Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

Chapitrage

Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

XII

XIII

Comment rendre par des mots ces choses pour lesquelles il n’y a pas de langage, ces impressions du cœur, ces mystères de l’âme inconnus à elle-même, comment vous dirai-je tout ce que j’ai ressenti, tout ce que j’ai pensé, toutes les choses dont j’ai joui cette soirée-là ?

C’était une belle nuit d’été. Vers neuf heures, nous montâmes sur la chaloupe, – on rangea les avirons, nous partîmes. Le temps était calme, la lune se reflétait sur la surface unie de l’eau et le sillon de la barque faisait vaciller son image sur les flots. La marée se mit à remonter et nous sentîmes les premières vagues bercer lentement la chaloupe. On se taisait, – Maria se mit à parler. – Je ne sais ce qu’elle dit, je me laissais enchanter par le son de ses paroles comme je me laissais bercer par la mer. – Elle était près de moi, je sentais le contour de son épaule et le contact de sa robe ; elle levait son regard vers le ciel, pur, étoilé, resplendissant de diamants et se mirant dans les vagues bleues.

C’était un ange – à la voir ainsi la tête levée avec ce regard céleste.

J’étais enivré d’amour, j’écoutais les deux rames se lever en cadence, les flots battre les flancs de la barque, je me laissais toucher par tout cela, j’écoutais la voix de Maria douce et vibrante.

Est-ce que je pourrai jamais vous dire toutes les mélodies de sa voix, toutes les grâces de son sourire, toutes les beautés de son regard ? Vous dirai-je jamais connue c’était quelque chose à faire mourir d’amour, que cette nuit pleine du parfum de la mer, avec ses vagues transparentes, son sable argenté par la lune, cette onde belle et calme, ce ciel resplendissant, et puis, près de moi, cette femme – toutes les joies de la terre, toutes ses voluptés, ce qu’il y a de plus doux, de plus enivrant.

C’était tout le charrie d’un rêve avec toutes les jouissances du vrai. Je me laissais entraîner par toutes ces émotions, je m’y avançais plus avant avec une joie insatiable, je m’enivrais à plaisir de ce calme plein de voluptés, de ce regard de femme, de cette voix ; je me plongeais dans mon cœur et j’y trouvais des voluptés infinies.

Comme j’étais heureux, – bonheur du crépuscule qui tombe dans la nuit, bonheur qui passe comme la vague expirée, comme le rivage...

On revint. – On descendit, je conduisis Maria jusque chez elle, – je ne lui dis pas un mot, j’étais timide ; je la suivais, je rêvais d’elle, du bruit de sa marche – et, quand elle fut entrée, je regardai longtemps le mur de sa maison éclairé par les rayons de la lune ; je vis sa lumière briller à travers les vitres, et je la regardais de temps en temps – en retournant par la grève – puis, quand cette lumière eut disparu : Elle dort, me dis-je. Et puis tout à coup une pensée vint m’assaillir, pensée de rage et de jalousie : – Oh ! non, elle ne dort pas, – et j’eus dans l’âme toutes les tortures d’un damné.

Je pensai à son mari, à cet homme vulgaire et jovial, et les images les plus hideuses vinrent s’offrir devant moi. J’étais comme ces gens qu’on fait mourir de faim dans des cages, et entourés des mets les plus exquis.

J’étais seul sur la grève. – Seul. – Elle ne pensait pas à moi. En regardant cette solitude immense devant moi – et cette autre solitude plus terrible encore, je me mis à pleurer comme un enfant, – car près de moi, à quelques pas, elle était là, derrière ces murs que je dévorais du regard, – elle était là, belle et nue, avec toutes les voluptés de la nuit, toutes les grâces de l’amour, toutes les chastetés de l’hymen. – Cet homme n’avait qu’à ouvrir les bras et elle venait sans efforts sans attendre – elle venait à lui, et ils s’aimaient, ils s’embrassaient. – A lui toutes ses joies, tous ses délices à lui. Mon amour sous ses pieds ; à lui, cette femme tout entière, sa tête, sa gorge, ses seins, son corps, son âme. – ses sourires, ses deux bras qui l’entourent, ses paroles d’amour ; à lui, tout ; à moi, rien.

Je me mis à rire, car la jalousie m’inspira des pensées obscènes et grotesques ; alors je les souillai tous les deux, j’amassai sur eux les ridicules les plus amers, et ces images qui m’avaient fait pleurer d’envie – je m’efforçai d’en rire de pitié.

La marée commençait à redescendre et, de place en place, on voyait de grands trous pleins d’eau argentée par la lune, – des places de sable encore mouillé couvertes de varech, ça et là quelques rochers à fleur d’eau, ou se dressant plus haut, noirs et blancs ; des filets dressés et déchirés par la mer – qui se retirait en grondant.

Il faisait chaud, j’étouffais. – Je rentrai dans la chambre de mon auberge. Je voulus dormir ; j’entendais toujours les flots aux côtés du canot, j’entendais la rame tomber, j’entendais la voix de Maria qui parlait ; – j’avais du feu dans les veines : tout cela repassait devant moi – et la promenade du soir, – et celle de la nuit sur le rivage, – je voyais Maria couchée – et je m’arrêtais là, car le reste me faisait frémir. J’avais de la lave dans l’âme ; j’étais harassé de tout cela et, couché sur le dos, je regardais ma chandelle brûler et son disque trembler au plafond ; c’était avec un hébétement stupide que je voyais le suif couler autour du flambeau de cuivre et la flammèche noire s’allonger dans la flamme.

Enfin le jour vint à paraître, – je m’endormis.

Ce site dédié à Flaubert a été fondé en 2001 par Yvan Leclerc, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen, qui l'a animé et dirigé pendant vingt ans. La consultation de l’ensemble de ses contenus est libre et gratuite. Il a pour vocation de permettre la lecture en ligne des œuvres, la consultation des manuscrits et de leur transcription, l’accès à une riche documentation, à des publications scientifiques et à des ressources pédagogiques. Il est également conçu comme un outil pédagogique à la disposition des enseignants et des étudiants. La présente version du site a été réalisée en 2021 par la société NoriPyt sous la responsabilité scientifique de François Vanoosthuyse, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen Normandie. Les contributeurs au site Flaubert constituent une équipe internationale et pluridisciplinaire de chercheurs.

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