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Homais Scythe

 

Steve Murphy (2020)
Université Rennes 2 (CELLAM)

 

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La littérature française du XIXe siècle participe massivement à la propagation de discours sur la sexualité – vieux et nouveaux – traitant de ce qu’on n’appelle pas encore l’homosexualité, mais touchant aussi à la question de l’impuissance, parfois tenue pour l’une des arborescences pathologiques du « mal du siècle » et souvent pour une menace grandissante, un peu comme la masturbation (donnée comme principe d’explication de tous les maux psychologiques et physiques), à l’épanouissement génésique de la France, si important notamment à une époque de crise démographique, beaucoup des hommes les plus « vaillants » ayant été emportés par la guerre[1].

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« Un tel sujet », traité déjà explicitement dans la littérature « satyrique » et libertine, acquiert sous la Restauration une nouvelle vitalité (si l’on peut dire) plus ou moins cryptée avec la constellation de l’Olivier de Madame de Duras, de l’Olivier homonyme de Latouche et de l’Armance (qui a failli s’intituler Olivier) de Stendhal. L’impuissance devient un sujet de ragots[2], générateur d’énigmes dans des romans à clefs ou sans clefs ; les interrogations du lecteur se ruent sur des équivoques et des incertitudes, quitte précisément à induire une forme de frustration herméneutique non sans relations avec le mal en question qui hanterait en quelque sorte les coulisses sémantico-référentielles de l’œuvre. Si impuissance il y a, est-elle la métaphore de quelque impuissance de l’aristocratie post-révolutionnaire engluée dans sa descente sociale, frappée au niveau capital de la préservation de son patrimoine, face aux menaces qui planent sur les arbres généalogiques, les propriétés et les finances ? Ou s’agit-il d’une affaire de fiascos individuels, résultant soit d’inhibitions ou de complexes, soit de l’homosexualité (pour utiliser un terme anachronique), soit simplement de quelque accident, carence ou anomalie affectant le corps de l’homme ainsi affligé ? Dans les romans précités, le point de départ ou prétexte référentiel était l’histoire du mariage annulé de Custine, officiellement expliqué par son amour pour Madame de Duras elle-même et non pour sa fille[3], avant qu’on ne comprenne par un incident humiliant pour lui qu’il était homosexuel[4]. Ce que Stendhal appellera, s’appuyant sur l’italien comme pour fiasco, le « babilanisme », les « babilans » n’étant pas toujours des vieillards de comédies et vaudevilles ou ceux des chansons de Béranger (comme « La Cantharide ou le philtre ») puisque ce problème peut aussi affecter des jeunes, ce qui est moins habituel et plus inquiétant[5].

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Dans Madame Bovary, on a pu considérer Monsieur Homais comme un être quasiment asexuel, conception qui a été très justement mise en cause par Shoshana-Rose Marzel[6] qui, cependant, infère que l’amour conjugal règne de manière épanouie dans le ménage Homais. Nous avons tenté de montrer que le roman suggère un degré d’insatisfaction du pharmacien (quoique sa progéniture témoigne de ses capacités « génésiques » encore vivaces à date récente…), en lien avec son intérêt pour la prostitution. Avec un peu d’inventivité, on peut cependant espérer… redresser la situation. D’où la tentation d’adjoindre aux remèdes traditionnels des adjuvants techniques absolument modernes :

Il s’éprit d’enthousiasme pour les chaînes hydro-électriques Pulvermacher ; il en portait une lui-même ; et, le soir, quand il retirait son gilet de flanelle, madame Homais restait tout éblouie devant la spirale d’or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotté qu’un Scythe et splendide comme un mage[7].

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En nous intéressant indiscrètement aux « chaînes Pulvermacher » de l’apothicaire d’Yonville, nous avons supputé la pertinence, pour le regard clinique de Flaubert, des dimensions sexologiques de cette armure futuriste mais qui fait en même temps penser à toute une tradition millénaire de ligotage sinon d’auto-flagellation – tradition que ni le Siècle des Lumières, ni la psychanalyse n’ont cru pouvoir dissocier de questions de libido, de répression et/ou d’expression sexuelle[8]. Les publicités autour de ces chaînes en font explicitement une manière de donner plus de ressort musculaire aux acheteurs mâles ; elles laissent aussi imaginer que cette invention rend une vigueur inespérée – et de nouvelles espérances érotiques – à des hommes qui ont de petits problèmes inavouables de lévitation. Dans le cas de M. Homais, on peut inférer qu’il essaie de pimenter un peu ce qu’on n’ose appeler son commerce conjugal. Le roman souligne, par le regard de Léon et de Justin, les faibles capacités d’incitation sexuelle de sa femme plus ou moins ramollie existentiellement (son mari y étant sans doute, au bas mot, pour quelque chose) et il se peut (qui sait ?) que les naissances à répétition l’aient endommagée presque autant que la brûlure de ses seins survenue lors d’un accident de jeunesse. Madame Homais semble éprouver une certaine tendresse pour Léon, sans qu’il s’en aperçoive. Cependant grâce à l’appareil Pulvermacher, qui transforme son pharmacien préféré en héros, elle sent « redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotté qu’un Scythe et splendide comme un mage ». Le prophète de l’avenir scientifique du bourg est ainsi doté, aux yeux de sa femme, d’un prestige où se mêlent confusément la semi-divinité et le modernisme scientifique, ce qui correspond assez à l’auréole que M. Homais voudrait qu’on lui reconnaisse grâce à son Optimisme progressiste, succédané de religion dont la propagation propagandiste se fait au moyen notamment de produits eux-mêmes ersatz. Ce n’est pas Madame Homais, sans doute, qui songe aux Scythes, de même qu’elle ne pense probablement pas aux mages. Le jeu de Flaubert consiste à laisser inférer deux origines possibles de ces assimilations. Il pourrait s’agir de M. Homais qui se conçoit comme un mage moderne, aux pouvoirs de thaumaturge (en quoi il n’a pas tout à fait raison), et peut-être aussi comme un Achille de l’époque post-révolutionnaire, à comparer avec les plus sémillants combattants de l’Antiquité. Mais dans ce cas, l’admirateur de Voltaire aurait pu se demander ce que l’auteur des Scythes penserait de la comparaison entre le pharmacien assez peu migrateur d’Yonville et le peuple nomade considéré souvent comme l’un des parangons de la barbarie sanguinaire. Autrement dit, si perception de l’apothicaire il y a dans ces analogies que l’on peut imaginer auto-glorificatrices, ce n’est pas sans que le narrateur (peut-être responsable à lui seul de ces rapprochements ?) montre discrètement le bout de son nez focalisateur.

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Littré donne une idée, quelques années plus tard, d’éléments saillants dans la fourchette de connotations du mot Scythe en enregistrant l’acception « homme barbare, grossier » avant de préciser que le mot « se dit aussi d’hommes indomptables ». On imagine le sens que M. Homais aura sélectionné s’il se prend pour un Scythe, étant donné qu’il se considère comme le point le plus avancé de la civilisation.

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La comparaison avec les Scythes aurait comme légitimation première l’idée que le peuple combatif en question possédait des objets en or splendides, c’est-à-dire, étymologiquement, qui brillent[9], et sans doute de très chouettes armures.

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En réalité, Flaubert a une autre image mentale à glisser subrepticement dans le portrait, et les lecteurs férus d’ouvrages de l’Antiquité (un Frœhner par exemple ?) auraient pu saisir une suggestion moins positive de cette notation, plus encore s’ils connaissaient les implications des réclames pour les chaînes Pulvermacher. Le surgissement du peuple antique renvoie sans doute à la « maladie des Scythes », maladie dont parlent Hérodote et Hippocrate et qui a été d’un vif intérêt pour les psychiatres et les experts en psychopathologie sexuelle du XIXe siècle. Car il en va d’un problème précisément d’impuissance et d’interrogations sur la nature même de la virilité.

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L’histoire de ce mal commence avec Hérodote :

[Les Scythes] revinrent donc sur leurs pas, et passèrent par Ascalon, en Syrie, d’où ils sortirent la plupart sans y faire aucun dégât, à l’exception de quelques-uns d’entre eux qui, ayant été laissés en arrière, pillèrent le temple de Vénus Uranie. Ce temple, autant que je l’ai pu savoir par mes informations, est le plus ancien de tous les temples de cette déesse. […] La déesse envoya une maladie de femme à ceux d’entre les Scythes qui avaient pillé le temple d’Ascalon, et ce châtiment s’étendit à jamais sur leur postérité. Les Scythes disent que cette maladie est une punition de ce sacrilège et que les étrangers qui voyagent dans leur pays s’aperçoivent de l’état de ceux que les Scythes appellent Énarées[10].

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Le roman laisse inférer que M. Homais n’est pas un parfait petit-bourgeois orthodoxe dans le secteur d’activité de Vénus (l’attestent son rapport fantasmatique à la prostitution, ses soins paramédicaux pour les victimes d’affections vénériennes et, côté prophylaxie, la vente probable, sous le manteau, de préservatifs ; est-il aussi, non moins en catimini, un libraire, disséminant des traités comme celui de Venette ?). Paul Broca résume ainsi ce mal énigmatique en évoquant une

singulière dégénérescence désignée sous le nom de maladie des Scythes, et en vertu de laquelle les aptitudes génésiques iraient en s’atrophiant jusqu’à disparaître tout à fait chez un grand nombre des individus dans les populations qui avoisinaient la Caucase. En outre les individus prennent le costume des femmes, partagent leurs goûts et leurs occupations, vivent au milieu d’elles et évitent la société des hommes, se conformant à une coutume très-curieuse, qui s’est transmise dans la même région, avec une ténacité remarquable, depuis l’époque la plus reculée[11].

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Cette « maladie » pousserait les hommes ainsi affectés à parler aussi comme des femmes.

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Hérodote faisait partie des lectures de prédilection de Flaubert, y compris en grec[12]. Si bien que, répliquant à Frœhner, il s’y réfère lorsqu’il tente de défendre la justesse archéologique de Salammbô, pour justifier entre autres sa représentation en mosaïque anthropologique des disparités dans les perceptions et comportements sexuels des Carthaginois et des « barbares » : « Le même Hérodote m’a appris, dans la description de l’armée de Xerxès, que les Lydiens avaient des robes de femmes »[13]. La Lydie n’est certes pas la Scythie mais on peut se demander si Flaubert n’a pas eu une pensée, à cet endroit, pour la « maladie des Scythes ».

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Hippocrate, qui fait aussi partie de la bibliothèque mentale de Flaubert[14], délaissera l’explication mythologique en faveur d’une causalité matérielle, s’interrogeant par exemple sur la manière dont les hommes scythes se tailladaient la région de l’oreille, produisant peut-être des séquelles dans le système sanguin. Les explications du mal porteront désormais l’attention sur des conditions climatiques (l’influence du brouillard, la chaleur…) ou sur des habitudes alimentaires (la consommation excessive et habituelle de l’eau de vie de dattes…) avant de juger plus déterminante la vie habituelle des mâles de ce peuple nomade : leurs fatigues et privations, et surtout le fait que ces guerriers aient été habitués à des prouesses quotidiennes d’équitation sur des chevaux non sellés, entraînant des séquelles comme celles qui peuvent affecter aujourd’hui la profession, tant aimée des Gaulois, des vélocipédistes véloces[15]. D’où, rappelle Broca dans la discussion suivant sa communication à ce sujet, le fait que Lorrain appelle les victimes de la maladie des Scythes des « microrchides », ce que Charles Bovary aurait pu comprendre en coupant les pages du Dictionnaire des Sciences médicales puisque l’ouvrage indique que le terme désigne des individus aux testicules de la « grosseur d’un pois ou d’un haricot », double attribut qui accompagne sans doute souvent ce qu’on n’appelle pas encore un micropénis (les progrès de la terminologie médicale étant, par bonheur, constants). Comme on l’a dit, l’un des enjeux de l’appareil Pulvermacher serait en quelque sorte de redoubler en même temps, et dans une symbiose dimensionnelle logique, les ardeurs de Mme Homais et tel organe de son mari.

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La « maladie des Scythes » pose la question des différences entre hommes et femmes sur un plan qui n’est pas que biologique : elle suppose en même temps la construction sociale de frontières entre les genres qui se fondent non seulement sur des paramètres physiologiques, mais sur un ensemble de croyances qui médiatisent les données physiques en en faisant une donnée centrale dans une psychologie collective. On conçoit ainsi que ce mal ait été, pour des psychiatres, un point de référence dans des réflexions portant sur des cas plus individuels de gender-crossing, que les individus analysés se limitent à un travestissement vestimentaire ou qu’ils se conçoivent comme faisant partie du sexe que la société leur dénie. C’est ainsi qu’Esquirol, après avoir indiqué qu’« Hippocrate avait apprécié la cause de la maladie des Scythes, qui se reproduit quelquefois de nos jours sous d’autres influences », envisage le cas d’une femme suicidaire internée à la Salpêtrière :

Madame était d’une taille petite, très maigre, très agitée, parlant sans cesse, assurant et répétant avec emportement qu’elle était non une femme mais un homme. […] M. Pussin, alors surveillant de la direction des femmes aliénées de l’hospice, s’entendit avec M. Pinel pour procurer des habits d’homme à cette femme ; ces habits furent mis avec des transports de joie.

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L’état d’énervement disparaissait tant qu’on s’adressait à la patiente en l’appelant « Monsieur », tandis que l’appeler « Madame » provoquait des crises de colère[16]. La comparaison entre la maladie des Scythes et le phénomène abordé par Esquirol suppose évidemment l’oblitération de différences culturelles et causales considérables mais on ne s’étonnera pas outre mesure que dans la discussion suivant l’exposé de Broca, l’onanisme ait été proposé comme explication possible (étant donné que depuis les investigations de Tissot, la fameuse Veuve Poignet serait à la racine de pratiquement tout dysfonctionnement psychique et de toutes sortes de tares somatiques…), ni que la question des rapports entre travestis et « sodomistes » ait été soulevée, la « maladie des Scythes » à proprement parler occasionnant des associations d’idées très variables, que Broca a lui-même tenté de contrer pour ce qui concerne les « sodomistes » en observant que si l’homosexualité avait été un facteur causal, Hérodote n’aurait eu aucune raison de ne pas en faire état et en rappelant que la sodomie n’implique aucunement l’impuissance, ni n’impose du reste l’imitation dans des relations homosexuelles d’un modèle de type homme dominant-femme dominée[17].

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Que Flaubert ait cependant fait le lien ne fait pas de doute et c’est encore la « maladie des Scythes » qui explique cette allusion dans sa lettre à Bouilhet du 23 avril 1858 :

J’initie un jeune seigneur russe aux arcanes de la pédérastie (système Tardieu), bien que je le soupçonne d’être plus fort que moi, en sa qualité de Scythe.

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Ce qui ne veut pas dire que l’allusion suggère obligatoirement quelque passivité de ce jeune seigneur, sa force hypothétique sur le plan de ces arcanes pouvant suggérer au contraire qu’il s’agit d’un Scythe pas du tout assimilable à la catégorie des « Énarées », fort physiquement et non seulement fort par ses connaissances dans un domaine pour la plupart des gens ésotérique. Rappelons comment Flaubert parle de Tourgueneff[18], qu’il ne considère aucunement comme un être efféminé : « Ce Scythe est un immense bonhomme. »[19]

17
Dans l’édition de la Pléiade, on lit « (système Cordier)[20]  », la vraie leçon, précisée par le site consacré à la correspondance du Centre Flaubert, permettant de rectifier le tir. La parenthèse invoque en réalité le « (système Tardieu) », celui du médecin-légiste Ambroise Tardieu qui était la principale « autorité » sur la question de la « pédérastie » et sinon l’inventeur, du moins l’un des plus dynamiques propagateurs de l’idée du rôle qu’on n’ose dire fondamental, dans les diagnostics sexuels, de l’anus infundibuliforme[21], de ducassienne (et satirique) mémoire[22] (un peu plus tard, Verlaine aura droit à l’application à son cas juridique de cette appellation honorifique). Car Flaubert rattache la question de la « maladie des Scythes » non seulement à des questions de pratiques et d’identités sexuelles et culturelles, mais aussi à la manière dont ces pratiques et identités sont soumises à la surveillance et à la punition, à un système où les médecins-légistes étaient le plus souvent, en la matière, les alliés objectifs des aliénistes, même si le comportement de Pussin et de Pinel évoqué par Esquirol montre qu’il existait des contre-exemples compréhensifs[23].

18
Krafft-Ebing se penche lui aussi sur la maladie et rapproche les maux subis par les Scythes de ceux des Tartares modernes qui, de même, font des chevauchées constantes sur des chevaux non sellés entraînant un manque de libido et de puissance ainsi que des « parties génitales minuscules »[24]  . Il récuse la position de Marandon selon laquelle « il s’agissait d’une véritable monomanie et non pas d’une simple éviration », tout en admettant qu’il existe des « rapports intéressants » entre le cas décrit par Esquirol de « métamorphose sexuelle imaginaire » et « la soi-disant folie des Scythes »[25].

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Dans le cadre de Madame Bovary, il ne s’agit évidemment pas de proposer un diagnostic sur les malheurs d’une partie de la population des Scythes, ni sur les proportions du psychique et du somatique qui fourniraient l’étiologie de leur mal, mais bien de suggérer, avec des associations d’idées qui ne se prétendent aucunement scientifiques (les insinuations métaphoriques peuvent donc gicler avec une liberté effarante), la complexité des complexes (pour employer un terme certes anachronique) du pharmacien, ces complexes ayant comme point obsessionnel son degré de virilité et probablement, dans la perspective de l’auteur, ses capacités érectiles. L’un des intervenants dans le débat précité indique que les victimes de l’avatar moderne de la « maladie des Scythes » présentent, outre une perte de poids des testicules et un manque d’appétit sexuel, une disposition à l’obésité[26]. Chez Homais, « gros homme » selon Rodolphe, il ne s’agit pas tant d’une absence d’appétit sexuel, a priori (même s’il serait moins proche du « bâton » phallique de Rodolphe que du « cornichon » (implicitement petit) qu’Emma impute à son mari, de manière à ne pas être comprise par sa belle-mère), que de l’inadéquation entre l’exotisme de ses fantasmes et la banalité endotique de sa vie conjugale, d’où le besoin d’adjuvants, de prothèses et probablement, puisque les cantharides ne lui sont point inconnues, de produits aphrodisiaques. Avec les chaînes Pulvermacher, au moins il ne risque pas l’empoisonnement. Mais gare à l’électrocution !

20
Rappelons qu’à la suite de ce passage, qui figure au dernier chapitre du roman, on en vient (sans transition dirait-on, mais Flaubert a de la suite dans les idées…) aux réflexions de Charles et de M. Homais au sujet du tombeau d’Emma, la première idée du pharmacien mentionnée étant « un tronçon de colonne avec une draperie », avant d’autres topoi reliés au ressouvenir pyramidal des Égyptiens, à une poétique des ruines romantique bourgeoisifiée ou au souvenir du mémorial pour Napoléon. On sait cependant que chez Flaubert (bien avant Bouvard et Pécuchet) comme chez Gautier, comme dans la langue verte, les colonnes et obélisques ont une valeur phallique quasi transparente[27], si bien que la réduction de la colonne à un tronçon peut poursuivre subrepticement le motif de la débandade, comme pour superposer à une symbolique censément engendrée par le souvenir d’Emma une anxiété masculine surgissant de l’inconscient de M. Homais et qu’une draperie pourrait accompagner avec un sens proche de celui, dans le roman, des feuilles de vigne[28].

21
Le paragraphe suivant mentionne « un nommé Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, tout le temps, débita des calembours », ce qui risque de s’expliquer par le fait que victime dès son enfance des calembours des autres, cet « artiste peintre » a décidé d’en faire une stratégie généralisée d’autodéfense. Ce Veau-frit-lard aurait tout de suite signalé, comme Flaubert et ses potaches d’amis, qu’on peut trouver un autre mot en écoutant bien le verbe débita

22
On peut se demander, pour finir, ce qu’Alfred Le Poittevin a derrière la tête dans une lettre à Flaubert du 28 septembre 1842 : « Je me suis retrouvé fils du nord, en traversant les brouillards alors légers des bruyères, et j’ai senti en moi quelque chose de l’ancienne vie des Scythes nomades. »[29] Quoi qu’il en soit, Le Poittevin a probablement lu Hippocrate lui aussi et comme il signe « Marguerite », on peut penser que la signature constitue l’une de ces allusions homoérotiques si abondantes dans sa correspondance avec ses meilleurs amis[30]. Le Poittevin s’imaginait-il un peu victime de la « maladie des Scythes » ? Peut-être entre-t-il pour quelque chose, à côté de tant d’autres catalyseurs, dans la gestation de M. Homais ? En tout cas, finissons sur une observation capitale de Georges Kliebenstein : « l’erreur », si c’en est une – s’agit-il d’un lapsus ou d’une « erreur » volontaire, en manière de blague ? – consistant à parler dans les brouillons de « chaînes galvaniques Plumarcher[31]  » nous ramène au fait que le pharmacien s’inquiète de ce qui ne peut plus marcher… du moins sans l’aide galvanique de l’appareil en question, à supposer bien entendu qu’il marche réellement, ce qui n’est pas du tout garanti.

 

NOTES

[1] Voir par exemple le brillant livre féministe de Margaret Waller, The Male Malady. Fictions of impotence in the French Romantic novel, New Brunswick, New Jersey, Rutgers University Press, 1993.
[2] Voir notamment Andrew J. Counter, « Astolphe de Custine and the Querelle d’Olivier : gossip in Restoration high society », Forum for Modern Language Studies, 50, 2, 2014, p. 154-167.
[3] On trouve la traduction romanesque de cette légitimation dans Astolphe de Custine, Aloys, ou le religieux du mont Saint-Bernard, Vezard, 1829.
[4] Les deux explications n’étant pas forcément à opposer ou disjoindre. Sur l’intérêt de Balzac pour Custine et celui de Stendhal, voir Michael Lucey, Les ratés de la famille. Balzac et les formes sociales de la sexualité, trad. Didier Eribon, Fayard, 2008 [Duke University Press, 2003], p. 142 et suiv.
[5] Dans la très riche littérature critique consacrée à Armance, voir en particulier, outre Margaret Waller, op. cit., Roger Pearson, Stendhal’s violin. A novelist and his reader, Oxford, Clarendon Press, 1988 et Georges Kliebenstein, Enquête en Armancie, Grenoble, ELLUG, 2005.
[6] Shoshana-Rose Marzel, « La sexualité de M. Homais », Flaubert, revue critique et génétique, 3, 2011
https://journals.openedition.org/flaubert/1314
[7] Gustave Flaubert, Madame Bovary, éd. Jacques Neefs, Livre de poche, 2019, p. 483. Nous remercions Georges Kliebenstein et Nathalie Ravonneaux de leurs remarques portant sur une première version de cette note.
[8] Nous avons proposé cette interprétation pour la première fois dans « Quia Pulvermacher es ou je n’en suis pas moins Homais », Histoires littéraires, 73, 2018, p. 33-48 et donné une version un peu augmentée de l’analyse dans Homais et Cie. Les dessous de Madame Bovary, Garnier, t. 1, 2020, p. 341-364. Nous renvoyons à l’argumentation de ce livre pour une exploration plus détaillée des suggestions sexuelles des chaînes Pulvermacher (et non seulement chez Flaubert).
[9] Cette supposition est confortée du reste par les brouillons où les ardeurs de Madame Homais redoublent « pour cet homme qui avait tant d’or sur la peau » (brouillons, vol. 6, f. 323, transcription de Peter Wetherill et Sabine Rapet).
[10] Histoire d’Hérodote, traduite du grec par Larcher, Charpentier, 1850, t. 1, p. 77-78.
[11] « Sur la maladie des Scythes », Bulletins de la Société d’Anthropologie de Paris, IIe série, t. 12, 1877, p. 537-541.
[12] Voir les excellentes notices de Rosa Maria Palermo Di Stefano et de Pierre-Louis Rey respectivement dans Dictionnaire Gustave Flaubert, éd. Éric Le Calvez, Classiques Garnier, 2017, p. 556-557 et Dictionnaire Flaubert, éd. Gisèle Séginger, Honoré Champion, 2017, t. 1, p. 715-717.
[13] Lettre du 21 janvier 1863, Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, 1991, p. 298.
[14] Voir notamment la lettre de Flaubert à sa nièce Caroline du 23 mars 1880 au sujet d’un « déjeuner scientifique » : « Croirais-tu que sur trois savants qu’il y avait là, moi, homme de lettres – j’étais le seul qui eût lu Hippocrate ! » (Flaubert, Correspondance, éd. Jean Bruneau et Yvan Leclerc, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 2007, p. 867).
[15] Yves Citton rappelle, dans son analyse d’Armance, que dans ses Rapports du physique et du moral de l’homme, ouvrage qui aurait selon Stendhal servi pour lui de « Bible » à seize ans, Cabanis aborde cette impuissance des Scythes. Il postule l’existence d’un facteur sociologique décisif, les riches étant les plus durement affectés : si les pauvres sont moins atteints, c’est parce qu’« ils ne vont pas à cheval » (Impuissances. Défaillances masculines et pouvoir politique de Montaigne à Stendhal, Aubier, 1994, p. 347-348). Une part de l’ironie flaubertienne serait que le mal des Scythes aurait dans le roman des implications pour le très sédentaire Homais et non pour Rodolphe, cet amateur des sports littéralement ou métaphoriquement équestres qui ne suggère pas une contradiction entre les prouesses équestres et la qualité d’amant robuste. Au contraire, il y aurait une convergence de ces compétences (et c’est sûrement la perspective adoptée par Emma et Flaubert, amateur de cavalcades orientales, ne l’aurait pas querellée sur ce point).
[16] E.Esquirol, Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, J.-B. Baillière, 1838, p. 523-524.
[17] « […] les individus qui y sont adonnés remplissent pour la plupart le rôle passif et le rôle actif tour à tour » (art. cit., p. 539) ; Verlaine ne dit pas autre chose dans « Le Bon Disciple » : « Je suis martyr et je suis roi, / Faucon je plane et je meurs cygne ! »
[18] Orthographe de Flaubert.
[19] Lettre à George Sand du 31 mai 1873, Flaubert, Correspondance, éd.citée, t. IV, 1998, p. 669.
[20] Flaubert, Correspondance, éd. citée, t. II, 1980, p. 807. Nous avons repris cette leçon erronée dans Homais et Cie, op. cit., p. 351, n. 31.
[21] Son Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, 2e éd., paraît chez J.-B. Baillière et fils en 1858 ; l’édition de 1857, Les Attentats aux mœurs, a été republiée, présentée par Georges Vigarello, aux Éditions Jérôme Millon, 2013.
[22] Nous avons tenté de montrer que dans Les Chants de Maldoror, l’allusion à ce trait constitue une mise en cause des prétentions de comprendre les « pédérastes incompréhensibles » (« Ducasse satyrique », Europe, numéro spécial Lautréamont, éd. Jean-Paul Corsetti, 700-701, 1987, p. 60-67).
[23] Notons cependant que si le mot système est utilisé à plusieurs reprises par Tardieu pour évoquer le système nerveux, le système urinaire, etc., il est employé aussi plusieurs fois pour évoquer des systèmes de défense des accusés.
[24] Dr R. Von Krafft-Ebing, Psychopathia Sexualis avec recherches sur l’inversion sexuelle, Carré, 1895, p. 264.
[25] Ibid., p. 292.
[26] P. Broca, art. cit., p. 539.
[27] Voir Homais et Cie. Les dessous de Madame Bovary, op. cit., p. 389, n. 53 et 391.
[28] Dans les brouillons, on trouve les expressions « Charles voulait faire élever » et « [Charles] désirait pr Emma » qui auraient pu renforcer ces ramifications érectiles (brouillons, vol. 6, f. 323, transcription de Peter Wetherill et Sabine Rapet).
[29] Gustave Flaubert-Alfred Le Poittevin / Gustave Flaubert-Maxime Du Camp, Correspondances, éd. Yvan Leclerc, Flammarion, 2000, p. 63-64. Nous avons proposé, op. cit., p. 426-427, de découper autrement que l’auteur la séquence provocatrice où Homais se moque des curés qui vont voir « gigoter » les danseuses : « Et, séparant les syllabes de sa phrase, Homais répéta : / – J’en-ai-connu. » Le calembour *con-nu, en restituant intégralement la logique de la séparation syllabique, semble être déjà à l’actif de Le Poittevin lorsqu’il écrit, dans la même lettre : « Madame et Mademoiselle Leclerc, en sortant de chez elles en bateau, ont chaviré. On a vu le cul de Madame : connu. » On peut même pousser l’incongruité jusqu’à se demander si l’on ne trouve pas déjà un indice dans le mot chaviré (*chat viré ?). On sait en tout cas que les lettres échangées par Flaubert, Ernest Chevalier, Le Poittevin et Bouilhet contiennent une riche cargaison de calembours (voir sur ce point Alain Vaillant, Le Veau de Flaubert, Hermann, notamment p. 92-95).
[30] Harry Redman Jr. a donné l’une des meilleures analyses de cette question mais sans pouvoir exploiter la cargaison d’indices dans des lettres à l’époque inédites, Le Côté homosexuel de Flaubert, [s. l.], À l’Écart, 1991.
[31] Brouillons de Madame Bovary, vol. 6, f. 324 v°, transcription de Sabine Rapet.


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