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Flaubert face à l’utilitarisme : la figure de l’« utilitaire »

Victor Bianchini et Patrick Mathieu

 

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Victor Bianchini est maître de conférences en sciences économiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et membre de PHARE (Philosophie, Histoire et Analyse des Représentations Économiques). Ses domaines de recherche portent sur l’histoire de la pensée économique, l’utilitarisme classique, l’économie mahoraise, et récemment sur les relations entre la littérature, l’économie et l’utilitarisme.

 

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Patrick Mathieu, maître de conférences à l’Université de Mayotte, est membre du CIELAM et rédacteur en chef de la revue Astrolabe. Ses travaux portent sur le texte et l’image. Après plusieurs articles sur Flaubert, il vient de faire paraître un essai portant sur sa théorie de l’impersonnalité en relation avec son caractère : La Face cachée de Flaubert. Névrose, impersonnalité, médiations, Kimé 2021.

 

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Résumé

Amoureux de l’Art pour l’Art, comme disait de lui son ami Maxime Du Camp, et tonnant contre un siècle avili par la montée de la bourgeoisie ignorante, Flaubert n’a cessé de condamner le conformisme de ses contemporains préoccupés de la seule morale de l’intérêt. Cet article montre comment Flaubert dresse le portrait de « l’utilitaire » ; désignant tantôt les bourgeois, tantôt les socialistes, « l’utilitaire » lui permet de se positionner en tant qu’artiste intègre, sans réaliser qu’il n’échappe pas toujours à certains de ses traits.

 

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Lover of Art for the sake of art, as his friend Maxime Du Camp said of him, and thundering against a century debased by the rise of the ignorant bourgeoisie, Flaubert never ceased to condemn the conformism of his contemporaries concerned with the moral of interest. This article shows how Flaubert paints the portrait of the "utilitarian"; sometimes designating the bourgeois, sometimes the socialists, the idea of the "utilitarian" allows him to position himself as an artist of integrity, without realizing that he does not always escape some of these traits himself.

 

 

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« Depuis Juillet », écrivait Stendhal, « la banque est à la tête de l’État. La bourgeoise a remplacé le faubourg Saint-Germain, et la banque est la noblesse de la classe bourgeoise. »[1] Il devient en France, au moins depuis les années 1830 sous la monarchie de Louis-Philippe, de plus en plus explicite que le développement des activités économiques et financières transforme les sociétés, en mettant à l’arrière-plan le monde de l’Ancien Régime. Flaubert sera le témoin de ce bouleversement : contemporain de la Révolution de 1830 bien qu’il n’ait que 8 ans et demi, et de celle de 1848 (et donc témoin indirect du Printemps des peuples), il assista non seulement à l’embourgeoisement des mentalités, mais aussi aux revendications sociales et progressistes croissantes. Comme d’autres auteurs (Hugo, Balzac, Stendhal, Zola, etc.), ses écrits rendent compte des transformations sociales et économiques de la société française[2]. Mais Flaubert dénonce ces transformations d’une façon bien spécifique : elles iraient de pair avec une banalisation des questions de la vie, un conformisme des idées qui le dégoûte ; il n’y en aurait désormais plus que pour les bourgeois et les socialistes.

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Parallèlement, l’utilitarisme se développe en Grande-Bretagne contre les conservateurs Tories et le gradualisme des Whigs, via le rôle joué par les idées du « radicalisme philosophique » dont Bentham et James Mill sont les promoteurs. L’utilitarisme n’a pas vocation à se cantonner aux frontières de la Grande-Bretagne : en témoigne, par exemple, le fait que Bentham destine son Code constitutionnel de 1830 à « toutes les nations et tous les gouvernements professant des opinions libérales ». En France, la réception de l’utilitarisme est plus compliquée, même si l’histoire française est une source d’inspiration pour Bentham et où, pourtant, les thèses utilitaristes, dépendantes de l’héritage des Lumières, n’en étaient pas moins connues[3]. De sorte qu’en France, on a vite associé l’utilitarisme à une morale de l’intérêt, comme celles de Helvétius ou de Holbach. Au regard des écrits croissants relatifs à l’économie politique, la tentation est grande, aussi, d’associer l’utilitarisme, au détriment de sa complexité, à tout ce qui se rapporte de près ou de loin au comportement intéressé. L’intérêt, l’utile sont  des mots courants dans le vocabulaire critique flaubertien, mais qu’il ne définit pas, même dans le Dictionnaire des idées reçues.

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Pour Flaubert, toute théorie subordonnée au Bien (au sens de ce qui est désirable) est en fait esclave de l’utile, et constitue donc la négation du Beau et de la culture de l’individualité créative[4]. Toutefois sa vision réaliste ou objectale du monde en fait un écrivain proche de la société qu’il dénonce ; ainsi, il a très vite compris l’importance des objets dans les descriptions d’intérieurs aristocratiques ou bourgeois, conférant à certains objets des valeurs autres qu’historique, chargées autant de connotation sociale que symbolique[5]. Claude Duchet a montré que

Flaubert est le premier à prendre l’objet vraiment au sérieux. Avec lui, plus nettement qu’avec Balzac, le roman entre dans son âge industriel, tandis que les produits de celui-ci entrent dans le roman. Toute une idéologie de l’objet – et même une philosophie de la matière – s’élabore chez Flaubert à partir de ce qu’il vit : l’essor parallèle de l’industrie de la bourgeoisie, l’avènement de l’objet manufacturé, multiples et mobiles, liée aux prodromes de la société de consommation[6].

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Dans ce monde de plus en plus objectal, le seul recours proposé par Flaubert est pourtant celui de l’art pour l’art, unique réponse à une société qui soumet l’art à sa valeur d’usage et d’échange.

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De façon préliminaire, il convient de relever que Flaubert ne fait jamais mention à proprement parler de l’idéologie utilitariste ; en revanche, il parle dans une lettre à Bouilhet du 27 juin 1850, d’un « utilitaire » contre lequel il a défendu les idées de « l’art pour l’art », ce qui pose d’emblée la problématique flaubertienne. Flaubert est sans doute affecté par la crise française (la défaite de Sedan, la Commune) et nous retrouvons ce même terme vingt ans plus tard dans deux lettres ; d’abord, à Claudius Popelin : « Je suis convaincu que nous entrons dans un monde hideux – où les gens comme nous n’auront plus leur raison d’être. On sera utilitaire et militaire, économe, petit, pauvre, abject. »[7] Cette même année 1870, le mot « utilitaire » revient encore dans une lettre à George Sand :

Ce qui me navre, c’est : 1° la férocité des hommes ; et 2° la conviction que nous allons entrer dans une ère stupide. on sera utilitaire, militaire, américain et catholique. très catholique ! vous verrez ! La guerre de Prusse termine la Révolution française, – et la détruit[8].

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La même péjoration se retrouve ici, mais dans un sens global différent : à Popelin, « utilitaire » signifie la mesquinerie morale, mais à George Sand, l’adjectif renvoie aux idéologies du siècle.

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Ceci posé, on peut saisir que l’individu « utilitaire » se rapproche d’un conformiste non éclairé dont les pensées et actions ne tendent pas vers le Beau. L’utilitaire est la personnification du conformisme radical des idées qui dégoûte Flaubert. Comment comprendre la critique flaubertienne de l’utilitaire ou de sa doctrine, l’utilitarisme ? Et en quoi cette critique radicale de l’utilitaire n’exempt-elle pas Flaubert lui-même ? Flaubert en a contre « l’utilitaire », mais aussi contre tout le monde, ce qui, pour un bourgeois solitaire et individualiste[9] peut surprendre. Pour comprendre cette contradiction d’un homme dans et hors du siècle[10], nous verrons comment Flaubert n’a eu de cesse de critiquer son siècle (I). Puis dans Bouvard et Pécuchet nous envisagerons la façon dont Flaubert conçoit l’utilitaire (II), car c’est seulement dans cet ouvrage (les manuscrits principalement) qu’il cite des figures importantes de l’utilitarisme, telles que Bentham et John Stuart Mill. Enfin, trois thèmes (le travail, l’argent et le progrès) illustreront le comportement de l’utilitaire, qui n’est parfois pas tant éloigné du comportement de Flaubert lui-même (III).

I. Flaubert le contempteur

1. Bourgeois et socialistes, tous pareils

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Flaubert s’est conduit dès son plus jeune âge en contempteur. Adepte des satires, de l’ironie voltairienne et des pamphlets, ce n’est que dans sa correspondance qu’il a forcé le ton en sarcasmes politiques ; en effet, hormis le pessimisme de Madame Bovary et de L’Éducation sentimentale – et de tous ses romans, de fait – il n’y a pas d’explicite dénonciation de la bêtise.

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Flaubert porte la révolte en lui dès son plus jeune âge, et cela commence sur les bancs du collège royal de Rouen. Il est indiscipliné, et il sera d’ailleurs renvoyé avec quelques camarades, pour avoir refusé de faire un pensum imposé à toute une classe. De 1830 à 1848, le règne de Louis-Philippe bercera son enfance et son adolescence puisqu’il a 17 ans lorsqu’éclate la révolution de 1848. Il est donc logique que cet ordre commerçant et bourgeois ait tout pour déplaire à celui qui porte les arts et plus spécialement la littérature au pinacle.

 

Tous des utilitaires

 

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L’acception du mot bourgeois évolue jusqu’à cette formule bien connue et peut-être apocryphe, citée par Maupassant : « J’appelle bourgeois quiconque pense bassement »[11]. En vérité, la définition du « bourgeois » de Flaubert varie beaucoup, se référant à ceux qui pensent bassement, ceux qui n’ont pas de réelle valeur de classe, et même les gens de lettres. La définition la plus complète est celle qu’il a donnée à George Sand :

Moi, je comprends dans ce mot de bourgeois, les bourgeois en blouse comme les bourgeois en redingote. C’est nous et nous seuls, c’est-à-dire les lettrés, qui sommes le peuple, ou pour parler mieux, la tradition de l’humanité[12].

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Cette définition est aussi la plus vague, puisque tout le monde peut être bourgeois. Il vaut mieux dès lors réfléchir par la négative : qui n’est pas « bourgeois » ? Le bourgeois est un « utilitaire », au sens de la mesquinerie morale : il ne peut concevoir le Beau, il ne conçoit que l’Utile et reste l’esclave de ses désirs conformistes. Toutefois, la réciproque n’est pas vraie : un utilitaire n’est pas forcément un bourgeois, il peut finalement être aussi socialiste. En témoigne un passage d’une lettre destinée à Louise Colet, on ne peut plus explicite :

Ô socialistes ! C’est là votre ulcère : l’idéal vous manque et cette matière même, que vous poursuivez, vous échappe des mains comme une onde. L’adoration de l’humanité pour elle-même et par elle-même, cela qui conduit à la doctrine de l’utile dans l’Art, aux théories de salut public et de raison d’État, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l’immolation du droit, au nivellement du Beau. Ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent, passez-moi le calembour[13].

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Identiques pour Flaubert et honnis pareillement, le socialiste et le bourgeois sont ceux qui ont reçu une instruction au mieux convenable, et qui ont un rapport superficiel aux arts, aux lettres et aux sciences ; ce sont ceux qui ne pensent pas hautement et qui se confinent dans la médiocrité et la routine du monde matériel. S’ils peuvent accorder de la valeur aux objets d’art, cette valeur n’est pas intrinsèque mais dépendante de la mode, des fluctuations des désirs des uns et des autres circulant dans un marché qui transforme l’Art en simples marchandises[14]. Les bourgeois, les socialistes : tous les mêmes, tous des « utilitaires ». Et pourtant, l’auteur a toujours eu conscience de sa classe bourgeoise : par exemple, alors qu’il est attaqué pour Madame Bovary, il écrit à son frère pour lui rappeler la nécessité de faire corps en tant que grande famille rouennaise ; il sait qu’il fait partie des notables, son père est le chirurgien en chef réputé de l’Hôtel-Dieu de Rouen.

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Notable à son tour, célèbre dès 1857, le refus de s’investir en politique, même locale[15], relève, non d’un pragmatisme, mais d’un parti-pris idéologique : ne pas s’abaisser aux considérations matérielles et mesquines du siècle. Flaubert n’aura de cesse, en tant que contempteur, de maudire son temps tous azimuts.

 

Un écrivain apolitique

 

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Dans Bouvard et Pécuchet, l’auteur entend relever l’inanité de toute science, et de toute idéologie, comme en atteste l’arbre de la liberté, tout un symbole républicain, planté et déplanté peu après, comme si les hommes étaient toujours obligés de détruire la nature pour asseoir leurs vaines et éphémères idées. La signification de cet arbre est claire pour un Flaubert déjà fatigué : il exprime un écœurement indifférencié et affirme l’égalité de tout dans la sottise.

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La bêtise idéologique culmine dans le symbole de l’arbre, et Flaubert n’aura eu de cesse de mélanger les idéologies dans la même dénonciation tout au long de sa vie : « Les patriotes ont peut-être raison : la France est abaissée. Quant à l’esprit, c’est certain. La politique achève d’en tirer la dernière goutte »[16], dit-il à son ami Chevalier, ou plus tard, à George Sand : « Le néo-catholicisme d’une part et le Socialisme de l’autre ont abbêti [sic] la France. Tout se meut entre l’immaculée Conception et les gamelles ouvrières. »[17] Ou encore, à Edgar Raoul-Duval : « Tout cela nous prouve que bourgeois et socialistes sont à fourrer dans le même sac. La France succombe sous son immense bêtise. Je crois cette maladie irrémédiable et j’en meurs de chagrin. »[18] Et cela continue… Tout en ne différenciant pas les partis politiques des courants idéologiques, Flaubert dénie aux idéologies tant le pouvoir que la nécessité de changer le monde. En cela, étrangement, il se rapproche des « utilitaires » qu’il condamne.

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Avait-il lui-même des convictions politiques claires ? Très jeune, il écrit à sa sœur comment il se plait à indisposer les différents partis :

Donc Mr et Me D’opias [Daupias] qui sont philippistes enragés […] ont été très choqués de la manière dont je traitais celui-ci. Mais tu sais que plus j’indigne les bourgeois plus je suis content ainsi j’ai été très satisfait de ma soirée. Ils m’auront sans doute pris pour un légitimiste parce que je me suis également gaudy sur le compte des hommes de l’opposition[19].

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C’est dit, ni philippiste bourgeois, ni légitimiste. Mais le but est évident, il est de choquer, encore et toujours, de faire de l’effet. Derrière l’absence de politisation de Flaubert, il y a une posture !

 

Contre les idéologies

 

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Quand il écrit à un homme politique pour le féliciter, comme à Edgar Raoul-Duval, c’est justement de s’être retiré de la course. Les politiciens, comme les idéologues, sont des gens de parti, et Flaubert n’aime pas les gens de parti. Ce qu’il aime surtout, c’est l’ordre, et de ce fait, le Second Empire lui correspond très bien. D’ailleurs, le traitement de la Seconde République dans L’Éducation sentimentale et dans Bouvard et Pécuchet montre bien qu’il ne croit ni au peuple, ni aux bourgeois, ni aux socialistes. Dans L’Éducation sentimentale, lors de la prise de pouvoir de Louis-Napoléon, le peuple va-t-il se battre pour la République si chèrement acquise ?

— Pas si bêtes de nous faire tuer pour les bourgeois ! Qu’ils s’arrangent !
Et un monsieur grommela, tout en regardant de travers le faubourien :
— Canailles de socialistes ! Si on pouvait, cette fois, les exterminer !
Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise. Son dégoût de Paris en augmenta ; et, le surlendemain, il partit pour Nogent par le premier convoi[20].

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À la fin de la troisième partie, le seul et noble héros du roman, Dussardier, meurt bêtement d’un coup de feu, tiré par l’extrémiste devenu agent au tricorne, Sénécal. « Bourgeois et socialistes sont à fourrer dans le même sac », écrivait Flaubert dans sa lettre de 1871, comme en répétition du roman de 1869. Devant cette inconséquence généralisée, Frédéric Moreau / Gustave Flaubert préfère se retirer, qui à Nogent, qui dans l’Antiquité :

À propos d’un mot ou d’une idée, je fais des recherches, je me livre à des divagations, j’entre dans des rêveries infinies. Et puis, notre âge est si lamentable, que je me plonge avec délices dans l’Antiquité. Cela me décrasse des temps modernes[21].

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« Fuir, là-bas fuir… » écrira Mallarmé. Idées, partis[22] sont pour lui des systèmes. Or Flaubert ne comprend les systèmes que fermés alors que seule la littérature ouvre. Flaubert est donc antidémocrate, anti-classe moyenne (voire anti-prolétaire) ; bref, antidémocratie représentative, ce qui le différencie de nouveau des utilitaristes classiques.

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Ainsi Flaubert n’a-t-il jamais considéré que le bien personnel éclairé pouvait être utile à tous ; bien au contraire, sa vision de la société a toujours été une vision stricto sensu égoïste, dans laquelle tout le monde poursuit des buts personnels et parfois peu avouables. À l’opposé, seul l’art peut être utile à tous et c’est pourquoi Flaubert a peut-être autant flagellé les mauvais artistes, les démagogues, ceux qui font de la vertu une qualité artistique et esthétique première. En ce sens, il a toujours préféré un épicier honnête à un artiste malhonnête.

 

2. Un art désengagé

 

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La conclusion à laquelle il arrive sur la nécessité d’être en retrait n’est pas le fruit de longues réflexions et de successifs découragements, elle est à l’origine même de l’homme Flaubert qui préfère très tôt rester en dehors de l’action[23]  : « Le moyen mange le but, une bonne oisiveté au soleil est moins stérile que ces occupations où le cœur n’est pas »[24], dira-t-il à 28 ans.

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Se tenir à distance, voilà ce qui permet à Flaubert de pratiquer la discrimination, de dissocier le vrai du faux par un regard qui se veut perspicace. N’écrit-il pas : « Continuez, mon cher ami, aimons toujours les lettres ! Cet amour-là console de tous les autres et les remplace. Les misères de la vie sont peu de chose quand on se tient sur un sommet. Tout est petit du haut des Alpes. »[25]

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Prendre de l’altitude, s’élever pour mieux juger le monde… Et comment mieux exercer le regard qu’en voyage ? Ainsi, Flaubert s’écrie, à Jérusalem dont il attendait des éblouissements : « Comme tout cela est faux ! Comme ils mentent ! Comme c’est badigeonné, plaqué, verni, fait pour l’exploitation, la propagande et l’achalandage ! »[26] Il dénonce le pharisaïsme mercantile, la corruption du sacré. Quelques pages plus loin, c’est le grotesque de la politique qui le choque : « Une chose a dominé tout pour moi, c’est l’aspect du portrait en pied de Louis-Philippe, qui décore le Saint-Sépulcre. Ô grotesque, tu es donc comme le soleil dominant le monde de ta splendeur, ta lumière étincelle jusque dans le tombeau de Jésus ! »[27]

 

L’art, seule échappatoire

 

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Voyager loin pour retrouver Louis-Philippe, symbole même de la bourgeoisie à l’œuvre, quelle ironie ! Ce mélange des genres le dégoûte. Si, sur terre, même la distance géographique et physique ne permet pas de se dégager de la trivialité, seul l’art le peut, et précisément la littérature. La littérature peut faire oublier le monde actuel, en créant de la distance, du rêve. Car le monde est systématiquement bas, vulgaire. Enfin, c’est ce que Flaubert déplore, à l’occasion de la parution de La Légende des siècles, de Victor Hugo, dans une lettre à sa correspondante Marie-Sophie Leroyer de Chantepie :

Une chose magnifique vient de paraître : La Légende des siècles, de Hugo. Jamais ce colossal poète n’avait été si haut. Vous qui aimez l’idéal et qui le sentez, je vous recommande les histoires de chevalerie qui sont dans le premier volume. Quel enthousiasme, quelle force et quel langage ! Il est désespérant d’écrire après un pareil homme. Lisez et gorgez-vous de cela, car c’est beau et sain.
Je suis sûr que le public va rester indifférent à cette collection de chefs-d’œuvre ! Son niveau moral est tellement bas, maintenant ! On pense au caoutchouc durci, aux chemins de fer, aux expositions, etc., à toutes les choses du pot-au-feu et du bien-être ; mais la poésie, l’idéal, l’Art, les grands élans et les nobles discours, allons donc[28]  !

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Les serfs, les vilains et les suzerains, entre famines, pillages et guerres, pensaient-ils plus à l’art que les vivants du XIXe siècle ? Non, ce parti-pris ressortit de sa vision manichéenne. Ces temps-ci sont corrompus car ce sont précisément les temps dans lesquels il vit.

 

L’aristocratie des idées

 

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Flaubert le dira à de nombreuses reprises, seuls les vrais lettrés sont définitivement une classe à part, l’unique aristocratie de l’humanité. Et encore, il faut bien les choisir. Il regrette cette aristocratie, non de classe à laquelle il ne pourrait prétendre, mais de mérite, et de laquelle il serait. L’égalisation progressive de la société, justement pressentie, est pour lui particulièrement douloureuse :

Mais une vérité me semble être sortie de tout cela. C’est qu’on n’a nul besoin du vulgaire, de l’élément nombreux, des majorités, de l’approbation, de la consécration. 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n’y a plus rien, qu’une tourbe canaille et imbécille [sic]. – Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L’égalité sociale a passé dans l’Esprit. On fait des livres pour tout le monde, de l’art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L’humanité a la rage de l’abaissement moral. – Et je lui en veux, de ce que je fais partie d’elle[29].

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Il hait les socialistes, les bourgeois et le peuple… Tout s’écroule, il faudrait donc recréer une aristocratie (et une méritocratie) de l’art.

 

De la vanité du siècle

 

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Dans une lettre à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, il se transporte dans le futur pour juger du temps présent et constate à quel point les problèmes contemporains sont insignifiants :

Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l’épaule. Je parie que dans cinquante ans seulement, les mots : « Problème social, moralisation des masses, progrès et démocratie » seront passés à l’état de « rengaine » et apparaîtront aussi grotesques que ceux de : « Sensibilité, nature, préjugés et doux liens du cœur » si fort à la mode vers la fin du XVIIIe siècle[30].

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Ainsi, très tôt Flaubert a opéré dans sa vision du monde une mise à distance. Cette relativité lui a toujours permis de s’extraire de la masse, du lot, et de voir les choses sous un angle beaucoup plus vaste à la manière d’un Micromégas. Démocratie, progrès, etc., ne trouvent en lui aucun écho : dans une tentative surprenante de se débarrasser d’un revers de main de la sécularité, il adopte la posture du philosophe détaché, posture qui ne l’empêche pas d’être fort peu visionnaire. Prenant d’emblée le contre-pied de toute approche utilitaire, il ne fera pas état d’un grand discernement. Et pourtant, Flaubert se réfère aux grands noms de l’utilitarisme, ainsi que l’indique sa réflexion sur l’éducation dans Bouvard et Pécuchet.

II. L’« utilitaire » dans Bouvard et Pécuchet

1. Une vision utilitaire des connaissances

 

Le conformisme

 

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« Je hais le troupeau, la règle, et le niveau »[31]  : ces mots de Flaubert expriment parfaitement son antipathie à l’égard de ce qu’on pourrait appeler le conformisme. L’idée de la démocratie n’est en fait qu’une « démocrasserie »[32]. La foule, la masse, n’incarnent que la médiocrité : « La Foule invariablement suit la routine ; c’est, au contraire, le petit nombre qui mène le Progrès. »[33] Il écrit à Louise Colet : « Dans le règne de l’égalité, et il approche, on écorchera vif tout ce qui ne sera pas couvert de verrues. Qu’est-ce que ça fout à la masse, l’Art, la poésie, le style ? Elle n’a pas besoin de tout ça. »[34] Ce constat du peu d’appétence du peuple pour l’art entraîne qu’il n’envisage pas de l’éduquer par l’art.

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Si le peuple doit être libre, il ne faut surtout pas lui confier le pouvoir ; il ne ferait que l’éloge des « idées reçues » et considérerait alors le progrès comme un dogme. D’ailleurs, Bouvard et Pécuchet collectionnent les échecs comme les connaissances accumulées dans les livres, et finissent par revenir à leur profession initiale de copiste. L’idée de « copier comme autrefois »[35] les gagne à la fin du roman, et ils se construisent ainsi un bureau « à double pupitre » sur lequel, ils auraient ensuite copié le Dictionnaire des idées reçues. En définitive, la circularité du livre signifie l’absence d’évolution des personnages, comme des connaissances.

 

Bouvard et Pécuchet, « utilitaires » ?

 

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Bouvard et Pécuchet ont-ils une vision utilitaire des connaissances ? À la fin de l’ouvrage, lorsque Pécuchet, affublé de son « vieil habit de cérémonie à collet de velours, deux cravates blanches, et des gants noirs », et Bouvard, vêtu de sa « redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor », « fort émus en traversant le village », s’apprêtent à assurer La conférence, leurs premiers mots sont : « il s’agit d’abord de démontrer l’utilité de notre projet, nos études nous donnent le droit de parler » : la connaissance est pour eux subordonnée à l’utile, aux effets positifs qu’elle peut engendrer. Et c’est peut-être pour cela que Flaubert fait constamment échouer ses personnages dans leurs entreprises, malgré leurs économies qu’ils mettent au service de leur instruction. Rien ne peut tirer l’humanité vers le haut.

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Constamment défenseurs du Progrès sans trop savoir comment s’y prendre, au milieu du capharnaüm qu’ils produisent, aveugles guidant d’autres aveugles, nouveaux Don Quichotte de l’obscurantisme, les deux vieux garçons ferraillent dans la plus grande futilité. Et, menacés par les chiens du garde Sorel, « les deux amis s’éloignèrent, contents d’avoir soutenu le Progrès, la Civilisation. »[36] La fin du roman, telle que le plan laissé par Flaubert nous la fait connaître, met à mal le Progrès de l’humanité : le lendemain de la conférence qui leur vaudra une citation au tribunal, au milieu des désastres les plus terribles évoqués par Pécuchet, « Bouvard voit l’avenir de l’Humanité en beau. L’Homme moderne est en progrès. »[37] Le fait même que leur conférence leur vaille une condamnation par le Tribunal, où d’ailleurs ils pérorent, indique que le chemin vers le Progrès semble encore long...

 

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Comme Frédéric Moreau dans L’Éducation sentimentale, heureux en matière de patrimoine, Bouvard est le destinataire d’un héritage inespéré (250 000 francs et 15 000 de rentes, auquel il associe Pécuchet, qui dispose également d’un certain capital) ; comme Frédéric aussi, ils vont très vite le dépenser, mais pas pour les mêmes raisons : Frédéric prête et dépense aveuglément pour se rapprocher de son rêve, Mme Arnoux, au risque de s’éloigner de Deslauriers, alors que Bouvard et Pécuchet, amis inséparables malgré leur appauvrissement, après avoir acheté un domaine à Chavignolles, financent abondamment le matériel susceptible de satisfaire leurs curiosités et/ou caprices intellectuels. Mais ce n’est pas tant leur échec financier qui nous intéresse, que celui relatif à l’éducation de Victorine et Victor, figurant dans le dixième et dernier chapitre du roman.

 

2. Flaubert au contact des utilitaristes : focus sur le chapitre 10 de Bouvard et Pécuchet

 

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Ce chapitre est d’un intérêt particulier puisque c’est dans celui-ci que Flaubert cite des utilitaristes tels que Bentham et John Stuart Mill, ou des auteurs influencés par l’utilitarisme comme Alexander Bain et Herbert Spencer. Le nom de Bentham apparaît dans les manuscrits et le texte final, alors que John Stuart Mill, Alexander Bain ou Spencer sont uniquement cités dans les manuscrits. À première vue, l’ensemble des manuscrits du chapitre 10 peut exprimer l’inefficacité de plusieurs modèles d’éducation qui font écho tantôt au rousseauisme, tantôt au positivisme, au libéralisme ou encore au christianisme austère. Mitsumasa Wada met en avant le fait que le chapitre 10 peut surtout exprimer l’échec d’une éducation positiviste, débattue à l’époque où Flaubert rédige son roman[38]. Flaubert se réfère en effet à de nombreux livres pédagogiques à « tendance positiviste », tels que (les exemples suivants ne sont pas exhaustifs) De l’éducation des enfants de John Locke entre 1872 et 1873, ou La Science de l’éducation d’Alexander Bain au début de l’année 1880. Et l’ouvrage d’Hippolyte Taine, Le Positivisme anglais : étude sur Stuart Mill (1864), que Flaubert possède (il fréquente également Taine et d’autres positivistes dans les années 1860-1870[39]), fait explicitement de Mill un positiviste anglais.

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Mais ces références « de tendance positiviste » peuvent aussi avoir une « tendance utilitariste », tout comme le « sensualisme de Condillac » (cité dans Bouvard et Pécuchet[40]), si bien que la frontière entre le positivisme anglais et l’utilitarisme, bien qu’elle existe, n’est pas facile à dessiner. En Grande-Bretagne, à partir des années 1840, la façon dont on employait le terme « positiviste » pouvait prêter à confusion : d’abord et surtout employé, semble-t-il, par les défenseurs de l’Église Anglicane, le terme s’adressait à tous les opposants à la religion traditionnelle, ce qui inclut les utilitaristes au sens large[41]. Pour Flaubert, il n’est donc pas improbable qu’un utilitariste soit positiviste, et inversement.

 

Bentham

 

42
Flaubert mentionne Bentham dans le texte final lorsque Bouvard et Pécuchet s’interrogent sur le rôle de la punition dans la régulation du comportement de Victorine et Victor, juste avant de noter qu’il en va de même pour d’autres systèmes, tels que celui de Balme-Frézol, la punition médicinale, ou encore celui du « regard sévère » de Dupanloup :

Pour qu’une punition soit bonne, dit Bentham, elle doit être proportionnée à la faute, sa conséquence naturelle. L’enfant a brisé un carreau, on n’en remettra pas, qu’il souffre du froid. Si, n’ayant plus faim, il redemande d’un plat, cédez-lui ; une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux ; qu’il reste sans travail ; l’ennui de soi-même l’y ramènera[42].

43
Bien que l’exemple du carreau brisé ne soit pas sans rappeler un passage de l’Émile de Rousseau, Flaubert met le doigt sur un thème central, la punition, qui sera repris et discuté abondamment d’une façon spécifique par Michel Foucault dans Surveiller et punir, en 1975, en insistant sur le projet benthamien du panoptique. Mais la punition proportionnée à la faute ne change pas le comportement de Victorine et Victor. Ce dernier, par exemple, résiste au froid, aux indigestions, et reste fainéant, de sorte qu’il est probable que même le modèle du panoptique, applicable selon Bentham aux hôpitaux, écoles, workhouses et prisons, n’aurait pas éclairé Victor ou régulé son comportement.

44
La référence à Bentham ne se trouve pas uniquement dans le roman, mais aussi, à de nombreuses reprises, dans les notes de Flaubert. Par exemple, on peut lire qu’il est inutile ou vain que Bouvard et Pécuchet emploient « le blâme et l’éloge (Bentham) », les bons ou mauvais points pour motiver, sinon inciter, Victorine et Victor à apprendre à lire et écrire[43]. Au mieux, nous dit Flaubert (qui se réfère toujours à Bentham), « l’éloge leur fait plaisir mais le blâme aucun effet. »[44] Pour Flaubert, « L’éloge et le blâme sont tout le système de Bentham »[45]  ; appréciation qui sera affinée : « Bentham dit qu’on peut tout faire avec le blâme et l’éloge sagement distribués. »[46] Il est possible que Flaubert se réfère à Bentham à travers Alexander Bain[47], surtout dans un chapitre dont l’objet principal est l’éducation des enfants. L’auteur de La Science de l’éducation fut l’un des représentants et promoteurs d’une théorie de la connaissance dont les utilitaristes classiques s’inspirent largement, l’associationisme. Biographe de James Mill et auteur d’une monographie sur John Stuart Mill, il connaissait bien les thèses utilitaristes. Flaubert le cite dans un brouillon scénarique, notamment lorsqu’il pose la question de savoir comment « exciter » ou motiver les enfants paresseux[48].

 

John Stuart Mill

 

45
En plus de citer Bentham et Bain, Flaubert se réfère à John Stuart Mill. À notre connaissance, il le mentionne une fois, accompagné de Bain et de Spencer, dans le sixième scénario, folio 18, des brouillons de Bouvard et Pécuchet, pour associer ces noms de l’utilitarisme à la « mauvaise habitude » de Victor[49]. Flaubert cite par ailleurs Mill dans le sixième chapitre[50], ainsi que dans le volume 6, folio 623v. Bien que la page soit entièrement barrée, Flaubert cite De la Liberté, et y fait apparaître l’un de ses principaux enjeux, à savoir les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu, et à partir de quand elle nuit à son développement ou à son individualité[51].

46
Enfin, nous pouvons faire un lien, moins explicite, entre le chapitre 10 et la pensée de J-S. Mill : le dernier chapitre de Bouvard et Pécuchet, contemporain des discussions et débats sur l’égalité de l’éducation qui vont mener aux lois Jules Ferry, n’aborde pas seulement l’éducation de Victor, fils d’un forçat, mais aussi de Victorine, fille de prostituée. Bien que l’idée d’égalité devant l’éducation ait été, en France, associée aux enseignements d’Auguste Comte, rappelons que ce dernier, contrairement à John Stuart Mill, n’était pas du tout convaincu de l’égalité de faculté et de fonction entre les sexes, comme en atteste leur correspondance[52]. Flaubert ne mentionne pas les thèses féministes de Mill dans ses écrits, mais l’échec de l’éducation de Victorine peut très bien exprimer le caractère « candide » de The Subjection of Women (d’abord publié en 1869). Et pourtant, si l’objectif du chapitre 10 de Bouvard et Pécuchet est de montrer que l’éducation, quelle qu’elle soit, ne signifie pas grand-chose, et que « la Nature fait tout, ou presque tout »[53], la relation entre Flaubert et sa nièce Caroline Commanville nous invite à considérer le tableau de manière plus complexe : Flaubert contribua à éduquer sa nièce pendant plus de dix ans, ces fameuses « heures d’autrefois ». Selon cette dernière, son oncle « jugeait qu’aucun livre n’est dangereux s’il est bien écrit »[54] ; et, dans une lettre à George Sand qui lui demande conseil en matière d’éducation, Flaubert répond qu’il ne faut prendre « aucun parti pris »[55] pour orienter au mieux le développement des enfants. Tout n’est donc pas laissé à la Nature…

 

Spencer

 

47
Le nom de Spencer apparaît dans ses manuscrits pour exprimer des noms du « positivisme anglais » faisant autorité pour comprendre, sinon traiter, les « mauvaises habitudes » de Victor. Toutefois, la référence à Spencer semble très mineure dans les manuscrits du chapitre 10, comparée à celles concernant Bentham, Bain, ou encore Mill. En dehors des manuscrits, Flaubert mentionne Spencer dans quatre lettres au cours des trois dernières années de sa vie, durant la rédaction de son roman, dont une est assez élogieuse à son égard[56]. Il connaissait ses thèses sur l’éducation[57], de sorte qu’on peut s’étonner du fait que Spencer ne soit pas cité dans le chapitre dix.

48
Pour Spencer, l’éducation est souhaitable, certes, mais elle n’est pas toute-puissante pour former les caractères, il y a des considérations héréditaires et innées chez les individus sur lesquelles elle ne peut agir[58]. N’est-ce pas l’une des conclusions à laquelle arrivent Bouvard et Pécuchet, lorsqu’ils affirment qu’il y a « des natures dénuées de sens moral ; – et l’éducation n’y peut rien »[59]  ? L’éducation, la connaissance serait-elle vaines ? Mais n’oublions pas que Flaubert a souvent des propos « innéistes » dans sa correspondance, comme en témoigne cette phrase lapidaire : « je crois à la race plus qu’à l’éducation. »[60]

49
Il existe cependant un point de rupture fondamental entre Flaubert et Spencer. Si le premier rêve d’une « littérature […] qui prendra de plus en plus les allures de la science » et d’un style « précis comme le langage des sciences »[61], elle n’est surtout pas subordonnée à la science ; elle reste la « fin » de la science. Pour Spencer, au contraire, il existe une hiérarchie radicale entre les sciences, qui anticipe la distinction malheureuse entre « sciences dures » et « sciences molles ». L’intitulé du premier chapitre de son traité sur l’éducation, « Quel est le savoir le plus utile ? » est assez explicite en la matière : il y aurait des savoirs plus utiles, plus scientifiques, que d’autres. La littérature n’est pas en haut de l’échelle ; idem pour l’histoire et, surtout, pour le grec et le latin, qu’il propose de supprimer du programme scolaire. Le temps lui aura donné raison. Mais quel écart avec d’autres utilitaristes comme John Stuart Mill qui, ayant reçu une éducation classique extrêmement précoce et élitiste, prononce un discours devant l’Université de Saint Andrews en 1867, affirmant l’importance fondamentale des études classiques et des études scientifiques, qu’il ne considérait pas exclusives, dans l’éducation ! De ce fait, sur ce point, l’écart est moins grand entre Flaubert et Mill qu’entre Flaubert et Spencer.

 

50
Des informations éparses contenues dans les chapitres précédents de Bouvard et Pécuchet, il est possible d’esquisser les contours d’un utilitaire selon Flaubert. On retiendra d’abord que celui qui cherche l’éloge est pour Flaubert un « utilitaire » ; pareillement pour celui qui cherche l’élévation morale des individus par la punition ou le blâme. Dans le même sens, on retiendra que l’utilitaire est un conformiste qui croit – à tort – que l’éducation est toute-puissante pour former les caractères. Flaubert ne distingue donc pas les différentes formes d’éducation utilitaire, tout comme il ne semble pas distinguer le positivisme de l’utilitarisme ; or, une éducation à la Spencer est par exemple complètement différente d’une éducation à la Mill ou à la Bentham.

51
Si l’utilitaire croit au pouvoir de l’éducation pour instruire l’ensemble des individus d’une société, c’est qu’il envisage d’une façon ou d’une autre le progrès. Il en va de même pour le travail et l’argent, qui restent des moyens non négligeables d’obtenir les éloges, surtout depuis la Révolution bourgeoise de 1830. Le travail, l’argent et le progrès constitueraient de ce point de vue trois incitations de l’action humaine de l’« utilitaire » flaubertien.

III. Quelques thèmes utilitaires

1. Le travail et l’argent

 

52
Flaubert, on le sait, refuse de se soumettre au travail, de faire de l’argent avec ses œuvres d’art, donc plus généralement de s’inscrire dans la continuité de la production de biens ou de services. Seul l’art désintéressé compte : à 20 ans, il s’en ouvre à son ancien professeur, Gourgaud-Dugazon, en lui montrant la croisée des chemins où il se tient, Droit ou Littérature ; nous ne connaissons pas la réponse de l’agrégé de grammaire, mais elle ne dut pas aller dans le sens artistique attendu, puisque seule la crise d’épilepsie de janvier 1844 mettra fin aux études de Droit[62].

53
Dès lors, l’on ne saurait s’étonner que Flaubert ait une vision quelque peu artistique du travail. Dans une lettre à Louise Colet, il déplore la réification du monde :

Quel boucan l’industrie cause dans le monde ! Comme la machine est une chose tapageuse ! À propos de l’industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu’elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir ? Ce serait une effrayante statistique à faire ! Qu’attendre d’une population comme celle de Manchester, qui passe sa vie à faire des épingles ? Et la confection d’une épingle exige cinq à six spécialités différentes ! Le travail se subdivisant, il se fait donc, à côté des machines, quantité d’hommes-machines. Quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer ! de metteur en bande dans une imprimerie ! etc., etc. Oui, l’humanité tourne au bête. Leconte a raison ; il nous a formulé cela d’une façon que je n’oublierai jamais. Les rêveurs du moyen âge étaient d’autres hommes que les actifs des temps modernes[63].

54
L’industrie, c’est la naissance de « l’homme-machine » avec toutes ses subdivisions, c’est le rapport accru à la matière, de laquelle il cherche justement à s’échapper. S’il n’a pas perçu la progressive éviction de l’homme par la machine, en revanche Flaubert a senti que le nouveau monde économique perdait son humanité, ce que l’économie politique, qu’il définit comme une « science sans entrailles » dans son Dictionnaire des idées reçues, avait déjà pressenti[64]. Le paragraphe de Flaubert se termine sur la nostalgie des temps passés ; en réalité, comme nous l’avons déjà vu, le caractère de Flaubert l’entraîne à dénigrer son époque pour se plonger dans les délices de l’Histoire, ce qui l’amène, de façon particulièrement schématique, voire réductrice, à opposer ici des rêveurs aux actifs.

55
Quant au rapport de Flaubert à l’argent, on sait que l’auteur est volontairement dépensier, qu’il vivra une grande partie de sa vie sous la tutelle maternelle, qui lui allouera ses rentes mensuelles. Mais très fréquemment, il est obligé de demander davantage d’argent pour ses besoins car il est assez dispendieux[65], ce sont bottes, gants, toutes sortes de dépenses somptuaires qui, en ce sens le renvoient davantage aux temps prémodernes, lorsque les nobles dépensaient leur argent pour leur apparence ou leur situation sociale de caste. L’argent, quand il en aura, sera dépensé largement pour sa nièce, Caroline Commanville, qui l’entraînera dans la faillite de son époux[66].

56
Cependant, même si l’art pour Flaubert devrait être désintéressé et gratuit par essence, l’écrivain a bien compris que la reconnaissance et les éloges de l’artiste ne peuvent s’affranchir de la tendance de plus en plus grande de la société de son temps à conférer des valeurs marchandes aux choses et aux mots. C’est donc finalement dans un rapport très personnel au travail et à l’argent que l’auteur s’est toujours situé, rapport qui fait apparaître deux visages de Flaubert.

57
D’un côté, il a développé son œuvre et son principe de l’impersonnalité comme s’il était en quête d’un noble destin ; il a beaucoup travaillé sa posture d’artiste intègre, de sorte que l’idée même de gagner de l’argent lui a toujours été plus ou moins indifférente. Peut-être parce qu’il se savait à l’abri par le contexte bourgeois familial ? C’est sans doute vrai, mais il y a autre chose qui a été très justement dit par Sartre, et relayé par Marthe Robert : Flaubert ne conçoit l’argent que de façon surnaturelle, tel un trésor qu’on découvre au terme d’une excursion fabuleuse, mais non comme le fruit d’un travail standardisé. C’est aussi pourquoi il a toujours condamné la littérature « alimentaire », tout comme les critiques journalistiques rémunérées, la pratique du travail commercial littéraire… Ceci ne manque pas de piquant, car l’on date souvent la naissance du statut social de l’écrivain du temps de Flaubert…

58
D’un autre côté, il a recherché les éloges de l’artiste et veillé à ce que son œuvre ait une certaine valeur marchande de façon que la fortune littéraire constitue la condition nécessaire à l’émergence d’un vrai / bon écrivain[67]. Plus encore, les questions d’argent sont dans le quotidien de Flaubert : l’évolution des ventes l’angoisse, et il jalouse ceux à qui la fortune sourit… « Oui ! ils vont bien, les misérables ! les folichonneries de notre Bayard moderne nuisent à tous les commerces ! celui de la Littérature entr’autres. La librairie Charpentier qui vend ordinairement 300 volumes par jour, en a vendu samedi dernier 5 ! – Quant à mon pauvre bouquin il est complètement rasé. Je n’ai plus qu’à me frotter le ventre ! »[68]

59
Quelques mois auparavant, Flaubert écrivait : « Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que : c’était un très brave homme. Et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’Argent et quel manque d’amour de l’Art ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas une fois ? Il cherchait la gloire et non le Beau. »[69]

60
Lorsqu’on sait que Flaubert jalousait son ami Ernest Feydeau pour sa production rapide et ses bonnes ventes… Là est la contradiction : il faut faire de l’art désintéressé, mais la réussite artistique et professionnelle est la preuve même de l’art. On trouve d’ailleurs chez les frères Goncourt cette remarque, que Flaubert cherchera toujours à masquer son désir matériel derrière son grand-œuvre : « Cet homme de talent meurt de l’enragement des succès d’argent de Droy et de Belot, de la jalousie des gros sous, de la basse envie du gros bruit, de la basse littérature. »[70]

61
On l’aura compris, si on ne le savait déjà, Flaubert est un homme de contradictions.

 

2. Saint Polycarpe

 

62
Flaubert est en constant décalage avec son temps, son époque, mais aussi avec le Grand Temps. Se projeter dans le temps passé est un ailleurs toujours préférable. Dès lors, la notion de progrès de l’humanité n’a pas grand sens :

Fataliste comme un Turc je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l’humanité ou rien c’est absolument la même chose. Quant à ce progrès j’ai l’entendement obtus pour les idées peu claires. Tout ce qui appartient à ce langage m’assomme démesurément. Je déteste assez la tyrannie moderne parce qu’elle me paraît bête, faible et timide d’elle-même mais j’ai un culte profond pour la tyrannie antique que je regarde comme la plus belle manifestation de l’homme qui ait été[71].

63
L’homme ne peut agir sur son siècle, tout semble égal et pourtant, l’admiration existe, mais pour les Anciens ! De nouveau, la réflexion politique n’est pas très cohérente et derrière les idées de Flaubert sur son siècle se tient surtout le rapport personnel de Flaubert au monde[72]. Toute idée de planification politique ne peut que lui faire horreur, sans doute aussi parce que cela touche à son grand sens de la liberté :

J’ai lu à Jérusalem un livre socialiste (Essai de Philosophie positive, par Aug. Comte). Il m’a été prêté par un catholique enragé, qui a voulu à toute force me le faire lire afin que je visse combien... etc. J’en ai feuilleté quelques pages : c’est assommant de bêtise. Je ne m’étais du reste pas trompé. – Il y a là-dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque. Il y a peut-être autre chose aussi. Ça se peut. Une des premières études auxquelles je me livrerai à mon retour sera certainement celle de toutes « ces déplorables utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines ». Pourquoi ne pas s’arranger de l’objectif qui nous est soumis ? Il en vaut un autre – à prendre les choses impartialement, il y en de plus fertiles. L’ineptie consiste à vouloir conclure[73].

64
« Il en vaut un autre » dit-il à propos du système dans lequel il vit, ou plus précisément, « de l’objectif soumis », ce qui revient à statuer sur les difficultés premières de l’homme sur terre, sans lui donner le bénéfice de l’utopie… mais en lui conférant le poids de l’implacable fatalité. Flaubert ne prône donc aucune idéologie, sinon la religion de l’Art, expression qui n’a pas grand sens. D’emblée, tout système est perçu comme autoritaire et fermé, et même dans la dynamique onirique, l’utopie, le rêve social, apparaissent comme la clausule, la mort. Point de doute : le seul rêve possible est celui que donne la lecture.

65
La fête de la saint Polycarpe, qui a été instaurée pour fêter Flaubert de façon humoristique, résume parfaitement ses rapports au progrès. En effet, saint Polycarpe avait pour devise de gémir sur les temps modernes et de regretter les temps anciens. Flaubert n’a d’ailleurs pas attendu d’écrire Bouvard et Pécuchet pour manifester son aversion pour le progrès, comme il le fait à propos d’une loi visant à instaurer le télégraphe comme moyen de communication :

La loi sur la correspondance des particuliers par voie électrique m’a étrangement frappé. C’est pour moi le signe le plus clair d’une débâcle imminente. Voilà que par suite du progrès, comme on dit, tout gouvernement devient impossible. Cela est d’un haut grotesque que de voir ainsi la loi se torturer comme elle peut et se casser les reins de fatigue, à vouloir retenir l’immense Nouveau qui déborde de partout. Le temps approche où toute nationalité va disparaître. La patrie alors sera un archéologisme comme la tribu. Le mariage lui-même me semble vigoureusement attaqué par toutes les lois que l’on fait contre l’adultère. On le réduit à la proportion d’un délit[74].

66
Surtout, que rien ne bouge ! Flaubert est ainsi clairement réactionnaire, car son temps est toujours celui de la décadence. Ainsi, il lui arrive de signer à propos d’une journée anniversaire des Glorieuses : « – Hélas ! on était plus haut dans ce temps-là ! »[75]

67
S’il regrette le passé, et s’il se moque de construire un monde meilleur, il ne considère pas non plus le présent comme une amélioration du passé : toute amélioration de ces temps de décadence trouve sa contrepartie négative. Le « progrès » est donc « hideux » :

Le progrès ! c’est vraiment hideux ! Une chose qui a tout fait monter… Où est le temps des romans où on disait du héros : « Albert était riche, il entretenait des danseuses ; il avait six mille livres de rentes ! » Et Paris, qu’est-ce qu’ils en ont fait ? Des boulevards, des grandes artères. Je me figure qu’il y a encore dix ans, il y avait des coins, dans des rues ignorées, où on pouvait vivre caché et heureux.
Quel siècle ! Un siècle à échanger contre le premier venu ! Et en toutes choses, les falsifications, les sophistications, le mensonge. Savez-vous que maintenant, les fines gueules du Jockey, les vrais gourmets ont chez eux un pilon pour piler leur poivre eux-mêmes ? Les épiciers le vendent avec de la cendre[76].

68
La déploration peut amuser, mais elle donne accès à des vérités intimes de Flaubert : ce siècle est bourgeois parce qu’il est faux, il n’obéit plus aux codes de l’honneur de l’identité vraie. On l’a dit, on le redit : Flaubert recrée une aristocratie de la vérité par opposition à la falsification, à la surenchère bourgeoises. Ce qui d’ailleurs le conduit à ce renversement paradoxal et contradictoire avec ce qu’il annonçait à George Sand sur la dernière élite des gens de lettres :

Il y a plus de bourgeoisisme pur dans les gens de lettres que dans les épiciers. Que font-ils en effet si ce n’est de s’efforcer par toutes les combinaisons possibles de flouer la pratique et en se croyant honnêtes encore ! (c’est-à-dire artistes) ce qui est le comble du bourgeois. Pour plaire à la pratique Béranger a chanté ses amours faciles, Lamartine les migraines sentimentales de son épouse, et Hugo même dans ses grandes pièces lui a lâché à son adresse des tirades sur l’humanité, le progrès, la marche de l’idée et autres balivernes auxquelles il ne croit guère[77].

69
La corruption du progrès s’infiltrerait-elle chez les écrivains, devenus à leur tour des bourgeois, des menteurs « flouant la pratique » ? La marche de la société, le progrès ainsi conçu renvoient finalement à quelque chose de dégoulinant, « l’amour facile » et ses dérivés. Le sadisme de Flaubert refait surface, la beauté est dans la difficulté, la complexité, il ne saurait y avoir d’amour heureux et d’espoir en ce monde.

70
L’opposition entre Flaubert et toute doctrine progressiste est donc frappante, et l’utilitarisme n’échappe pas à la règle. Que l’on envisage le progrès qui passe par la loi et dans la réforme du droit constitutionnel chez Bentham, le progrès qui s’exprime dans une théorie des stades de l’histoire à la façon des Lumières écossaises chez James Mill (qu’on retrouve d’une autre façon chez Smith), ou encore dans l’accumulation de l’expérience de l’humanité faisant progresser le principe d’utilité chez John Stuart Mill, l’utilitarisme reste fondamentalement progressiste.

71
Or Flaubert n’aime pas le progrès, il est révolté par la laideur industrielle, l’abrutissement du peuple et l’affadissement de l’art aux valeurs marchandes, contribuant ainsi à son enlaidissement :

Mais la médiocrité s’infiltre partout – les pierres même deviennent bêtes – et les grandes routes sont stupides. – Dussions-nous y périr (et nous y périrons, n’importe), il faut par tous les moyens possibles faire barre au flot de merde qui nous envahit. – Élançons-nous dans l’idéal ! Puisque nous n’avons pas le moyen de loger dans le marbre et dans la pourpre, d’avoir des divans en plumes de colibris, des tapis en peaux de cygne, des fauteuils d’ébène, des parquets d’écaille, des candélabres d’or massif, ou dans bien des lampes creusées dans l’émeraude, gueulons donc contre les gants de bourre de soie, contre les fauteuils de bureau, contre les mackintoch, contre les caléfacteurs économiques, contre les fausses étoffes, contre le faux luxe, contre le faux orgueil ! L’industrialisme a développé le Laid dans des proportions gigantesques ! Combien de braves gens qui, il y a un siècle, eussent parfaitement vécu sans Beaux-Arts, et à qui il faut maintenant de petites statuettes, de la petite musique et de la petite littérature ! (Que l’on réfléchisse seulement quelle effroyable propagation de mauvais dessin ne doit pas faire la grande Lithographie ! – et quelles belles notions un peuple en retire, quant aux formes humaines !) – Le bon marché, d’autre part, a rendu le vrai luxe, fabuleux. – Qu’est-ce qui consent maintenant à acheter une bonne montre (cela coûte 1 200 fr.) ? Nous sommes tous des farceurs, et des charlatans sans le savoir. – Pose, pose ! et blague partout ! La crinoline a dévoré les fesses – notre siècle est un siècle de putains, et ce qu’il y a de moins prostitué, jusqu’à présent, ce sont les prostituées[78].

72
C’est dans la dichotomie beau / laid et vrai / faux que se résout tout le problème, ou plutôt, qu’il ne se résout pas. Partant d’un constat surprenant parce que gratuit, et toujours réitéré, que le monde contemporain est pire qu’avant, que les Temps anciens étaient d’or, Flaubert attribue la « médiocrité [qui] s’infiltre partout » à l’embourgeoisement de la société. L’art est donc le seul moyen de lutter contre « ce flot de merde qui nous envahit », l’industrialisation qui fausse le monde (« Pose, pose ! et blague partout ! »).

73
La citation fait clairement état d’un monde binaire où achoppe sa pensée : tout développement économique, et tout progrès ne peuvent être que pernicieux et renversent l’ordre des valeurs, jusqu’à rendre la prostituée moins putain que la bourgeoise.

 

 

74
Flaubert dessine donc une figure radicale de « l’utilitaire » qui lui permet de se positionner en tant qu’artiste intègre contre son époque symbolisée par cette figure ennemie. Si les « utilitaires » apparaissent très tôt dans ses propos dénonciateurs de la société, de la bêtise des idéologies bourgeoises ou socialistes, c’est avec Bouvard et Pécuchet qu’il s’intéresse aux utilitaristes, mais sans grand discernement : l’utilitarisme, confondu avec le positivisme, serait une simple morale de l’intérêt, toute-puissante pour former les caractères, qui deviendrait un diktat du Peuple.

75
Flaubert apparaît bien comme un homme de contradictions. Le sacrifice permanent au Beau – ou à l’idée qu’il se fait du Beau – ne lui permet pas de bâtir une réflexion logique : un livre ne saurait être immoral, dit-il, s’il est bien écrit, ce qui revient à penser que Sade, qu’il affectionne tant, peut devenir une lecture morale et pourquoi pas éducative. On l’imagine mal lisant Sade à sa nièce…

76
De plus, il ne faudrait pas prendre parti mais laisser la nature faire, puisque la démarche utilitaire est condamnée comme mesquine, intéressée, et à la téléologie douteuse, celle du développement bourgeois et/ou socialiste et corrélativement, de l’appauvrissement de l’art. Mais alors, si l’innéisme l’emporte sur l’acquis, si nous sommes fatalement déterminés, si l’on ne peut conclure ni changer la nature des hommes, pourquoi un livre mal écrit serait-il immoral ? Pourquoi s’efforcer à trouver la Vérité dans l’art ? On le voit, la contradiction demeure.

77
Bourgeois lui-même, il n’a d’autre issue – pour accepter qui il est et d’où il vient – que de se réfugier dans une aristocratie de la pensée et de l’Art, reléguant dans la médiocrité tous ceux qui ne partagent pas ses opinions, de facto bourgeois à leur tour. N’en faisons pas pour autant un produit de la lutte des classes malgré lui : à chacun de ses discours de nature générale, discours sociétal ou socio-économique, ce sont en réalité des enjeux personnels qui motivent sa perception et compréhension du monde, comme le relevaient les frères Goncourt : l’insatisfaction, la jalousie ou l’orgueil. Ainsi, la contemption du monde et des « utilitaires » lui est nécessaire pour pouvoir se distinguer, et, posture vitale, pour exister.

NOTES

[1] Stendhal, Lucien Leuwen, LGF, « Les classiques de poche », [1834] Paris, 2007, p. 734.
[2] Voir, par exemple, Jean-Joseph Goux, « Monnaie, échanges, spéculations. La mise en représentation de l’économie dans le roman français au XIXe siècle », La Littérature au prisme de l’économie. Argent et roman en France au XIXe siècle, Francesco Spandri (dir.), Garnier, 2014, p. 51-70.
[3] Emmanuelle De Champs, « Le « moment utilitaire » ? L’utilitarisme en France sous la Restauration »,
Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 123 | 2014,
http://journals.openedition.org/chrhc/3498
[4] Ce réductionnisme radical vers un utilitarisme vulgaire peut expliquer sa haine du conformisme et peut ainsi exprimer une raison à l’échec de Bouvard et Pécuchet en matière d’éducation.
[5] Pierre Bourdieu, dans La règle de l’art, montre par exemple le rôle du coffret à fermoirs d’argent qui traverse les couches sociales. Mais ce coffret peut aussi être vu comme le reliquaire des amours mortes de l’idéal de Frédéric Moreau.
[6] Claude Duchet, « Roman et objets : l’exemple de Madame Bovary », Europe, 1969, p. 175.
[7] Flaubert à Claudius Popelin, 28 octobre 1870.
[8] Flaubert à George Sand, 27 novembre 1870. Nous soulignons.
[9] Lui-même se définit comme « ours », un solitaire qui n’aime pas les masses.
[10] Ne se définit-il pas, à plusieurs reprises, comme un « moine-ouvrier » ?
[11] Guy de Maupassant, Étude sur Flaubert. Texte publié, sous une version écourtée, dans La Revue politique et littéraire des 19 et 26 janvier 1884, puis publié en tant que préface du livre Lettres de Gustave Flaubert à George Sand, Paris, G. Charpentier et Cie, 1884, p. I-LXXXVI. Préface à l’édition de Bouvard et Pécuchet, Œuvres complètes, A. Quantin, 1885, t. VII.
[12] Flaubert à George Sand, 17 mai 1867.
[13] Flaubert à Louise Colet, 26 mai 1853.
[14] Cette critique de Flaubert doit bien sûr être située dans un contexte où la spéculation ne cesse de monter via le développement des marchés financiers.
[15] Voir à ce sujet la lettre canular de Charles Lapierre à Flaubert, 26 avril 1880, pour la saint Polycarpe.
[16] Flaubert à Ernest Chevalier, 6 mai 1849.
[17] Flaubert à George Sand, 19 septembre 1868.
[18] Flaubert à Edgar Raoul-Duval, 7 février 1871.
[19] Flaubert à Caroline Flaubert-Hamard, 25 juillet 1842.
[20] L’Éducation sentimentale, Le Livre de poche, 2002, p. 612.
[21] Flaubert à Maurice Schlésinger, 17 décembre 1859.
[22] Souvenons-nous du traitement du Club de l’intelligence, dans L’Éducation sentimentale.
[23] « Le mouvement, l’action lui étaient antipathiques. Il eût aimé à voyager, s’il eût pu, couché sur un divan et ne bougeant pas, voir les paysages, les ruines et les cités passer devant lui comme une toile de panorama qui se déroule mécaniquement », Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Hachette et Cie, t. 1, 1883, p. 480.
[24] Flaubert, Œuvres complètes, t. 2, Voyage en Orient, Gallimard, la Pléiade, 2013, p. 709.
[25] Flaubert à Hamilton Aïdé, 4 juin 1857.
[26] Flaubert, Œuvres complètes, t. 2, Voyage en Orient, op. cit., p. 754.
[27] Idem, p. 758.
[28] Flaubert à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 8 octobre 1859. Nous soulignons.
[29] Flaubert à Louise Colet, 22 septembre 1853. Flaubert souligne.
[30] Flaubert à Marie-Sophie Leroyer de Chantepie, 18 mai 1857.
[31] Flaubert à Louise Colet, 23 janvier 1854.
[32] Flaubert à Hippolyte Taine, 05 novembre 1866
[33] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Le Livre de poche, édition Pierre-Marc de Biasi, 1999, p. 307.
[34] Flaubert à Louise Colet, 20 juin 1853.
[35] Extrait de plan, Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 418 : « comme autrefois » est un ajout de Caroline Commanville.
[36] Flaubert, Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 402.
[37] Ibid, « Plan-scenario », op. cit., p. 415.
[38] Mitsumasa Wada, « L’enfant et le positivisme dans Bouvard et Pécuchet de Flaubert », dans « Les dossiers documentaires de Bouvard et Pécuchet » : l’édition numérique du creuset flaubertien, Actes du colloque de Lyon, 7-9 mars 2012, numéro dirigé par Stéphanie Dord-Crouslé, Revue Flaubert, n° 13, 2013.
[39] Daniel Becquemont et Laurent Mucchielli, Le Cas Spencer. Religion, science et politique, Paris, PUF, coll. « La Philosophie hors de soi », 1998, p. 230-236.
[40] Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 304.
[41] Daniel Becquemont, « Positivisme et Utilitarisme : regards croisés, Comte, Spencer, Huxley », Revue d’Histoire des Sciences Humaines, 2003/1, n° 8, p. 59.
[42] Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 394.
[43] Bouvard et Pécuchet - Brouillons, vol. 9, folio 1100
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8950
[44] Bouvard et Pécuchet - Brouillons, vol. 9, folio 1117v [Page entièrement barrée]
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8981
[45] Bouvard et Pécuchet - Brouillons, vol. 9, folio 1092 [Folio reclassé dans les Plans et scénarios]
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8930
[46] Bouvard et Pécuchet - Brouillons, vol. 9, folio 1136v [Page entièrement barrée]
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=9019
[47] Wada Mitsumasa. « Roman et éducation : étude génétique de Bouvard et Pécuchet de Flaubert ». Thèse de Doctorat en littérature française, deuxième partie, 1995, p. 440-441.
[48] Voir, par exemple, Bouvard et Pécuchet - Brouillons, vol. 9, folio 1102
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=8950
[49] Bouvard et Pécuchet - Plans et scénarios, folio 18, Sixième scénario
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=6798
[51] Bouvard et Pécuchet - Brouillons, vol. 6, folio 623v [Page entièrement barrée]
https://flaubert.univ-rouen.fr/jet/public/trans.php?corpus=pecuchet&id=7993
[52] Voir Vincent Guillin, « La Question de l’égalité des sexes dans la correspondance Comte-Mill : une approche Méthodologique », Archives de Philosophie, Printemps 2007, vol. 70, n° 1, p. 57-75.
[53] Flaubert à Guy de Maupassant, 21 janvier 1880.
[54] Caroline Commanville, « Souvenirs intimes », Correspondance, éd. Conard, tome I, p. XXIX.
[55] Flaubert à George Sand, 23 février 1869.
[56] Flaubert à Edma Roger des Genettes, 12 janvier 1878.
[57] Voir Yvan Leclerc, « Flaubert lecteur de Spencer : de l’éducation intellectuelle, morale et physique dans Bouvard et Pécuchet », Arts et Savoirs [En ligne], n° 4, 2014
https://journals.openedition.org/aes/288 .
[58] Spencer, De l’éducation intellectuelle, morale et physique, Paris, G. Ballière, 1880, p. 171.
[59] Bouvard et Pécuchet, op. cit., p. 411.
[60] Flaubert à Louise Colet, 19 juin 1852. Dans le même sens, l’échec de l’éducation de Victor dans Bouvard et Pécuchet peut exprimer selon Flaubert le caractère vain des expériences pédagogiques du docteur Itard sur Victor de l’Aveyron. Voir Bounthavy Suvilay, « Bouvard et Pécuchet : de l’enfant sauvage au dégénéré », Revue Flaubert, n° 4, 2004, « Flaubert et les sciences », numéro dirigé par Florence Vatan. La référence à Victor peut aussi avoir une connotation hugolienne (car Victor est le fils d’un forçat).
[61] Gisèle Séginger, « Forme romanesque et savoir. Bouvard et Pécuchet et les sciences naturelles », Revue Flaubert, n° 4, 2004. En ligne :
http://flaubert.univ-rouen.fr/revue/revue4/02seginger.php.Voir aussi Yvan Leclerc, « Flaubert lecteur de Spencer : De l’éducation intellectuelle, morale et physique dans Bouvard et Pécuchet », Arts et Savoirs [En ligne], n 4, 2014, art. cité.
[62] Flaubert à Honoré Gourgaud-Dugazon, 22 janvier 1842.
[63] Flaubert à Louise Colet, 14 août 1853.
[64] Adam Smith, par exemple, montre que la division technique du travail est un facteur déterminant de la richesse matérielle des nations, mais il souligne aussi ses effets pervers, à savoir l’abrutissement du peuple. A. Smith, 1776. Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, livre V, chap. 1, section 3, art. 2. trad. G. Garnier, Paris, Garnier-Flammarion, 1991.
[65] Maxime Du Camp raconte comment Flaubert dilapidait tout son argent en dépenses somptuaires et vivait ensuite d’un quignon de pain. Il raconte aussi comment Flaubert soignait particulièrement sa tenue, de façon exagérée, pour aller assister aux cours de Droit.
[66] Sa nièce, d’ailleurs, lui sera peu reconnaissante et développera une cupidité et une ingratitude rares, notamment lorsqu’il s’agira de se partager ses effets post-mortem.
[67] Sur ce point, voir Thierry Poyet, « Flaubert, la reconnaissance et l’argent », dans Les Écrivains et l’argent (dir. Olivier Larizza), p. 133-147 ; Thierry Poyet, « Flaubert et ses confrères : les questions d’argent et de reconnaissance littéraire dans les années 1870 », Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 27, « Les Flaubert et l’argent ».
[68] Flaubert à Agénor Bardoux, 21 mai 1877.
[69] Lettre à Edmond de Goncourt, 31 décembre 1876.
[70] Edmond de Goncourt, Journal, 5 janvier 1873.
[71] Flaubert à Louise Colet, 6 août 1846.
[72] Nous renvoyons le lecteur à la conception sadique de Flaubert : Patrick Mathieu, « Flaubert et le fétichisme », Travaux de littérature, Adirel, décembre 2020 ou encore La Face cachée de Flaubert, Névrose, impersonnalité et médiation, Kimé 2021.
[73] Flaubert à Louis Bouilhet, 4 septembre 1850.
[74] Flaubert à Louis Bouilhet, 19 décembre 1850.
[75] Flaubert à Agénor Bardoux, 29 juillet 1873.
[76] Goncourt, Journal, 7 avril 1861.
[77] Flaubert à Louise Colet, 15 mai 1852.
[78] Flaubert à Louise Colet, 29 janvier 1854.


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