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Bourais, un nouveau Sylla ?
(Petit rapprochement)

Steve Murphy (2019)

 

1
Caroline Commanville rappelle la mémoire textuelle de son oncle qui avait engrangé un très grand nombre de passages versifiés. Mais « il savait aussi par cœur des pages entières de prose ; celles qu’il citait le plus souvent étaient de Montesquieu et de Chateaubriand »[1]. Les Goncourt, après avoir rapporté que les trois bréviaires de style que reconnaît Flaubert sont La Bruyère, « quelques pages de Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand », le montrent en train de s’exciter, notamment en « tirant de sa poitrine des fragments du Dialogue de Sylla et d’Eucrate, dont il nous jette le bruit d’airain, qui semble un rauquement de lion»[2]. Pierre Rétat a indiqué que « cette œuvre était considérée et proposée au XIXe siècle comme un modèle d’éloquence »[3] et l’excellent article consacré à Montesquieu par Nathalie Petibon dans le très récent Dictionnaire Flaubert relève que ce texte

semble avoir constitué l’un des morceaux favoris de Flaubert, qui le cite dans sa correspondance – au sujet de Shakespeare – : « Nés pour la médiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes » (Corr., II, 174), le lit avec Louise Colet en 1852 (Corr., II, 884), en imagine une réactualisation parodique entre des femmes (Corr., II, 623)[4]

2
On retrouve trace de cette admiration, au-delà du passage des Goncourt que l’auteur signale, dans un témoignage de François Coppée, évoquant un Flaubert jubilant dans sa pratique pour ainsi dire allocentrée du « gueuloir » :

Il me récita ainsi des morceaux de longue haleine, entre autres le célèbre fragment de l’Esprit des Lois, le dialogue de Sylla et d’Eucrate. […] Je crois l’entendre encore déclamant la prose ferme et nombreuse de Montesquieu :
« Quelques jours après que Sylla fut démis de la dictature, j’appris que la réputation que j’avais parmi les philosophes lui faisait souhaiter de me voir. Il était à sa maison de Tibur, où il jouissait des premiers moments tranquilles de sa vie. Je ne sentis point devant lui le trouble où nous jette ordinairement la présence des grands hommes. Et, dès que nous fûmes seuls :
« Sylla, lui dis-je… »
Là Flaubert s’arrêtait toujours, suffoqué d’admiration.
« Sylla, lui dis-je, » répétait-il en faisant traîner le lui dis-je comme la vibration mourante d’un gong… « Est-ce beau ! Toute l’histoire romaine est là-dedans ! »[5]

3
La « réactualisation parodique » précitée est ainsi imaginée, à la fin d’une lettre à Louis Bouilhet du 3 août 1856 : « Mes respects à Mmes Bernard et Malard (quel dialogue d’Eucrate et de Sylla on ferait entre Stéphane et la mère Malard). » Jean Bruneau précise que Stéphane est une prostituée que Flaubert avait déjà mentionnée dans une autre missive à Bouilhet[6]. Il s’agit de toute évidence d’amuser son ami avec une très grosse incongruité compte tenu de l’identité des interlocutrices, qu’il ait été question ou non de recourir à un registre poissard ou tout au moins populaire. C’est croyons-nous à une telle « réactualisation parodique » que s’emploie Flaubert dans cette évocation de l’admiration que ressent la Félicité d’Un cœur simple « devant M. Bourais, ancien avoué » :

Sa cravate blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote brune, sa façon de priser en arrondissant le bras, tout son individu lui produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommes extraordinaires[7].

4
Ces lignes se terminent sur une formulation, que nous avons soulignée, calquée avec humour, semble-t-il, sur le passage du dialogue de Montesquieu invoqué par Coppée. Cette allusion au début de l’échange était sans doute, dans l’esprit de Flaubert, d’une savoureuse dissonance, le trouble de Félicité devant Bourais étant comparé à l’impavidité d’Eucrate confronté à Sylla. Félicité n’a rien (en principe) d’une philosophe et Bourais n’aurait rien (en principe) d’un dictateur, même déchu. Mais Flaubert supposait peut-être que certains lecteurs pouvaient non seulement identifier la référence, mais aussi, de mémoire ou en relisant ce passage célèbre, penser à la suite immédiate, dans la logique même de la réminiscence coppéenne : « Sylla, lui dis-je, vous vous êtes donc mis vous-même dans cet état de médiocrité qui afflige presque tous les humains ? » [8] Bourais n’a jamais été ailleurs que dans la médiocrité, dans un sens plus bourgeois, mais il est à sa manière, non pas glorieuse mais crapuleuse, le dictateur de la maison Aubain et près d’être « démis de la dictature » : pour le lecteur, qui a étudié les mêmes morceaux choisis que Flaubert, la référence peut valoir amorce, annonçant la chute à venir au moment même où Bourais est montré tel qu’il se complaît dans sa vanité avec une autosatisfaction non dénuée de sadisme. Il faudra attendre sa mort pour que Madame Aubain le comprenne, car le « trouble » et le « plaisir » qu’il inspire à Félicité sont le modèle des sentiments qu’éprouve longtemps la maîtresse de maison, et qui sont dus en partie à l’uniforme des avoués, lequel n’a rien du costume théâtral du muscadin exhibé dans son portrait par feu M. Aubain. Mais cet homme dépourvu du « sublime » de Sylla n’avouera rien.

 

NOTES

[1] Souvenirs de Gustave Flaubert, A. Ferroud, 1995, p. 65.
[2] Passage fourni par Jean Bruneau dans Flaubert, Correspondance, t. III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 870.
[3] « Dialogue de Sylla et d’Eucrate », dans Dictionnaire Montaigne [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL :
http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376471932/fr
[4] Dictionnaire Flaubert, sous la direction de Gisèle Séginger, Champion, 2017, p. 978-979.
[5] Souvenirs d’un Parisien, éd. Jean Monval, Alphonse Lemerre, 1990, p. 114-115 (reprint L’Harmattan, « Les Introuvables », 1993).
[6] Flaubert, Correspondance, t. II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1980, p. 1309.
[7] Trois contes, éd. Pierre-Marc de Biasi, Livre de poche, 1999, p. 54.
[8] Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, nouvelle édition, revue, corrigée & augmentée par l’Auteur, À laquelle on a joint un Dialogue de Sylla et d’Eucrate, Huart & Moreau fils, 1748, p. 351.


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