêtres qui avaient perdu la
tradition, et je formulai cette prière : " ô dieux ! "
Antoine.
Comment : " dieux " ? ... les dieux ? ... que
dit-il ?
Damis.
Laissez-le poursuivre, taisez-vous !
Apollonius.
Alors je suis parti pour connaître toutes les
religions, pour consulter tous les oracles. J’ ai
devisé avec les gymnosophistes du Gange, avec les
devins de Chaldée, avec les mages de Babylone.
Je suis monté sur les quatorze olympes, j’ ai sondé
les lacs de Scythie, j’ ai mesuré la grandeur du
désert.
Damis.
C’ est pourtant vrai, tout cela. J’ y étais, moi !
Apollonius.
J’ ai d’ abord été depuis le pont jusqu’ à la mer
d’ Hyrcanie, j’ en ai fait le tour ; et, par le pays
des baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis
descendu vers Ninive. Aux portes de la ville,
il y avait une statue de femme, vêtue à la mode
barbare. Un homme s’ approcha.
Damis.
Moi ! Moi ! Mon bon maître. Oh ! Comme je vous
aimai tout

p541

de suite ! Vous étiez plus doux qu’ une fille et
plus beau qu’ un dieu !
Apollonius
sans l’ entendre.
Il voulait m’ accompagner pour me servir d’ interprète.
Damis.
Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les
langages et que vous deviniez toutes les pensées.
Alors j’ ai baisé le bas de votre manteau, et je me
suis mis à marcher derrière vous.
Apollonius.
Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de
Babylone.
Damis.
Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme
si pâle.
Antoine.
La singulière histoire !
Damis.
N’ est-ce pas le lendemain, maître, que nous
rencontrâmes cette monstrueuse tigresse qui avait
huit petits dans le ventre ? Alors vous dites :
" notre séjour auprès du roi sera d’ un an et huit
mois. " je n’ ai jamais pu comprendre...
Apollonius.
Le roi m’ a reçu debout, près d’ un trône d’ argent,
dans une salle ronde, constellée d’ étoiles, d’ où
pendaient à des fils que l’ on n’ apercevait pas quatre
grands oiseaux d’ or, les deux ailes étendues.
Antoine
rêvant.
Est-ce qu’ il y a sur la terre des choses pareilles ?
Damis.
C’ est là une ville, cette Babylone ! Tout le monde
y est riche ;

p542

les maisons, peintes en bleu, ont des portes de
bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve.
Dessinant par terre avec son bâton.
Comme cela, voyez-vous ! Et puis ce sont des
temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les
palais sont couverts de cuivre rouge ; et
l’ intérieur donc, si vous saviez !
Apollonius.
Sur la muraille du septentrion, s’ élève une tour de
marbre blanc qui en supporte une seconde, une
troisième, une quatrième, une cinquième, et il y en
a trois autres encore ! Ces tours sont des tombeaux...
la huitième est une chapelle avec un lit. Personne
n’ y entre que la femme choisie par les prêtres
pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m’ y fit
loger.
Damis.
à peine si l’ on me regardait, moi. Aussi je restais
seul à me promener par les rues. Je m’ informais
des usages ; je visitais les ateliers ; j’ examinais
les grandes machines qui portent l’ eau dans les
jardins. Mais il m’ ennuyait d’ être séparé du
maître.
Apollonius.
Au bout d’ un an et huit mois...
Antoine tressaille.
... un soir nous sortîmes de Babylone par la route
des Indes. Au clair de la lune, nous vîmes
tout à coup une empuse.
Damis.
Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer. Elle
hennissait comme un âne, elle galopait dans les
rochers. Mais il lui cria des injures et elle
disparut.
Antoine.
Où veulent-ils donc en venir ?
Apollonius
continuant.
à Taxilla, Phraortes, roi du Gange, nous a montré
sa garde d’ hommes noirs, hauts de cinq coudées,
et, dans les jardins de

p543

son palais, sous un pavillon de brocart vert, un
éléphant gigantesque, que ses femmes s’ amusaient
à parfumer. Il avait autour des défenses des colliers
d’ or et, sur l’ un d’ eux on lisait : " le fils de
Jupiter a consacré Ajax au soleil. " c’ était
l’ éléphant de Porus, qui s’ était enfui de
Babylone après la mort d’ Alexandre.
Damis.
Et qu’ on avait retrouvé dans une forêt.
Antoine.
Ils parlent abondamment, comme des gens ivres.
Apollonius.
Phraortes nous fit asseoir à sa table. Elle était
couverte de grands oiseaux. Il y avait de gros
fruits sur des feuilles larges, des antilopes
avec leurs cornes.
Damis.
Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant,
s’ amusent à lancer des flèches sous les pieds d’ un
enfant qui danse. -mais je n’ approuve pas ce
plaisir-là : il en pourrait résulter des malheurs.
Apollonius.
Quand je fus prêt à partir, le roi me donna un
parasol et il me dit : " j’ ai sur l’ Indus un haras de
chameaux blancs. Lorsque tu n’ en voudras plus,
souffle-leur dans les oreilles, ils reviendront. "
nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit
à la lueur des lucioles qui brillaient dans les
bambous. L’ esclave sifflait un air, pour écarter
les serpents, et nos chameaux se courbaient
les reins en passant sous les arbres, comme sous des
portes trop basses.
Un jour, un enfant noir, qui tenait à sa main un
caducée d’ or, nous conduisit au collège des sages.
Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de
toutes mes pensées, de toutes mes actions, de
toutes mes existences. Il avait été le fleuve
Indus, et il me rappela que j’ avais conduit des
barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
Damis.
Mais moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais
pas qui j’ ai été.

p544

Antoine
les considérant avec étonnement.
Ils ont l’ air vague comme des ombres.
Apollonius.
Et nous continuâmes vers l’ océan.
Nous avons rencontré sur le bord les cynocéphales
gorgés de lait qui s’ en revenaient de leur
expédition dans l’ île Taprobane. Avec eux était
la vénus indienne, la femme noire et blanche, qui
dansait toute nue au milieu des singes. Elle avait
autour de la taille des tambourins d’ ivoire, et elle
riait d’ une façon démesurée.
Les flots tièdes poussaient devant nous, sur le
sable, des perles blondes ; l’ ambre craquait sous
nos pas ; des squelettes de baleines blanchissaient
dans la crevasse des falaises, et de longs nids
d’ herbes vertes suspendus à leurs côtes se
balançaient au vent.
La terre continuellement se rétrécissait, elle se fit
à la fin plus étroite qu’ une sandale. Nous nous
arrêtâmes, et après avoir jeté vers le soleil des
gouttes de la mer, nous tournâmes à droite
pour revenir.
Nous sommes revenus par la région d’ Argent, par le
pays des Gangarides, par le promontoire Comaria,
par la contrée des Sachalites, des Adramites
et des Homérites ; puis, à travers les monts
Cassaniens, la mer Rouge et l’ île Topazos, nous
avons pénétré en éthiopie, par le royaume des
Pygmées.
Antoine
à part.
Comme la terre est grande !
Damis.
Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux
que nous avions connus jadis étaient morts.
Antoine baisse la tête.
Apollonius
reprend :
alors on commença dans le monde à parler de moi. La
peste ravageait éphèse : j’ ai fait lapider un vieux
mendiant...

p545

Damis.
Et la peste s’ en est allée !
Antoine.
Comment ! Il chasse les maladies.
Apollonius.
à Cnide, j’ ai guéri l’ amoureux de la Vénus...
Damis.
Oui, un fou, qui même avait promis de l’ épouser.
Aimer une femme, passe encore, mais une statue,
quelle sottise ! Le maître lui posa la main sur
le cœur, et l’ amour aussitôt s’ éteignit.
Antoine.
Quoi ! Il délivre des démons ?
Apollonius.
à Tarente, on portait au bûcher une jeune fille
morte...
Damis.
Le maître lui toucha les lèvres, et elle s’ est
relevée, en appelant sa mère.
Antoine.
Comment ! Il ressuscite les morts ?
Apollonius.
J’ ai prédit le pouvoir à Vespasien...
Antoine.
Quoi ! Il devine l’ avenir ?
Apollonius.
étant à table, avec lui, aux bains de Baïa...

p546

Damis.
Il y avait à Corinthe...
Antoine.
Excusez-moi, étrangers, mais il est tard.
Damis.
... un jeune homme qu’ on appelait Ménippe...
Antoine.
C’ est l’ heure de la première veille ! Allez-vous-en !
Apollonius.
... un chien entra, portant à la gueule une main
coupée...
Damis.
Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme...
Antoine.
Vous ne m’ entendez pas ? Retirez-vous !
Apollonius.
Il rôdait vaguement autour des lits...
Antoine.
Assez ! Assez !
Apollonius.
On voulait le chasser, mais moi...
Damis.
Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s’ aimèrent...
Apollonius.
Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette
main sur les genoux de Flavius.

p547

Damis.
Mais le matin, aux leçons de l’ école, Ménippe était
pâle...
Antoine
bondissant.
Encore ! Ah ! Qu’ ils continuent, puisqu’ il n’ y a
pas...
Damis.
Le maître lui dit : " ô beau jeune homme, tu caresses
un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les
noces ? " nous allâmes tous à la noce...
Antoine.
J’ ai tort ! J’ ai tort, bien sûr, d’ écouter tout cela.
Damis.
Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les
portes s’ ouvraient ; on n’ entendait cependant ni
le bruit des pas ni le bruit des portes. Le maître
se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut
prise de colère contre les philosophes. Mais la
vaisselle d’ or qui était sur les tables disparut,
les échansons, les cuisiniers, les pannetiers
disparurent ; le toit s’ envola, les murs
s’ écroulèrent, et Apollonius resta seul, debout,
ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C’ était
un vampire qui rassasiait d’ amour les beaux jeunes
hommes, afin de manger leur chair, -parce que rien
n’ est meilleur pour ces sortes de fantômes que
le sang des amoureux.
Apollonius.
Si tu veux savoir l’ art...
Antoine.
Je ne veux rien savoir ! Allez-vous-en !
Damis.
Quel mal donc t’ avons-nous fait ?
Antoine.
Aucun... mais... non ! Qu’ ils s’ en aillent !

p548

Le soir de notre arrivée aux portes de Rome...
Antoine
vivement.
Oh ! Oui ! Oui ! Parlez-moi de la ville des papes !
Apollonius
continuant.
... un homme ivre nous accosta, qui chantait d’ une
voix douce. C’ était un épithalame de Néron, et il
avait le pouvoir de faire mourir quiconque l’ écoutait
négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte
d’ ivoire, une corde d’ argent prise à la cithare
de l’ empereur. J’ ai haussé les épaules. Il nous a
jeté de la boue au visage. Alors, j’ ai défait
ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main...
Damis.
Vous avez eu bien tort, par exemple !
Apollonius.
L’ empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa
maison. Il jouait aux osselets avec Sporus,
accoudé du bras gauche sur une table d’ agate. Il
se détourna et, fronçant ses sourcils blonds :
" pourquoi ne me crains-tu pas ? " -me demanda-t-il.
" parce que le dieu qui t’ a fait terrible, m’ a fait
intrépide " , -répondis-je.
Antoine
rêvant.
Il y a là dedans quelque chose d’ inexplicable
qui m’ épouvante.
Silence.
Damis
reprend d’ une voix aiguë :
toute l’ Asie, d’ ailleurs, pourra vous dire...
Antoine
en sursaut.
Je n’ ai pas le temps ! à une autre fois ! Je suis
malade !

p549

Damis.
écoutez donc ! Il a vu, d’ éphèse, tuer Domitien qui
était à Rome...
Antoine
s’ efforçant de rire.
Est-ce possible ?
Damis.
Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des
calendes d’ octobre, il s’ écria tout à coup : " on
égorge César ! " et il ajoutait de temps à autre :
" il roule par terre ; oh ! Comme il se débat !
Il se relève ; il essaie de fuir ; les portes sont
fermées ! Ah ! C’ est fini ! Le voilà mort ! "
ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus
fut assassiné, comme vous savez.
Antoine
réfléchissant.
Sans le secours du diable... certainement...
Apollonius.
Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien !
Damis, avec Démétrius, s’ était enfui par mon ordre
et je restais seul dans ma prison...
Damis.
C’ était une terrible hardiesse, il faut avouer.
Apollonius.
Vers la cinquième heure, les soldats m’ amenèrent
au tribunal. J’ avais ma harangue toute prête que
je tenais sous mon manteau...
Damis.
Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres !
Nous vous croyions mort ; nous pleurions, chacun
allait s’ en retourner chez soi, quand vers la
sixième heure, tout à coup vous apparûtes...
Antoine
à part.
Comme Jésus !

p550

Damis.
Nous tremblions, mais vous nous dites :
" touchez-moi ! " ...
Antoine.
Oh ! Non ! Cela n’ est point ! Vous mentez,
n’ est-ce pas, vous mentez ?
Damis.
Et alors nous sommes repartis tous ensemble.
Silence. Damis considère saint Antoine, et
Apollonius
se rapprochant, lui crie dans les oreilles :
c’ est que je suis descendu dans l’ antre de
Trophonius, fils d’ Apollon ! C’ est que je fais les
libations par l’ oreille des amphores ! C’ est que je
connais des prières indiennes ! ... j’ ai pétri, pour
les femmes de Syracuse, les phallus de miel rose
qu’ elles portent en hurlant sur les montagnes.
J’ ai reçu l’ écharpe des Cabires ! J’ ai serré
contre mon cœur le serpent de Sabasius ! J’ ai
lavé Cybèle au flot des golfes campaniens, et j’ ai
passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !
Damis
riant bêtement.
Ah ! Ah ! Ah ! Aux mystères de la bonne déesse !
Apollonius.
Et maintenant, veux-tu venir avec nous, voir des
étoiles plus larges et des dieux nouveaux ?
Antoine.
Non ! Continuez seuls !
Damis.
Partons !
Antoine.
Fuyez ! Fuyez !

p551

Apollonius.
Nous allons au nord, du côté des cygnes et des neiges.
Sur le désert blanc, galope le chevreuil cornu
dont les yeux pleurent de froid ; les hippopodes
aveugles cassent avec leurs pieds la plante
d’ outremer.
Damis.
Viens ! C’ est l’ aurore. Le coq a chanté, le cheval
a henni, la voile est prête.
Antoine.
Non ! Le coq n’ a point chanté ! J’ entends le grillon
dans les sables et je vois la lune qui reste en
place.
Apollonius.
Au delà des montagnes, bien loin là-bas, nous
allons cueillir la pomme des Hespérides et chercher
dans les parfums la raison de l’ amour. Nous
humerons l’ odeur du myrrhodion qui fait mourir les
faibles. Nous nous baignerons dans le lac d’ huile
rose de l’ île Junonia. Tu verras, dormant sur les
primevères, le lézard géant qui se réveille tous
les siècles, quand tombe à sa maturité
l’ escarboucle naturelle de ses yeux. Les étoiles
palpitent comme des regards, les cascades chantent
comme des harpes, des enivrements s’ exhalent des
fleurs écloses ; ton esprit s’ élargira parmi les airs,
et, dans ton cœur comme sur ta face...
Damis.
Maître ! Il est temps ! Le vent va se lever, les
hirondelles s’ éveillent, la feuille du myrte est
envolée !
Apollonius.
Oui ! Partons.
Antoine.
Non ! Moi je reste !
Apollonius.
Veux-tu que je t’ enseigne où pousse la plante
balis, qui ressuscite les morts ?

p552

Damis.
Demande-lui qu’ il te donne l’ androdamas, qui attire
l’ argent, le fer et l’ airain.
Apollonius
lui offrant une petite rondelle de cuivre.
Veux-tu le xéneston ? Le voici ! Prends-le donc !
Tu pourras descendre dans les volcans, traverser
le feu, voler dans l’ air.
Antoine.
Oh ! Qu’ ils me font mal ! Qu’ ils me font mal !
Damis.
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les
rugissements, les hennissements, les roucoulements.
Apollonius.
Car j’ ai retrouvé, j’ en suis sûr, le secret de
Tirésias.
Damis.
Il sait encore des chansons qui font venir à soi
celui qu’ on désire.
Apollonius.
J’ ai appris des arabes le langage des vautours et
j’ ai lu dans les grottes de Strompharabarnax la
manière d’ épouvanter le rhinocéros et d’ endormir
les crocodiles.
Quand nous voyagions autrefois, nous entendions, à
travers les lianes, courir les licornes blanches.
Elles se couchaient à plat ventre, pour qu’ il
montât sur elles.
Apollonius.
Tu monteras sur elles, aussi. Tu te tiendras aux
oreilles. Nous irons, nous irons !
Antoine
pleurant.
Oh ! Oh !

p553

Apollonius.
Qu’ as-tu ? Viens donc !
Antoine
sanglotant.
Oh ! Oh !
Damis.
Serre ta ceinture ! Noue tes sandales !
Antoine
sanglotant plus fort.
Oh ! Oh ! Oh ! Oh !
Apollonius.
Et en route je t’ expliquerai le sens des statues
-pourquoi Jupiter est assis, Apollon debout,
Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes,
conique à Paphos.
Antoine.
Oh ! Qu’ ils s’ en aillent, mon dieu ! Qu’ ils s’ en
aillent !
Apollonius.
La connais-tu, la Vénus uranienne qui scintille
sous son arc d’ étoiles ? T’ a-t-on dit les mystères
de l’ Aphrodite prévoyante ? As-tu senti les
étreintes de Vénus barbue, ou médité les colères
d’ Astarté furieuse ? N’ aie souci, j’ arracherai
leurs voiles, je briserai leurs armures, tu
marcheras sur leurs temples, et nous parviendrons
jusqu’ à la mystérieuse et l’ inaltérable, jusqu’ à
celle des maîtres, des héros et des purs, la
Vénus apostrophienne, qui détourne les passions
et tue la chair.
Damis.
Et quand nous trouverons une pierre de sépulcre assez
large, nous jouerons aux skirapies de Minerve,
qui se jouent la nuit, dans l’ automne, à la pleine
lune rousse.
Apollonius
frappant du pied.
Pourquoi donc ne vient-il pas ?

p554

Damis
frappant aussi du pied.
En marche !
Apollonius
regardant Antoine fixement.
Doutes-tu de moi ?
Damis
menaçant.
Doutes-tu de lui ?
Sifflez, maître, le lion de Numidie, celui qui
contenait l’ âme d’ Amasis.
Antoine.
Mon dieu ! Mon dieu ! Est-ce qu’ ils vont me prendre ?
Apollonius.
Quel est ton désir ? Le temps seulement d’ y songer...
Antoine
joignant les mains.
Je glisse ! Arrêtez-moi ! ...
Apollonius.
Est-ce la science ? Est-ce la gloire ? Veux-tu
rafraîchir tes yeux sur des jasmins humides ?
Veux-tu sentir ton corps s’ enfoncer, comme en une
onde, dans la chair douce des femmes pâmées ?
Se tenant la tête et criant douloureusement :
oh ! Encore ! Encore !
Damis.
Oui, vraiment ! De la montagne entr’ ouverte, les
diamants vont couler. Sur la croix que voici, les
roses vont fleurir. Les sirènes à croupe de nacre
vont te caresser de leurs chevelures et te
bercer de leurs chansons.

p555

Antoine.
Saint esprit ! Délivrez-moi !
Apollonius.
Veux-tu que je me change en arbre, en léopard, en
rivière ?
Antoine.
Sainte vierge, mère de Dieu, priez pour moi !
Apollonius.
Veux-tu que je fasse reculer la lune ?
Antoine.
Sainte trinité, sauvez-moi !
Apollonius.
Veux-tu que je te montre Jérusalem toute éclairée
pour le sabbat ?
Antoine.
Jésus ! Jésus ! à mon aide !
Apollonius.
Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?
Antoine
hébété.
Quoi ? ... comment ? ...
Apollonius.
Ici, là ! ... ce sera lui, pas un autre ! Tu verras
les trous de ses mains, le sang de sa plaie. Il
jettera sa couronne, il maudira son père, il
m’ adorera le dos courbé.
Damis
bas à Antoine.
Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !

p556

Antoine
se passe la main sur le visage, promène un regard
effaré de tous côtés, puis, l’ arrêtant sur
Apollonius :
va-t’ en ! Va-t’ en ! Va-t’ en, maudit ! Retourne en
enfer !
Apollonius
exaspéré.
J’ en arrive, j’ en suis sorti pour t’ y conduire ! Les
cuves de nitre bouillonnent, les charbons
flambent, les dents d’ acier claquent, et les ombres
se pressent aux soupiraux pour te voir passer.
Antoine
s’ arrachant les cheveux.
Moi ! Grand dieu ! L’ enfer pour moi !
L’ Orgueil
surgissant derrière saint Antoine et lui mettant
la main sur l’ épaule.
Allons donc ! Un saint ! Est-ce possible ?
Damis
avec des gestes engageants.
Voyons, bon ermite ! Cher saint Antoine ! Homme
pur ! Homme illustre ! Homme qu’ on ne saurait assez
louer ! Ne vous effrayez pas, cela tient à sa manière
de dire exagérée ! C’ est une façon qu’ il a prise
aux orientaux, mais il est bon, il est saint, il
peut...
Damis s’ arrête, et saint Antoine regarde
Apollonius
qui se met à dire d’ une voix véhémente et suave
tout ensemble :
mais, plus loin que tous les mondes, au delà des
cieux, par-dessus toutes les formes, rayonne le
monde impénétrable et inaccessible des idées,
tout plein du verbe. Nous en partirons, nous
franchirons d’ un saut l’ immense espace, et tu
saisiras dans son infinité l’ éternel, l’ être ! ...
allons ! En marche ! Donne-moi la main !
Et la terre, tout à coup se creusant en entonnoir,
fait un large abîme. Apollonius grandit, grandit.
Des nuages couleur de sang

p557

roulent sous ses pieds nus, sa tunique blanche brille
comme de la neige.
Un cercle d’ or autour de sa tête, vibre dans l’ air
avec un mouvement élastique. Il tend la main gauche
à saint Antoine et, de la droite, lui montre le
ciel dans une attitude souveraine inspirée.
Antoine
éperdu.
Une ambition tumultueuse m’ enlève à des hauteurs qui
m’ épouvantent, le sol fuit comme une onde, ma tête
éclate.
Il se cramponne à la croix tant qu’ il peut.
Les Valériens.
Tiens ! Voilà nos couteaux !
Les Circoncellions
reparaissant.
Tiens ! Voilà nos poignards !
Les Carpocratiens.
Tiens ! Voilà nos fleurs !
Les Montanistes.
Tiens ! Voilà nos cilices, nos poisons, nos croix,
nos chevalets.
Maximilla Et Priscilla
pleurant.
ô doux Antoine ! Nous entends-tu ? Arrive.
Les Sabéens.
Viens prier avec nous dans nos temples de granit
qui sont en forme d’ étoiles.
Les Manichéens.
Non ! Cours à la fête du bhéma. Tu t’ assoiras dans
la chaire de Manès. Nous te frotterons de
benjoin, tu boiras du vin cuit et tu comprendras
les deux principes, les douze vases, les cinq
natures et les huit terres, avec l’ omophore portant
le monde

p558

sur ses épaules, et le splenditenens à six visages
qui le tient entre ses doigts pour empêcher qu’ il
ne vacille.
Les Gnostiques.
Nous t’ ouvrirons la gnose et tu monteras vers les
syzygies rayonnantes, qui te porteront au sein du
bythos éternel, dans le cercle immuable du plérôme.
D’ autres hérésies arrivent.
Antoine
s’ arrachant les cheveux.
Ah ! Elles reviennent !
Simon Le Magicien
avec Ennoïa, habillée tout en or.
Oui ! Et elle revient aussi, elle ! Comme toi, elle
a souffert, mais la voilà joyeuse maintenant, et
prête à chanter sans en finir ! La trouves-tu belle,
hein ? La veux-tu ? C’ est l’ idée ! Aime-la donc !
La pénitence l’ avive et l’ amour la brûle !
Antoine.
Quelle prière dire ? Qui implorer ?
La Fausse Prophétesse De Cappadoce
passant au galop au fond de la scène, penchée sur le
cou de sa tigresse et secouant sa résine.
Moi ! Moi !
Les Péchés Capitaux
crient tous :
nous ! Nous !
La Luxure.
Réjouis ta chair !
La Paresse.
Ne pense plus !
L’ Avarice.
Cherche l’ argent !

p559

L’ Envie.
Dieu te hait ! Hais Dieu !
Les Circoncellions.
Tue-toi ! Tue-toi !
Les hérésies et les péchés entourent saint Antoine.
Maximilla et Priscilla pleurent ; Ennoïa se
met à chanter ; Apollonius, avec son bâton blanc,
trace des cercles de feu dans l’ air ; les gnostiques
ouvrent leurs livres ; la fausse prophétesse, à
l’ horizon, se balance sur sa bête.
Antoine
éperdu.
Ah ! Seigneur ! Seigneur ! Raffermis ma foi !
Donne-moi l’ espérance ! Fais que je t’ aime ! Redouble
ta colère s’ il te plaît ! Mais pitié ! Pitié !
Trois blanches figures, les vertus théologales,
apparaissent sur le seuil de la chapelle.
Antoine se débat.
Je vais à vous ! Aidez-moi !
Les Péchés.
Quoi ! Tu nous repousses ! Nous sommes la joie !
Les Hérésies.
Ah ! Tu nous abandonnes ! Nous, les filles de
l’ église, la nature complexe du dogme chrétien !
Car il agonisera quand nous serons mortes !
Antoine fait des efforts pour rejoindre les trois
vertus. L’ orgueil arrive par derrière et le pousse
dans le dos, en avant. Alors les hérésies s’ écartent
et les péchés reculent. La luxure, en soupirant,
s’ assoit sur le cochon et étale dessus sa belle
robe à paillettes ; la paresse s’ endort ; la
colère ronge ses poings ; l’ avarice, se baissant,
fouille à terre ; l’ envie met sa main devant ses
yeux et regarde au loin ; la gourmandise s’ accouve.
L’ orgueil reste debout.

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