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Le Brahmane et le Bouddha
dans La Tentation de saint Antoine

Haruyuki KANASAKI (2019)

 

1
Au printemps de 1846, Flaubert fait la découverte de livres religieux indiens en se documentant pour le Conte oriental projeté depuis une année. La lettre du 7 avril à Maxime Du Camp témoigne de son enthousiasme pour le brahmanisme : « Je deviens brahme ou plutôt je deviens un peu fou. C’est sans rire : je voudrais être né brahme, je te montrerai des fragments du Bhagavad Gita et tu comprendras mon envie. »[1] Un mois après, il écrit au même destinataire en citant un passage de l’Introduction à l’histoire du buddhisme indien d’Eugène Burnouf : « Celui, dit Çakya-Mouni, qui a compris que la douleur vient de l’attachement se retire dans la solitude comme le rhinocéros »[2]. D’après Burnouf, c’est la parole du « Pratyêka Buddha » ou Bouddha personnel, qui « ne peut opérer que son salut personnel, et auquel il n’est pas donné d’atteindre à ces grands mouvements de compassion qui profitent à tous les êtres vivants »[3], c’est-à-dire celle d’un Bouddha qui se sauve lui-même, non pas tous les êtres vivants. Les deux lettres montrent donc la sympathie et l’aspiration de Flaubert pour le solitaire indien : l’ermite de Croisset rêve d’être un ermite comme le Brahmane ou le Bouddha qui atteint à son salut personnel.

2
Vers la fin de 1846, le Conte oriental disparaît à peu près dans l’esprit de Flaubert, qui commence la préparation de La Tentation de saint Antoine en y intégrant des connaissances sur les religions orientales. Nous allons suivre, dans la présente étude, les étapes génétiques de la scène du Religieux dans la première version (1849) et celle du Gymnosophiste dans la troisième version (1874), pour saisir la pensée de l’écrivain sur le Brahmane et le Bouddha[4].

Le Religieux dans La Tentation de saint Antoine de 1849

3
Dans le manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France se trouvent six pages de notes sur l’Inde[5], prises par Flaubert avant le début de la rédaction en mai 1848, dont les deux dernières portent les titres « Idéal du brahmane » et « Buddhâ (sic) ». Le mémento sur l’idéal du Brahmane, composé de dix-neuf lignes, commence par les passages tirés des Lois de Manou :

      Idéal du brahmane
devient pur en se détach de toutes les affect mondaines
[...]
– qu’il contemple l’éther subtil dans les cavités de son corps, l’air dans son act musculair, la lum du soleil dans sa chal digestiv, l’eau dans les fluides de son corps, la terre dans ses membres, la lune dans son cœur, Vichnou dans sa marche, Agni dans sa parole, Mitra dans sa faculté excrétoire[6].

4
D’abord, Flaubert recopie un passage de l’article 108 du cinquième livre : « un Brâhmane devient pur en se détachant de toutes les affections mondaines »[7]. Puis, il résume les articles 120 et 121 du douzième livre, où sont exposés les secrets pour parvenir à la béatitude éternelle : « Que le Brâhmane contemple, par le secours de la méditation, l’éther subtil dans les cavités de son corps ; l’air, dans son action musculaire et dans les nerfs du toucher ; la suprême lumière du feu et du soleil, dans sa chaleur digestive et dans ses organes visuels ; l’eau, dans les fluides de son corps ; la terre, dans ses membres ; la lune (Indou), dans son cœur ; [...] ; Vichnou, dans sa marche ; [...] ; Agni, dans sa parole ; Mitra, dans sa faculté excrétoire »[8]. Dans les Lois de Manou, qui définissent dans les domaines religieux et civils les rôles des Brahmanes ainsi que des Kshatriyas et des Vaishyas, l’écrivain s’intéresse entre autres aux tâches ou rituels que le Brahmane doit accomplir pour atteindre à la béatitude finale.

5
Le reste du mémento sur l’idéal du Brahmane est un mélange des notes tirées de la Bhagavad-Gita, de l’ouvrage de Burnouf et de Shakuntala :

yeux ont les sourcils faire pass l’haleine par les narrin – bras levés aud de leur têt pend                                                                                     tout leur vie – brasiers –
les yeux fixant le soleil, corps à moitié plongé dans un monticul de sable – au lieu du cordon une peau de serpent, pr collier les branch entrelacées d’arbriss épineux – les chev en partie flott sur ses épaules, en partie relevés en faisceau sur le sommet de sa tête les oiseaux y constr leur nid com dans un arbre touffu.
[...]
de l’attachement naît la douleur. celui qui a reconnu que la douleur provient de l’attachement se retire comme le rhinocéros dans la solitude[9].

6
La première phrase, obscure, est probablement le résumé d’un passage de la traduction anglaise de la Bhagavad-Gita : « his eyes fixed in contemplation between his brows ; who maketh the breath to pass through both his nostrils »[10]  ; c’est la parole de Krishna qui enseigne au guerrier Arjuna les yogas permettant de le calmer. L’ajout à droite est le résumé d’un passage de l’Introduction de Burnouf où est décrite l’ascèse des Brahmanes : « les autres tenant, pendant toute leur vie, les bras levés au-dessus de leur tête ; quelques-uns assis [...] au milieu de quatre brasiers ardents »[11]. Le paragraphe suivant vient d’une scène de Shakuntala[12], où un ermite qui s’appelle Maritchi se livre à d’effroyables austérités : « ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité parfaite, le disque radieux du soleil ; le corps déjà à moitié plongé dans un monticule de sable [...] ; portant, au lieu du cordon brâhmanique, la peau hideuse d’un énorme serpent ; pour collier, les branches entrelacées d’arbrisseaux épineux [...], et recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau, sur le sommet de sa tête, et flottant en partie sur ses larges épaules, une foule d’oiseaux, qui, pleins de confiance, y ont construit leurs nids comme dans un arbre touffu »[13]. À la fin du mémento est recopiée approximativement une phrase de l’Introduction de Burnouf, citée aussi dans la lettre de Flaubert de mars 1846 : « De la recherche naît l’attachement, de l’attachement naît en ce monde la douleur : que celui qui a reconnu que la douleur provient de l’attachement, se retire, comme le rhinocéros dans la solitude. »[14] Bien que cette parole soit prononcée par Shakyamuni, elle est classée parmi les notes sur l’idéal du Brahmane, et non celles sur le Bouddha.

7
Quant au mémento sur le Bouddha, composé de quarante lignes, la première moitié en est occupée par les notes tirées de l’Introduction.

Méditations si intenses qu’elles transport l’h. d’un lieu à un autre
[...]
alors le Saint arrive à des facultés extrêm. peut prend la for qu’il veut – conn ce qu’on                                         pense – entend tous les sons – voit à toute distance
                                        – connaît les exist passées de tous les êtres[15].

8
Le premier passage vient d’une phrase sur le déplacement instantané du Bouddha : « Alors Bhagavat entra dans une méditation telle, qu’aussitôt que son esprit s’y fut livré, il disparut de la place où il était assis, et que s’élançant dans l’air du côté de l’occident, il y parut dans les quatre attitudes de la décence »[16]  ; Flaubert change toutefois « Bhagavat » ou Shakyamuni en « l’h[omme] » dans sa note. Le deuxième vient d’un passage traitant de l’Arhat, qui désigne le dernier échelon de la sagesse : « les Sûtras ainsi que les Avadânas lui attribuent des facultés surnaturelles, c’est-à-dire les cinq Abhidjñâs ou connaissances supérieures, qui sont : le pouvoir de prendre la forme qu’on désire, la faculté d’entendre tous les sons, quelque faibles qu’ils soient, la connaissance des pensées d’autrui, celle des existences passées de tous les êtres, enfin la faculté de voir les objets à quelque distance que ce soit »[17]. Ainsi, ces deux passages rendent compte de la puissance surnaturelle d’un être égal au Bouddha.

9
Aux notes tirées de l’ouvrage de Burnouf succèdent celles empruntées à un essai d’Abel Rémusat, sinologue, sur la cosmographie et la cosmogonie des bouddhistes[18].

10
Le mémento sur le Bouddha finit par ses représentations : « nu, noir, chev courts, frisés, bonn pyramid, ornem aux oreilles »[19]. Ces notes viennent des Religions de l’antiquité de Creuzer[20]. La description de l’aspect du Bouddha porte à croire que Flaubert pensait à son apparition devant saint Antoine quand il prenait des notes de lecture. En effet, dans le deuxième scénario du défilé des Dieux se trouve le mot « buddhisme »[21], qui disparaît pourtant dans le troisième scénario.

11
Après avoir terminé les scénarios, Flaubert rédige, pour la scène des Dieux indiens, des plans dont l’un est consacré à Krishna :

Crichna. c’est donc en vain que...        
             j’ai souffert – ses travaux –
            comment ? –
             idéal du Brah – qui s’élève
                                      remplace
             jusqu’à Dieu & le dépasse
             entrant dans l’idée. le devenant
             lui-même – état buddhique prédit[22]

12
L’« idéal du Brah[mane] » de la quatrième ligne sera remplacé par le contenu du mémento sur l’idéal du Brahmane. Il n’est pas étonnant qu’il soit raconté par Krishna, qui expose à Arjuna, dans la Bhagavad-Gita, la voie pour atteindre à Brahman ou Âme universelle. Dans la suite cependant, un Brahmane « qui s’élève jusqu’à Dieu & le remplace [...]. le devenant lui-même » serait un blasphémateur, parce que le Brahmane remplit ses devoirs pour que son âme parvienne à l’Être suprême, et non pour que lui-même devienne Dieu, selon la doctrine brahmanique. L’« état buddhique prédit » de la dernière ligne fait supposer qu’une existence qui était le Brahmane se rapproche de plus en plus d’un Bouddha.

13
De ce plan équivoque, Flaubert élabore la scène de Krishna, dont il existe une page de brouillon et deux pages de mise au net[23]. Voici le texte de l’édition de la Pléiade :

UN DIEU NOIR [...].
[...]
Au milieu de la forêt le Religieux qui regarde le soleil prie de toute son âme, il contemple l’éther subtil dans les cavités de son corps, la chaleur vitale dans son estomac, l’humidité dans ses fluides, la terre dans ses membres, la lune dans son cœur ; méditant sur les choses, il fait passer son haleine par ses narines ; il n’agit point ; il est saint vraiment, le dévot ascétique qui porte un collier d’épines, qui reste entre quatre brasiers, et qui est si immobile que les oiseaux sont venus faire leur nid dans sa chevelure comme dans un arbre touffu.
Il est bien fort ! il s’est retiré du monde, il se retire de lui-même, il se dégage, il s’élève et graduellement gagne la perfection [...] ; il médite si profondément que sa pensée le transporte où il veut : il voit à toute distance, il entend tous les sons, prend toutes les formes[24]...

14
Le « Dieu noir » est évidemment Krishna[25], qui, après avoir déploré sa jeunesse héroïque perdue, commence tout à coup à parler du Religieux dans la forêt. Le premier paragraphe n’est qu’un changement dans l’ordre des notes sur l’idéal du Brahmane : celui qui « regarde le soleil » et « porte un collier d’épine », « si immobile que les oiseaux sont venus faire leur nid dans sa chevelure », est Maritchi dans Shakuntala ; la contemplation de « l’éther subtil dans les cavités de son corps... » se trouve dans les Lois de Manou[26], l’enseignement de Krishna à Arjuna de faire « passer son haleine par ses narines » dans la Bhagavad-Gita, et les « quatre brasiers » dans l’Introduction.

15
Dans le paragraphe suivant, le retirement « du monde » et « de lui-même » vient de l’article 108 du cinquième livre des Lois de Manou, et aussi de la parole du Bouddha personnel dans l’Introduction. Les facultés de se transporter « où il veut », de voir « à toute distance », d’entendre « tous les sons » et de prendre « toutes les formes » sont celles que l’Introduction mentionne au sujet du Bouddha. Selon Burnouf, un être qui peut devenir un Arhat ou vénérable à l’aide d’une science supérieure, parvient au degré le plus élevé et possède les cinq connaissances surnaturelles, comme le pouvoir de prendre la forme qu’on désire, etc.[27].

16
Le Religieux dans la forêt, d’abord un ascète brahmanique, est ainsi décrit à la fin comme un Bouddha : celui qui visait à « l’idéal du Brahmane », atteint à « un état buddhique ». Le mot « Religieux » est employé souvent dans l’ouvrage de Burnouf, non seulement comme un Religieux bouddhiste, mais aussi comme un Religieux brahmanique[28]. En profitant de cette terminologie, Flaubert a créé un ermite mixte : un ascète brahmanique devenant un sage bouddhique.

17
S’il a attribué des pouvoirs surnaturels au Religieux, c’est sans doute pour l’incorporer au défilé des Dieux. Le Diable cherche à persuader Antoine que toutes les divinités meurent sous le fouet de la Mort ; pour ce procédé, il fallait que même le Religieux raconté par Krishna possède la puissance divine. Flaubert a glissé ingénieusement un élément bouddhique dans la scène des Dieux indiens, au lieu d’y faire apparaître le Bouddha devant Antoine.

18
Le Religieux, dont le Dieu noir parle de la même manière dans la deuxième version de 1856, se métamorphosera en Gymnosophiste en se détachant du défilé des Dieux dans la dernière version.

Le Gymnosophiste dans La Tentation de saint Antoine de 1874

19
Après s’être plongé dans des lectures préparatoires pour la troisième version, Flaubert rédige un grand plan, peut-être en mai 1870 ; d’après ce plan, le Gymnosophiste qui habite dans la forêt de l’Inde se montre devant Antoine dans la quatrième partie. Les notes pour cette nouvelle scène, prises en mars ou avril de la même année, se trouvent dans le Carnet 16 bis, conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris[29]. Cinq pages de notes sont tirées, pour la plupart, de l’ouvrage de Bochinger sur la vie monastique chez les Indiens[30]. En voici deux sur le Brahmane :

 

– se brûler vif –
Sarmanochagas
(=Sramanatcharya)
se brûla à Athènes
  sous Auguste
& Calanus=(Kalyana)
  à Pasargada devant
  l’armée d’Alexandre
il travaillera à faire
rentrer ses sens dans son
âme, & son âme dans
l’Être suprême & universel
qui est Dieu[31].

 

20
Le mémento à gauche vient des explications de Bochinger sur la pénitence par le feu : « Une de ces pénitences les plus usitées dans les temps anciens était de se brûler vif. [...] Les auteurs grecs rapportent aussi que Sarmanochagas (Sramanatcharya) se brûla à Athènes, et Calanus (Kalyana) à Pasargada, en présence de l’armée d’Alexandre. »[32] Celui à droite est la copie d’un passage sur le solitaire brahmanique : « il travaillera à faire rentrer ses sens dans son âme, et son âme dans l’Être suprême et universel, qui est Dieu »[33]. Ce passage-ci, où il s’agit d’un ermite qui, à force de sévères austérités, perd les sens pour les faire rentrer dans son âme, n’a pas de rapport direct, dans le texte de Bochinger, avec le suicide brûlant du mémento à gauche. On arrive toutefois, en superposant les deux mémentos, à l’image d’un Brahmane s’immolant en guise de pénitence finale, afin de faire rentrer son âme dans l’Être suprême et universel qui est Dieu.

21
Ensuite, Flaubert rédige un plan :

5o. Mais le soleil brille, devient très ardent. une forêt de l’Inde un gymnosophiste, (un bouddha) se brûlant sur un bûcher, sans public. Il explique à St Antoine prquoi il se brûle. c’est pr s’unir à Dieu. Antoine le regarde se brûler[34].

22
Le mot « gymnosophiste » est utilisé dans l’ouvrage de Bochinger[35]  ; il se trouve aussi dans la Géographie de Strabon : « on peut y joindre le gymnosophiste Indien qui se brûla vif à Athènes »[36]. Dans ce plan, le Gymnosophiste se brûle sur un bûcher, de même que le Brahmane se brûle vif devant l’armée d’Alexandre, mais Flaubert y insère un élément hétérogène : « (un bouddha) ».

23
Pour la scène du Gymnosophiste, il y a vingt-cinq pages de brouillons, dont trois ont été rédigées comme dossier documentaire[37]. Les trois pages sont paginées par Flaubert A, B, C : dans la page A, qui porte le titre « Le Brahmane (Manou) », se trouvent des notes tirées des Lois de Manou ; dans la page B, dont le titre « Brahmane » est barré et ajouté en haut « Buddhiste », sont regroupées des notes venant de l’Introduction de Burnouf ; la page C, sans titre, est d’abord la suite des notes de la page B, et en bas le supplément de celles des Lois de Manou. Flaubert relit ces deux documents, qu’il avait consultés pour la première version, et annote les trois pages. Citons un passage par page :

Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’Âme suprême. (125). est à la fin absorbé par Brahma[38]
[çakya a substitué l’anéantissement ou le vide au brahma unique dans la substance de laquelle ses adversaires faisaient rentrer le monde & l’homme][39]
nirvâṇa          La pensée ne paraît qu’avec la sensation & ne lui survit pas.
          [...]
           L’esprit ne peut se saisir de lui-même[40]

24
La note de la page A est le résumé de l’article 125 (ce nombre est écrit dans la note) du douzième livre des Lois de Manou : « Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme, l’Âme suprême présente dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous, et obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé par Brâhme »[41]. Le « Brâhme », que Flaubert orthographe « Brahma », conformément à la notation de Burnouf, n’est autre que « l’Être suprême et universel qui est Dieu » dans une note du Carnet 16 bis ; ce passage veut donc dire que le but du Brahmane est de reconnaître dans sa propre âme l’Âme suprême et d’être à la fin absorbé par Dieu. La note de la page B vient d’un passage de l’Introduction sur la pensée de Shakyamuni : « puisqu’il substituait l’anéantissement et le vide au Brahma unique dans la substance duquel ses adversaires faisaient rentrer le monde et l’homme »[42], ce qui signifie que, alors que les Brahmanes faisaient rentrer le monde et l’homme dans la substance de Dieu, le Bouddha remplaçait Dieu par l’anéantissement et le vide, c’est-à-dire Nirvâṇa. Dans la note de la page C, sont copiés deux passages tirés de l’Introduction : « Le premier, c’est que la pensée ou l’esprit [...] ne paraît qu’avec la sensation et ne lui survit pas ; l’autre, que l’esprit ne peut pas se saisir lui-même »[43]  ; selon Burnouf, ces deux thèses « sont radicalement contraires aux opinions des Brâhmanes, pour lesquels la perpétuité du sujet pensant est un article de foi »[44]. En somme, contrairement aux Brahmanes pour qui le sujet pensant existe perpétuellement, les bouddhistes cherchent à anéantir l’esprit et le sujet pensant.

25
La scène du Gymnosophiste est élaborée d’après le plan et le dossier documentaire en mai 1871[45]. Dans la version définitive, après les épisodes du cirque et du cimetière, Antoine aperçoit dans une forêt de l’Inde un homme, « enduit de bouse de vache[46], complètement nu » et qui, comme le Religieux de la première version, a un nid d’oiseaux dans sa chevelure[47]. D’abord, celui-ci appelle l’autre : « Brachmane des bords du Nil », ce qui indique qu’il est lui-même un Brahmane, tandis que sa parole suivante : « Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude » n’est autre que celle du Bouddha personnel tirée de l’Introduction de Burnouf. Le Gymnosophiste raconte qu’il est resté immobile dans la forêt en exhalant l’haleine par ses narines et en considérant la lune dans son cœur de même que le Religieux, et au bout des mortifications : « J’ai saisi enfin, dit-il, l’Âme suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans l’Âme suprême ; – et je suis parvenu à y faire entrer mon âme »[48]. Selon les Lois de Manou, celui qui reconnaît dans sa propre âme l’« Âme suprême » (Âtman en sanskrit), âme immanente en tout être, obtient le sort le plus heureux[49]. Après une pause, il reprend : « la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l’esprit n’est qu’une illusion comme le reste »[50]. Cette parole équivaut aux deux thèses présentées par Burnouf pour montrer l’anéantissement de l’esprit et du sujet pensant dans le bouddhisme[51]. Il est enfin enveloppé par le feu, en disant : « je vais enfin dormir au plus profond de l’absolu, dans l’Anéantissement »[52].

26
La nudité complète de ce sage de l’Inde indique qu’il est brahmane et non bouddhiste, parce que, selon Bochinger, le « bouddhisme ne connaît absolument pas de saints nus »[53]. Il parle d’une part de l’Âme suprême comme un Brahmane, et d’autre part de l’anéantissement de l’esprit ou le vide comme un Bouddha. Le mot de sa dernière parole « l’Anéantissement », qui est Nirvâṇa, peut être interprété de deux manières : selon Burnouf, les Brahmanes orthodoxes le considéraient comme « l’absorption de l’âme individuelle au sein d’un Dieu universel », alors que, pour Shakyamuni, c’était « l’anéantissement complet du principe pensant »[54]. En bref, le Nirvâṇa du Gymnosophiste est à la fois celui d’un Brahmane et celui d’un Bouddha.

27
Comme nous l’avons constaté en suivant les étapes génétiques de l’épisode du Religieux dans la première version et de celui du Gymnosophiste dans la troisième version, le Brahmane et le Bouddha se mêlent chez les deux ermites. Flaubert a créé ainsi un Brahmane-Bouddha, une sorte d’androgyne religieux. Il est à noter que ce Bouddha mélangé avec le Brahmane a pour point de départ un Bouddha personnel[55]  ; le Brahmane et le Bouddha pour lesquels le jeune écrivain avait de la sympathie et de l’aspiration vivent encore dans La Tentation de saint Antoine.

 

28
Cette étude est la traduction remaniée d’un article publié en japonais : Haruyuki KANASAKI, « Le Brahmane et le Bouddha dans La Tentation de saint Antoine », GALLIA,  no 57, La Société de Langue et Littérature Françaises de l’Université d’Osaka, 2018.

 

NOTES

[1] Gustave Flaubert, Correspondance, tome I, édition établie, présentée et annotée par Jean Bruneau, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1973, p. 263 (désormais Corr.).
[2] Corr., I, p. 265.
[3] Eugène Burnouf, Introduction à l’histoire du buddhisme indien, Paris, Imprimerie royale, 1844, p. 94, note 1 (désormais Introduction).  Burnouf écrit toujours Buddha ou buddhisme en transcrivant le signe de devanagari बु en bu et non bou.
[4] Pour les sources de la première version, nous devons beaucoup à Jean Seznec, Les sources de l’épisode des Dieux dans La Tentation de saint Antoine (Première version, 1849), Paris, Vrin, 1940 ; les sources qu’il a présentées sont toutefois à vérifier.
[5] N.a.fr. 23671, fo 179 ro, fo 179 vo, fo 181 ro, fo 181 vo, fo 180 ro, fo 180 vo. Dans les trois premières pages, Flaubert note comme source le livre de Creuzer (Religions de l’antiquité), tandis que les autres pages n’ont aucune référence.
[6] N.a.fr. 23671, fo 180 ro. Le manuscrit est fidèlement transcrit, mais les accents sont rétablis pour la lisibilité.
[7] Lois de Manou, Traduites du sanskrit et accompagnées de notes explicatives par A. Loiseleur Deslongchamps, in Guillaume Pauthier, Les Livres sacrés de l’Orient, Paris, Didot, 1840, p. 384. Flaubert a certainement lu les Lois de Manou dans le recueil de Pauthier qu’il possédait (voir La bibliothèque de Flaubert, sous la direction de Yvan Leclerc, Publications de l’Université de Rouen, 2001, p. 165) ; il en fait mention avec le Coran et quelques livres chinois que comprend ce recueil, dans la lettre du 15 septembre 1846 à Emmanuel Vasse de Saint-Ouen, comme le remarque Jean Bruneau (Corr., I, p. 1003, note 8).
[8] Lois de Manou, p. 459 ; les italiques sont dans l’original.
[9] N.a.fr. 23671, fo 180 ro.
[10] The Bhăgvăt-Gēētā, Translated from the original in the Sănskrĕĕt by Charles Wilkins, London, C. Nourse, 1785, p. 60. Jean Seznec (op. cit. p. 41) pense que Flaubert a utilisé la traduction latine de Schlegel : Bhagavad-Gita, Textum recensuit, adnotationes criticas et interpretationem latinam adiecit Augustus Guilelmus A. Schlegel, Prostat Bonnae apud Eduardum Weber, 1823. On trouve cependant un mot Moonee transcrit de मुनि muni dans une page de note sur l’Inde (N.a.fr. 23671, fo 181 ro), alors que Schlegel le traduit comme anachoreta. Cette écriture à l’anglaise prouve que l’écrivain a consulté la traduction anglaise de Wilkins, ou la traduction française de la version anglaise par Parraud : Le Bhaguat-Geeta, Traduit du Sanscrit en Anglois par Charles Wilkins, et de l’Anglois en François par Parraud, Londres et Paris, Buisson, 1787. Retenons d’ailleurs que la traduction de Flaubert est plus proche de la version anglaise que celle de Parraud : par exemple, celui-ci traduit the breath comme l’air, tandis que celui-là le traduit comme l’haleine. Il est donc très probable que Flaubert s’est référé à la version anglaise de Wilkins au moins pour les notes prises en 1847 ou en 1848. Quant à la lecture de ce livre sacré en avril 1846, il a peut-être parcouru la traduction latine de Schlegel, puisque le titre en est écrit Bhagavad-Gita, non Bhăgvăt-Gēētā ni Bhaguat-Geeta, dans la lettre (voir note 1).
[11] Burnouf, op. cit., p. 138-139.
[12] Shakuntala est un drame écrit par Kalidasa. Après avoir fini de lire cette œuvre le 14 septembre 1846, Flaubert écrit à Louise Colet : « l’Inde m’éblouit » (Corr., I, p. 342).
[13] La Reconnaissance de Sacountala, drame sanscrit et pracrit de Calidasa, accompagné d’une traduction française, de notes philologiques, critiques et littéraires, et suivi d’un appendice par Antoine-Léonard Chézy, Paris, Dondey-Dupré, 1830, p. 163. Il n’y pas de doute que Flaubert a lu la traduction de Chézy, parce que dans le mémento sur l’idéal de Brahmane se trouve un passage tiré de la note de Chézy (ibid., p. 213, note 48).
[14] Burnouf, op. cit., p. 94.
[15] N.a.fr. 23671, fo 180 ro.
[16] Burnouf, op. cit., p. 183.
[17] Ibid., p. 294-295.
[18] Jean-Pierre Abel Rémusat, « Essai sur la cosmographie et la cosmogonie des bouddhistes, d’après les auteurs chinois », in Mélanges posthumes d’histoire et de littérature orientales, Imprimerie Royale, 1843, p. 65-131.
[19] N.a.fr. 23671, fo 180 vo.
[20] Frédéric Creuzer, Religions de l’ antiquité , considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques , Ouvrage traduit de l’allemand, refondu en partie, complété et développé par J. D. Guigniaut, Paris, Treuttel et Würtz, t. I, 1825, p. 293-294.
[21] N.a.fr. 23671, fo 186 vo ; Gustave Flaubert, Scénarios de La Tentation de saint Antoine : Le Temps de l’œuvre, présentation, transcription et notes par Gisèle Séginger, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2014, p. 154 (désormais Scénarios).
[22] N.a.fr. 23671, fo 185 ro.
[23] Brouillon : N.a.fr. 23669, fo 305 ro ; mise au net : N.a.fr. 23664, fo 447 et fo 448.
[24] Gustave Flaubert, Œuvres complètes, t. II : 1845-1851, édition publiée sous la direction de Claudine Gothot-Mersch, avec, pour ce volume, la collaboration de Stéphanie Dord-Crouslé, Yvan Leclerc, Guy Sagnes et Gisèle Séginger, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2013, p. 535-536.
[25] Dans l’édition de la Pléiade, Gisèle Séginger écrit que le Dieu noir est Shiva et que les « ascètes shivaïstes pratiquent le yoga et cherchent à maîtriser leur souffle » (ibid., p. 1452, n. 50 et 52), ce qui n’est pourtant pas compatible avec le plan rédigé par Flaubert.
[26] Jean Seznec (op. cit., p. 54) pense que ce passage vient du Bhagavata-Purana, dont le texte ne s’accorde qu’en partie avec celui de Flaubert.
[27] Ibid., p. 294-295.
[28] On en compte plus de 300 exemples dans l’Introduction : « le corps des Religieux buddhistes » (p. 57), « les Religieux brâhmaniques » (p. 158), etc.
[29] Carnet 16 bis, fo 34 vo, fo 34 ro, fo 33 vo, fo 33 ro, fo 32 vo. Dans la première page (fo 34 vo) est écrite nettement la source : « Vie monastique des Indous  Bochinger ».
[30] Johann Jacob Bochinger, La vie contemplative, ascétique et monastique chez les Indous et chez les peuples bouddhistes, Strasbourg, L. G. Levrault, 1831.
[31] À gauche, Carnet 16 bis, fo 33 vo ; à droite : ibid. fo 33 ro. Ces notes sont transcrites dans Flaubert, Carnets de travail, édition critique et génétique établie par Pierre-Marc de Biasi, Paris, Balland, 1988, p. 629 ; ses transcriptions ne sont pas tout à fait fidèles au manuscrit.
[32] Bochinger, op. cit., p. 30-31. Bochinger indique comme référence à ces explications la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, Livre XVII (ibid., p. 31, n. 2). D’ailleurs, le suicide brûlant des sages indiens est décrit en détail dans le Livre XV de la Géographie de Strabon, où est mentionnée l’époque du règne d’Auguste ; l’interligne « sous Auguste » dans le fo 33 vo du Carnet 16 bis repose probablement sur Strabon.
[33] Ibid., p. 107.
[34] N.a.fr. 23671, fo 93 ; Scénarios, p. 224.
[35] Bochinger, op. cit., p. 121 et p. 236.
[36] Strabon, Géographie, traduite du grec en français par La Porte du Theil, Coray et Letronne, t. 5, Paris, Imprimerie royale, 1819, p. 5. Que Flaubert ait lu la traduction française par Letronne et les autres, est attesté par une note qu’il a prise : « Strabon – traduction Letronne – » (N.a.fr. 23671, fo 145 ro).
[37] N.a.fr. 23668, fo 150 vo ; N.a.fr. 23670, fo 7 ro ; ibid., fo 15. Chaque page est entièrement barrée, ce qui indique qu’elle a été d’abord rédigée comme dossier documentaire, et ensuite utilisée comme un brouillon du premier stade.
[38] N.a.fr. 23668, fo 150 vo.
[39] N.a.fr. 23670, fo 7 ro ; les crochets sont dans l’original.
[40] N.a.fr. 23670, fo 15. Le mot « nirvâṇa » est ajouté par Flaubert dans la marge à gauche, peut-être pour classer les notes par thème.
[41] Lois de Manou, p. 459.
[42] Burnouf, op. cit., p. 155.
[43] Ibid., p. 561-562.
[44] Ibid., p. 562.
[45] Dans la lettre du 30 avril 1871 à sa nièce Caroline, Flaubert écrit qu’il commence la scène du cimetière chrétien qui précède celle du Gymnosophiste (Corr., IV, p. 316).
[46] On trouve un Brahmane enduit de bouse de vache dans une note tirée de Bochinger : « La pénitence cardagni consiste à se couvrir entièrement de bouse de vache » (Carnet 16 bis, fo 34 ro).
[47] Flaubert, La Tentation de saint Antoine, édition présentée et établie par Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « Folio », 1983, p. 130 (désormais TSA). Gothot-Mersch pense que le Gymnosophiste fait la transition entre les martyrs et les deux rivaux du Christ : Simon le Magicien et Apollonius de Tyane (TSA, p. 300, n. 68). Elle a sans doute raison, mais il faudrait remarquer d’ailleurs que c’est à la fois un Brahmane ayant l’intrépidité des martyrs et un Bouddha doué de connaissances supérieures.
[48] TSA, p. 131.
[49] Voir la note 41.
[50] TSA, p. 131-132.
[51] Voir les notes 43 et 44.
[52] TSA, p132.
[53] Bochinger, op. cit., p. 236.
[54] Burnouf, op. cit., p. 521.
[55] Un autre Bouddha, qui a la charité universelle, apparaît à la suite des Dieux brahmaniques dans la cinquième partie de la version définitive, où il s’oppose aux Brahmanes (TSA, p. 165-170).


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