Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

Chapitrage

Les Mémoires d’un fou

Rédaction
1839
Saisie par
Yvan Leclerc

XX

XXI

J’y revins deux ans plus tard ; vous pensez où : elle n’y était pas.

Son mari était seul, venu avec une autre ferrure, et il en était parti deux jours avant mon arrivée.

Je retournai sur le rivage. Comme il était vide ! De là, je pouvais voir le mur gris de la maison de Maria.

Quel isolement !

Je revins donc dans cette même salle dont je vous ai parlé ; elle était pleine, mais aucun des visages n’y était plus, les tables étaient prises par des gens que je n’avais jamais vus ; celle de Maria était occupée par une vieille femme qui s’appuyait à cette même place où si souvent son coude s’était posé. Je restai ainsi quinze jours ; il fit quelques jours de mauvais temps et de pluie que je passai dans ma chambre où j’entendais la pluie tomber sur les ardoises, le bruit lointain de la mer, et, de temps en temps, quelque cri de marins sur le quai. – Je repensai à toutes ces vieilles choses que le spectacle des mêmes lieux faisait revivre.

Je revoyais le même océan avec ses mêmes vagues, toujours immense, triste et mugissant sur ses rochers ; ce même village avec ses tas de boue, ses coquilles qu’on foule et ses maisons en étage. – Mais tout ce que j’avais aimé, tout ce qui entourait Maria, ce beau soleil qui passait à travers les auvents et qui dorait sa peau, l’air qui l’entourait, le monde qui passait près d’elle, tout cela était parti sans retour. Oh ! que je voudrais seulement un seul de ces jours sans pareil ! entrer sans y rien changer ! Quoi ! rien de tout cela ne reviendra ? Je sens comme mon cœur est vide, car tous ces hommes qui m’entourent me font un désert où je meurs.

Je me rappelai ces longues et chaudes après-midi d’été où je lui parlais sans qu’elle se doutât que je l’aimais, et où son regard indifférent entrait comme un rayon d’amour jusqu’au fond de mon cœur. Comment aurait-elle pu, en effet, voir que je l’aimais, car je ne l’aimais pas alors, et, en tout ce que je vous ai dit, j’ai menti ; c’était maintenant que je l’aimais, que je la désirais, que, seul sur le rivage, dans les bois ou dans les champs, je me la créais là, marchant à côté de moi, me parlant, me regardant. Quand je me couchais sur l’herbe, et que je regardais les herbes ployer sous le vent et la vague battre le sable, je pensais à elle, et je reconstruisais dans mon cœur toutes les scènes où elle avait agi, parlé. Ces souvenirs étaient une passion.

Si je me rappelais l’avoir vue marcher sur un endroit, j’y marchais ; j’ai voulu retrouver le timbre de sa voix pour m’enchanter moi-même ; cela était impossible. Que de fois j’ai passé devant sa maison et j’ai regardé à sa fenêtre !

Je passai donc ces quinze jours dans une contemplation amoureuse, rêvant à elle. Je me rappelle des choses navrantes ; un jour, je revenais, vers le crépuscule, je. marchais à travers les pâturages couverts de bœufs, je marchais vite, je n’entendais que le bruit de ma marche qui froissait l’herbe, j’avais la tête baissée et je regardais la terre. Ce mouvement régulier m’endormit pour ainsi dire : je crus entendre Maria marcher près de moi, elle me tenait le bras et tournait la tête pour me voir ; c’était elle qui marchait dans les herbes. Je savais bien que c’était une hallucination que j’animais moi-même, mais je ne pouvais me défendre d’en sourire et je me sentais heureux. Je levai la tête : le temps était sombre, devant moi, à l’horizon, un magnifique soleil se couchait sous les vagues ; on voyait une gerbe de feu s’élever en réseaux, disparaître sous de gros nuages noirs qui roulaient péniblement sur eux, et puis un reflet de ce soleil couchant reparaître plus loin derrière moi dans un coin du ciel limpide et bleu.

Quand je découvris la mer, il avait presque disparu ; son disque était à moitié enfoncé sous l’eau et une légère teinte de rose allait s’élargissant et s’affaiblissant vers le ciel.

Une autre fois, je revenais à cheval en longeant la grève. Je regardais machinalement les vagues dont la mousse mouillait les pieds de ma jument, je regardais les cailloux qu’elle faisait jaillir en marchant, et ses pieds s’enfoncer dans le sable. Le soleil venait de disparaître tout à coup et il y avait sur les vagues une couleur sombre comme si quelque chose de noir eût plané sur elles. À ma droite, étaient des rochers entre lesquels l’écume s’agitait au souffle du vent comme une mer de neige, les mouettes passaient sur ma tête et je voyais leurs ailes blanches s’approcher tout près de cette eau sombre et terne. Rien ne pourra dire tout ce que cela avait de beau, cette mer, ce rivage avec son sable parsemé de coquilles, avec ses rochers couverts de varechs humides et l’écume qui se balançait sur eux au souffle de la brise.

Je vous dirais bien d’autres choses, bien plus belles et plus douces, si je pouvais dire tout ce que je ressentis d’amour, d’extase, de regrets. Pouvez-vous dire par des mots le battement du cœur, pouvez-vous dire une larme et peindre son cristal humide qui baigne l’œil d’une amoureuse langueur ? Pouvez-vous dire tout ce que vous ressentez en un jour ? Pauvre faiblesse humaine, avec tes mots, tes langues, tes sons, tu parles et tu balbuties, tu définis Dieu, le ciel et la terre, la chimie et la philosophie, et tu ne peux exprimer, avec ta langue, toute la joie que te cause une femme nue ou un plum-pudding.

Ce site dédié à Flaubert a été fondé en 2001 par Yvan Leclerc, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen, qui l'a animé et dirigé pendant vingt ans. La consultation de l’ensemble de ses contenus est libre et gratuite. Il a pour vocation de permettre la lecture en ligne des œuvres, la consultation des manuscrits et de leur transcription, l’accès à une riche documentation, à des publications scientifiques et à des ressources pédagogiques. Il est également conçu comme un outil pédagogique à la disposition des enseignants et des étudiants. La présente version du site a été réalisée en 2021 par la société NoriPyt sous la responsabilité scientifique de François Vanoosthuyse, professeur de littérature du XIXe siècle à l’Université de Rouen Normandie. Les contributeurs au site Flaubert constituent une équipe internationale et pluridisciplinaire de chercheurs.

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