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La bibliothèque médicale des docteurs Flaubert, père et fils

 

Sophie Demoy
responsable du musée Flaubert
et d’histoire de la médecine (2019)

 

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Avant de présenter quelques livres de la bibliothèque d’Achille-Cléophas et d’Achille Flaubert, en lien ou non avec l’écrivain Gustave Flaubert, il semble nécessaire d’exposer rapidement le fonds bibliothèque du musée, très méconnu par rapport à la collection d’objets, et de tenter d’en retracer un historique.

Le fonds bibliothèque du musée

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Le musée possède une collection de 2823 objets inventoriés qui ont été récolés au 1er janvier 2018, auxquels s’ajoutent environ 500 objets non inventoriés ; un important fonds bibliothèque complète cette collection. 2078 livres et périodiques sont en effet référencés sur une base Access, mais une stagiaire en master documentation avait recensé très largement en 2010 plus de 900 documents et ouvrages non inventoriés sur cette base, le fonds serait donc estimé entre 2500 et 3000 ouvrages.

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Ce fonds constitue un ensemble de 101 m linéaire (mesures effectuées par Olivier Leroy en octobre 2017). Ces livres sont très dispersés dans le musée, certains sont exposés (illus. 1) ou conservés dans les salles de collections permanentes, la plupart se trouvent dans les bureaux de la conservation ou dans d’autres lieux de réserve. Cette grande dispersion ne permet pas une bonne gestion de ces livres. Tout comme les collections muséographiques un récolement permettrait d’avoir enfin une bonne vision de la bibliothèque.


Illus. 1 : le cabinet

Historique du fonds

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L’historique exact de ce fonds n’est hélas pas connu. Rappelons qu’à sa création en 1901 le musée était installé dans la bibliothèque de l’École de médecine située enclave Sainte-Marie (illus. 2). Les livres anciens ont toujours été considérés comme complémentaires des collections qu’ils illustrent bien souvent.


Illus. 2 : École de médecine

 

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Une note de Jean Hossard, ancien conservateur, explique que les livres stockés dans les greniers de l’Hôtel-Dieu ont été transférés dans les années 1960 au musée.

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Il s’agit d’un ensemble de livres anciens de provenances diverses : ancienne bibliothèque d’Achille-Cléophas et d’Achille Flaubert, ancienne bibliothèque de l’internat de l’Hôtel-Dieu, legs Barré et legs Pillore (une partie de ce legs se trouve conservé à la Bibliothèque Universitaire de médecine-pharmacie de Rouen). Tout comme certains objets du musée, des livres anciens ont été donnés par des médecins ou des pharmaciens : on trouve de nombreuses traces de ces dons dans la revue La Normandie médicale. Par exemple Les œuvres pharmaceutiques (Lyon, 1633) de Jean de Renou (illus. 3) (né à Coutances en 1568, conseiller et médecin d’Henri IV) est un livre donné par Alfred Poussier, pharmacien chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen en 1923 (La Normandie médicale du 1er mai 1923). Ce livre a été malheureusement trop longtemps exposé et a donc été retiré de l’apothicairerie fin 2015, on retrouve le superbe frontispice sur un panneau (illus. 4) réalisé pour une exposition et réutilisé par la suite. L’exposition de livres anciens dans un musée pose un réel problème de conservation. Certains ouvrages exposés pendant plus de 20 ans ont été retirés et remplacés par des reproductions. Depuis deux années de gros efforts ont été faits pour réduire la luminosité qui était trop importante dans les salles avec la mise en place de stores ou de rideaux occultant. L’éclairage est progressivement modifié, ainsi depuis l’an dernier des leds remplacent les vieux néons dans l’apothicairerie. Le musée est également doté d’un luxmètre pour mesurer l’intensité lumineuse. Autant que possible les pages exposées sont présentées en alternance, mais bien souvent les planches choisies sont en rapport avec les collections et on ne trouve pas toujours d’équivalent.

 

Illus. 3 : Jean de Renou  Illus. 4 : Apothicairerie

                               

Nature du fonds, les différents types d’ouvrages

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Il s’agit principalement de livres anciens de médecine, chirurgie-anatomie et de pharmacie allant du XVIe siècle à la première moitié du XXe siècle.

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Parmi les livres les plus prestigieux conservés actuellement, on peut citer Ontleding des menschelyken lichaams (ou Anatomia Humani Corporis, édition de 1690) de Govard Bildoo avec des planches de Gérard de Lairesse (illus. 5 et 6).

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Hortus romanus (t. I à V), plus grand traité de botanique du XVIIIe siècle reprenant la classification de Linné, publié entre 1772 et 1793 (illus. 7 et 8). Là aussi l’intérêt de ces cinq volumes réside dans les planches in-folio en couleur. Malheureusement ils sont en très mauvais état de conservation et nécessiteraient une restauration.

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D’une manière générale les livres ne sont pas en bon état, mais l’absence de moyens humains et financiers ne permet pas d’envisager restauration ou traitement.

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Il s’agit ici d’un simple aperçu de ce bel ensemble ; entrons maintenant dans le vif du sujet.

 

Illus. 5 :
Govard Bildoo,
titre
Illus. 6 :
Govard Bildoo,
planche 3
Illus. 7 : 
Hortus romanus,
titre
Illus. 8 : 
Hortus romanus,
planche 2

La bibliothèque des chirurgiens Flaubert

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On remarquera une certaine tradition pour les chirurgiens-chefs de l’Hôtel-Dieu de Rouen de se faire représenter un livre à la main, ou parmi des livres. Comme pour Lecat, David et Achille Flaubert (illus. 9, 10, 11 et 12) (mais pas Achille-Cléophas). Bien que ce type de portrait est très courant aux XVIIIe et XIXe siècles, ceci n’est pas anodin et montre sans doute un réel attachement au livre et à la bibliothèque de la part des chirurgiens. On sait que Claude-Nicolas Lecat possédait ici même 2.217 ouvrages qui ont fait l’objet d’une vente en 1773.

 

Illus. 9 : 
Lecat
Illus. 10 : 
David
Illus. 11 : 
A. Cl. Flaubert,
par Court
Illus. 12 : 
Achille Flaubert

 

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Concernant les livres des chirurgiens Flaubert, le volume conservé est beaucoup moins important (illus. 13). L’inventaire après décès d’Achille-Cléophas du 23 avril 1846 fait état de 77 titres mais parfois avec plusieurs volumes pour les dictionnaires ou les périodiques. Une étude comparative entre cet inventaire et les livres de la bibliothèque a été menée avant les années 2000 par un étudiant. 63 titres ont pu être identifiés précisément, des dédicaces des auteurs à Achille-Cléophas permettent d’attester l’appartenance, certains livres semblent avoir été perdus, ou l’imprécision de l’inventaire du notaire (par exemple « Dictionnaire de médecine 8 volumes » qui pourrait correspondre à plusieurs possibilités). Mais il s’avère que cet inventaire est incomplet puisque 20 livres dédicacés à Achille-Cléophas, ou parfois des prix d’étude de médecine, n’y figurent pas. 83 ouvrages appartenant de façon certaine à Achille-Cléophas ont donc pu être identifiés. En ce qui concerne les ouvrages d’Achille, 49 titres présentent soit une dédicace, soit un ex-libris de la main d’Achille lui-même, le A étant caractéristique (illus. 14). Si l’on réunit les livres du père et du fils cela porterait le nombre total à 132 livres.

 

Illus. 13 : Bibliothèque des Flaubert Illus. 14 : Spallanzani, ex libris

 

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Quels types de livres trouvons-nous ?

Principalement des livres d’anatomie, de chirurgie, mais aussi des traités de physique-chimie. Le livre le plus ancien d’Achille-Cléophas date de 1672, De arte gymnastica,.. Quatre livres sont en latin, ils sont des XVIIe-XVIIIe siècles. 11 livres sont des éditions du XVIIIe siècle ; pour la majorité ils sont datés du premier tiers du XIXe siècle.

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Pour ce qui est des livres d’Achille 19 sur 49 datent des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles avec 9 ouvrages en latin, ce qui montrerait un certain goût pour le livre ancien.

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On trouve chez les deux chirurgiens beaucoup d’ouvrages de sciences naturelles, de zoologie, en particulier ceux de Félix-Archimède Pouchet (1800-1872), fondateur et directeur du muséum d’histoire naturelle de Rouen (illus. 15), professeur de sciences naturelles d’Achille et Gustave, célèbre détracteur de Pasteur à propos des microbes (Nouvelles expériences sur la génération spontanée et la résistance vitale, 1864, livre d’Achille). Ami de la famille Flaubert, il est présent par trois livres dédicacés à Achille-Cléophas et deux à d’Achille. Le musée possède également les notes de cours de botanique d’Achille (15 mai-25 juillet 1832).

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Autre grand ami de la famille, Jules Cloquet (1790-1883) (illus. 16), d’origine champenoise comme Achille-Cléophas, il fut à ses côtés élèves à l’école de cérisculpture de Rouen créée en 1806 et dirigée par Jean-Baptiste Laumonier. Il fera ses études médicales à Paris et sera un anatomiste de renom. Il accompagne Achille en 1835 en voyage à Londres et en Écosse, et également Gustave en 1840 en Corse. Le musée expose Le traité d’anatomie descriptive (1816) (illus. 17 et 18) avec la dédicace « A mon excellent et sincère ami, le Docteur Flaubert chirurgien en chef de l’Hôpital de Rouen H.C ». Achille, lui, possédait l’Anatomie des vers intestinaux, pourtant daté de 1824.

 

Illus. 15 :
Félix Archimède
Pouchet
Illus. 16 :
Jules Cloquet
Illus. 17 : 
J. Cloquet, 
Anatomie, 1
Illus. 18 :
J. Cloquet, 
Anatomie, 2

 

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On voit qu’il y a une continuité entre la bibliothèque du père et celle du fils avec des auteurs identiques. Par exemple Vincent Duval, élève d’Achille-Cléophas à qui est dédicacé le fameux Traité pratique du pied-bot, envoie à Achille Un traité théorique et pratique de la maladie scrofuleuse, édité en 1852 (illus. 19 et 20).

 

Illus. 19 :
Jules Duval, Maladie scrofuleuse, 1
Illus. 20 :
Jules Duval, Maladie scrofuleuse, 2

 

19
La grande question que tout le monde se pose : Gustave Flaubert a-t-il consulté ces livres de la bibliothèque paternelle ?

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Oui pour certains, notamment ceux qu’il cite dans ses romans et qu’il fait lire à ses personnages comme Le traité pratique du pied-bot (illus. 21-23) lu par Charles Bovary pour préparer l’opération d’Hippolyte, ou Le nouveau manuel de l’anatomiste de Lauth (illus. 24 et 25) étudié par Bouvard et Pécuchet dans le cadre de leurs expériences anatomiques. Dans ces deux cas l’appartenance à Achille-Cléophas ne fait aucun doute avec les dédicaces des auteurs.

 

Illus. 21 : 
Le traité pratique du pied-bot, 1
Illus. 22 : 
Le traité pratique du pied-bot, 2
Illus. 23 : 
Le traité pratique du pied-bot, 3

 

Illus. 24 : Lauth, titre Illus. 25 : Lauth, dédicace

 

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Autre exemple plus « problématique » si l’on peut dire…

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Un passage célèbre de Madame Bovary est l’empoisonnement d’Emma à l’arsenic. Dans une lettre datée du 5 octobre 1855 adressée à Louis Bouilhet, qui fut étudiant en médecine à l’Hôtel-Dieu de Rouen de 1840 à 1843, Flaubert écrit : « J’ai besoin d’aller à Rouen pour prendre des renseignements sur les empoisonnements à l’arsenic. » Tout comme pour le pied-bot, il a dû demander conseils à Achille. Des notes autographes conservées à la Fondation Martin Bodmer en Suisse, publiées en 2010 par Gisèle Séginger, indiquent qu’il a lu le Traité de médecine légale d’Orfila qui ne figure pas dans la bibliothèque d’Achille-Cléophas, mais que le musée possède tout de même. Par contre Achille-Cléophas possédait Le traité de toxicologie de Mathieu Orfila (1797-1853), 4e édition de 1843 qui figure dans l’inventaire du notaire sous le titre Toxicologie générale en 4 volumes ; or il n’y en a que deux (illus. 26 et 27).

 

Illus. 26 : Orfila, 
Traité de toxicologie, 1
Illus. 27 : Orfila, 
Traité de toxicologie, 2 [agrandir]

 

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Y a-t-il eu oubli de la part du notaire ? Confusion entre les deux titres ?

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Flaubert a pris des notes (il n’écrivait pas sur les livres, il faisait juste des traits) en particulier sur le troisième volume, notamment page 142 où l’acide arsénieux est décrit, on retrouve dans le roman la ressemblance avec le sucre à plusieurs reprises.

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Que ce soit dans le Traité de médecine légale (illus. 28 et 29) ou le Traité de toxicologie, les descriptions des effets de l’empoisonnement à l’arsenic sont très longues, sur plus de 150 pages. À la fin du Traité de médecine légale, on voit également des planches en couleur d’exhumation de cadavres (illus. 30 et 31). On ne sera donc pas étonné que plus de 10 ans après la lecture éprouvante de ces pages, Gustave Flaubert ait encore des souvenirs de ses lectures ; à Hippolyte Taine il écrit le 20 novembre 1866 : 

Quand j’écrivais l’empoisonnement de Me Bovary j’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche, j’étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup – deux indigestions réelles car j’ai vomi tout mon dîner.

 

Illus. 28 :  Traité de médecine légale,
empoisonnement 1 [agrandir]
Illus. 29 :  Traité de médecine légale,
empoisonnement 2 [agrandir]

 

Illus. 30 : 
Traité de médecine légale,
cadavre 1
Illus. 31 : 
Traité de médecine légale,
cadavre 2

 

26
Enfin pour terminer, voici le livre le plus ancien de la bibliothèque d’Achille-Cléophas, sans rapport avec Gustave quoique les exercices physiques soient évoqués dans Bouvard et Pécuchet.

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Il s’agit d’un ouvrage latin De arte gymnastica de Girolamo Mercuriale (illus. 32-35). Jérôme Mercurialis (1530-1606), médecin italien, était une sorte de médecin du sport avant l’heure car en s’appuyant sur les monuments et les sports de l’Antiquité, il démontrait les bienfaits de ces exercices sportifs pour la santé. La première édition date de 1569 avec des gravures de Coriolan ; cette édition de 1672 est la dernière.

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L’exhumation de ce bel ouvrage nous a permis de découvrir un ex-libris de Henri-François Le Dran (1685-1770, contemporain de Lecat), grand chirurgien du XVIIIe siècle : Achille possédait ses Observations de chirurgie (1731) et le musée six autres livres de ce chirurgien.

 

Illus. 32 : 
De arte gymnastica,
titre
Illus. 33 : 
ibid.,  frontispice
Illus. 34 : 
ibid.,  planche
Illus. 35 : 
ibid., planche

 

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La bibliothèque du musée Flaubert et d’histoire de la médecine n’a pas fini de livrer ses secrets. Un gros travail de récolement paraît en effet nécessaire afin d’avoir une vision d’ensemble plus nette. Cela permettrait de reprendre les comparaisons entre le fonds global et les inventaires des chirurgiens Flaubert et peut-être d’identifier de nouveaux titres.

Crédits photographiques : Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, CHU Rouen.

 

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Ce texte reprend une communication présentée le 17 mars 2018 au Musée Flaubert et d'histoire de la médecine de Rouen, à l'invitation des Amis de ce musée.

 

 



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