Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

Chapitrage

Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

IX

X

Ici sont mes souvenirs les plus tendres et les plus pénibles à la fois, et je les aborde avec une émotion toute religieuse. Ils sont vivants à ma mémoire et presque chauds encore pour mon âme, tant cette passion l’a fait saigner. C’est une large cicatrice au cœur qui durera toujours ; Mais, au moment de retracer cette page de Ma vie, Mon cœur bat comme si j’allais remuer des ruines chéries.

Elles sont déjà vieilles ces ruines : en marchant dans la vie, l’horizon s’est écarté par-derrière, et que de choses depuis lors ! car les jours semblent longs, un à un, depuis le matin jusqu’au soir. Mais le passé paraît rapide, tant l’oubli rétrécit le cadre qui l’a contenu. Pour moi tout semble vivre encore ; j’entends et je vois le frémissement des feuilles, je vois jusqu’au moindre pli de sa robe. J’entends le timbre de sa voix, comme si un ange chantait près de moi.

Voix douce et pure – qui vous enivre et qui vous fait mourir d’amour, voix qui a un corps, tant elle est belle, et qui séduit, comme s’il y avait un charme à ses mots.

Vous dire l’année précise me serait impossible ; mais alors j’étais fort jeune, – j’avais, je crois, quinze ans ; nous allâmes cette année aux bains de mer de..., village de Picardie, charmant avec ses maisons entassées les unes sur les autres, noires, grises, rouges, blanches, tournées de tous côtés, sans alignement et sans symétrie, comme un tas de coquilles et de cailloux que la vague a poussés sur la côte.

Il y a quelques années personne n’y venait, malgré sa plage d’une demi-lieue de grandeur et sa charmante position ; mais, depuis peu, la vogue s’y est tournée. La dernière fois que j’y fus, je vis quantité de gants jaunes et de livrées ; on proposait même d’y construire une salle de spectacle.

Alors, tout était simple et sauvage : il n’y avait guère que des artistes et des gens du pays. Le rivage était désert et à marée basse on voyait une plage immense avec un sable gris et argenté qui scintillait au soleil, tout humide encore de la vague. À gauche, des rochers où la mer battait paresseusement, dans ses jours de sommeil, les parois noircies de varech ; puis au loin l’océan bleu sous un soleil ardent et mugissant sourdement comme un géant qui pleure.

Et, quand on rentrait dans le village, c’était le plus pittoresque et le plus chaud spectacle. Des filets noirs et rongés par l’eau étendus aux portes, partout les enfants à moitié nus marchant sur un galet gris, seul pavage du lieu, des marins avec leurs vêtements rouges et bleus ; et tout cela simple dans sa grâce, naïf et robuste, – tout cela empreint d’un caractère de vigueur et d’énergie.

J’allais souvent seul me promener sur la grève ; un jour, le hasard me fit aller vers l’endroit où l’on se baignait. C’était une place, non loin des dernières maisons du village, fréquentée plus spécialement pour cet usage. – Hommes et femmes nageaient ensemble : on se déshabillait sur le rivage ou dans sa maison et on laissait son manteau sur le sable.

Ce jour-là, une charmante pelisse rouge avec des raies noires était restée sur le rivage. La marée montait, le rivage était festonné d’écume, déjà un flot plus fort avait mouillé les franges de soie de ce manteau.

Je l’ôtai pour le placer au loin ; l’étoffe en était moelleuse et légère ; c’était un manteau de femme.

Apparemment on m’avait vu, car le jour même, au repas de midi, et comme tout le monde mangeait dans une salle commune à l’auberge où nous étions logés, j’entendis quelqu’un qui me disait :

« Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie. »

Je me retournai.

C’était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine.

« Quoi donc ? lui demandai-je, préoccupé.

- D’avoir ramassé mon manteau : n’est-ce pas vous ?

- Oui, madame », repris-je, embarrassé.

Elle me regarda.

Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet !

Comme elle était belle, cette femme ! je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil.

Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, – sa peau était ardente et comme veloutée avec de l’or ; elle était mince et fine, on voyait des veines d’azur serpenter sur cette gorge brune et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait sa lèvre supérieure et donnait à sa figure une expression mâle et énergique à faire pâlir les beautés blondes. On aurait pu lui reprocher trop d’embonpoint ou plutôt un négligé artistique – aussi les femmes en général la trouvaient-elles de mauvais ton. Elle parlait lentement : c’était une voix modulée, musicale et douce. – Elle avait une robe fine de mousseline blanche qui laissait voir les contours moelleux de son bras.

Quand elle se leva pour partir, elle mit une capote blanche avec un seul nœud rose. Elle le noua d’une main fine et potelée, une de ces mains dont on rêve longtemps et qu’on brûlerait de baisers.

Chaque matin j’allais la voir se baigner ; je la contemplais de loin sous l’eau, j’enviais la vague molle et paisible qui battait sur ses flancs et couvrait d’écume cette poitrine haletante, je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient, je voyais son cœur battre, sa poitrine se gonfler ; je contemplais machinalement son pied se poser sur le sable, et mon regard restait fixé sur la trace de ses pas, et j’aurais pleuré presque en voyant le flot les effacer lentement..

Et puis, quand elle revenait et qu’elle passait près de moi, que j’entendais l’eau tomber de ses habits et le frôlement de sa marche, mon cœur battait avec violence ; je baissais les yeux, le sang me montait à la tête. – J’étouffais. Je sentais ce corps de femme à moitié nu passer près de moi avec le parfum de la vague.

Sourd et aveugle, j’aurais deviné sa présence, car il y avait en moi quelque chose d’intime et de doux qui se noyait en extase et en gracieuses pensées, quand elle passait ainsi.

Je crois voir encore la place où j’étais fixé sur le rivage ; je vois les vagues accourir de toutes parts, se briser, s’étendre ; je vois la plage festonnée d’écume ; j’entends le bruit des voix confuses des baigneurs parlant entre eux, j’entends le bruit de ses pas, j’entends son haleine quand elle passait près de moi.

J’étais immobile de stupeur comme si la Vénus fût descendue de son piédestal et s’était mise à marcher. C’est que, pour la première fois alors, je sentais mon cœur, je sentais quelque chose de mystique, d’étrange connue un sens nouveau. J’étais baigné de sentiments infinis, tendres ; j’étais bercé d’images vaporeuses, vagues ; j’étais plus grand et plus fier tout à la fois.

J’aimais.

Aimer. Se sentir jeune et plein d’amour, sentir la nature et ses harmonies palpiter en vous, avoir besoin de cette rêverie, de cette action du cœur et s’en sentir heureux ! O les premiers battements du cœur de l’homme, ses premières palpitations d’amour ! qu’elles sont douces et étranges ! puis plus tard, comme elles paraissent niaises et sottement ridicules ! Chose bizarre, il y a tout ensemble du tourment et de la joie dans cette insomnie. – Est-ce par vanité encore ?

... Ah ! l’amour ne serait-il que de l’orgueil ? Faut-il nier ce que les impies respectent ? Faudrait-il rire du cœur ?

Hélas ! hélas !

La vague a effacé les pas de Maria.

Ce fut d’abord un singulier état de surprise et d’admiration, une sensation toute mystique en quelque sorte, toute idée de volupté à part. Ce ne fut que plus tard que je ressentis cette ardeur frénétique et sombre de la chair et de l’âme et qui dévore l’une et l’autre.

J’étais dans l’étonnement du cœur qui sent sa première pulsation. J’étais comme le premier homme quand il eut connu toutes ses facultés.

À quoi je rêvais serait fort impassible à dire. Je me sentais nouveau et tout étranger à moi-même, une.voix m’était venue dans l’âme. – un rien, un pli de sa robe, un sourire, son pied, le moindre mot insignifiant m’impressionnaient comme des choses surnaturelles, et j’avais pour tout un jour à en rêver. Je suivais sa trace à l’angle d’un long mur et le frôlement de ses vêtements me faisait palpiter d’aise. Quand j’entendais ses pas, les nuits qu’elle marchait ou qu’elle avançait vers moi... Non, je ne saurais vous dire combien il y a de douces sensations, d’enivrement du cœur, de béatitude et de folie dans l’amour.

Et maintenant, si rieur sur tout, si amèrement persuadé du grotesque de l’existence, je sens encore que l’amour, cet amour comme je l’ai rêvé au collège sans l’avoir, et que j’ai ressenti plus tard, qui m’a tant fait pleurer et dont j’ai tant ri, combien je crois encore que ce serait tout à la fois la plus sublime des choses, ou la plus bouffonne des bêtises.

Deux êtres jetés sur la terre par un hasard, quelque chose, et qui se rencontrent, s’aiment, parce que l’un est femme et l’autre homme. Les voilà haletants l’un pour l’autre, se promenant ensemble la nuit et se mouillant à la rosée, regardant le clair de lune et le trouvant diaphane, admirant les étoiles et disant sur tous les tons : Je t’aime, tu m’aimes, il m’aime, nous nous aimons, et répétant cela avec des soupirs, des baisers ; – et puis ils rentrent poussés tous les deux par une ardeur sans pareille, car ces deux âmes ont leurs organes violemment échauffés, et les voilà bientôt grotesquement accouplés avec des rugissements et des soupirs, soucieux l’un et l’autre pour reproduire un imbécile de plus sur la terre, un malheureux qui les imitera. Contemplez-les, plus bêtes en ce moment que les chiens et les mouches, s’évanouissant et cachant soigneusement aux yeux des hommes leur jouissance solitaire, pensant peut-être que le bonheur est un crime et la volupté une honte.

On me pardonnera, je pense, de ne pas parler de l’amour platonique, cet amour exalté comme celui d’une statue ou d’une cathédrale, qui repousse toute idée de jalousie et de possession et qui devrait se trouver entre les hommes mutuellement, mais que j’ai rarement eu l’occasion d’apercevoir. Amour sublime, s’il existait, mais qui n’est qu’un rêve comme tout ce qu’il y a de beau en ce monde.

Je m’arrête ici, car la moquerie du vieillard ne doit pas ternir la virginité des sentiments du jeune homme ; je me serais indigné autant que vous, lecteur, si on m’eût alors tenu un langage aussi cruel. Je croyais qu’une femme était un ange... Oh ! que Molière a eu raison de la comparer à un potage !

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