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Bouvard et Pécuchet face à la bibliothèque du praticien philosophe

 

Norioki Sugaya
(Université Rikkyo, Japon, 2018)

 

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Afin d’aborder le thème de la bibliothèque du père de Flaubert dont l’importance n’a pourtant pas donné lieu jusqu’ici à des études approfondies[1], nous voudrions articuler notre propos en deux parties. Dans un premier temps, on s’arrêtera sur la personnalité scientifique d’Achille-Cléophas Flaubert (1784-1846) telle qu’on peut la deviner à travers la plume de son fils, et en particulier sur son rapport aux livres susceptible d’éclairer la constitution de sa bibliothèque. Ensuite, on tentera de résoudre un problème philologique, c’est-à-dire l’usage que le romancier a fait de la bibliothèque de son père pour son dernier roman inachevé. Car, contrairement aux cas de Madame Bovary et de Salammbô, il n’est pas tout à fait certain que l’auteur de Bouvard et Pécuchet ait eu recours aux livres de sa famille, conservés aujourd’hui au musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine[2].

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Commençons donc par un passage de Madame Bovary que tout le monde connaît, à savoir le portrait du docteur Larivière que l’on considère généralement comme une allusion détournée au père de l’écrivain :

Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du tablier de Bichat, à cette génération, maintenant disparue, de praticiens philosophes qui, chérissant leur art d’un amour fanatique, l’exerçaient avec exaltation et sagacité ! Tout tremblait dans son hôpital quand il se mettait en colère, et ses élèves le vénéraient si bien, qu’ils s’efforçaient, à peine établis, de l’imiter le plus possible ; de sorte que l’on retrouvait sur eux, par les villes d’alentour, sa longue douillette de mérinos et son large habit noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu ses mains charnues, de fort belles mains, et qui n’avaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à plonger dans les misères. Dédaigneux des croix, des titres et des académies, hospitalier, libéral, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y croire, il eût presque passé pour un saint si la finesse de son esprit ne l’eût fait craindre comme un démon. Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l’âme et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majesté débonnaire que donnent la conscience d’un grand talent, de la fortune, et quarante ans d’une existence laborieuse et irréprochable. (432-433[3])

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Ce portrait, qui n’a rien d’obscur à première vue, est au fond plein d’ambiguïtés. Ainsi, un grand nombre de commentaires ont été publiés sur le sens profond de ce passage problématique. Certains y voient un hommage élogieux et sans réserve d’Achille-Cléophas Flaubert, dont l’arrivée est comparée ici à « l’apparition d’un dieu » (432). D’autres préfèrent y détecter une ironie subtile qui, pour être dissimulée derrière le ton apparemment louangeur du texte, n’en est pas moins sensible selon eux. C’est, par exemple, l’interprétation de Sartre[4] mettant l’accent sur la situation comique dans laquelle se trouve somme toute le docteur Larivière. Celui-ci ne vient en effet au chevet de l’héroïne agonisante que pour constater son impuissance, qu’il admet lui-même en déclarant au mari désespéré qu’« il n’y a plus rien à faire » (433). On n’entre pas ici dans ce débat délicat et parfois venimeux, qui relève du problème œdipien des rapports du fils et du père et qui rappelle franchement ce que Flaubert appelait les idées reçues et les idées chic (il va de soi que l’idée reçue, c’est « Larivière, hommage de l’écrivain à son père », tandis que l’idée chic souligne l’ironie sournoise). De notre côté, pour mieux nous centrer sur le thème de la bibliothèque, nous allons prêter attention à l’expression « praticiens philosophes » et essayer d’analyser son sens historique. Cette expression, mise dans le contexte de l’histoire de la médecine, nous aidera certainement à bien saisir cette figure d’un grand chirurgien faisant partie d’une génération que le narrateur du roman affirme déjà disparue.

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Qu’est-ce donc que le praticien philosophe ? Que signifie notamment le terme « philosophe » appliqué au chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, qui a été lui-même disciple de Dupuytren (1777-1835) dont les travaux d’anatomie se situent dans le sillage de Bichat (1771-1802) ? Il faut tout de suite lever un malentendu possible : l’image que nous avons de la science médicale étant nécessairement progressiste, on serait tenté d’interpréter ce mot « philosophe » dans le sens de la philosophie des Lumières, en particulier du voltairianisme qui implique entre autres le culte du progrès. De fait, Achille-Cléophas, de même que son fils Gustave, était un grand admirateur de Voltaire, comme l’a montré récemment Geoffrey Wall dans sa biographie détaillée du père de Flaubert[5] dont le chapitre 4 porte pour titre « Reading Voltaire ». Le praticien philosophe serait ainsi un médecin partisan du rationalisme savant. Cette hypothèse se heurte pourtant vite à un paradoxe qu’un lecteur attentif ne tardera pas à remarquer : celui qui représente le mieux le voltairianisme dans le roman est sans conteste Homais, caractérisé aussi par son « amour du progrès » (453). Or, rappelons que c’est précisément à la bêtise scientiste du pharmacien que le docteur Larivière adresse ce bref reproche sarcastique : « Il aurait mieux valu [...] lui introduire vos doigts dans la gorge » (434). Il est vrai que la science d’Homais est ici tout à fait déplacée par rapport à la situation et que l’analyse chimique dont il se targue s’avère absolument vaine dans la mesure où Emma ne cache pas qu’elle a avalé de l’arsenic. Il s’agit donc d’une fausse science, complètement dénuée d’efficacité thérapeutique. Il reste que ce geste que le chirurgien oppose au pédantisme d’Homais ‒ mettre les doigts dans la gorge ‒ frappe surtout par sa corporalité quasi primitive. Du reste, la figure de ce docteur, qui « ne [porte] jamais de gants » afin d’être prêt à plonger ses mains dans la misère, contraste curieusement avec l’image de la science médicale moderne que symbolisent les « inventions de Paris » telles que « le strabisme, le chloroforme et la lithotritie » (311). Certes, c’est Canivet, et non Larivière, qui attaque violemment la médecine savante de « ces messieurs de la Capitale » au chapitre XI de la Deuxième Partie, lors de l’amputation de la cuisse d’Hyppolyte. Mais il ne faut pas oublier que le docteur de Neufchâtel, lui aussi « une célébrité » (310), se qualifie lui-même de « praticien » (311) et se vante de vivre « en philosophe » (312[6]). Aussi doit-on reconnaître que Canivet est également un praticien philosophe quoiqu’il soit visiblement plus vaniteux et surtout moins compétent que Larivière.

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Vivre en philosophe, c’est pour un médecin de province s’affronter aux péripéties de la vie professionnelle et se comporter, quoi qu’il arrive, avec « cet inébranlable aplomb » que l’opinion publique attribue à Canivet. C’est ainsi que Homais, pour flatter le docteur, compare « le sang-froid d’un chirurgien à celui d’un général » (312). Alors, Canivet est-il vraiment à la hauteur de cet éloge exagéré ? L’erreur fatale qu’il commet lors de l’empoisonnement d’Emma nous en fait douter. Il n’en est pas moins vrai que l’ataraxie au sens stoïcien était une qualité requise par l’état même de la médecine de l’époque où non seulement le praticien devait se déplacer sans cesse et s’exposer souvent aux intempéries, mais où l’anesthésie n’adoucissait pas encore l’atrocité de la pratique de son art. En témoigne justement la thèse d’Achille-Cléophas Flaubert intitulée « Dissertation sur la manière de conduire les malades avant et après les opérations chirurgicales ». Cette dissertation de 1810 ne prend pleinement son sens que si l’on la replace dans son contexte historique : s’il fallait prendre en considération les conditions dans lesquelles se trouvent les patients avant et après les interventions chirurgicales, c’est que ces interventions provoquaient encore de la peur et causaient réellement de graves accidents, parfois même mortels. C’est pourquoi Achille-Cléophas, par exemple, accorde de l’importance à la manière d’agir du chirurgien « pour décider un malade à souffrir, diminuer l’idée qu’il se fait de la douleur de l’opération et du danger qui la suit ». Selon lui, « la sensibilité la plus touchante [...] alliée au sang-froid qui distingue l’opérateur » définit l’idéal du chirurgien, dont le prototype est incarné par Laumonier, son propre maître à l’Hôtel-Dieu de Rouen[7].

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Si l’on jette un coup d’œil sur la littérature médicale du temps, la figure du praticien philosophe se fait encore plus nette. Ainsi, dans l’Encyclopédie des gens du monde, Antoine Dubois (1756-1837), célèbre pour avoir accouché l’impératrice Marie-Louise, se voit attribuer cette appellation : « Praticien par-dessus tout, mais praticien philosophe et philanthrope, Dubois demandait peu aux livres, et lui-même il n’en a pas fait ; mais que de bons élèves il a formés qui ont propagé ses doctrines dans de nombreux écrits ! »[8] On voit bien que cette description pourrait s’appliquer parfaitement au docteur Larivière, « paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y croire », philanthrope donc, et ayant beaucoup d’élèves qui, par excès de vénération, s’efforcent tous « de l’imiter le plus possible ». Son mépris pour le pédantisme d’Homais montre un médecin plus praticien que savant. Sur ce point, ajoutons que dans certains brouillons du roman, Larivière est présenté comme « dédaigneux des livres, visant au [sic] pratique » (g 2236, f° 215) ou « peu soucieu[x] des livres, avide de faits » (g 2236, f° 220). De même, Achille-Cléophas a peu écrit, mais il était passionné par l’enseignement. L’accident de voiture qui lui est arrivé en 1825 fait preuve d’une impassibilité digne d’un sage antique. La légende dit en effet qu’il s’est fracturé la jambe, et malgré ses souffrances, a donné des conseils pertinents au médecin venu le soigner[9]. Il y a plus. Liée à la sagesse traditionnelle, et non au savoir livresque, cette expression « praticien philosophe » suggère, nous semble-t-il, l’idée de vitalisme. Pour citer quelques exemples, les auteurs de l’article « Pneumonie » (Pinel et Bricheteau) du Dictionnaire des sciences médicales appellent Bordeu « notre praticien philosophe ». Comme on le sait, ce chef de l’école de Montpellier représente le courant vitaliste du XVIIIe siècle, qui préconise « les avantages d’une sage expectation » de préférence aux abus de la médecine interventionniste[10]. Autre exemple : Jean-Louis Alibert, fondateur de la dermatologie, dont la position est bien proche de celle de Bichat, évoque fréquemment dans ses écrits la figure de « praticien philosophe », qu’il valorise dans le contexte vitaliste en alléguant en même temps la notion de « forces vitales »[11]. On voit que tous ces exemples coïncident avec le portrait du docteur Larivière qui « appart[ient] à la grande école chirurgicale sortie du tablier de Bichat ». En effet, Bichat était à la fois le dernier grand vitaliste et le précurseur de la médecine clinique moderne. Du reste, au stade des brouillons, ainsi que nous avons déjà fait remarquer ailleurs[12], le docteur Larivière se montre décidément vitaliste en définissant la vie comme « une cause complètement inconnue » et prônant ouvertement la médecine expectante. C’est ainsi qu’il déclare au pharmacien : « Savoir se tenir les bras croisés est la première moitié de l’art & ne pas faire à l’occasion trop de sottises en est la seconde » (g 2236, f° 229). Cette passivité impressionnante caractérise, quoique d’une manière plus ou moins caricaturale, la conception vitaliste de l’art de guérir. Enfin, quant à Achille-Cléophas lui-même, il peut être évidemment considéré comme vitaliste, puisque dans sa thèse déjà citée, il fait souvent appel aux notions de « forces vitales » et de « propriétés vitales », qu’il tient pour une qualité inhérente à la vie et susceptible de rendre compte de divers dérangements du corps humain[13].

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On voit ainsi se profiler la figure du praticien philosophe. Celui-ci, peu confiant dans la théorie trop savante et muni d’un sang-froid imperturbable, s’inscrit plutôt dans la tradition hippocratique et vitaliste. Si nous regardons maintenant la liste des livres qui appartiennent au père de Flaubert[14], on se rend compte tout de suite que ce n’est pas en collectionneur bibliophile qu’il a construit sa bibliothèque médicale qui, avouons-le, n’est pas au fond très riche. Excepté les volumes de quelques auteurs classiques comme Buffon, Plutarque, Voltaire ou Rousseau qu’il possédait en tant qu’homme cultivé de la classe bourgeoise, les livres qu’il s’est procurés sont tous orientés vers l’exercice quotidien de son art. Il s’agit donc d’une bibliothèque non érudite, conformément à la définition du praticien philosophe que nous venons de constater. En ce sens, la bibliothèque d’Achille-Cléophas est sensiblement différente de celle de son fils Achille, qui avait quant à lui un goût manifeste pour les livres anciens, en particulier les livres en latin. Pour donner une  analyse rapide de cette bibliothèque, on remarquera d’abord qu’elle contient Pinel (Nosographie philosophique, 1802) et Cabanis (Rapports du physique et du moral de l’homme, 1805), deux œuvres majeures du début du XIXe siècle. Elle renferme aussi de grands auteurs du siècle précédent comme Boerhaave (Institutiones medicae, 1747) et Haller (Éléments de Physiologie du corps humain, 8 volumes, 1757-1766). Il est un peu étrange qu’on ne trouve parmi les titres ni Bichat ni Bordeu, mais on trouve Barthez, l’un des fondateurs de l’école vitaliste de Montpellier (Nouveaux éléments de la science de l’homme, 1778). D’autre part, le chirurgien en chef n’était pas fermé aux nouveautés et innovations du siècle. Ainsi, il s’est procuré l’Examen de la doctrine médicale (1816) de Broussais, très mal réputé aujourd’hui à cause de son abus de la saignée, mais qui a marqué quand même une époque dans l’histoire du matérialisme médical. De même pour le Traité de l’auscultation médiate (1837) de Laënnec, qui a révolutionné le diagnostic avec l’invention du stéthoscope. Rien d’étonnant à cela, car le vitalisme de Bichat, qu’on peut assimiler grosso modo à celui d’Achille-Cléophas, était caractérisé par sa tendance plus matérialiste qu’animiste. À vrai dire, ce vitalisme insistait principalement sur la spécificité de la vie et s’opposait avant tout à la réduction des phénomènes vitaux aux lois chimiques et physiques. Achille-Cléophas possédait toutefois quelques livres de chimie et de physique (Thénard, Traité de chimie élémentaire, 1813 ; Biot, Traité de physique expérimentale, 1816) avec des ouvrages d’histoire naturelle, parmi lesquels on peut citer des livres de son ancien élève Félix-Archimède Pouchet (Zoologie classique, 1841) ou le célèbre livre d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire sur la tératologie (Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation chez l’homme et les animaux, 1832). Ensuite, il est tout à fait naturel de trouver dans sa bibliothèque des ouvrages de chirurgie comme les Mémoires de l’Académie de chirurgie (7 volumes dépareillés, 1774-1784), mais aussi et surtout de nombreux livres d’anatomie comme le Traité d’anatomie descriptive d’Hippolyte Cloquet (1816), livre dédicacé par l’auteur « à [son] excellent et sincère ami, le Docteur Flaubert ». Enfin, cette bibliothèque contient le Traité pratique du pied-bot (1839) de Vincent Duval, un autre de ses anciens élèves, et le livre a été mis à contribution pour l’épisode de l’opération du pied-bot dans Madame Bovary[15].

 

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Passons maintenant au second volet de notre exposé en posant cette question : dans quelle mesure la bibliothèque de son père a-t-elle servi à l’auteur de Bouvard et Pécuchet ? L’écrivain s’est imposé une documentation systématique pour ce roman encyclopédique, et a pris des notes sur un immense nombre d’ouvrages (plus de 1.500 volumes) relevant de divers domaines de connaissance. En ce qui concerne la médecine, il a ainsi constitué un dossier de notes de lecture qui se rapportent à 68 titres. On parle ici seulement du nombre des titres, mais non de celui des volumes, car le seul Dictionnaire des sciences médicales comprend 60 volumes. À quoi s’ajoutent en plus quelques livres relatifs à l’anatomie, qui ne figurent pas dans le dossier, mais dont le romancier s’est servi pour le début du chapitre III. En somme, Flaubert n’a rien exagéré lorsqu’il écrivait à Edma Roger des Genettes, le 12 juillet 1877 : « la médecine ‒ 16 pages ‒ qui contiendront plus de cent volumes »[16].

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Ces sources médicales qui donnent à la prose romanesque un aspect fort érudit mêlé d’un comique tout particulier, où Flaubert les a-t-il trouvées ? On songe naturellement à la bibliothèque de sa famille, qui lui avait déjà fourni des matériaux pour ses œuvres précédentes. Il faut préciser qu’il s’agit là non seulement des livres qui appartenaient à deux docteurs Flaubert (Achille-Cléophas et Achille), mais aussi de la totalité des livres que la bibliothèque de l’Hôtel-Dieu renfermait à l’époque. Il est évident que le romancier avait accès à cette bibliothèque composite provenant de plusieurs générations de médecins, comme en témoigne l’exemple du livre de médecine arabe qui n’appartient pas à sa propre famille, mais qui porte en marge des traces de lecture pour Salammbô[17]. Or, à notre surprise, l’auteur de Bouvard et Pécuchet a, en fait, très peu consulté cette bibliothèque malgré l’importance considérable des recherches médicales qu’il a menées pour le  III de son œuvre.

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On dispose aujourd’hui d’une base de données de cette bibliothèque, créée sur le logiciel Access, qui comprend plus de 4.000 références. D’autre part, j’ai établi dans mon ouvrage la liste des lectures médicales de Flaubert pour son dernier roman et réussi alors à identifier dans la plupart des cas les éditions mêmes qu’avait utilisées l’écrivain[18]. Si l’on compare ces deux listes, on se rend compte que parmi les 68 titres du dossier médical de Bouvard et Pécuchet, huit ouvrages seulement se trouvent dans la bibliothèque de l’Hôtel-Dieu de Rouen. J’en élimine d’ailleurs la thèse de Hippolyte Cloquet (1787-1840) sur les odeurs, puisqu’une lettre de Flaubert au baron Larrey du 7 janvier 1874 montre que le romancier, qui était alors à Paris, l’avait empruntée au docteur Jules Cloquet (1790-1882), frère d’Hippolyte[19]. En conséquence, sept titres au maximum seulement auraient pu être empruntés par Flaubert à la bibliothèque de son père[20]. Certes, on ne doit pas oublier qu’il y a quand même le Dictionnaire des sciences médicales de Panckoucke en 60 volumes. Ce titre, du reste, figurait déjà dans Madame Bovary, Charles possédant ce dictionnaire dont les tomes « non coupés » garnissaient les rayons de son cabinet (177). Moins paresseux que son personnage, Flaubert a pris 42 pages de notes détaillées qui ont servi à la composition du chapitre III de Bouvard. Le Carnet 15 nous apprend que cette lecture a été faite dans la seconde moitié de 1872, alors que Flaubert était à Croisset. Ainsi, on peut imaginer qu’il aurait emprunté en plusieurs fois les volumes de ce grand dictionnaire. La bibliothèque de l’Hôtel-Dieu en détient de nos jours quatre exemplaires, dont aucun n’appartient pourtant à la famille Flaubert, ce qui nous rend, il est vrai, un peu embarrassé. De toute façon, dans le roman, Bouvard et Pécuchet imitent l’écrivain dans leur geste, en « [prenant] en note dans le Dictionnaire des sciences médicales, les exemples d’accouchement, de longévité, d’obésité et de constipation extraordinaires » (111[21]). Il est intéressant de remarquer ici ce phénomène de spécularité entre l’auteur et les personnages, phénomène qui constitue sans conteste l’une des modernités de ce texte. On peut lire maintenant ces notes prises, non par les deux bonshommes bien sûr, mais par Flaubert, dans l’édition électronique des dossiers documentaires réalisée sous la direction de Stéphanie Dord-Crouslé[22]. Ainsi, c’est au g 2267, f° 107 qu’on trouve des citations tirées de l’article « Cas rares », dont certaines correspondent aux cas mentionnés dans le roman. En voici donc quelques exemples qui n’auraient pas manqué de stimuler la curiosité des deux amateurs de la science :

Gilles de Trazegnies, compagnon de St Louis, sa femme en son absence accouche de 13 enfants d’une seule portée. 183
constipation de Leipsik. – tous les mercredis. – un italien tous les 22 jours
longévité, un hongrois 172 ans. – ne se nourrissait que de lait & d’eau de vie – Jenkens 189 ans. Etc.
obésité. Une femme citée par Jean Borel avait des mamelles pesant chacune 30 livres. Elle les enfermait dans un sac qu’elle s’attachait au cou, afin d’en pouvoir supporter le poids.

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Toutefois, il n’est pas tout à fait sûr, faut-il le rappeler, que le romancier ait utilisé la bibliothèque de l’Hôtel-Dieu pour ces sept titres médicaux. Il n’y a pas de preuves sur ce point. Ce qui est certain, au contraire, c’est que dans la plupart des cas, il a fait appel, pour ses recherches documentaires, aux autres bibliothèques et à ses propres amis, ce qui pourrait paraître, il est vrai, quelque peu étrange. Le live de Richerand, Nouveaux éléments de physiologie, représente un cas significatif sur ce point. Ce livre est mentionné dans le roman, au moment où les deux bonshommes décident de se lancer dans l’étude de la physiologie. Acceptant le défi du médecin Vaucorbeil qui se moque de leur zèle, ils se procurent alors « les traités de Richerand et d’Adelon, célèbres à l’époque » (113). Le souci de vraisemblance chronologique commande ici le choix des ouvrages, comme en témoigne la lettre adressée à Georges Pouchet, à la mi-mars 1877, dans laquelle le romancier parle d’« un livre de physiologie bête [...] datant d’une quarantaine d’années comme celui de Richerand »[23]. La bibliothèque de l’Hôtel-Dieu possède actuellement trois éditions de ce traité, dont deux appartiennent en propre à Achille-Cléophas : la première édition date de 1801 et la dixième de 1833 (que le chirurgien en chef possédait personnellement), sans compter la septième édition de 1817 dont on vient de découvrir l’existence dans les archives du musée. Or, contrairement à notre attente, l’édition utilisée par l’écrivain ne correspond à aucune de ces trois, mais à la huitième parue en 1820 (Paris, Caille et Ravier).

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Le cas n’est d’ailleurs pas unique, et il y a d’autres livres que Flaubert a consultés dans une autre édition que celle que contient la bibliothèque de son père. Pour citer encore un exemple, le cas du livre de Pierre Roussel, Système physique et moral de la femme, pose un petit problème. La petite page de notes prises sur cet ouvrage (g 2267, f° 91 v°[24]) nous apprend que le romancier a utilisé l’édition de 1813. La bibliothèque de l’Hôtel-Dieu comprend effectivement un exemplaire paru en 1813 chez Chaumerot. Le catalogue après décès de 1846 en fait mention, ce qui indique que le livre appartenait à Achille-Cléophas lui-même. Mais il existe une autre édition du même ouvrage publiée dans la même année chez un autre éditeur, Caille et Ravier, et qui est, quant à elle, suivie du Système physique et moral de l’homme. Or, les notes de Flaubert contenant une citation tirée de cette seconde partie sur l’homme, on peut en déduire que ce n’est pas l’exemplaire de son père qu’il a consulté pour Bouvard. Alors, on est naturellement porté à se demander pourquoi il ne s’est pas servi cette fois des livres de l’Hôtel-Dieu comme il l’avait pourtant déjà fait pour Madame Bovary et Salammbô. Quand on examine de près les lectures médicales de Flaubert, on a l’impression que c’est comme s’il avait évité exprès de s’adresser à la bibliothèque de sa famille.

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Dans la notice sur le frère aîné de l’écrivain insérée dans le Dictionnaire Flaubert, Joëlle Robert fait judicieusement remarquer que « les relations entre les deux frères sont bonnes, quoique distantes et sans chaleur »[25]. De fait, la base de données de la bibliothèque de l’Hôtel-Dieu de Rouen nous apprend qu’il existe une centaine de livres qui portent des marques de lecture de Gustave, et que parmi ces livres, une vingtaine appartiennent même à Achille. Mais chose étrange, aucun de ces livres annotés par l’écrivain ne date d’après 1869, tandis que la bibliothèque n’a cessé de s’enrichir. D’autre part, parmi les livres médicaux que Flaubert a consultés pour Bouvard et Pécuchet, 13 ouvrages ont paru dans les années 1870, parmi lesquels on trouve, par exemple, les Leçons de pathologie expérimentale de Claude Bernard (1872). Tout cela nous autorise à supposer que pour une raison ou une autre, Flaubert a arrêté de recourir à la bibliothèque de son père autour de 1870. Pourquoi ? Bien sûr, on n’a pas de réponse définitive. Mais on peut avancer une hypothèse : c’est sans doute à cause du différend qui a suivi la mort de la mère de Flaubert et qui a passablement refroidi les relations entre Croisset et Rouen. Sur ce point, Arlette Dubois a publié une lettre de Julie Flaubert, l’épouse d’Achille, conservée au musée Flaubert et d’histoire de la médecine. Cette lettre, que l’on trouverait franchement choquante, montre qu’il y a eu un fort mécontentement de la famille Achille lors de la succession de 1872. Ainsi, la belle-sœur de Flaubert exprime clairement son intention d’« attaquer ce que [mme flaubert] a fait et [de] mettre Gustave à la porte sans le moindre scrupule »[26]. Il est certain que les relations entre les deux frères se sont détériorées alors, ce qui aurait eu pour effet immédiat d’éloigner Gustave de la bibliothèque de l’Hôtel-Dieu où habitait la famille de son frère. On peut regretter ce désaccord qui aura certainement rendu plus difficile le travail de l’écrivain sur un domaine qu’il ne maîtrisait guère au fond. Du reste, les dernières années de Flaubert, avec notamment les difficultés financières qui ont suivi la ruine de son neveu Commanville, n’étaient déjà pas assez gaies pour qu’il puisse se consacrer calmement à l’art pur. L’écrivain est pourtant arrivé à se débrouiller pour le chapitre médical, ainsi qu’en témoignent les notes de lecture de 233 pages qui ont donné lieu à une vingtaine de pages du roman extrêmement denses. Il reste donc aux chercheurs à localiser les institutions qui ont permis au romancier de consulter autant de livres spécialisés, ce qui n’est toutefois pas une mince besogne.

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Enfin, pour terminer, nous tenons à ajouter un mot à propos de l’anatomie sur laquelle on n’a pas encore eu le temps de travailler de manière intensive. Comme on l’a dit plus haut, Flaubert n’avait vraisemblablement pas pris de notes sur cette section des sciences médicales. Mais l’examen des brouillons révèle trois sources principales là-dessus : Traité d’anatomie descriptive d’Hippolyte Cloquet (Paris, Crochard, 1816, 2 vol.) ; Nouveau manuel de l’anatomiste d’Alexandre Lauth (2e édition, Paris, F.-G. Levrault, 1835) ; Nouveau traité élémentaire d’anatomie descriptive et de préparations anatomiques d’Alexandre Jamain (3e édition, Paris, G. Baillière, 1867). Achille-Cléophas possédait les deux premiers ouvrages, que le romancier aurait donc pu emprunter pendant sa rédaction du roman encyclopédique. En plus, le livre de Cloquet porte deux petites annotations de Flaubert, qu’il faudra maintenant étudier sérieusement avec les autres livres sur lesquels il a laissé des marques de lecture. Bref, la bibliothèque de l’Hôtel-Dieu recèle encore bien des mystères qui requièrent des efforts et des recherches considérables de toux ceux qui s’intéressent à notre romancier.

NOTES

[1] On citera toutefois deux contributions précieuses : Arlette Dubois, « La bibliothèque du Musée Flaubert et d’Histoire de la Médecine », dans La Bibliothèque de Flaubert, sous la direction de Yvan Leclerc, Publications de l’Université de Rouen, 2001, p. 201-207 ; Daniel Fauvel, « La bibliothèque d’Achille-Cléophas Flaubert », Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 19, 2006, p. 57-66.
[2] Cet article reprend notre communication présentée lors de la journée d’études « La bibliothèque médicale des Flaubert » tenue au Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, le 17 mars 2018, journée organisée par l’Association des Amis Flaubert et d’Histoire de la médecine.
[3] Les citations du texte de Madame Bovary renvoient à l’édition de Jeanne Bem, Œuvres complètes, sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013. t. III.
[4] Jean-Paul Sartre, L’Idiot de la famille, nouvelle édition revue et complétée, Gallimard, « Bibliothèque de philosophie », 1988, t. I, p. 453-460.
[5] Geoffrey Wall, The Enlightened Physician. Achille-Cléophas Flaubert, 1784-1846, Oxford, Peter Lang, 2013.
[6] « Nous ne sommes pas si forts que cela, nous autres ; nous ne sommes pas des savants, des mirliflores, des jolis cœurs ; nous sommes des praticiens, des guérisseurs » (311) ; « Regardez-moi, plutôt : tous les jours, je me lève à 4 heures, je fais ma barbe à l’eau froide (je n’ai jamais froid), et je ne porte pas de flanelle, je n’attrape aucun rhume, le coffre est bon ! Je vis tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, en philosophe, au hasard de la fourchette » (312).
[7] A.-C. Flaubert, Dissertation sur la manière de conduire les malades avant et après les opérations chirurgicales, présentée et soutenue à la Faculté de la Médecine de Paris, le 27 décembre 1810, Paris, de l’imprimerie de Didot jeune, 1810, p. 34-35.
[8] Encyclopédie des gens du monde, répertoire universel des sciences, des lettres et des arts, Paris, Treuttel et Würtz 1837, t. 8, p. 630.
[9] Voir à ce propos G. Wall, op. cit., p. 139-140.
[10] Dictionnaire des sciences médicales, Paris, C.-L.-F. Panckoucke, 1820, t. 43, p. 429.
[11] J.-L. Alibert, Nouveaux éléments de thérapeutique et de matière médicale, 4e édition, Paris, Caille et Ravier, 1817, p. 581.
[12] Voir Norioki Sugaya, « Le vitalisme dans Madame Bovary », dans Madame Bovary et les savoirs, Pierre-Louis Rey et Gisèle Séginger (éds), Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2009, p. 189-197.
[13] Pour citer seulement deux exemples : « La lumière, surtout celle qui nous vient du soleil, excite, augmente les forces vitales ; son absence débilite, affaiblit » (A.-C. Flaubert, op. cit., p. 18) ; « N’opérons pas le malade qu’une diarrhée tourmente et affaiblit : cet état peut devenir dangereux [...] en fixant sur le conduit intestinal les propriétés vitales utiles au succès de l’opération » (p. 27-28).
[14] Je remercie Sophie Demoy, responsable du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, d’avoir eu l’amabilité de m’envoyer cette liste avec la base de données dont on parlera plus bas.
[15] Sur ce point, voir notre notice « Pied-bot » du Dictionnaire Flaubert, sous la direction de Gisèle Séginger, Paris, Honoré Champion, 2017, p. 1159-1160.
[16] Correspondance, édition de Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2007, t. V, p. 260.
[17] Il s’agit du livre de E.-L. Bertherand, Médecine et hygiène des arabes, Paris, G. Baillière, 1855. Yvan Leclerc en a parlé dans sa communication lors de la même journée d’études.
[18] Norioki Sugaya, Flaubert épistémologue. Autour du dossier médical de Bouvard et Pécuchet, Amsterdam – New York, Rodopi, « Faux Titre », 2010, p. 34-44.
[19] Correspondance, op. cit., t. IV, 1998, p. 760. La thèse de H. Cloquet s’intitule Dissertation sur les odeurs, sur le sens et les organes de l’olfaction, Paris, 21 février 1815.
[20] Voici la liste de ces sept ouvrages médicaux : G. Andral, Cours de pathologie interne, Paris, J. Rouvier et E. Lebouvier, 1836, 3 vol. ; A.-N. Gendrin, Traité philosophique de médecine pratique, Paris, G. Baillière, 1838-41, 3 vol. ; S.-A. Tissot, Avis au peuple sur sa santé (l’édition utilisée par Flaubert est inconnue tandis que la bibliothèque en possède trois éditions datant respectivement de 1762, 1763 et 1764) ; J.-H. Réveillé-Parise, Études de l’homme dans l’état de santé et dans l’état de maladie, Paris, G.-A. Dentu, 1845, 2 vol. ; Dictionnaire des sciences médicales, par une société de médecins et de chirurgiens, Paris, C.-L.-F. Panckoucke, 1812-1822, 60 vol. ; M. Lévy, Traité d’hygiène publique et privée, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1844-1845, 2 vol. ; A. Dechambre, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, V. Masson, P. Asselin, t. 4, 1870.
[21] Les citations du texte de Bouvard et Pécuchet renvoient à l’édition de Stéphanie Dord-Crouslé, Flammarion, « GF », 2008.
[23] Correspondance, op. cit., t. V, p. 205.
[25] Notice « Flaubert (Achille) », op. cit., p. 594.
[26] « Lettre autographe de Julie Flaubert, belle-sœur de Gustave, au sujet du testament de Madame Flaubert mère », transcription par Arlette Dubois, Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 27, 2012, p. 192.


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