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 Bouvard et Pécuchet : illustration et défense de l’Université

 

Philippe Rouyer (2018)

 

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J’ai choisi pour cette contribution de vous parler de Bouvard et Pécuchet, une œuvre inachevée, le dernier roman de Flaubert, fruit d’un travail colossal qui a sans doute précipité la fin de l’écrivain tant la tâche était démesurée. J’ai pensé qu’avec Flaubert je ne courais aucun risque, je ferais toujours le bon choix. Bouvard et Pécuchet est un de mes livres favoris. Il m’a semblé approprié pour rendre hommage à trois collègues universitaires, car ce livre a pour thème principal ce qui est notre raison d’être sur le plan professionnel : l’acquisition du savoir, sa conservation, sa production et sa transmission. Il y a mille et une lectures de Bouvard et Pécuchet, et pour ma part, j’y vois, entre autres choses, une illustration et défense de l’Université.

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Bouvard et Pécuchet sont deux employés, l’un dans une maison de commerce, l’autre au Ministère de la Marine. Ils ont tous deux souffert d’une éducation tronquée, mais néanmoins sont plus instruits que la plupart de leurs contemporains. Flaubert leur donne 47 ans au début du roman qui se situe en 1836. Ils sont donc nés en 1789-90, et appartiennent à une génération où moins de 40% des hommes sont capables de signer le registre de mariage. La jeunesse de Bouvard et de Pécuchet se passe en effet pendant une période de notre histoire qui voit s’accroître l’illettrisme, car la Révolution avait supprimé les petites écoles tenues par le clergé, sans les remplacer par une institution équivalente, et l’Empire ne s’intéressait guère qu’à l’enseignement secondaire.

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Pécuchet est le fils d’un petit marchand retiré de pension à 15 ans pour être placé chez un huissier. Il a ensuite été maître d’étude, élève en pharmacie, comptable sur un paquebot de la Seine. Et Pécuchet souffre de son état : la conscience d’une instruction défectueuse, avec les besoins d’esprit qu’elle lui donnait, irritait son humeur.

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Nous ne savons rien de l’enfance de Bouvard. Flaubert nous dit simplement qu’un homme qui était son oncle, l’avait emmené à Paris pour lui apprendre le commerce. Doté à sa majorité d’un petit capital, il avait pris femme et ouvert une boutique de confiseur. Six mois plus tard, sa femme disparaissait en emportant la caisse.

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Ce sont deux déclassés, comme l’étaient déjà beaucoup d’employés qui se découvrent une passion commune pour la connaissance. Ils dînent ensemble le premier jour de leur rencontre. La conversation va bon train. Ils abordent tout d’abord des questions médicales. Ensuite, ils glorifièrent les avantages des sciences : que de choses à connaître ! que de recherches – si on avait le temps ! Hélas, le gagne-pain l’absorbait. On les voit fréquenter les lieux de science et de culture, allant jusqu’à suivre un cours d’arabe au Collège de France. Et Flaubert nous dit que leur intelligence se développait tandis que la vie de bureau leur semblait de moins en moins supportable.

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Un héritage inattendu va débloquer la situation. Ce recours à l’héritage est fréquent chez les romanciers au XIXe siècle, d’autant que les droits de succession étaient négligeables. On se souvient que Flaubert y a déjà eu recours pour Frédéric Moreau, dont l’éducation sentimentale se trouve conditionnée par le décès de son oncle. Car sans la mort de l’oncle, point d’héritage, et point d’entrée dans le monde ! Cet héritage providentiel permet aux deux amis de s’affranchir de la nécessité de travailler pour se retirer à la campagne et se consacrer à la connaissance.

 

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L’essentiel du récit se déroule entre 1840 et 1860. Il se trouve que ces vingt années sont capitales pour l’édition française. Largement la conséquence des progrès techniques que connaissent l’imprimerie et l’industrie papetière, la production imprimée va se multiplier. Le nombre de titres va passer de 6.220 en 1840 à 13.541 en 1860, Pendant cette même période, le tirage moyen s’accroît de 1958 à 2.787 exemplaires, soit un triplement du nombre de livres en circulation[1]. En même temps, les prix diminuent de moitié tandis que les revenus connaissent une croissance modérée, mais régulière. Tout concourt à ce que le livre soit largement diffusé, et que de nouvelles couches sociales accèdent à la lecture. L’édition française se développe essentiellement dans trois directions : les encyclopédies et dictionnaires, les ouvrages historiques, et les romans. Les encyclopédies et dictionnaires vont même être à l’origine de véritables fortunes, telles que celles de Larousse ou de Hachette. Nous sommes témoins tout au long du Bouvard et Pécuchet, du foisonnement des ouvrages de référence. Mais nous voyons aussi le succès de l’histoire et du roman à travers la période littéraire des deux amis, qui occupe le chapitre V,

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Nous sommes bien loin de l’accès pour tous à l’enseignement, mais le développement de l’édition, tout particulièrement de l’édition encyclopédique, rend le savoir accessible non pas au plus grand nombre, mais à un public très élargi [rappelons que l’enseignement est réservé aux plus favorisés : au milieu du xixe siècle, on compte chaque année moins de 5.000 candidats au baccalauréat]. En même temps, les prix diminuent de moitié tandis que les revenus connaissent une croissance modérée, mais régulière. Tout concourt à ce que le livre soit largement diffusé, et que de nouvelles couches sociales accèdent à la lecture. L’édition française se développe essentiellement dans trois directions : les encyclopédies et dictionnaires, les ouvrages historiques, et les romans. Les encyclopédies et dictionnaires vont même être à l’origine de véritables fortunes, telles que celles de Larousse ou de Hachette. Nous sommes témoins tout au long du Bouvard et Pécuchet, du foisonnement des ouvrages de référence. Mais nous voyons aussi le succès de l’histoire et du roman à travers la période littéraire des deux amis, qui occupe le chapitre V,

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Nous sommes bien loin de l’accès pour tous à l’enseignement, mais le développement de l’édition, tout particulièrement de l’édition encyclopédique, rend le savoir accessible non pas au plus grand nombre, mais à un public très élargi [Rappelons que l’enseignement est réservé aux plus favorisés : au milieu du XIXe siècle, on compte chaque année moins de 5.000 candidats au baccalauréat]. Cette édition encyclopédique est en général de bonne qualité. Les publications « de vulgarisation » qui se multiplient comme les petits manuels Roret, dont Bouvard et Pécuchet sont de grands consommateurs, sont des publications de bon niveau, rédigées par des auteurs incontestablement sérieux. On peut citer Eugène Julia de Fontenelle, professeur de chimie à l’école de médecine de Paris, auteur de 22 manuels de la collection.

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On voit Bouvard et Pécuchet confrontés aux théories contradictoires des savants de leur temps. En élèves studieux, ils tentent d’appliquer la méthode scientifique, selon un scénario invariable : acquisition de connaissances théoriques puis vérification par l’expérimentation, qui dans leur cas, se solde toujours par un échec.

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Confrontés à une documentation pléthorique, Bouvard et Pécuchet se trouvent dans la même situation que ces étudiants qui, après des études secondaires qui l’ont été un peu trop (secondaires) s’aperçoivent qu’ils ne disposent pas des outils nécessaires pour entreprendre avec succès des études supérieures. On imagine des Bouvard et Pécuchet du XXIe siècle devant des MOOC, nageant dans l’océan des informations disponibles en ligne. Il leur faut impérativement un enseignant pour les orienter. Ce guide, Bouvard et Pécuchet vont le trouver en la personne d’un certain Dumouchel, qui se dit professeur, dont il est question dès le premier chapitre. Pécuchet le tient en haute estime, Bouvard le trouve ennuyeux. Dumouchel est un homme en qui l’on peut faire confiance : Cet auteur – (car il avait publié une petite mnémotechnie) donnait des leçons de littérature dans un pensionnat de jeunes personnes) avait des opinions orthodoxes et la tenue sérieuse. Mais s’il a des lueurs de tout, le professeur Dumouchel n’a de clartés de rien. On le voit ainsi désemparé devant la nature évolutive de la science historique. Flaubert nous dit : Le professeur avoua qu’il était maintenant dérouté en fait d’histoire. — « Elle change tous les jours. On conteste les rois de Rome et les voyages de Pithagore ! On attaque Belisaire, Guillaume Tell, et jusqu’au Cid, devenu grâce aux dernières découvertes, un simple bandit. C’est à souhaiter qu’on ne fasse plus de découvertes, et même l’Institut devrait établir une sorte de canon, prescrivant ce qu’il faut croire ! »

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On comprend que Dumouchel n’a pas véritablement ce que l’on appelle aujourd’hui l’esprit scientifique. On voit aussi que déjà au XIXe siècle, la spécialisation est devenue indispensable pour quiconque veut acquérir une réelle compétence disciplinaire. L’époque du savant aux connaissances universelles, capable de juger de tout, est révolue. Serait-ce déjà un plaidoyer en faveur du CNU ?

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À mon sens, on fait fausse route en se posant des questions sur les aptitudes intellectuelles de Bouvard et de Pécuchet et en voyant dans le livre une critique des autodidactes. Les deux employés ont reçu une éducation non pas sommaire, mais tronquée, avec des maîtres qui n’étaient sans doute pas les meilleurs, car l’enseignement est payant, et seuls les grands lycées peuvent s’offrir des professeurs compétents. Ils en ont gardé une boulimie de lecture, un appétit de savoir qu’ils ne peuvent assouvir, et que l’on pourrait même qualifier de gloutonnerie. Ils se trouvent placés devant deux difficultés :

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‒ L’abondance d’informations, qui les submerge, et la pertinence très variable de ce qu’ils peuvent lire : ils découvrent que le fait d’être imprimé ne garantit en aucune façon la rigueur scientifique d’un texte et personne ne peut leur fournir de recette pour trier le vrai du faux.

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‒ L’expérimentation, essentielle pour valider les théories, exige un savoir-faire qu’ils n’ont pas. N’oublions pas qu’ils n’ont jamais exercé d’autre métier que celui de copiste, et n’ont aucune aptitude manuelle ni aucune formation technique. Là encore, ils auraient besoin d’être encadrés.

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Les brouillons et les plans laissés par Flaubert indiquent ses intentions : il fera de Bouvard et Pécuchet des sages, lorsqu’ils seront parvenus à la conclusion qu’il leur est impossible d’atteindre à la connaissance et qu’ils ne peuvent rien faire d’autre que de copier, c’est-à-dire de consigner ce qu’ils ont lu, sans chercher à hiérarchiser les textes. Ils copieront donc, en relevant vraisemblablement tous les écrits qui démontrent l’étendue de l’ignorance et la vanité de l’homme, en constituant sans doute cette somme de la bêtise humaine dont rêvait Flaubert.

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Auraient-ils poursuivi leur réflexion jusqu’à admettre qu’il n’existe pas de réponse sans équivoque à toutes leurs questions, que la vérité est relative, et doit même être considérée dans une perspective historique ? Toute la difficulté vient de ce que Bouvard et Pécuchet réagissent comme des enfants, qui ne peuvent concevoir l’aspect multiforme et parfois contradictoire de la vérité. Et comme les enfants, ils ne peuvent concevoir que les lois scientifiques puissent être en permanence remises en cause.

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Avec des connaissances aussi mal assurées, Bouvard et Pécuchet ne peuvent prétendre à « créer du savoir ». On les voit donc abandonner leur projet d’écriture – la rédaction d’une biographie du Duc d’Angoulême. Il ne leur reste plus qu’une carte à jouer, l’enseignement, domaine dans lequel ils s’imaginent avoir des compétences pour avoir étudié plusieurs ouvrages de pédagogie. Ils entreprennent l’éducation de Victor et Victorine, les deux enfants d’un forçat, et c’est là leur échec sinon le plus retentissant, du moins le plus douloureux. Car ils se heurtent comme dans les autres domaines à des incertitudes, les théoriciens différant dans leurs opinions. Ils constatent aussi que la pédagogie ne sert à rien lorsque l’on ne maitrise pas les disciplines que l’on prétend enseigner : Pécuchet voulut leur expliquer comment le sang se renouvelle et il pataugea dans la circulation.

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On voit ainsi Flaubert fustiger un pédagogisme qui n’avait pas encore été inventé ! Permettez-moi de profiter de l’occasion pour exprimer mes réserves devant des réformes qui tendent à réduire la part de l’enseignement disciplinaire dans la licence, et permettez-moi aussi de vous faire part de mes inquiétudes quant à leurs conséquences dans la formation des futurs professeurs des lycées et collèges.

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Et Flaubert qui avait décidément tout prévu, prête à Bouvard et Pécuchet un comportement qu’il m’est arrivé d’observer au cours de ma carrière : le pédagogue calamiteux, ne parvenant pas à intégrer l’Éducation nationale, loin de se remettre en question, se fait formateur d’adultes : ce qui avait échoué sur des enfants, pouvait être moins difficile avec des hommes ? Et ils imaginèrent d’établir un cours d’adultes. Malheureusement pour nous, là s’achève le manuscrit.

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On ne se lasse pas de ce conte philosophique, car c’est plus un conte qu’un roman, qui parmi bien d’autres choses traite de la pédagogie, de la validation de l’information, du savoir, de sa transmission... À travers les mésaventures de ses deux héros, Flaubert tord le cou aux certitudes, aux dogmes, à l’autorité qu’il dévisse de son piédestal. Sa façon d’envisager la connaissance me semble correspondre à l’esprit de l’enseignement universitaire, qui, plutôt que d’asséner aux étudiants des vérités révélées ou leur fournir des recettes infaillibles, cherche à développer l’esprit critique et encourage le questionnement des connaissances établies.

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Je vous ai quittés il y a bientôt deux ans, frappé par la limite d’âge, perdant du même coup mon accès à la documentation en ligne et ma place de parking ‒ mais je conserve des liens étroits avec le monde universitaire à travers mon activité syndicale. Si Flaubert était parmi nous aujourd’hui, je le vois bien dire aux étudiants : soyez reconnaissants envers des maîtres tels que Guy Quintane, Eloi Diarra, Dominique Van Hecke, remerciez-les de leur dévouement, et, mettant en pratique les leçons d’indépendance d’esprit qu’ils vous auront données, n’hésitez pas à les remettre en question.
 

Communication présentée au colloque « Apprendre, écrire, transmettre : enseigner à l’université au 21e siècle », Faculté de Droit, Université de Rouen Normandie, 13 décembre 2018.
Lien vers la vidéo de cette communication :
https ://webtv.univ-rouen.fr/videos/philippe-rouyer-flaubert-bouvard-et-pecuchet/
Lien vers la chaîne du colloque :
https ://webtv.univ-rouen.fr/permalink/c125ace55f022u5h1xzw

 

 

NOTES

[1] Frédéric Barbier, « Une production multiplié » dans Histoire de l’édition française, vol. 3, « Le temps des éditeurs, du romantisme à la Belle époque », Promodis, 1985, p, 105-130.


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