Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

Chapitrage

Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

III

IV

C’étaient d’effroyables visions à rendre fou de terreur.

J’étais couché dans la maison de mon père ; tous les meubles étaient conservés, mais tout ce qui m’entourait cependant avait une teinte noire. – C’était une nuit d’hiver et la neige jetait une clarté blanche dans ma chambre ; tout à coup la neige se fondit et les herbes et les arbres prirent une teinte rousse et brûlée comme si un incendie eût éclairé mes fenêtres ; j’entendis des bruits de pas – on montait l’escalier – un air chaud, une vapeur fétide monta jusqu’à moi – ma porte s’ouvrit d’elle-même. On entra, ils étaient beaucoup – peut-être sept à huit, je n’eus pas le temps de les compter. Ils étaient petits ou grands, couverts de barbes noires et rudes – sans armes, mais tous avaient une lame d’acier entre les dents, et, comme ils s’approchèrent en cercle autour de mon berceau, leurs dents vinrent à claquer et ce fut horrible. – Ils écartèrent mes rideaux blancs et chaque doigt laissait une trace de sang ; ils me regardèrent avec de grands yeux fixes et sans paupières ; je les regardai aussi, je ne pouvais faire aucun mouvement- je voulus crier. Il me sembla alors que la maison se levait de ses fondements, comme si un levier l’eût soulevée. Ils me regardèrent ainsi longtemps, puis ils s’écartèrent et je vis que tous avaient un côté du visage sans peau et qui saignait lentement. – Ils soulevèrent tous mes vêtements et tous avaient du sang. – Ils se mirent à manger et le pain qu’ils rompirent laissait échapper du sang, qui tombait goutte à goutte, et ils se mirent à rire, comme le râle d’un mourant. Puis, quand ils n’y furent plus, tout ce qu’ils avaient touché, les lambris, l’escalier, le plancher, tout cela était rougi par eux. J’avais un goût d’amertume dans le cœur, il me sembla que j’avais mangé de la chair, et j’entendis un cri prolongé, rauque, aigu et les fenêtres et les portes s’ouvrirent lentement, et le vent les faisait battre et crier, comme une chanson bizarre dont chaque sifflement me déchirait la poitrine avec un stylet. Ailleurs, c’était dans une campagne verte et émaillée de fleurs, le long d’un fleuve : – j’étais avec ma mère qui marchait du côté de la rive ; – elle tomba.

Je vis l’eau écumer, des cercles s’agrandir et disparaître tout à coup.

- L’eau reprit son cours, et puis je n’entendis plus que le bruit de l’eau qui passait entre les joncs et faisait ployer les roseaux. Tout à coup, ma mère m’appela : « Au secours ! Au secours ! ô mon pauvre enfant, au secours ! à moi ! » Je me penchai à plat ventre sur l’herbe pour regarder : je ne vis rien ; les cris continuaient. Une force invincible m’attachait sur la terre – et j’entendais les cris : « Je me noie ! je me noie ! A mon secours ! » L’eau coulait, coulait limpide, et cette voix que j’entendais du fond du fleuve m’abîmait de désespoir et de rage.

Ce site dédié à Flaubert a été fondé en 2001 par Yvan Leclerc, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen, qui l'a animé et dirigé pendant vingt ans. La consultation de l’ensemble de ses contenus est libre et gratuite. Il a pour vocation de permettre la lecture en ligne des œuvres, la consultation des manuscrits et de leur transcription, l’accès à une riche documentation, à des publications scientifiques et à des ressources pédagogiques. Il est également conçu comme un outil pédagogique à la disposition des enseignants et des étudiants. La présente version du site a été réalisée en 2021 par la société NoriPyt sous la responsabilité scientifique de François Vanoosthuyse, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen Normandie. Les contributeurs au site Flaubert constituent une équipe internationale et pluridisciplinaire de chercheurs.

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