2021
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Flaubert et moi

Joséphine Gehan


Un stage avec Flaubert

Cette année, l’Université a commencé par m’ennuyer d’une surprise peu surprenante, bien ennuyeuse : l’absolue nécessité d’avoir une expérience professionnelle ou de chercher à en avoir une, comme si elle me reprochait de m’être abreuvée tout l’été du fruit des vendanges plutôt que de les avoir faites. Je tiens donc, avant tout rapport, à remercier mesdames Ariane Ferry et Françoise Simonet-Tenant qui ont sauvé de l’Ombre du Stage quatre étudiants presque désespérés en ce début d’année, en leur promettant de demander à monsieur Yvan Leclerc s’il accepterait de nous exploiter pour quelque temps.

Ce stage consistait à participer à l’enrichissement du déjà très riche site Flaubert. Monsieur Leclerc, lors d’une réunion en début d’année, nous avait proposé l’établissement des textes de jeunesse. Je n’ai aucun problème à déplorer vraiment ; seulement, quelques difficultés ont fait de l’établissement de ces textes un travail d’archéologue. Pour mieux comprendre, peut-être, en quoi consistait cet « établissement », voici la marche à suivre pour établir un manuscrit de Flaubert.

Je scinde mon écran d’ordinateur en deux parties grosso modo égales. À gauche, Gallica me propose le manuscrit de ce texte ; à droite, j’ai trouvé/copié/mis en forme le texte dactylographié. Mon travail est avant tout de faire apparaître les hésitations, les ratures et les ajouts de Flaubert. J’ouvre donc le manuscrit et je commence à épousseter avec ma cervelle les pattes de mouche pour que les mots apparaissent. Mais les yeux ne roulent pas très bien d’une page à l’autre, et les huiler n’y changerait rien car Flaubert a sans doute hérité de son père la cacographie. Et comment ouvrir les manuscrits de Flaubert sans se croire un Champollion devant quelque pierre de Rosette ? Son écriture recèle des mystères qui quelquefois restent imperméables à toute tentative de déchiffrement. On demande à un ami, à sa sœur, à sa voisine, quel pourrait être le mot caché dans un zigouigoui biffé ; quand l’entreprise devient fructueuse, on émet une hypothèse impossible ; on avoue, finalement, entre crochets, que l’intuition a failli, qu’encore une fois, on n’a pas su reconnaître un, deux, trois mots. Cependant, on avance cahin-caha et parfois on a la surprise d’un manuscrit qui, à première vue, n’a ni trop de ratures ni trop de pâtés : c’est alors une immense joie.

Le manque de lisibilité n’était pas si ennuyeux, puisque découvrir le texte était pour moi une sorte de jeu ; si la lecture et les corrections prenaient effectivement du temps, le vrai problème était pour moi ailleurs : la considération des normes ortho-typographiques. Là résidait le véritable et terrible ennui, que rien ne pouvait rendre moins pénible. Prenons La Danse des morts : il s’agit d’un texte composé de quelque cent-vingt-cinq pages en PDF. Une fois copiées, collées, une à une les pages dans un fichier Word (puisque je n’ai jamais compris comment tout copier/coller d’un seul trait, j’en ai vite conclu que c’était impossible), le constat est terrible : les normes n’ont pas été appliquées par le « Promeneur libre »[1]. Le jeu du déchiffrement se transforme dès lors en une sérieuse entreprise. L’égyptologue devient chasseur ; il traque le moindre guillemet ; il chasse les tirets ; il abat les grandes majuscules, étire les petites. Les documents distribués par madame Hélène Hôte en début d’année deviennent, de fait, de précieux alliés dans cette lutte acharnée contre le non-respect des normes. On en sort la mine chiffonnée et le cœur éprouvé ; cependant on est assez content de soi, la lecture commence et le « jeu » reprend. La deuxième besogne se termine ainsi que la première : nous partageons nos textes avec les autres stagiaires, afin qu’ils puissent corriger, si besoin est, le travail effectué.

Outre une maîtrise absolument fondamentale des normes ortho-typographiques, et un peu plus de coordination dans le travail d’équipe, ce stage m’a apporté une nouvelle et peut-être meilleure connaissance de Flaubert. Il faudra donc que je parle, encore et enfin, de moi ; et comment oserais-je parler d’expérience sans dire comment et combien des heures en tête à écran avec mon ordinateur ont embelli mon sentiment à l’égard de l’auteur ?

Au collège, j’étais ignorante : ma grand’mère, toute ma jeune jeunesse durant, avait préféré pour moi les Fables de La Fontaine à Bouvard et Pécuchet ; sans doute, aussi, Flaubert était pour moi le fils d’un arracheur de boyaux, et pas grand’chose d’autre. Au lycée, je rencontrai une enseignante fanatique, qui avait poussé le vice flaubertien jusqu’à appeler ses deux bouledogues Gustave et Flaubert. Vite, j’attrapai les livres pour lesquels elle s’étranglait de lacrymales émotions et, sa curieuse maladie ne m’étant pas tout à fait transmise, je jugeais despotiquement tel garçon « assez Frédéric Moreau » et telle fille « trop Emma Bovary » ; j’éprouvais du plaisir à me rappeler les promenades adultères quand je me promenais solitairement ; et malgré tout Flaubert conservait une face de bouledogue poussant des « Ouah ouah ! » dans un bureau. Ayant vite vieilli, je retrouvai bientôt en Flaubert un honnête homme, à la fois très sérieux et très génial, un peu orgueilleux, sans doute, comme toutes celles et ceux qui ont écrit des livres. La lecture des Souvenirs, notes et pensées intimes du jeune Flaubert a vite fait de tordre le bec à cette idée reçue, puisque je retrouvai là cette assurance toute particulière, un peu rêveuse et pleine de morgue affectée par un ou deux de mes amis. Gustave devint sympathique. 

Je crois aujourd’hui qu’il n’existe pas de lieu plus opportun qu’un manuscrit pour rencontrer un auteur – pas de lieu plus intime. L’écriture – manuscrite – provoque chez le lecteur une émotion visuelle et singulière, et peut-être davantage lorsqu’il s’agit d’une écriture aussi peu facile que celle de Flaubert. L’unicité du manuscrit participe à un plaisir que n’égaleront jamais les éditions dactylographiées. À cette contemplation de l’écriture s’ajoutent donc les ratures, les ajouts, des doutes, en somme, que le lecteur croit lui être partagés. En faisant écho aux hésitations de l’auteur, le cahotement même de la lecture permet une sorte de familiarité avec l’écrivain-ami qui semble, bien avant de nous inviter à sa table, nous faire visiter le chantier de l’œuvre littéraire. Certains préfèrent les maisons bien propres, aux meubles qui sentent le vernis, aux sols qui fleurent la cire d’abeille – je préfère les façades que l’on devine derrière des échafaudages : là, on fait plus que regarder, si on n’est pas trop pressé par je-ne-sais-quoi : on scrute, les yeux plissés, on fait deux pas à gauche, un demi-pas à droite, tout en tendant son cou pour saisir des détails dans un inutile souci de précision que l’évidence ne nous accorde pas, et qui souvent fait surgir à la conscience la vraie beauté de l’édifice.


[1] Le « Promeneur libre » est le site à partir duquel il nous est possible de copier/coller le texte dactylographié. Les textes de Flaubert y sont entrés de telle manière qu’on ne puisse pas sélectionner d’un seul clic toutes les pages. En outre, le texte une fois copié, il faut veiller à la mise en page : une mécanique qui prend du temps. Ensuite viennent les normes ortho-typographiques.



Master 1 recherche, 2018.




Mentions légales